LA GUERRE SAINTE
La cinquième et dernière des obligations roodamentales que rislamisme impose à ses adeptes, est la guerre sainte, dite en arabe djihâd. Toutefois, de même que pour le pèlerinage, il n'est pas rigoureusement nécessaire d'avoir rempli ce devoir pour être assuré du salut éternel. Il se peut d'abord que les circonstances soient telles que la guerre saiLte n'ait pas lieu une seule fois durant le cours de Texislence d'un fidèle. En second lieu, quand le djihâd a un caractère offensif, il suffit qu'un nombre suffisant de combattants prennent part à la lutte pour que les autres soient dispensés de ce service militaire spécial. En revanche, il est vrai, quand la guerre sainte est défensive, nul n'est exempté d*y prendre part. Pour exprimer ce caractère particulier du djihâd, les arabes disent que c'est un fardh kifâya, mot-àmot « une obligation de suffisance ».
Le djihâd n'a donc pas une existence permanente. Un prince musulman, qui est lié par traité avec un
état voisin non musulman, — et il n'est autorisé à ce faire qu'autant que ce voisin professe une des religions révélées, — a la faculté de rompre le pacte conclu et de déclarer la guerre, mais il ne fait là qu'un acte politique qui n*a rien de commun avec le djihâd. Mais, qu'il soit vaincu et que son territoire soit envahi, rien ne lui sera plus aisé que de changer le caractère de la lutte si l'ennemi n'est pas musulman, une des fonctions du djihâd étant de défendre l'intégrité du territoire de l'islamisme.
En principe, la guerre sainte avait pour objet de combattre ridolàtrie partout où on la rencontrait. La lutte contre les idolâtrés devait^durer jusqu'à leur entière conversion à Tislamisme. Pourtant Mahomet lui-même ne poussa jamais les choses à Textrème bien que pour lui la guerre contre les idolâtres fût en même temps un moyen de consolider sa puissance politique. Non seulement il signa une trêve avec les Mecquois, mais encore il les admit à combattre dans ses rangs contre d'autres idolâtres. Le Coran n'est pas très explicite sur ce sujet et cela tient à ce que les versets qu'il lui consacre ont été révélés à propos de circonstances particulières.
Les jurisconsultes ont tracé d'une façon assez précise les règles du djihâd et ont formulé à cette occasion quelques principes relatifs au droit des gens. La guerre sainte ne peut commencer qu'après une sommation préalable qui doit être renouvelée à trois jours d'intervalle. Dans cette sommation^ on
LISLAMI8ME 169
invite rennemi à accepter le joug musulman ou à renoncer à ses croyances pour adopter la religion islamique. C'est seulement après le rejet de ces deux alternatives que l'attaque commence. Les armes empoisonnées ainsi que les cruautés inutiles sont formellement interdites. La vie des non combattants : vieillards, femmes et enfants, doit être respectée. Et, chose qui parait singulière dans une guerre sainte, il faut aussi épargner les prêtres, moines ou rabbins. Cette exception marque bien que le djihâd a été institué surtout en vue de la lutte engagée contre les Mecquois idolâtres ; c'est seulement par la suite qu'il est devenu un moyen de propagande religieuse.
Les opérations militaires terminées, et s*il n'y a pas eu capitulation, les combattants sont prisonniers de guerre; quant aux vieillards, aux femmes et 9UX enfants, ils sont emmenés en captivité et ré duits à l'esclavage. Quand la guerre s*est terminée par une capitulation les clauses intervenues entre les belligérants doivent être observées avec la plus scrupuleuse rigueur aussi bien pour ce qui est relatif aux personnes que pour ce qui ne touche qu'aux biens. En aucun cas les musulmans ne sont autorisés à prendre l'initiative d'un arrangement quelconque sauf cependant lorsque l'ennemi s'est converti à rislamisme, puisque alors la guerre a perdu son caractère exceptionnel pour devenir une lutte entre coreligionnaires.
170 L'I8LAMISMB
Aucune réserve n*a été édictée à l'égard des choses. Rien n'empêche de tout saccager ou détruire. Couper les arbres fruitiers, incendier les moissons sur pied, démolir les constructions de toute sorte, ce sont là choses de bonne guerre. Le butin mobilier est mis à part pour être ensuite partagé entre tous ceux qui ont pris part à Faction : quatre cinquièmes sont attribués aux combattants, le cavalier ayant une part double de celle des fantassins. Le cinquième, qui reste après ce prélèvement, autrement dit le Quint, devient la propriété du trésor public et fait ensuite l'objet d'une répartition spéciale. Les indigents, les orphelins, les voyageurs reçoivent chacun un cinquième du quint. Un autre cinquième est affecté aux travaux d'utilité publi que et ce qui reste constitue une dotation en faveur de la famille du Prophète ou, pour mieux dire, de ses descendants.
