LA SOCIETE MUSULMANE
La communauté musulmane forme une sociélé d'un caractère nettement démocratique. Tous les musulmans possèdent des mêmes droits et nul, du seul fait de sa naissance, ne jouit d*un véritable privilège. Une seule exception à celte règle générale est celle qui est faite en faveur des descendants du Prophète ; ainsi légalement, ils ont droit à une part du butin sans avoir pris part au combat ; cet avantage n'est que la contre-partie d'une autre disposi" tion de la loi qui les prive d'une part quelconque tle la dime. En fait, cependant, ils sont dans certains pays, l'objet d'une considération particulière ; eu outre, on les y exempte d'impôts et on ne leur applique pas la peine capitale,
A part ce cas particulier, les catégories sociales se forment d'elles-mêmes par le fait de circonstances auxquelles ni la religion, ni la loi n'ont aucunt^ pari directe. Les qualités physiques, morales ou inliellectuelles, font qu'un homme possède un prestige plus
grand que tel de ses semblabres moins favorisé par la nature. Mais, ce résultat acquis, ne se transmettra à ses descendants qu'à la condition que ceux-ci sauront conserver par leurs qualités personnelles, le rang et l'autorité qu'avaient leurs auteurs.
L'hérédité du pouvoir souverain n'est point consacrée par la loi et si, d'ordinaire, on choisit plus volontiers le monarque dans telle ou telle famille, c'est que les membres de cette famille ont à leur disposition des moyens d'action ou d'influence que d'autres qu'eux ne sauraient facilement se procurer. Ils peuvent donc avoir des titres sans que cela constitue jamais un droit véritable. En réalité, chacun peut aspirer au pouvoir suprême et, s'il sait s'en emparer, son autorité sera aussi légitime que celle de tous ses concurrents.
On admet, il est vrai, le principe que le souverain doit être issu de la tribu des Qoraïch et être ainsi apparenté à Mahomet. Toutefois, il faut ajouter que ce principe a été contesté et, en fait, peu de familles souveraines seraient en état de fournir la preuve d'une telle origine. Celte absence de réglementation précise sur la transmission du pouvoir royal est la cause de graves désordres. Au début de son règne, chaque prince en est presque toujours réduit à employer la force pour écarter ses concurrents, et il n'a d'autre titre, pour justifier sa légitimité, qu'une sorte d'accord intervenu entre lui et certains personnages qui représentent en quelque sorte le pays en ces
occasions. En vertu de cet accord, le souverain jure de protéger ses sujets et ceux-ci lui prêtent alors serment d'obéissance. N'était l'imprécision des termes de cet engagement réciproque, on serait tenté d'y voir une véritable charte constitutionnelle.
Pendant longtemps, les Khalifes furent considérés comme les héritiers directs de Mahomet et, à ce titre, on leur reconnut l'autorité suprême aussi bien en matière spirituelle qu'en matière temporelle. Ce cumul, devenu bientôt en quelque sorte nominal, cessa d'exister en fait sous la dynastie des Abbassides qui perdirent l'autorité temporelle pour ne garder qu'une autorité spirituelle de plus en plus affaiblie. Avec la chute de cette dynastie issue d'Abbas, oncle de Mahomet, la papauté musulmane disparut à tout jamais et les sultans, qui régnèrent par la suite, ne furent guère qualifiés pour prendre un titre dont ils n'étaient dignes en aucune façon.
Néanmoins, le souvenir de cet ancien état de choses s'est si bien gravé dans les esprits, que les musulmans ne font guère de différence entre l'ancien Khalife et le sultan actuel, en sorte qu'ils attribuent à ce dernier des prérogatives identiques à celles qu'on reconnaissait aux successeurs immédiats de Mahomet. Aussi entourent-ils la personne de leur souverain d'un respect tout particulier et le considèrentils comme revêtu d'un caractère sacré. C'est grâce à cette conception, fort confuse d'ailleurs, que les musulmans en sont arrivés au point de supporter,
sans songer à se plaindre, les caprices les plus féroces d'un sultan despotique .
