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LE PÈLERINAGE

Il faut entendre ici le pèlerinage à la Mecque qui est la quatrième des prescriptions fondamentales de rislamisme. Tout musulman doit, une fois en sa vie, se rendre à la Mecque à une certaine époque de l'année pour y accomplir les rites prescrits à cette occasion. Cette obligation, aisée à remplir quand l'islamisme était encore confiné en Arabie, ne tarda guère à devenir de plus en plus difficile à mesure que les musulmans, conquérant le monde, s'éloignèrent de leur capitale religieuse. Aussi tous les docteurs de la loi admettent, — et cela depuis longtemps, — qu'on est dispensé du pèlerinage chaque fois qu'on ne possède pas les ressources nécessaires pour effectuer le voyage, qu'on est dans un état de santé qui ne permet pas de braver les fatigues du trajet ou encore qu'on court danger de mort dans les pays que l'on a à traverser.

Ces restrictions, nées delà force des choses, ont eu cette conséquence singulière de permettre de rester

un parfait musulman sans avoir jamais accompli l'une des cinq obligations fondamentales de la religion. En cas d'empêchement, le fidèle a bien, il est vrai, la faculté de confier à un mandataire, le soin de s acquitter en son lieu et place, du pèlerinage, mais c'est là une dépense que bien peu sont en état de faire surtout s'ils habitent Java ou Tombouctou, car le mandataire doit naturellement être défrayé de toutes ses dépenses. On voit par là que, si le principe de l'obligation n'est pas supprimé, il est, dans tous les cas, fortement ébréché.

Rien n'est plus facile du reste, que de se convaincre du petit nombre relatif de ceux qui accomplissent le pèlerinage. En admettant qu'il y ait environ 50.000.000 d'hommes et de femmes en âge de pratiquer ce rite et qu'on évalue à 20 ans la durée moyenne de chaque génération, il faudrait qu'il y eût chaque année à la Mecque 1.500.000 pèlerins des deux sexes. Or, c'est tout au plus si, aux jours consacrés, on peut compter à la Mecque 100.000 étrangers musulmans et parmi ces fidèles il s'en trouve un certain nombre qui font le pèlerinage pour la seconde et la troisième fois.

On arriverait à un résultat analogue si l'on dénombrait dans chaque localité ceux qui portent le titre de el haddj « le pèlerin », titre qu'on ne manque jamais de placer devant son nom, quand on s'est acquitté du pèlerinage. A peine en trouverait-on un sur cent surtout si les femmes étaient comprises

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dans ce calcul. On pourrait citer beaucoup de personnages religieux de TAfrique Mineure, qui jouis* sent d'une grande vénération, bien qu'ils n'aient jamais foulé le sol de l'Arabie et certains sultans du Maroc, d'ailleurs assez valides pour faire la guerre, n'ont pas toujours pris soin de conquérir le titre de el-haddj.

Le pèlerinage à la Mecque est une ancienne coutume antéislamique que Mahomet a conservée en la modifiant très légèrement. Ce fut un moyen de maintenir l'antique suprématie religieuse de la Mecque et en même temps de fournir aux musulmans une occasion de se réunir une fois l'an en nombre considérable et de resserrer ainsi les liens de confraternité religieuse qui les unissaient. Cette sorte de communion à laquelle prennent part riches et pauvres, humbles et puissants, tous vêtus du môme costume, exécutant pêle-mêle les mêmes rites, avive d'une façon extraordinaire la foi de tous ceux qui y prennent part. Et, de retour dans ses foyers, le pèlerin répand autour de lui une partie de l'enthousiasme qui l'enflamme. L'état d'âme de cette foule, au milieu de laquelle il a vécu quelques jours, reste vivace chez lui durant de longues années.

Plusieurs siècles avant l'islamisme, la Kaaba, — c'est le nom que porte le temple de la Mecque, — était déjà un lieu vénéré où chacune des tribus arabes avait installé les Idoles qu'elle adorait. Tous les ans, à date fixe, on accourait de tous les points de

TArabie pour rendre un culte à ces divinités. Bien que chacun eut plus de dévotion pour certaines de ces idoles que pour les autres, tous cependant pratiquaient des cérémonies communes et ce sont ces cérémonies làqueTislamisme a conservées, sinon intégralement, du moins dans leur ensemble, comme rites de son pèlerinage.