On suit une tout autre règle en ce qui concerne les immeubles. Le sol conquis est soumis à un régime différent suivant qu'il y a eu ou non capitulation. Dans le premier cas, ainsi qu'il a été dit plus haut, on observe avec une entière exactitude les termes de la convention qui a été conclue. Toutefois, même s'ils conservent la propriété complète de leurs biens immobiliers, les vaincus sont toujours soumis à un impôt de capitation appelé djeziya ; ils ont en outre à payer un impôt foncier, dit Kharadj^ dont le montant doit être au moins égal au double
L*ISLAMISBfB- 171
de la dlme payée par les musulmans. Quant au taux de la capitation, il varie suivant les circonstances, maïs une fois fixé, il demeure immuable, que le montant en ait été établi par tète ou par région. Il va sans dire que toute capitulation doit faire mention de ce double impôt.
" Lorsque Tennemi a mis bas les armes sans avoir pu obtenir aucune garantie spéciale, les terres des vaincus deviennent la propriété inaliénable de la communauté musulmane. Il appartient alors au souverain d'en disposer en faveur de qui il lui plaît, mais à titre d'usufruit seulement. Si l'ennemi a abandonné le sol, le concessionnaire qui est dans ce cas un musulman, n'a à payer que la dlme ordinaire. Si, au contraire, le vaincu n'a pas déserté sa propriété, il en reste l'usufruitier et il paie alors un kharadj dont le taux est égal ou supérieur au double de la dlme. Cet impôt, une fois établi, pèse dorénavant sur la propriété, même si elle passe aux mains d'un musulman. Les terres soumises à ce régime sont dites a terres de conquête » par opposition aux autres que l'on appelle « terres de capitulation )). Il esta peine besoin d'ajouter que le nonmusulman des terres de conquête n'était jamais exempté de la capitation.
" Au point de vue religieux — le seul envisagé ici, -^toutes ces prescriptions, dont le détail rentre dans l'étude du droit, avaient pour objectif principal d'amener les infidèles à embrasser l'islamisme
sans attendre d'y être contraint par la force. Pour eux, en efiet, c'était le seul moyen d'échapper à la fois à la capitation et au kharadj, charges humiliantes et onéreuses ; les percepteurs de la capitation, en vertu d'une recommandation de la loi, s'ingéniant à traiter avec mépris leurs contribuables, juifs ou chrétiens, que l'on désigne d'ordinaire sous Tappellation commune de dimmi ou zimmi.
Une fois admis à résider sur le territoire musulman, qu'ils soient chrétiens ou juifs, les tributaires jouissent de certains avantages. On les laisse libres de pratiquer le culte de leur religion, pourvu qu'ils se tiennent pour cela dans leurs demeures ou dans leurs temples ; ils conservent leur statut personnel et toutes leurs affaires criminelles ou civiles auxquelles un musulman n'est pas môle, sont jugées par un des leurs qui les représeote ofiSciellement auprès des autorités locales. Certains dimmis se sont élevés aux plus hautes dignités dans l'administration musulmane, sans avoir été, pour cela, contraints de renoncer à l'exercice de leur religion. En revanche, dans les émeutes populaires, on en use parfois cruellement avec les dimmis.
Le Coran fait mention, à plusieurs reprises de la guerre sainte, mais, ainsi qu'il a été déjà dit, tous ces passages se rapportent à des expéditions particulières entreprises par le Prophète. Dans ces versets on parle de défendre l'islamisme par les armes et non de prendre l'offensive dans le seul but d*é-
tendre le domaine de la religion. Quelques mots, il est vrai, autorisent à tuer les idolâtres, partout où on les rencontre, mais, si Ton tient compte de ce qui précède ces paroles, il n*est pas possible de trouver là le droit d'attaquer qui que ce soit sans provocation préalable.
D'après la croyance générale, celui qui meurt au cours de la guerre sainte est une sorte de martyr et uue place spéciale lui est réservée dans le Paradis ; ses blessures exhaleront Todeur du musc, ce qui le fera aisément reconnaître par tous les autres bienheureux. L'appât d'une telle récompense ne pouvait manquer d'exciter la convoitise des fidèles; aussi, peu à peu, s'habitua-t-on à cette idée que le djihâd qui ofirait de si précieux avantages éternels, devait être permis partout et en tout temps.
