DES CÉRÉMONIES EXTÉRIEURES DU CULTE
L'amour du changement est iiihéreni ^ la nature de l'homme, mais il n'est pas iuLlis pensable que ces changements soient profonds pour quils suffisent à satisfaire les âmes communes. En maLière religieuse, comme en toute autre chose, on finit par être blasé sur tout ce qui revient avec une perpétuelle monotonie. Les habitudes prises forment bien un léger correctif à cet état de choses, tuais l'âge et les circonstances extérieures ne permettent pas de subir indéfiniment les obligations imposées par Teffet de cette seconde nature.
La religion musulmane, malgré son apparente immobilité, n'a pas cessé, depuis son origine, elle aussi, d'être Tobjet de modificalîons plus ou moins légères qui ont réveillé l'ardeur des fidèles en lui fournissant Tattrait de quelque élément nouveau. En dehors du soufisme en Orient et des confréries religieuses en Occident, on a cherché, dans ces der-
nières années, à donner aux cérémonies du culte un caractère décoratif qu'elles n'avaient pas à l'origine. La prière du vendredi, les ofiQces des grandes fêtes, le mariage, les funérailles, la circoncision, les rogations se font aujourd'hui avec un certain apparat qui revêt un caractère pompeux de plus en plus accentué.
Cette tendance à développer les pratiques extérieures du culte et à en rendre la manifestation plus importante aux yeux de la foule, est gênée dans son expansion par certaines prohibitions formelles auxquelles il est malaisé de se soustraire. Cependant ce mouvement, si lent qu'il ait été, continue à se produire et, plus tard sans doute, il finira par renverser les barrières qu'il a jusqu'ici respectées.
La défaveur dont est frappée la musique, s'oppose encore à l'introduction de véritables chants dans les cérémonies canoniques. Et pourtant les psalmodies de certains poèmes religieux, dont l'usage se répand de plus en plus, constituent une première atteinte portée à la prohibition de cet artessentiellement profane. Et d'autre part, les Arabes n'ayant point de théâtre, n'ont pu avoir, comme ailleurs, une tentation aussi grande d'encadrer leurs offices dans une sorte de décor qui en rehausserait l'éclat. Aussi, n'ont-ils pas encore d'orgues qui emplissent de leurs sonorités les nefs des mosquées, ni de chœurs d'enfants à la voix féminine contrastant avec la voix grave des prêtres ; ils ne connaissent pas non plus ces dé-
filés soigneument réglés, dans lesquels des personnages revêtus de brillants costumes, se meuvent avec gravité ; ils n'ont pas de fleurs, pas d'encens, pas de lumières brillantes disposées avec art pour éclairer lesofiiciaots et laisser dans la pénombre la masse des fidèles dont l'imagination se trouve ainsi frappée plus vivement.
Pour arriver à un pareil éclat dans leurs cérémonies religieuses, les musulmans devront non-seulement en prendre plus à leur aise avec certains textes sacrés, mais aussi avoir un clergé mieux défini que celui qu'ils possèdent actuellement. En attendant ce moment, si tant est qu'il soit désirable et qu'il doive se produire, les actes religieux s'accomplissent encore avec beaucoup de simplicité dans l'islamisme. Chacun agit avec une entière indépendance, ce qui occasionne avant Tofiice une certaine confusion. Puis la cohue, d'ailleurs silencieuse, se calme comme par enchantement, et c'est dans un silence parfait et avec un pieux recueillement que la cérémonie commence et s'achève, qu'elle ait lieu à la mosquée ou dans un mosalla en plein air. L'effet produit par ces hommes, qui exécutent tous à la fois les mêmes mouvements et qui n'interrompent leur silence que par quelques formules pieuses prononcées à mi-voix, est peut-être plus impressionnant que ne le serait un spectacle agencé d'une façon plus théâtrale.
