SCHISMES. — SECTES
L'unité de croyance que Mahomet avait réussi à créer parmi ses fidèles ne fut pas de bien longue durée. En Arabie ou, d'une manière plus générale, parmi les sémites, le prophétisme est en quelque sorte à l'état endémique. Chacun se croit inspiré du ciel dès que, par le recueillement ou la méditation, son esprit s'est élevé au-dessus du lorre à terre des nécessités quotidiennes de Texistence matérielle. L'interprétation donnée aux songes qui» sous l'empire de la préoccupation de son esprit, hantent son sommeil, détermine le plus souvent sa vocation et, pour peu qu'il sache formuler en termes suffisamment vagues les réponses aux questions que ses concitoyens lui adressent pour connaître l'avenir, il est assuré du succès. On le considère comme en rapports constants avec la divinité et on lui prête volontiers le pouvoir de provoquer les fléaux qui désolent inopinément les sociétés humaines ou les
faveurs inespérées que leur assurent des événements imprévus. Les honneurs et les profits matériels qui d'ordinaire accompagnent cette carrière forment un appât que personne ne dédaigne.
Tout au début de sa prédication Mahomet eut à lutter avec la concurrence de ces voyants ou illuminés. Quelques-uns, et parmi eux une femme, essayèrent de jouer le rôle de grand prophète, c'est-àdire de fondateurs d'une nouvelle religion. Il fallut lutter avec une grande énergie contre ces rivaux et ce ne fut pas sans peine qu'on en vint à bout. Mais, s'il fut possible d'exterminer les grands voyants qui visaient à renverser Mahomet, il n'en fut pas de même pour ceux qui, d'ordre plus modeste, se contentaient d'exercer leur action sous une forme discrète sans se mettre en état d'hostilité flagrante avec les doctrines nouvellement prêchées par l'Envoyé de Dieu.
Les voyants de second ordre profitèrent même de la situation que venait de créer l'établissement de l'islamisme. Les consciences, troublées par l'annonce des nouvelles doctrines qui les obligeaient à rompre avec le passé, éprouvèrent un instant d'hésitation qui les rendit plus facilement impressionnables aux sollicitations dont elles étaient l'objet, et, comme il s'agissait de simples modalités nouvelles dans l'islamisme, il en résulta une succession de sectes dont l'orthodoxie était discutable sans doute, mais non catégorique. Mahomet avait eu tout au moins le
pressentiment de ces divisions fâcheuses et s'il faut en croire un badits déclaré authentique il les aurait même annoncées ouvertement. Toutefois il se contenta de signaler le danger sans indiquer les moyens effectifs qui auraient permis de le conjurer. Mieux que personne il savait qu'un prophète sommeille au fond du cœur de tout sémite et qu'il se trouvait ainsi en face d'un fait pour ainsi dire inéluctable.
Quelques-unes de ces doctrines prôchées par ces embryons de prophètes dépassèrent les bornes de l'orthodoxie et constituèrent aux yeux de la masse des musulmans de véritables hérésies. Lesibadites et, à une époque plus récente, les Ouahhabites sont, de nos jours, les seules sectes ayant d'assez nombreux adeptes qui soient traités d'hérétiques par l'immense majorité des musulmans. Toutes ces sectes ont affaibli l'islamisme sans doute, mais elles ne l'ont point divisé comme Ta fait le schisme chiite dont les premiers symptômes se manifestèrent peu de temps après la mort du Prophète.
Ali, cousin et gendre de Mahomet, semblait naturellement désigné pour être le premier Khalife appelé à recueillir la succession du fondateur de l'islamisme. Le zèle qu'il avait déployé pour soutenir la nouvelle religion, sa vaillance à toute épreuve pour la défendre, ses vertus privées, étaient des titres de premier ordre, mais une brouille de famille empêcha qu'on en tint aucun compte. Aïcha, une des
veuves de Mahomet, jalouse de conserver Tinfluence qu'elle avait acquise par suite de Tasceadant qu'elle exerçait sur son mari, réussit tout d'abord à faire désigner Abou-Bekr, son père, comme pontife suprême de la communauté musulmane naissante.
Plus tard, elle combattit de nouveau la candidature d'Ali et lui fit successivement préférer Omar, puis Otsman.
En principe tous les fidèles avaient un droit égal à manifester leuropinion quand il s'agissait de choisir un Khalife ; dans la pratique et en réalité ce choix était fait par un petit groupe de personnages considérables. Si restreint qu'il fût, ce corps électoral renfermait pourtant des partisans des divers candidats en présence et ceux d'Ali ne réussirent à lui obtenir la majorité qu'après trois échecs successifs.
A en juger par les résultats, il est certain que les notables musulmans furent bien inspirés dans leurs deux premiers choix tout au moins. Abou Bekr, par ses vertus privées, fut sympathique à tous et du fait même qu'il ne nourrit pas de grands desseins il fit ressortir d'autant plus la haute valeur du Prophète auquel il succédait. Il en fut tout autrement d'Omar dont le génie assura seul le triomphe définitif de l'islamisme. Quand à Otsman, sa valeur assez discutable d'ailleurs fut singulièrement amoindrie par la comparaison qui s'im posait avecson prédécesseur im médiat. Enfin les événements ont bien démontré qu'Ali était incapable de décision et que, incomparable en sous-
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ordre, il lui manquait une au moins des qualités indispensables à celui qui occupe le premier rang.