Tout en rendant hommage à leurs dieux, les idolâtres n'oubliaient pas leurs intérêts matériels ; chaque pèlerin se doublait d'un trafiquant et une grande foire coïncidait avec cette grande manifestation religieuse. Avec rétat de guerre perpétuelle qui régna de tout temps en Arabie beaucoup des tribus auraient été dans l'impossibilité de prendre part à cette manifestation religieuse et commerciale, si Ton ne s'était entendu pour mettre une trêve aux hostilités pendant certains mois de l'année. Ces mois, dits mois sacrés, étaient au nombre de quatre: trois d'entre eux se suivaient dans l'ordre du calendrier ; c'étaient les mois de dou'lqada, douHhiddja et moharrem qui représentent aujourd'hui les 11®, 12* et 1" mois de Tannée musulmane ; le quatrième mois âacré était redjeb qui est le 7« mois de Tannée et qui partageait en deux périodes inégales, le temps pendant lequel la trêve cessait de produire ses effets.

Le voyage, aller et retour, exigeait déjà un temps assez long pour bien des tribus et, comme il fallait en outre avoir le loisir de faire ses dévotions et de prendre quelque repos, ce fut pendant lea trois mois

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sacrés qui se suivaient qu'on fixa Tépoque du pèlerinage, en sorte que la fin des fêtes qui tombait le 14 du mois de dou'lbiddja se trouva couper exactement en deux cette période de trêve. On pouvait donc, avant de repartir, utiliser quelques jours pour les consacrer à des opérations commerciales et livrer les denrées que Ton avait apportées contre celles venues d'ailleurs dont on avait besoin,

Mahomet ne jugea pas utile de changer la date adoplée par les païens et le Coran a consacré l'existence des mois sacrés. Le principal rite du pèlerinage, celui des sacrifices, est fixé au 10 du mois de dou'lhiddja. Et, ce jour-là commence, dans tout le monde musulman, la seconde grande fête religieuse, celle dite communément de TAïd el-Kebir et qui dure trois jours entiers. C'est une sorte dé pâque musulmane qui est l'occasion de copieux festins et de grandes réjouissances. Le fidèle ne peut donc pas ainsi manquer de se souvenir, une fois par an, qu'il y a un pèlerinage dont la religion lui a fait une obligation.

Suivant la légende, le temple de la Kaaba a été bâti sur le lieu même où Abraham fut sur le point d'immoler son fils sur l'ordre de l'Eternel. En outre si ce temple n'est sûrement plus celui que des anges, dit-on, auraient apporté tel quel du Ciel, la pierre noire qu'il contient est restée l'objet d'une très grande vénération parce qu'elle aussi a une origine céleste. Il était donc permis à Mahomet de rendre

• au culte du vrai dieu un édifice qui avait été souillé

par la préseuce des idoles, sans que cela soulevât la

iTioiodre protestation, pas môme celle des habitants

de Médiûe qui, cependant, étaient tout disposés à

trouver quelque prétexte pour disputer à la Mecque

ses prérogatives religieuses.

Il y iivait eu quelque danger à conserver, sans y rien ehiinger, le cérémonial ancien usité par les païens. Beaucoup de nouveaux convertis pensèrent que le sacrifice d'une victime devait, en toute circonstance, être agréable à Dieu, puisque Jce genre d'tïtTrancle figurait dans le rituel du pèlerinage musulman. La coutume d'attirer sur soi, de cette façon, les bénédictions du Ciel, menaçait de se répandre quand une interdiction formelle vint couper court à cet usage païen. Néanmoins on voit de nos jours, des musulijiaos qui immolent des animaux sur le tombeau des saints et il est vraisemblable d'admettre qu'ils n'auraient jamais osé agir aiusi, si l'usage du sacririce n'avait pas été maintenu dans les cérémonies du pèlerinage.