Certains souverains, le sultan de Constantinople en Orient et le sultan du Maroc en Occident, revendiquent aujourd'hui le titre de chef spirituel de la communauté musulmane. Les sujets de ces deux princes ne semblent pas bien convaincus d'avoir un vrai Khalife à leur tête et la masse des fidèles, tout en ayant l'air de pencher pour Constantinople, reste assez indifférente à cette prétention tout à fait platonique.
Sans doute, il est des musulmans qui rêvent de rendre à l'islamisme l'unité qui a fait autrefois toute sa force et, pour arriver à cette fin, ils feraient taire leurs préférences et accepteraient comme chef celui qui se lancerait hardiment en avant. Cet espoir d'une grande restauration islamique est-il réalisable? Bien osé qui oserait l'affirmer. Trop d'États, séparés par la distance ou par leurs intérêts matériels, se sont formés sur divers points du globe pour qu'on puisse espérer qu'il se trouverait un homme capable de les tenir tous en mains et de leur donner une impulsion unique. Et, en admettant que cet homme se rencontrât, il est à supposer qu'il ne conserverait son influence qu'à la condition d'être un nouveau prophète et de réformer, sinon déiruire l'ancien islamisme.
L'islamisme ne sacre pas ses rois et n'ordonne pas ses prêtres. A aucun moment la religion ne reconnaît la nécessité de l'intervention d'un personnage revêtu
d*un caractère sacré, et c'est pour cela qu'elle n'a jamais songé à se créer un clergé. Qu'il naisse, qu'il se marie ou qu'il meure, le fidèle n'est l'objet d'aucune cérémonie exigeant la présence d'une manière de prêtre, de pasteur ou de rabbin. La fonction manquant, Torgane n'était doue pas à créer.
Cette absence de clergé dans une société où la religion joue le rôle prépondérant, paraît bien singulière, car on est tout porté à croire que la ferveur religieuse est d'autant plus grande que le nombre des prêtres est plus considérable. Mais il ne faut pas oublier que le prêtre officiel n'a sa raison d'être que si la religion a des sacrements ou des offices publics. Aussi l'islamisme, privé de clergé régulier de par sa constitution, a-t-il cherché à accroître son prestige, sinon sa force au moyen d'un élément spécial qui, sans avoir le caractère sacré du prêtre, le remplacerait dans sa fonction de directeur des consciences.
Tout d'abord, on a de bonne heure fait sous le nom d'imam, un personnage religieux du moniteur de la prière en commun. Là, où la population était un peu considérable et où il y avait une mosquée, il y eut dorénavant un imam attitré à qui la piété des fidèles assura quelques avantages pécuniaires quand la mosquée n'avait pas de revenus suffisants pour lui attribuer une rémunération fixe. L'honorabilité de ces personnages et parfois aussi leur instruction, en faisait bientôt des conseillers en matière spirituelle et la considération dont ils jouirent, peut se
comparer à celle des curés chrétiens ou des rabbins.
De tout temps l'homme instruit a été honoré d'une façon particulière par les musulmans. Pour eux, en effet, il n'y a pour ainsi dire qu'une science, celle de la religion. Si l'on étudie la langue arabe, c'est pour arriver à lire le Coran et ses commentaires, à apprendre à connaître la Sonna et les principes du droit qui en dérivent. Tout le reste ne compte pour ainsi dire pas ou, pour mieux dire, n'est qu'un accessoire. L'histoire, la géographie, les mathématiques, la médecine, etc., sont reléguées au second plan et ne figurent pas à ce qu'on pourrait appeler le programme classique des études qui mènent au titre élevé de âlem, mot dont nous employons d'ordinaire la forme plurielle uléma en la considérant comme un singulier.