En effet, à peine arrivé au pouvoir, il commit la faute de laisser à des arbitres le soin de se prononcer entre lui et son compétiteur Moawia, alors qu'il avait avec lui des forces suffisantes pour continuer la lutte et que sa vaillance lui eût vraisemblablement assuré le succès. Cette déchéance, prononcée par des hommes qui n'avaient point mandat de la communauté musulmane pour agir ainsi, troubla si bien les esprits qu'il se trouva des musulmans assez osés pour porter la main sur la personne du gendre du Prophète et le faire périr sous les coups de leurs poignards.
Hassan, fils d'Ali, fut bien déclaré Khalife par quelques groupes de fidèles, mais sa nomination ne pouvait avoir aucune valeur puisque son père avait accepté la sentence des arbitres qui s'étaient prononcés en faveOr de Moawia. Aussi ne tarda-t-il pas à résigner le rôle qu'on avait voulu lui faire jouer et son abdication consacra définitivement la légitimité de fait delà dynastie des Omeyyades. Du reste, lui aussi périt bientôt de mort violente à Médine, victime du poison que ses adversaires avaient réussi à lui faire absorber.
Ecartée du pouvoir, la postérité d'Ali conserva néanmoins un nombre notable de partisans. Ceux-ci malgré leur dévouement aux descendants directs du Prophète, n'osèrent pendant quelques temps, mani-
fester d'une façon ouverte les sentiments qui les animaient. La fâcheuse décision d'Ali et l'abdication de Hassan les avaient mis dans une fausse posture et il leur fallut attendre que Toubli se fit un peu sur ces deux points.
D'un autre côté, les musulmans qui obéissaient aux Omeyyades pouvaient à bon droit se croire seuls orthodoxes et considérer les Alides comme de véritables schismatiques. A cette époque le Khalife était toujours le seul chef spirituel de l'islamisme et méconnaître son autorité était une infraction grave à la véritable foi musulmane. En examinant les choses de près, on pouvait, il est vrai, dire que le différend entre Ali et Moawia avait une origine politique et non religieuse, mais, jusqu'alors, personne n'avait conçu le pouvoir souverain autrement qu'avec la double puissance spirituelle et temporelle.
Les Chiites, — nom que l'on a donné aux partisans d'Ali — disséminés par petits groupes, durent tout d'abord dissimuler leurs convictions et leurs espérances sous peine d'encourir une véritable guerre sainte de la part des orthodoxes ou Sunnites, comme on les appelle d'ordinaire quand ils sont opposés aux chiites. Bientôt l'impiété notoire de la plupart des Omeyyades, la haine qu'ils avaient vouée à la famille du Prophète affaiblirent leur autorité et permirent anx Alides de songer à revendiquer en fait les droits que, jusque-là, ils n'avaient formulés qu'en théorie. Toutefois ce fut seulement sous les Abbassides que
des manifestations de ce genre se produisirent. Elles lurent d'ailleurs vivement réprimées et l'on sait, par exemple, que Idris, le fondateur de Tempire du Maroc, fut mis traîtreusement à mort à Tinstigation du Khalife abbasside, Haroun Er-Rachid.
Le schisme chiite s'est peu à peu localisé dans les provinces qui forment le royaume actuel delà Perse et il en est devenu la religion officielle. Son expansion peu coQsidérable d'ailleurs, s'est toujours produite du côté de l'Orient plutôt que du côté de l'Occident. Ses partisans rejettent surtout les prescriptions tirées de la Sonna et ils regardent les hadits tels qu'ils ont été recueillis dans les grands recueils orthodoxes comme un tissu de mensonges. Sans doute ils ne dénient pas à Mahomet le droit que tout musulman lui reconnaît d'avoir légiféré en matière canonique ou autre, mais, selon eux, la plupart des traditionnistes ont défiguré les textes qu'ils avaient seulement mission de transmettre.
Même en ce qui concerne le Coran, les Chiites sont persuadés que le texte qui nous en a été transmis a été altéré par les orthodoxes. Ceux-ci, disent-ils, en auraient fait disparaître tous les passages dans lesquels il était fait mention d'Ali et qui auraient justifié ses droits à la succession immédiate de Mahomet. L'interprétation qu'ils donnent du livre sacré ne concorde pas exactement avec celle qu'ont adoptée les Sunnites et cela contribue encore à accentuer les divergences qui séparent les deux groupes puis-
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qu'elle vient s'ajouter à la suppression, tout au moins partielle, des prescriptions édictées par les hadits en leur forme orthodoxe.
Mais le trait le plus caractéristique du schisme chiite c'est le véritable culte qu'il rend au gendre du Prophète. Tandis que dans le monde orthodoxe on a divinisé Mahomet, les Chiites ont euxaussi peu à peu revêtu Ali du caractère divin, si bien que, dans la masse des fidèles, on en est venu au point de placer ce dernier sur le même rang que le Prophète et peutêtre même, au fond, lui accord e-t-on la prééminence. C'est ce point particulier qui a déjà rendu et rendra toujours irréconciliables les Sunnites et les Chiites. L'inimitié entre eux est aussi vive que celle qui anime les musulmans à l'égard des infidèles. Elle se manifeste en toute circonstance et les avanies que subissent les Persans qui font le pèlerinage de la Mecque, montrent que les orthodoxes ne désarment pas même dans une cérémonie au cours de laquelle la tradition veut qu'on cesse tout acte d'hostilité.