Afin de donner toute sécurité à ceux qui venaient en pèlerinage à la Mecque, une ancienne coutume avait décidé que le territoire de la ville et une certaine zûne immédiate qui l'entourait auraient un caractère sacré en ce sens que nul n'aurait le droit d'y livrer combat ou d'y verser le sang de son semblable môme pour lui appliquer la peine du talion. Mahomet maintint cette prohibition et dorénavant,

sur tout le territoire sacré, il fut interdit de verser le sang humain, de tuer ou même d'effaroucher une pièce de gibier, de couper un arbre ou d'arracher une plante, à l'exception toutefois de la plante nommée idzkhir dont on faisait usage dans certaines industries.

Malgré cette défense formelle, on sait qu'il y eut plus tard des combats livrés à la Mecque même. Or, si ces actes, sacrilèges aux yeux de tous, ont pu se produire exceptionnellement, il est très probable que ceux qui en ont été les auteurs se seraient abstenus s'ils n'avaient pu invoquer un précédent en rappelant que Mahomet lui-même avait enfreint la défense qu'il avait édictée. Sans doute, ainsi qu'on l'a dit plus haut, il avait reçu à cet effet une autorisation spéciale de Dieu, mais, bien qu'il eut été nettement déclaré que cette autorisation ne serait jamais renouvelée, on pouvait arguer d'une sorte de cas de force majeure.

Dès que le pèlerin est arrivé à la limite du territoire sacré, il annonce à haute voix qu'il va procéder aux rites consacrés en prononçant ces mots : « Me voici I » qui s'adressent à Dieu. Cette première formalité accomplie, il se dépouille de tous ses vêtements ordinaires pour revêtir un costume spécial uniquement formé de deux pièces d'étoffe neuve qu'il enroule autour de son corps en laissant à découvert les jambes, les bras et le haut du buste. Cet acte accompli, il se trouve dès lors dans l'état

dit d'ikrâm, ce qui Toblige, pendant toute la durée des cérémonies, à s'absteoir d'un certain nombre dé choses permises en d'autres circonstances .

ïl n'est point nécessaire d'entrer ici dans le détail de tous les rites du pèlerinage ; il suffira de les énumérer. Le pèlerin doit exécuter en procession, sept fois le tour du temple de la Kaaba, faire une sorte de course entre les deux collines de Safa et Meroua, stationner sur le mont Arafat et y procéder à regorgement d'une victime, lancer un nombre impair de cailloux dans une direction donnée, baiser la pierre noire et enQo boire de l'eau du puit de Zemzem.

Tooies ces pratiques très minutieusement réglées, ne sauraient être expliquées par la nouvelle croyance islamique, puisqu'elles ne sont qu'une reproduction fidèle d'une ancienne cérémoçiie païenne. On peut, il est vrai, dire par exemple^ que les animaux égorgés rappellent le sacrifice d'Abraham, que le puits de Zemzem est, selon la légende, celui auquel Agar alla puiser de l'eau pour étancher la soif de son fils Ismaël. Mais tout cela, en somme, prouve simplement que le temple de la Kaaba servait au culte de clirélieûs ou de juifs dont la foi était entachée d'une ioi le dose d'idolâtrie.

Quoi qu'il en soit, il n'en reste pas moins singulier que l'une des cinq prescriptions fondamentales de rislamisme ne soit que l'adaptation pure et simple d*un des principaux rites du paganisme. Cette concession, faite au culte que la religion nouvelle s*é-

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tait donné pour mission de détruire à tout jamais^, prouve combien Mahomet dut se montrer conciliant pour réussir à faire adopter la doctrine qu'il prêchait. L'avantage immédiat que Ton retirait de ces actes de tolérance pouvait, il est vrai, avoir des conséquences fâcheuses dans l'avenir et c'est ainsi que s'expliquent encore maintes déformations de l'islamisme à travers les âges.