Durant les premiers siècles de Tislamisme, le dji hâd a été un puissant moyen de propager la foi ; il suffirait à lui seul à expliquer la rapidité foudroyante avec laquelle les nouvelles doctrines prêchées par Mahomet, ont pu s'implanter dans la majeure partie civilisée de TAncien Continent. Cependant, sembie-t-il, la vitalité de l'islamisme n'a plus rien à gagner avec cette institution d'un autre âge devenue de jour en jour plus difficile à pratiquer.
Depuis longtemps déjà le djihâd n'a plus lieu que par intermittences et à des époques longuement espacées. Peut-être, toutefois, serait-il imprudent de
s'imaginer qu'il ne viendra plus jamais se reproduire avec sa virulence d'antan, mais il ne pourra plus atteindre au môme résultat. Il lui manquera pour cela l'unité de direction qui était assurée alors que le Khalifa était à la lois un chef spirituel et temporel dont Tautorité était universellement reconnue. Il s'est créé maintenant des rivalités d'intérêts qui nuiront toujours à une grande action commune. Le groupe musulman, déjà très fractionné, tend de plus en plus à constituer de véritables nationalités. La religion n'est plus le mobile unique qui unisse les âmes; il y a partout une certaine dose de patriotisme encore à l'état naissant pour ainsi dire et ce sentiment privera de la cohésion nécessaire, tous les projets d'entente entre les musulmans, en vue d'une guerre sainte générale.
De nos jours, la cinquième obligation fondamentale de rislamisme perd souvent son caractère primitif en ce sens qu'elle s'exerce parfois à rencontre des musulmans eux-mêmes. Elle sert alors à masquer des ambitions politiques et donne une apparence légale à des luttes fratricides. C'est ainsi, par exemple, qu'en Afrique, les Peuls ont justifié les attaques qu'ils dirigeaient contre les populations noires converties à l'islamisme. Sous le prétexte que certains nègres ne pratiquaient le culte musulman avec toute la rigueur désirable, ils les ont déclarés infidèles, ce qui leur permettait non seulement d'agrandir leurs Etats aux dépens de ces prétendus
mécréants, mais encore de se procurer des esclaves en dépit de la loi qui interdit de réduire en esclavage un musulman quel qu'il soit.
Cette interprétation nouvelle donnée au djihâd a pris naissance dans la croyance populaire à Texistence des mahdi. On désigne sous ce nom un personnage que Dieu suscite au début de chaque siècle, pour réprimer les abus et ramener dans la bonne voie, les fidèles qui s'en sont par trop écartés.
Les hommes sont naturellement pervers et nombre d'entre eux abandonnent les vrais principes de la foi pour adopter des croyances ou des coutumes impies. Il est donc nécessaire, de temps à autre, de les rappeler à leurs vrais devoirs. Cette mission, que la légende assure être indispensable tous les cent ans, n'est point confiée à un prophète, puisqu'il ne s'agît pas de formuler des prescriptions nouvelles, mais simplement de prêcher aux fidèles le retour aux saines traditions qu'ils ont cessé de mettre en pratique. Un simple mahdi suffit à cette tâche.
Pour se faire obéir, le mahdi est toujours obligé de faire usage de la force et c'est manu militari qu'il remplit son office de réformateur. Aussi n'est-il pas étonnant qu'il invoque le djihâd pour rassembler autour de lui les contingents armés dont il a besoin. C'est bien, en efiet, une véritable guerre sainte qu'il s'est conféré le droit de diriger en vertu d'une mission spéciale qu'il a reçue de Dieu ou de Mahomet et
qui d'ordinaire lui est annoncée pendant la nuit au cours d'un songe.
Tous les mahdi se considèrent comme de vrais khalifes et, à ce titre, ils se croient en droit d'exercer Tautorité suprême aussi bien dans le domaine spirituel que dans le domaine temporel. Les Etats qu'ils ont fondés ont été rarement durables ; cependant il y a eu quelques brillantes exceptions dans l'Afrique Mineure, qui semble avoir été, dès le début, leur patrie d'élection.
En réalité, le but d'un mahdi est de rétablir, à son profit, le Khalifat dans sa forme primitive, et c'est par là que son rôle aurait pu être utile à la communauté musulmane en essayant de lui rendre son unité d'action. Mais le fait qu'un nouveau réformateur peut apparaître cent ans après un autre, détruit toute la valeur de cette innovation introduite dans la religion islamique. D'ailleurs, faute d'être orthodoxe, le madhisme ne sera jamais qu'une cause de troubles passagers.