On conçoit, d'après cela, la considération qui s'attache aux personnes en possession de cette sorte de doctorat canonique et le rôle religieux qui lui est attribué. Ces ulémas servent, en effet, de véritables directeurs de conscience à leurs coreligionnaires moins instruits sans jamais être investis d'un mandat officiel de la part d'aucune autorité temporelle ou spirituelle. On consulte donc les ulémas dans tous les cas douteux et les avis qu'ils émettent ont la valeur de véritables décisions, même quand ils se prononcent isolément. S'il leur arrive de délibérer en commun sur un des points qui leur est soumis, il
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va sans dire que leur opinion prend une force plus grande sans toutefois devenir obligatoire pour ceux qui l'ont sollicitée. Dire que le corps des ulémas représente un clergé est sans doute excessif ; cependant il est certain que dans nombre de cas il en exerce une partie des fonctions.
Certains ulémas détiennent aujourd'hui une charge véritable, celle de mufti. Ils sont délégués à cette fonction par le Cheikh-el-islâ m (le chef de l'islam). Ce personnage, qui, de tous les ulémas, est celui dont la science et les vertus ont le plus haut renom, est indiqué par la commune renommée; mais il faut que son choix soit ratifié par le souverain ou que celui-ci, en réalité, lui abandonne la souveraineté spirituelle'dont strictement il devrait être le seul dépositaire puisque, en principe, il est le successeur des Khalifes et l'héritier de leurs prérogatives.
D'origine assez récente, la fonction de Cheikh-elislâm est à coup sûr la plus importante dans un Etat musulman. Celui qui en est revêtu possède déjà un crédit considérable qu'il doit à sa valeur personnelle et il peut encore accroître cette influence en s'appuyant sur le corps des ulémas et faire alors échec au sultan lui-même. Et, malgré son rôle purement spirituel, la connexité étroite qui existe entre les institutions civiles, politiques et religieuses de l'islamisme, fait qu'il peut intervenir dans des questions qui sembleraient à nos yeux devoir lui être tout à fait étrangères.
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Tandis que l'autorité du Cheikh-el-islâm s*étend sur tout Tempire, celle des muftis, ses délégués, s'arrête aux limites du territoire qui forme leur circonscription. Un mufti a pour mission spéciale de fournir des consultations sur tous les points d'ordre canonique ou parfois juridique qui lui sont soumis. Le résultat de ces consultations qui prend le nom de fatoua oblige moralement les fidèles du ressort, tandis que la fatoua du Cheikhel-islâm exerce une une action analogue sur tout Tempire. On ne s'écarterait guère de la réalité des choses en assimilant la fatoua du Cheikh>el-islâm à une bulle pontificale et celle du mufti à un mandement d'évôque.
Les puissances européennes, qui ont des sujets musulmans, n'ont pas manqué de comprendre l'importance de ces fatouas pour mieux assurer leur domination. L'Angleterre en a fait usage dans rinde et un gouverneur [général de l'Algérie, M. Jules Cambon, n'a pas hésité à y avoir recours dans une circonstance particulière.
Le fractionnement successif de l'autorité spirituelle que les Khalifes avaient laissé échapper de leurs mains, amoindrit la vigueur de l'islam et rendit plus fragile que jamais la puissance du sultan. La force matérielle devint le seul moyen de gouverner et les abus partis d'en haut se transmirent bien vite à tous les degrés inférieurs de la hiérarchie administrative ou politique. Tous les fonctionnaires, incertains du lendemain, privés de tout
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frein moral, se hâtèrent d'extorquer de Targent à leurs administrés pensant ainsi s'assurer un jour une retraite dorée. Ils oublièrent qu'ils avaient audessus d'eux toute une série de personnages animés des mêmes désirs et les réalisant aux dépens de ceux qui étaient placés sous leurs ordres. La concussion et l'arbitraire s<mt dès lors restés endémiques dans tous les pays musulmans.