Pourtant, dans beaucoup de pays musulmans, les orthodoxes ont été autrefois plus ou moins partisans d'Ali, soit à cause de l'impiété des Omeyyades, soit en raison du respect qu'ils professaient pour la descendance directe de Mahomet. Il est bien difficile à un chérif de ne pas conserver une haute vénération pour ôelui en vertu de qui il tient son prestige et là où une dynastie tire ses titres de sa descendance du
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Prophète on est en droit de supposer qu'au fond elle ne peut qu'être flattée des hommages éclatants rendus à Tun de ses ancêtres. Qui sait si ce n'est pas à ce sentiment latent que le Chiisme doit d'avoir pu maintenir son existence jusqu'à nos jours.
Quoi qu^il en soit, la doctrine chiite ne semble pas être appelée à un brillant avenir. Une doctrine nouvelle, le babisme, menace d'envahir la Perse, et, s*il arrivait que ce pays cessât d'être un état musulman indépendant, les Chiites, privés dès lors d'un chef spirituel et temporel, ne seraient plus capables de supporter la double lutte qu'ils ont à soutenir aujourd'hui, contre Torthodoxie et le babisme. Il ne resterait plus que des groupes de Chiites isolés et sans cohésion et l'islamisme reconquerrait son unité primitive en ce sens que le schisme serait en quelque sorte réduit à l'état de secte sans importance.
Aussi, bien que sur certains points, les Chiites se montrent beaucoup plus tolérants que les Orthodoxes, il ne faut pas espérer qu'on puisse tirer parti de leur doctrine pour faire entrer l'islamisme dans une voie de transformation plus rapide que celle qu'il suit aujourd'hui. Peut-être, d'ailleurs, faut-il attribuer à la race plutôt qu*à la religion certaines infractions à la loi coranique que commettent les Persans lorsque, par exemple, ils reproduisent des êtres animés soit en peinture, soit autrement. Ces manifestations artistiques d'une nature un peu spéciale, ne sont pas restées localisées en Perse, mais elles
n'ont nulle part pris un grand développement, étouffées qu'elles ont été par la tradition islamique. La combinaison qui consistait à défigurer Tétre représenté, en lui donnant des formes supplémentaires que la nature lui avait refusées, comme le nombre des pattes des lions de la cour de TAlhambra, n'a pas abouti à créer un genre nouveau dans la décoration architecturale des monuments arabes et l'arabesque seule a été l'objet de la préoccupation des artistes musulmans.
En dehors du grand schisme chiite, Tislamisme a vu se former dans son sein, des sectes qui s'éloignent tant de l'orthodoxie qu'elles méritent presque le nom d'hérésie. La secte des Ouahhabites, qui méconnaît le caractère sacré de Mahomet, est restée confinée dans le centre de l'Arabie et n'a point essaimé hors du Nedjd. Le petit empire qu'elle a créé a essayé vainement d'étendre son champ d'action, il y a près d'un siècle ; il n'y a pas réussi.
Une autre secte, celle des Ibadites ou Abadites, plus ancienne que la précédente, s'est au contraire répandue surtout au dehors de l'Arabie. Après avoir fondé des royaumes dans le nord de l'Afrique, elle ne domine plus maintenant que dans les deux petites principautés de Mascate et de Zanzibar. Ailleurs, les Ibadites ne constituent plus que de petits groupes isolés perdus dans le milieu orthodoxe. Le djebel Nefousa, dans la Tripolitaine, l'île de Djerba en Tunisie et le Mzab au sud de l'Algérie, servent au*
jourd'bui de refuge aux Ibadites de race berbère.
Les Ibadites sont volontiers commerçants. S'its ne craignent pas de quitter leur patrie pour aller là où il y a de Fargent à gagner, il est bien rare que, leur fortune faite, ils ne rentrent point sur le sol natal pour y finir leurs jours. Tant qu'il est au milieu des g^ds de sa secte, TAbadite est de mœurs très rigides et très austères, mais, hors de son pays, il ea prend plus à son aise.
En Algérie et en Tunisie, les Mozabites et les Djerbis — gens du Mzab et gens de l'île de Djerba, — ont su habilement profiterde l'occupation française pour arriver plus rapidement à la fortune. N'ayant plus à redouter les tracasseries des musulmans orthodoxes, ils ont su tirer parti de la liberté dont ils jouissent pour adopter ouvertement la plupart de nos usages commerciaux, ne reculant pas devant Tescouipte ou le prêt à intérêts que la loi musulmane réprouve. Aussi, grâce à leur habileté en afiaireset à leur sobriété excessive, sont-ils arrivés à une grande aisance «inon à la fortune. Ils luttent très avantageusement contre leurs concurrents chrétiens ou juifs, dans le commerce de détail et surtout dans celui de la boucherie et des comestibles. Quelques-uns ont même compris qu'une faillite préparée de longue main, était une façon commode de se libérer vis-àvis de ses créanciers.