Aujourd'hui, par exemple, nombre de pèlerins rapportent des flacons remplis de l'eau du puits de Zemzem et attribuent à cette eau les vertus curatives les plus extraordinaires. De même divers menus objets achetés à la Mecque sont considérés par les fidèles comme des objets bénits dont le seul attouchement attire des manifestations sensibles de la bénédiction divine. Ces petits accrocs à la religion pure, primitive, n'ont sans doute pas une bien grande importance pour le moment, mais ils ont une tendance à se multiplier de jour en jour et en arriveront, peut-être, à provoquer des changements beaucoup plus considérables.

Quoi qu'il en soit, le pèlerinage à la Mecque a produit les deux effets qu'en attendait le Prophète. L'islamisme a une capitale religieuse, la Mecque. Cette ville, vers laquelle chaque musulman doit diriger ses regards cinq fois par jour au moment où il fait sa prière, est restée la ville sainte par excellence. C'est dans ses murs que se trouve encore un foyer véritable qui réchauffe la piété attiédie et qui

embrase avec éclat la foi déjà ardente. Chaque année, à époque fixe, des fidèles, venus de divers points du globe, n'ayant aucune occasion par ailleurs de se mettre en rapports les uns avec les autres, vivent durant quelques jours, d'une vie commune, Tesprit tourné dans une direction unique. Cette communion des âmes ainsi renouvelée, est pour l'unité islamique, un lien plus efficace que le pontificat suprême d'un calife que sa nature humaine sujette à des défaillances, expose parfois à la critique ou à la méfiance de ses coreligionnaires.

Toutefois il ne faut pas se dissimuler qu'un jour viendra où le prestige de la Mecque s'amoindrira. Le charme idéal que lui prêtait la distance s'évanouira peu à peu, à mesure qu'on aura la facilité de s'y rendre à moins de frais et sans courir de dangers. Le jour prochain où la locomotive y amènera des wagons chargés de pèlerins, la sainteté de la cité sera singulièrement compromise, Avec l'affluence des visiteurs, le titre de pèlerin perdra de son prestige et la Mecque finira par ne plus être qu'une sorte de musée archéologique religieux.

En dehors du pèlerinage obligatoire, il existe un pèlerinage facultatif qui porte le nom de oinra ou (( visite pieuse ». L'omra n'est guère pratiquée que par des fidèles qui n'habitent pas très loin de la Mecque ou encore par ceux qu'une circonstance exceptionnelle amène dans cette ville à une épo-

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que autre que celle fixée pour le grand pèlerinage. On ne comprend guère, en effet, que celui qui se rend à la Mecque, dans un but de piété, ne choisisse pas le moment où il peut se procurer des mérites plus grands que ceux que confère l'omra, qui d'ailleurs ne dispense pas de Tobligation canonique. La visite pieuse consiste presque uniquement à faire sept fois la tournée processionnelle de la Kaaba. On peut aussi l'exécuter en même temps que le grand pèlerinage.

Celui qui a accompli le pèlerinage obligatoire, prend le titre de el-haddj, « le pèlerin », qu'il place devant son nom. Celui qui s'appelait Ali, par exemple, est dorénavant désigné sous le nom de « elhaddj Ali ». Si l'on s'est contenté de pratiquer la visite pieuse ou omra, ou se donne alors le titre de el-moatamir, « le pieux visiteur ». Toutefois on ne fait guère usage de ce dernier titre que dans les documents écrits.

Après avoir terminé les cérémonies canoniques de la Mecque, la plupart des pèlerins se rendent à Médine et visitent le tombeau du Prophète. Cet acte de dévotion n'est nullement obligatoire Cependant il est bien rare qu'on se dispense de cet hommage rendu à la mémoire du fondateur de Tislamisme. Cette coutume a sans doute provoqué l'habitude qu'ont prise les musulmans de tous pays, de visiter les tombeaux des saints personnages. Ces visites, qui se font souvent en commun, à des époques déter-

iDioées, ofîreDl une grande analogie avec les pardons de Bretagne et sont très communes dans toute TAf ri que Mineure où elles portent le nom de ziâra ou ouaadu. Elles n'appartiennent en aucune façonà Tislamisme primitif.

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