Le niveau de la moralité dut fatalement s'abaisser avec un pareil système de gouvernement. Cependant, en dehors du milieu spécial qui brigue les fonctionis publiques, on est tout étonné de rencontrer dans la masse bien des qualités qu'on ne trouve pas en plus grand nombre chez d'autres peuples mieux dirigés. Au point de vue moral, les musulmans sont partout de vrais enfants sur qui Tinstruction et l'éducation sont susceptibles de produire d'excellents résultats; mais, livrés à eux-mêmes, ils ne sont gouvernables que si on les corrige vivement sans jamais cédera aucun de leur caprice.
L'islamisme admet la légitimité de l'esclavage. Toutefois, si un esclave peut devenir musulman sans conquérir par ce fait sa liberté, un musulman ne saurait jamais être réduit en esclavage. En sorte que, s'il advenait un jour que tous les hommes fussent musulmans, la source de l'esclavage se trouverait dès lors tarie. Le sort de l'esclave est d'ordinaire fort doux dans la société musulmane et son afirancbissement est une œuvre pie au même titre que le
jeûne et Taumône pour racheter les infractions faites à la loi religieuse. En dehors de ce but spécial Taff ranchissement est fort recommandé aux fidèles. Du reste, pour que cet acte ne nuise pas d'une façon immédiate aux intérêts matériels du maître on use d'un procédé qui consiste à ne rendre la liberté à l'esclave qu'au jour du décès de son propriétaire. Les héritiers sont donc seuls lésés en cette circonstance et cette considération ne touche guère celui qui attend de sa libéralité une récompense dans l'autre monde.
Devenu libre, l'esclave passe à la condition d'affranchi et, comme tel, il reste sous le patronage de son ancien maître. Cette tutelle toute morale d'ailleurs, est un grand avantage pour l'affranchi. Sans cet appui légal, il resterait bien isolé dans le milieu où il est appelé à vivre, tandis qu'il trouve chez son patron l'appui qu'il lui est impossible de se procurer parmi des parents comme le fait l'homme né libre. La loi, ici encore, a sagement fait de prévoir les inconvénients qui devaient résulter de la nouvelle situation de l'esclave libéré.
Naturellement le Coran recommande la plus grande bienveillance envers les esclaves. Les mauvais traitements qu'ont à subir certains d'entre eux, sont d'ordinaire le fait des trafiquants et surtout de la valetaille qui assiste ces derniers dans leur misérable profession. Il est d'ailleurs de l'intérêt évident du maître définitif de refréner ses châtiments ou ses
violences, puisqu'il risque de perdre par la fuite ou par la mort, un capital considérable ou le revenu de ce capital sous forme de travail ou de services.
Chez la plupart des musulmans, le préjugé de la couleur existe à peine quand il ne fait pas complètement défaut, ce qui est presque toujours le cas s'il s'agit de femmes. D'autre part le système d'éducation et la façon de vivre habituelle ne diffèrent guère chez les maîtres et les esclaves ; il n'est donc pas étonnant qu'il s'établisse entre eux des relations d'un caractère familial. Aussi, au bout de fort peu de temps, l'esclave, éloigné de son pays et privé de la société des siens, en arrive à ne plus aspirera son affranchissement. On a pu constater le fait en Algérie lorsque l'abolition de l'esclavage y fut proclamé en 1848. Fort peu de nègres profitèreotde leur émancipation ; le plus grand nombre préféra demeurer avec ses anciens maîtres dans la situation qu'il avait auparavant.
L'esclavage a, dans une certaine mesure, favorisé l'expansion de l'islamisme. Les nègres du Soudan, en contact avec les musulmans, se décident très volontiers à embrasser une religion qui les met pour toujours à l'abri d'une pénible et éternelle captivité. Cette considération a d autant plus de valeur que les musulmans sont les seuls qui, de nos jours, aient encore des esclaves. La polygamie est bien aussi une cause d'attirance, mais la prohibition des liqueurs f ermentées la contrebalance dans une certaine mesure.