Ces puritains, — si on leur donne ce nom qui ne leur convint que dans leur pays d'origine, — s'en-
tendent admirablement entre eux, sans avoir besoin pour cela de se concerter à l'avHUce ou de se lier les uns aux autres, par aucune convention spéciale. Aussi le jour n'est-il pas loin où, par raccroissement constant de leurs richesses, ils tiendront en quelque sorte entre leurs mains le sort des indigènes orthodoxes. Ces derniers, en effet, quand ils ont besoin d'argent, préfèrent d'ordinaire s'adresser à un Mozabite ou à un Djerbi plutôt qu'à un européen ou à un juif indigène. Déjà Ton a vu de légers conflits éclater entre les orthodoxes et les ibadites quand ceux-ci étaient par trop âpres au gain. Et, détail à noter, les ibadites ont su user du télégraphe et de la presse pour essayer de iaire croire qu'ils étaient les victimes de ceux qu'ils avaient exploités.
Dans le monde moderne, la question économique prime tout. C'est elle qui, aujourd'hui, domine partout la politique et elle dominera également la religion quand celle-ci sera liée à la politique comme c'est le cas pour les pays islamiques. Les orthodoxes ïeront donc sagement de tenir compte de cette circonstance et de hâter dans le sens le plus libéral l'évolution à laquelle ils sont fatalement destinés.
Beaucoup de légères dissidences d'opinions ont déterminé de nombreuses sectes de moindre importance que celles qui viennent d'être indiquées. Aucune de ces sectes n'a ébranlé d'une façon sensible la solidité de l'édifice religieux musulman. La question de savoir si le Corau est éternel ou s'il a été
créé, si Thomme jouit ou non de son libre arbitre, n'ont jamais réussi à passionner la masse des fidèles qui estime que les rites du culte sont les choses les plus essentielles de la religion. Ces querelles subtiles échauffaient seulement la bile de quelques docteurs en quête de célébrité et ce n'est guère que dans les hautes sphères du monde savant ou politique qu'on appréciait dans un sens ou dans l'autre la valeur de ces théories et qu'on s'en faisait une arme pour combattre ou supplanter ses rivaux.
Les musulmans instruits ne connaissent plus guère aujourd'hui que le nom de ces sectes, parfois bruyantes à leurs débuts. Quant aux doctrines sur lesquelles elles s'appuyaient, on les trouve bien consignées dans des traités spéciaux, mais les quelques personnes qui lisent ces livres, le font plutôt pas curiosité que pour y prendre un réel intérêt.
Toutefois, si peu durables qu'aient été ces agitations, elles étaient certainement provoquées par le désir de donner à la religion sa forme la meilleure et la plus pure. Ce sentiment était trop naturel pour ne pas subsister encore aujourd'hui, mais il se manifeste sous une forme un peu diflérente. Ce n'est plus par des conceptions plus hautes et plus raffinées qu'on cherche à assurer le salut des âmes et l'on espère arriver au «même résultat par des pratiques très simples et d'une grande fréquence. Tel est du moins le système dont font usage les confréries religieuses dont il va être question maintenant.
LBS CX>NFRÉRIES RES^IOIEUSES ET LES MARABOUTS
La vie nomade n'est guère faite pour favoriser le développement de Tinstruction et la vie sédentaire elle-même ne se prêle aux travaux de l'esprit que si elle est à la lois calme et prospère. On ne doit donc pas être surpris que, avant Mohamet, la Péninsule Arabique n'ait eu qu'une culture intellectuelle des plus rudimentaires.
L'islamisme ne put modifier , ces circonstances défavorables du jour au lendemain et ce ne fut guère qu'après s'être rendus maîtres des pays voisins, la Syrie surtout, que les musulmans commencèrent à étudier leur langue et leur religion afin de les imposer aux peuples vaincus et de leur faire oublier leurs institutions nationales. La théologie et la grammaire furent naturellement les sujets d'études préférés et mis en honneur, puisqoll s'agissait avant tout de répandre la foi nouvelle dans la langue même où elle avait été révélée.
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Les nouveaux convertis, qui possédaient une cul* ture intellectuelle très supérieure à celle des Arabes, prirent une large part à ces travaux d'exégèse et de linguistique, dont l'importance pratique élait incontestable à cette époque où la question religieuse dominait toutes les autres. Mais, comme il fallait s'y attendre, les anciennes croyances de ces muniilms^ûB de fraîche date ne s'étaient pas complètement effacées et marquèrent de leur empreinte les doctrines qui s'élaborèrent alors dans le monde islamique pour déterminer les véritables principes sur lesquels éiait basée la réforme religieuse de Mahomet, Chacun, s'inspirant inconsciemment de son état d^espril antérieur à sa conversion, imagina un système particulier qui devint souvent le point de dépint d*une véritable secle nouvelle, et ces sectes, devenues fort nombreuses, jetèrent le trouble dans les esprits.