Le non-musulman est le seul qui ait qualité d*étranger en pays islamique, puisque les diversetenationalités musulmanes y obéissent à une méme^oi. Pendant la première année de son séjour, l'étranger est simplement toléré, mais il conserve le bénéfice de son statut personnel en même temps que sa nationa* lité. Dès que Tanoée est expirée, qu'il soit juif ou chrétien, il ne peut plus résider parmi les musulmans, à moins de payer un tribut annuel. Les tributaires forment un groupement particulier en pays musulman ; on les relègue d'ordinaire dans un quartier à part, bien qu'ils soient alors de véritables sujets du souverain.
La situation de tributaire est assez précaire. Cependant, là où l'ordre et la paix régnent d'habitude, son sort peu enviable sans doute esta peu de choses près celui des musulmans qui Tentourent. Il faut même admettre qu'il est assez doux, puisque la plupart de ceux qui le subissent préfèrent les avantages matériels qu'ils en retirent à la condition meilleure qu'ils pourraient s'assurer en allant s'installer ailleurs. Les avanies qu'on leur inflige sont compensées à leurs yeux par les profits pécuniaires qu'il leur est facile de réaliser.
Somme toute, le tributaire n'est guère plus molesté que la masse des pauvres diables musul mans q ui l'entourent. Il subit seulement, en outre, de la part de la foule, les petites vexations auxquelles sont exposés les étrangers dans tous les pays, y compris les pays
civilisés. Il n'y a pas bien longtemps qu'on voyait en Algérie des cochers, espagnols d*ordinaire, cingler de leur fouet des passants arabes bien inoffensifs. Ceci n'est pas pour justifier cela ; mais il n'est pas nécessaire de chercher à expliquer par le fanatisme religieux des procédés aussi barbares. La haine traditionnelle de l'étranger est la véritale cause de ces excès que la différence de religions contribue peut-être à propager sans les avoir fait naître à Torigine.
Ce qui donne à la société musulmane un cachet vraiment particulier, c'est que hommes et femmes ne vivent en commun que dans le gynécée. Partout ailleurs, ils demeurent séparés, ne se réunissant jamais ni autour de la même table ni dans un même salon. Personne ne profite de cette séparation, bien au contraire : les hommes n'ont aucune occasion d'adoucir la rudesse native de leur caractère et les plaisirs frivoles des femmes, livrées à elles-mêmes, sont loin d'être une garantie de leur fidélité. Même à la campagne, où les deux sexes restent moins isolés par suite des nécessités quotidiennes de l'existence, la cohésion des familles ne ressemble en rien à celle qu'on trouve dans la plupart des milieux civilisés.
Cette dualité de la société musulmane ne tend à disparaître que dans le pays où elle se trouve en contact avec des européens. Quelques femmes de grandes familles ont déjà commencé à exiger de leurs maris le droit d'aller et de venir à leur guise.
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hors du gynécée, de prendre leurs repas avec eux. L'opinion publique tolère déjà ce premier pas fait dans le but de donner plus d'homogénéité au corps social musulman. Cette évolution est due pour une large part à Tinstruction que les femmes reçoivent dans quelques grandes familles, depuis que leur gynécée a reçu la visite des femmes de hauts fonctionnaires européens ; et c'est par la diffusion de rinstruction qu'elle arrivera à s'accélérer et à se répandre dans les divers milieux du monde musulman.
Tant que l'ignorance a été générale, il était impossible d'espérer aucun progrès des peuples musulmans. La difficulté que présente l'étude de la langue arabe, la seule qui fût à môme de servir de langue littéraire, et qui d'ailleurs a fourni aux langues turque et persane le supplément de vocabulaire dont elles avaient besoin, a été et est restée encore aujourd'hui une cause de raleotissement pour la propagation des connaissances modernes ; en outre, pendant longtemps, l'imprimerie faisant défaut, n'a pas permis de se procurer sans trop de frais les ouvrages les plus indispensables dès le début des études.