Les luttes de ces sectes, les persécutions dont elles furent la conséquence jetèrent un certain cli.scrédit sur les études théologiques. On s'y adonna avec moins de ferveur et le niveau général de Tinslruction, dont elles étaient l'élément principal, s'abaissa peu à peu jusqu'au moment où les invasions étrangères et les circonstances politiques qui provoquèrent la décadence de l'empire musulman, enlevèrent aux populations le calme nécessaire aux travaux de l'esprit et privèrent les savants des profits matériels qui, jusque-là, leur avaient permis de se cousacrer entièrement à la science. Dans ces conditions, les
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sectes qui évoluaient dans le monde des idées perdirent toute influence sur la masse, qui n'était plus guidée par un nombre suffisant de personnages plus ou moins instruits donnant en quelque sorte une forme concrète à ces abstractions dont le sens lui échappait.
Pourtant, ces divergences d'opinions religieuses n'avaient point été inutiles aux progrès de l'islamisme, en ce sens qu'elles avaient stimulé sa vitalité. Aussi, sous peine de périr de langueur, la religion de Mahomet dut-ellé recourir à un nouveau moyen de ranimer de temps à autre Tardeur des fidèles. Et, comme le milieu n'était plus apte à se laisser émouvoir par de hautes spéculations intellectuelles, on en vint à des moyens d'un caractère moins relevé, mais plus pratique, et la confrérie se substitua alors à la secte.
La confrérie ne vise pas à interpréter la religion daiis ses diverses conceptions; elle se contente de lui fournir de nouvelles pratiques qui permettront au fidèle de mieux assurer son salut dans l'autre monde. Elle emploie pourcela un moyen fort simple qui consiste à répéter fréquemment une formule très courte facile à retenir. Grâce à celte oraison, l'adepte acquiert à la fois une plus grande certitude d'obtenir la félicité suprême et une protection matérielle en ce monde, car chacun des membres d'une confrérie doit aide et assistance à tous ceux qui sont affiliés au môme ordre que lui. .
Chaque fois qu'un adepte récite les mnt^î au courtes phrases qui constituent roraisnii propre à son ordre, il se rappelle les engagemt^nts qu il h pris vis-à-vis de ses confrères, et à ces moineots, qui sont toujours très fréquents dans la même jouraée, il a conscience qu'il est membre d'une f^rande association; son amour-propre est flatté détre quelque chose, sinon quelqu'un, parmi ceux qui rt^nLourent, et ce sentiment de vanité le rend plus dévoué à son ordre et accroît de jour en jour son ardeur pour la dévotion. La confrérie religieuse musulmane moderne ressemble, à s*y méprendre, à une ïoge maçonnique reposant sur une base religieuse déterminée.
Point n'est besoin d'être grand clerc pour fonder une confrérie religieuse. Il suffit tout d abord d'alTicher une piété excessive et de savoir tirer parti de certaines circonstances, de façon à laisser croire qu'on possède le don défaire des miracles ou simplement de prédire l'avenir. La réputation de piété bien assise, il n'y a plus qu'à déclarer qu'on a revu mission de faire connaître aux hommes une formule d'oraison appelée dikr et d'établir que cette oraison, imaginée par un illustre personnage des temps anciens, a été transmise par une série de pieux intermédiaires à un dernier saint, qui la lui a révélée au cours d'un songe ou d'une vision.
Un des principaux soucis du fondateur d'une confrérie est d'établir la chaîne ininterrompue des intermédiaires qu'il invoque pour la transmission
de la formule sacramentelle. Quant à la formule sacramentelle elle-même, elle est d'une simplicité telle que chacun peut la composer en quelques instants, et elle ne doit son efficacité qu'à la vénération dont jouissait celui qui en est réputé l'auteur et qui forme le point de départ de la chaîne dont il vient d'être question.
La croyance générale est que depuis Mahomet aucune révélation du ciel ne pourra être faite directement à rhomme. Mais les hadits admettent que certains avertissements de Dieu ou du Prophète peuvent toujours être transmis en songe. Nul ne peut donc s*élonner qu'un fondateur de confrérie annonce que sa mission lui a été confiée durant son sommeil.
Ce qui caractérise la confrérie, c'est qu'elle n'implique nullement l'adhésion à une doctrine nouvelle. Ce qu'elle impose, c'est uniquement l'adoption d'une pratique pieuse originale grâce à laquelle on se rapproche plus facilement de la Divinité et l'on obtient une place plus haute dans les degrés du Paradis. Cette pratique n'exige qu'un effort matériel de l'affilié et, si bornée que soit son intelligence, il est à même de saisir la nature et la portée des actes qu'on lui demande d'accomplir.
La religion musulmane a-t-elle tiré grand profit de la multiplication du nombre des confréries religieuses? Il est difficile de répondre d'une façon catégorique à cette question. Cependant, il est permis de
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croire que tout gttmpemefit de fidèles dans une action commune avive la foi religieuse, et que, sous ce rapport, les confréries ont été favorables à la vitalité de Fi^lamisme Mais, d'un autre côté, il est bien certain que rintroduction de eet élément nouveau a, entr*autres choses, favorisé le culte des saints et provoqué ainsi une altération des croyances primitives. Or, toute innovation dans le domaine religieux peut avoir cette fâcheuse conséquence d'en autoriser d'autres, et, de proche en proche, on en arrive ainsi à si bien modifier les choses qu'on finit par édifier un système nouveau qui supplante l'ancien.