Depuis un demi-siècle environ, la situation s'est peu à peu modifiée. Sans doute il n'a pas été possible de réformer de fond en comble la langue arabe ; mais on a pu, par des méthodes meilleures, en rendre l'acquisition plus facile et le temps ne semble plus éloigné où l'on arrivera à y introduire
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des modifications de détail qui en rendront la pratique plus commode. Cette transformation pourra maintenant se répandre bien vite dans la masse de la population, grâce à la presse qui commence à jouer son rôle de vulgarisation d*une façon efiective depuis qu'elle a une périodicité assez fréquente. Au débuts les rédacteurs des journaux arabes, qui écrivaient pour un public spécial très restreint, rédigeaient leurs articles dans un style trop relevé pour être compris de tous.
Aujourd'hui, il n*en est déjà plus de même : on a compris qu'il fallait le prendre sur un ton moins élevé, si l'on voulait s'assurer un nombre suffisant d'abonnés et, en même temps qu'on parlait, une langue moins châtiée, on a donné aux choses terre à terre une plus large part qu'autrefois. Les faits divers, les renseignements secondaires ont pris une partie de la place qu'occupaient seuls* auparavant des articles consacrés à de graves sujets politiques ou littéraires. Aussi, bien qu'ils soient encore en petit nombre, les journaux arabes dirigent déjà, dans une certaine mesure, l'opinion publique dans des voies nouvelles, ne craignant pas parfois d'aller à rencontre de certaines idées que l'islamisme avait formulées ou adoptées. C'est ainsi, par exemple, qu'on voit des journaux reproduire des portraits de personnages importants alors que les images sont déclarées proscrites d'une façon formelle par l'orthodoxie musulmane.
La lutte pour Texistence a provoqué de nombreux accoramodements avec la pure doctrine islamique, La prohibition formelle du prêt à intérêts n'a pas pu empêcher certains états de contracter des emprunts lorsqu'il leur a fallu pourvoir à la défense de leur territoire menacé par un ennemi mieux outillé qu'eux. Sans doute, on a dû,* pour apaiser les remords de la conscience publique, alléguer que la loi défendait de prêter et non d'emprunter, mais la vérité est que ce contrat est très illicite et qu'il n'est pas plus permis d'être partie passive que partie active dans une convention interdite par la loi. A l'origine, il est vrai, les titres de rente étaient tous détenus par des européens, mais si l'on ne voit pas encore beaucoup de musulmans garnir leur portefeuille de valeurs de ce genre, le temps n'est pas loin où les guichets des banques paieront des coupons à nombre de disciples plus ou moins fidèles de Mahomet. L'exemple donné par la Turquie a été suivi par l'Egypte, puis par la Tunisie et enfin par le Maroc, qui semblait cependant le pays le plus fermé aux usages non islamiques.
On reproche surtout aux musulmans leur intolérance et leur fanatisme et l'on en donne pour preuve principale l'obligation que leur loi leur .impose de faire la guerre sainte. Ce reproche peut être également adressé à toutes les religions sans exception ; au début, c'est par la force des armes que la religion juive s'est propagée en Palestine ; les chrétiens ont
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eu les Croisades et Tlnquisition ; et, de nos jours encore, les missionnaires acceptent très bien que la force armée les protège dans leur œuvre d'évangélisation.