Les groupes formés par les confréries n'ont pas toujours résisté au désir de faire de la politique militante. Les prétendants au trône du Maroc, en particulier, ont souvent fait appel à l'influence des chefs de confréries pour les aider dans leurs eutreprises. Aussi, n'est il pas étonnant qu'une de ces confréries ait essayé autrefois d'usurper le pouvoir souverain au milieu des troubles qui accompagnent presque toujours l'avènement d'un nouveau prince et qu'on voie de nos jours le souverain du Maroc chercher à se concilier l'appui de tel ou tel chef de confrérie.
Cette ingérence des confréries religieuses dans le domaine politique a créé de profondes rivalités entre elles, en sorte qu'elles sont plutôt un élément de discorde qu'un moyen d'unir les esprits dans une pensée commune et d'élever les âmes au-dessus des préoccupations de la vie terrestre. La concurrence
qui s'esl établie entre elles les a amenées à accroître leur influence par des moyens qui n'ont rien de bien canonique. Chacune d'elles a compris la puissance que confère une bourse bien garnie. Elle n'alteud plus, aujourd'hui, qu'on lui apporte des. offrandes, elle va elle-même les demander. Sans doute, malgré cela, il existe encore des adeptes qui ne donnent rien, mais le nombre en est tout à fait insignifiant, tandis qu'on voit des milliers de pauvres diables jeter sans hésiter le produit d'une semaine ou d'un mois de travail dans la bourse d'un moqaddem de sa confrérie. Ces appels de fonds irrréguliers et largement espacés autrefois ont une tendance à revenir avec une périodicité régulière et de plus en pi us fréquente, et c'est par centaines de mille francs que se chiffre le montant d*une de ces quêtes, appelées ^iam, quand le chef de la confrérie prend la peine de se déplacer lui-même.
Une partie des fonds ainsi recueillis est sans doute distribuée en aumônes ou employée à assurer Thospitalité de ceux qui viennent faire leurs dévotions à la zaouïa qui abrite le tombeau de fondateurs de la confrérie; mais la majeure partie de ces sommes reste comme une sorte de dotation sur laquelle on prélève de quoi assurer un rang convenable au personnel officiant de la confrérie et aussi de quoi faire des largesses occultes dans un but d'intérêt général. Ces fonds secrets menacent de jouer un rôle de plus en plus prépondérant et c'est
grâce à eux que l'influence cléricale a pu prendre naissance dans certains pays musulmans, le Maroc entr'autres.
Les muftis, les imams, qui forment pour ainsi dire un clergé régulier, n'ont aucune influence en dehors de celle que leur confèrent leurs mérites personnels. Leur intervention dans le domaine politique ou administratif est le plus souvent inefficace parce qu'ils ne disposent ni de la ressource de la ziara ni de la force morale que donne à tout chef de groupe une masse imposante d'adhérents.
Les ordres religieux n*ont pas tous le désir déjouer un rôle en dehors du domaine religieux, mais les nécessités de la lutte pour l'existence les obligeront un jour ou l'autre à invoquer l'aide ou l'appui des laïques, et ceux qui ne consentiront pas à user de cet élément de succès s'affaibliront sans cesse jusqu'au moment où ils disparaîtront à tout jamais. Ce sont surtout les plus anciennes confréries qui sont menacées par les plus récentes^qui, elles, se rendent mieux compte des obligations nouvelles que les circonstances leur imposent. C'est ainsi qu'on voit au Maroc telle confrérie récente s'aider nettement de l'appui des Anglais, tandis que telle autre a cru trouver plus de profit à se placer sous la dépendance morale de la France.
Pour que de tels faits se produisent ostensiblement, il faut bien admettre que ces confréries religieuses n'entendent pas borner leur action à de sim-
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pies actes de piété, et Ton se demande si les étrasK gers non musulmans auxquels elles s'adressent ont vraiment un intérêt réel à accepter un patronage qui ne saurait avoir d'autre résultat que d'amoindrir ceux qui en sont l'objet ou d'aggraver les conflits qui peuvent se produire av^ l'autorité locale du pays.
Dans les contrées où les musulmans relèvent de l'autorité des Européens, il y a danger à laisser les confréries sortir de leur rôle spirituel, et l'on doit chercher à restreindre leur action et leur développement en évitant, toutefois, de laisser croire à une persécution véritable. Du moment qu'aucune d'elles ne jouira d'aucun crédit spécial, elles perdront peu à peu de leur vitalité et aucun effort particulier ne sera utile pour hâter leur décadence naturelle. Quant à essayer de favoriser alternativement telle ou telle confrérie pour en combattre une autre, c'est un moyen qui n'est permis qu'à une puissance musulmane, et encore ce système ofire-t-il de grands dangers, car ce jeu de bascule exige une habileté de main dont peu de gens sont capables.
Le temps, quoi qu'on fasse d'ailleurs, finira toujours par accomplir son œuvre de transformation. Le plus sage est donc, si Ton veut éviter les moyens violents, de laisser les choses suivre leur cours en profitant, chaque fois qu'il sera possible, des circonstances favorables, afin, soit d'enrayer les progrès des confréries, soit d'en diriger la marche, de façon à ce
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qu'elles usent elles-mêmes leur crédit. Cette direction occulte d*une confrérie religieuse semble étrange au premier abord, mais comme, en somme, elle ne se traduit ouvertement que par une facilité plus ou moins grande accordée pour percevoir la ziara, elle se pratique sans la moindre difficulté.