Les musulmans n'ont pas agi autrement que les autres. Du moment qu'il y a plusieurs religions, la lutte entre elles pour l'existence est absolument inévitable. La civilisation a sans doute beaucoup calmé les ardeurs religieuses des peuples de l'Europe, mais l'hostilité sourde n'a pas cessé d'exister, et n'était la prédominence qu'a prise la science sur la foi dans la société moderne, on verrait encore de temps à autre éclater des guerres de religion ou tout au moins se reproduire quelques-uns de ces lugubres événements qui ont nom les Vêpres siciliennes ou la Saint Barthélémy,
La différence actuelle que l'on constate entre les états musulmans et les états européens au point de vue de Tintolérance et du fanatisme, ne tient nullement à la forme religieuse. Il suffirait, en effet, que tel ou tel peuple européen fût soumis un an ou deux au système gouvernemental du Maroc, par exemple, pour que l'on vit s'y reproduire des actes d'hostilité religieuse qui rappelleraient les jours les plus néfastes de l'Inquisition, et, peut-être même ne serait-il pas paradoxal d'ajouter que les choses y seraient menées avec plus de violence qu'en pays musulmajQ.
Parmi les causes qui ont conservé à la société
musulmane une apparence rude et grossière, il convient de mentionner son absence à peu près complète de développement artistique. Dans le but de rendre plus difficile le retour à Tidolàtrie, la religion a prohibé la représentation des êtres animés, aussi bien par la peinture que par la sculpture. La musique elle-même, bien qu'elle ne semble pas pouvoir provoquer la même conséquence, est l'objet d'une certaine réprobation. L'architecture seule a trouvé grâce aux yeux de l'islamisme, mais, privée de deux de ses meilleurs auxiliaires, elle a dû se . contenter de l'arabesque dans toute son ornementation.
Pourtant les musulmans ont senti vaguement que l'art pouvait être d'un certain secours pour donner plus d'attraits à la religion. Les belles mosquées qu'ils ont édifiées, les élégantes chaires, dont le bois est merveilleusement fouillé par des sculptures, les superbes enluminures qui ornent les exemplaires de luxe du Coran, sont, à coup sûr, des manifestations artistiques qui avivent l'ardeur de la foi des fidèles. Il est donc singulier qu'on n'ait pas osé enfreindre une interdiction qui, somme toute, était d'ordre bien secondaire.
En obligeant le fidèle à renoncer au culte des arts la religion musulmane lui a tout d'abord enlevé un moyen de subvenir à son existence matérielle. Elle Ta privé, en second lieu, d'une grande source de jouissance morale et enfin elle a, sans s'en douter,
provoqué elle-même une de ses causes d'affaiblissement. Il est bien certain, en effet, que le musulman, dont Tesprit est hanté par le désir de donner une forme sensible à Tidéal que son imagination lui fait entrevoir, n'a d'autre ressource que la littérature. S'il arrive qu'il soit lettré, il sait d'une part que la poésie a été mal vue du Prophète et, d'autre part» que la religion est la seule science qui mérite c:e nom en pays musulman. Toute son ardeur se tournera donc vers les études théologiques et, en cherchant là le moyen de réaliser ses rêves, il en arrive bien vite à créer quelque secte nouvelle. S'il manque d'instruction, c'est également de ce côté qu'il dirigera ses pensées et ses réflexions et, au lieu d'une secte, il fondera une confrérie religieuse. Dans un cas comme dans l'autre, il affaiblit la foi en la morcelant.
Les légendes, les contes, ceux des Mille et une nuits, entre autres, sont, eux aussi, les produits de cette imagination en travail, à la recherche de l'idéal et ne sont pas, à proprement parler, des œuvres littéraires, car tous ces récits fictifs ont été faits de vive voix, tout d'abord, et leurs auteurs ont toujours été des gens sans la moindre instruction. Dans leur ensemble, toutes ces fictions ont bien un but moral, mais il faut avouer que nombre de détails n'en éveillent pas même la pensée. La séparation des sexes dans la vie commune n'a pas permis de relever le niveau de ces productions et d'en tirer des œuvres
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dramatiques qui se seraient largement épurées, le jour où elles auraient été jouées devant un public composé des mêmes éléments que le nôtre.
Ed somme, il importe de faire une singulière violeooe à dos idées courantes, pour comprendre la véritable valeur de cette société, qui présente cet étrange amalgame d'une démocratie gouvernée par un autocrate et d'une théocratie sans clergé.