Dans un pays purement musulman, les confréries peuvent, à la rigueur, être considérées comme des soupapes de sûreté qui empêchent Tislamisme de se transformer brusquement sous la poussée de quelque novateuréloquent et hardi. C'est évidemment à cause du couflit de toutes ces confréries qu'aucun mahdi n'a trouvé le terrain assez bien préparé pour prêcher une véritable réforme analogue à celle du protestantisme en France. Grâce à la croyance commune, le fidèle a déjà uq graud espoir d'assurer son salut, et, s'il peut ajouter à cela les nouvelles chances que lui offre la pratique rituelle d'une confrérie, on se demande pourquoi il chercherait à modifier cette situation, qui est aussi rassurante que possible pour son bonheur éternel.
Du reste, en favorisant le culte des saints, la confrérie fournit aux fidèles une facilité plus grande de se mettre en communication avec la puissance céleste. Si quelques esprits élevés se font de Dieu une idée telle qu'ils le supposent capable de s'intéresser au sort de tous les hommes à la fois, la masse est portée à croire que de temps à autre les saints, dont la clientèle est limitée, sont tout disposés à
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intervenir auprès de TEtre suprême afin qu'il ne laisse pas de côté tel ou tel de ceux qui s'adressent à eux pour leur servir de protecteurs. Les recommandations produisent toujours leur effet en ce monde, et il est tout naturel qu'une âme simple s'imagine qu'il en doive être de même parmi ceux qui régissent le monde invisible éternel.
Sans doute, on peut admeltre que le culte des saints n'a été institué dans Tislamisme que par ceux des nouveaux convertis qui, dans leur religion antérieure, possédaient déjà cette forme d'intervention religieuse pour modifier les rigueurs de la Fatalité. Mais il n'est pas absolument nécessaire de recourir à cette hypothèse pour expliquer l'habitude générale qu'ont les hommes de chercher à se concilier les faveurs de ceux qui disposent du pouvoir. Pour les choses mondaines, on s'adresse tout naturellement aux personnages vivants, tandis que pour les choses extraterrestres il est tout indiqué de s'adresser à ceux qui sont morts en odeur de sainteté ou encore aux êtres invisibles qu'on suppose être à la fois en rapport avec les hommes et la divinité. * Parfois même on se contente de toucher des choses qui ont été ou sont supposées être en contact avec ces êtres invisibles ou disparus à tout jamais.
Le nom de maraboutisme, sous lequel on désigne aujourd'hui la tendance générale des musulmans à accepter définitivement le culte deé saints, semble bien indiquer le point de départ initial de cette évo-
lution caractéristique de la foi islamique. A l'origine, on donnait le nom de morâbit — d'où nous avons fait marabout — à de pieux musulmans qui se dévouaient corps et âme à la défense de leur religion. Installés dans des sortes de couvents-forteresses, ils prenaient les armes contre tout agresseur du pays musulman et passaient eu prières tout le temps pendant lequel Tennemi ne les menaçait point. La ville de Sousse, en Tunisie, possède un de ces couvenis dits ribât qui n'a pour ainsi dire subi aucune modiQcalion depuis dix siècles. On y voit encore les cellules habitées par les moràbit et la salle qui leur servait de mosquée.
Ces moines guerriers, dont le chevalier de Malte donnait une image assez exacte, n'étaient point voués au célibat. Leur descendance put donc bénéficier du dévouement dont ils avaient fait preuve pour la défense de Tislamisme et il se créa ainsi une sorte de noblesse religieuse, inférieure sans doute à celle de la noblesse chérifienne, mais cependant jouissant d'un grand prestige dans le milieu où elle avait pris naissance et où elle s'était implantée. Il va sans dire que le rôle joué, soit dans les combats, soit dans la vie privée, par le morâbit entrait comme un facteur important dans la considération qui s'attachait à ses descendants.
Si, en principe, tous les marabouts, qui sont honorés des fidèles, sont issus de ces moines-guerriers, il n'est cependant pas absolument nécessaire d'avoir
une telle origine pour devenir un saint ; une piété excessive, avec un fort grain d'originalité ou de folie, suffit aujourd'hui pour mériter la vénération tout d'abord des masses ignorantes et, plus tard, de tous les fidèles sans distinction.
Quelle que soit sa lignée, qu'il ail ou non fondé une nouvelle confrérie, le marabout devient l'objet d'un culte analogue à celui rendu aux saints chez les chrétiens, par exemple. Son tombeau sert de but à un pèlerinage annuel ou sorte de pardon, en dehors des visites quotidiennes et isolées que chacun lui fait pour obtenir la réalisation d'une espérance ou pour écarter un danger dont il est menacé. Les ex-voto s'accumulent auprès du catafalque qui contient les restes du personnage ainsi vénéré et le gardiend'umonumentreçoitde nombreuses offrandes en argent qu'il emploie comme il l'entend, mais en ayant soin, toutefois, d'en répandre une partie sous forme d'aumônes. Outre la chapelle où reposent ses cendres, le marabout en renom jouit du privilège d'avoir, dans diverses localités, des monuments placés sous son vocable et qui portent le nom de Qoubba quand ils sont recouverts d'un dôme, de maqam ou de haouita quand ils sont à ciel ouvert. Tous ces sanctuaires de second ordre n'ont pas les mêmes vertus que le tombeau proprement dit; cependant on y va aussi prier quand on a quelque chose à demander et que Ton espère que le saint vous viendra en aide. Le marabout qui, de son
vivant, avait le don de faire des miracles, conserve naturellement ce privilège après sa mort. Ces miracles, toutefois, portent un nom spécial, celui de kerâma, qui laisse entendre que le saint n*opère pas lui-môme un acte surnaturel, mais qu'il le provoque de la part de Dieu qui, en cette circonstance, lui laisse Thonneur de l'avoir accompli.
Les hommes ne sont pas les seuls à s'élever audessus de la condition commune des mortels et à participer, si Ton peut ainsi dire,de la nature divine. Il y a également des femmes qui sont de véritables saintes ou maraboutes. Dans un monde où la femme passe pour un être inférieur, un pareil hommage rendu à des personnes du sexe faible paraît assez singulier. Mais, d'une part, on peut admettre que les premières saintes étaient les filles de quelque marabout mort sans laisser de postérité mâle, et, d'autre part, il existe chez les Arabes, comme chez tous les autres peuples, des femmes qui n'ont rien de ce qui est habituel à leur sexe en dehors de leur conformation physique. Si, à cette première excentricité de leur conduite, elles joignent des marques extérieures d'une grande dévotion et un grain d'originalité voisin de la folie, elles sont assurées de trouver place parmi les personnalités maraboutiques.
Ce n'est qu'assez tard que de savants médecins ont reconnu que l'aliénation mentale était déterminée par des lésions du cerveau ou de la moelle épi-
nière. Auparavant, le peuple, en tous pays, croyait que la folie était due à la présence d*esprits malins qui hantaient le corps de l'homme. Partant de cette hypothèse, les musulmans estiment que ces esprits malins sont des génies, les uns bons, les autres méchants, qui, soumis aux ordres de la Divinité, vont habiter les corps de ceux que nous appelons des fous. Et comme Dieu ne saurait rien faire sans un but bien déterminé, la question s'est posée de savoir si, malgré leur apparence, ces actes extravagants ou ces paroles incohérentes n'étaient pas destinés à servir d'avertissements aux hommes.
Dans rimpossibiiité de s*assurer si le possédé était en proie à un bon ou à un mauvais génie, s'il fallait voir dans ses paroles ou dons ses actes des choses à imiter ou non, les musulmans prirent le parti de témoigner les mêmes égards à tous ceux dont la raison est manifestement troublée. Non seulement ils les traitèrent avec toute l'humanité qui est due à un être souffrant ou malheureux, mais ils allèrent môme jusqu'à accepter sans murmurer toutes leurs extravagances et à les vénérer à l'égal des plus pieux personnages. Ils firent si bien que la folie devint pour ainsi dire, à leurs yeux, une des étapes qui mènent à la sainteté.
A côté de ces génies incarnés, il en est d'autres qui gardent toute leur liberté et restent invisibles aux hommes au milieu desquels ils évoluent sans cesse. Portés pour la plupart au mal, plutôt qu'au
bien, ils cherchent à détourner le fidèle de ses devoirs et forment la masse des suppôts du démon. Contre ces ennemis, dont le plus souvent il ne soupçonne pas la présence, le musulman cherche un secours dans la prière. Les versets du Coran, et en particulier les deux dernières sourates, sont d'excellents moyens d'écarter ces démons tentateurs ; mais, d'ordinaire, on emploie plus volontiers le talisman ou l'amulette. Un grimoire plus ou moins bizarre, des noms de prophètes et des mots empruntés au Coran sont les éléments ordinaires de ces amulettes que l'on porte sur soi ou môme que l'on fait porter aux animaux auxquels on tient.
Ces chiffons de papier, outre leur rôle de scapulaires, servent encore de remèdes et de philtres. Dans ce cas, ils entrent souvent à l'état de cendres dans des potions que l'on absorbe à des heures minutieusement calculées et avec un cérémonial souvent fort compliqué. Le personnel qui fait office de clergé musulman ne joue aucun rôle dans ces sortes de superstitions. Le fabricant d'amulettes est toujours un pauvre diable qui spécule sur la crédulité de ses. coreligionnaires en affirmant l'efficacité de ses formules, qu'il dit avoir trouvées dans d'anciens documents libellés par d'illustres magiciens.
La superstition est partout une des formes populaires de la religion. Elle permet aux âmes simples et naïves de se représenter, sous une apparence concrète, des principes abstraits qu'elles sont incapables
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de comprendre. C'est par là qu'elle fortifie le senti ment religieux plus qu'elle ne le détruit. Aussi, Taffaiblissement des pratiques superstitieuses constitue-t-elle un premier pas vers le scepticisme, qui tue à coup sûr toutes les religions. Les musulmans semblent s'être rendu compte de cette conséquence d'une lutte trop active contre les superstitions, et ils ne les ont jamais combattues qu'assez mollement. Il est vrai d'ajouter que, malgré les progrès de la science, il faut renoncer le plus souvent à convaincre Thomme superstitieux de l'inanité de ses croyances.