Banni des solennités religieuses, le luxe s'est re-
porté sur les fêtes mondaines. Là seulement, le chant, la musique, les fleurs et les parfums apportent leur contiugent pour charmer et ravir les esprits. Cependant les confréries religieuses ne dédaignent point de se servir de ces moyens profanes pour rehausser Téclat des réunions qu'elles imposent à leurs adeptes. Quelques-unes y ajoutent de véritables spectacles, telles sont, par exemple, les jongleries des Aïssaouas. Mais cette innovation ne leur a été possible qu'à cause du personnel spécial qui les administre. En effet, le khalifa ou le moqadem ont une sorte de caractère sacré qui n'appartient pas au reste des adeptes, car c'est eux qui confèrent l'imitation, un sacrement pour ainsi dire. Grâce à ce prestige dont ils jouissent, les chefs des confréries religieuses n'ont donc point à craindre d'encourir le reproche d'impiété ou de sacrilège lorsqu'ils contreviennent à des prescriptions qui, au au fond, ne sont pas des bases essentielles de la religion et c'est là un avantage dont ils tirant parti dans l'intérêt des associations qu'ils dirigent.
La simplicité primitive des pratiques du culte islamique a eu un double objet. D'une part, elle était destinée à mieux accentuer extérieurement la différence qui séparait la nouvelle religion de la religion précédente et, d'autre part, à montrer que l'islamisme était bien d'essence divine puisqu'il n'avait pas besoin de recourir à des manifestations grossières dues à la vanité humaine. Seules, les cérémonies
du pèlerinage, que des considérations d'ordre politique avaient fait conserver, avaient permis aux premiers musulmans de se livrer une fois par an à des pratiques où le devoir religieux était accompli au milieu d'actes compliqués, dont le spectacle était surtout destiné à frapper leur imagination.
Les sémites s'accommodent assez volontiers de Textrême simplicité de la religion, mais les populations d'une autre origine, chez lesquelles Tislamismes'est répandu, n'ont pas toujours partagé cette façon d'apprécier les choses. Aussi, est-ce en dehors de l'Arabie que Ton constate la tendance à introduire des rites plus compliqués que ceux institués par Mahomet. Et il faut ajouter que bien des traditions des anciennes religions, ont laissé des traces plus ou moins profondes, que l'islamisme n'est pas toujours parvenu à faire complètement disparaître.
Ces survivances des anciennes traditions demeurent d'ordinaire sous la forme de simples superstitions. Cependant, il arrive qu'elles se greffent sur certains rits au point d'en faire partie intégrante, et c'est surtout à ce fait qu'il convient d'attribuer les légères divergences que l'on constate dans quelquesunes des pratiques du culte quand on passe d'un pays à un autre.
Il est bien certain que les Persans, par exemple, n'ont pas trouvé dans le fonds islamique la moindre indication sur laquelle ils puissent justifier les cérémonies dites taaziyé. Ces spectacles, dans lesquels
on représente, à la façon des mystères du Moyen-Age, les événements douloureux qui ont accompagné le meurtre de Hoseïn, le fils d*Ali, à Kerbela, ont un véritable caractère religieux et constituent une manifestation du culte plutôt qu'une forme primitive de l'art théâtral. Cette combinaison qui unit dans un même sentiment un acte religieux à des actes profanes, a sa source évidente dans le tempérament spécial de la race persane qui a transporté dans le domaine de la religion le faste et la pompe dont elle aimait à entourer le pouvoir souverain.
Les Ibadites et les Ouahhabites, dont les sectes puritaines se sont développées dans l'Arabie môme, ont a^i en sens contraire. Pour ces hommes du désert, à l'indépendance farouche, nul n'a droit à des égards spéciaux et les honneurs rendus au chef semblent un signe de servitude et de bassesse. Au moment du combat ils consentent à obéir parce qu'ils sentent bien que c'est le seul moyen d'assurer la victoire, mais la lutte terminée, chacun reprend sa liberté d'action et se croit l'égal de celui dont il avait un instant accepté la tjatelle.
Ces puritains égalitaires ont imaginé de rendre à l'islamisme sa forme primitive aussi bien comme culte que comme croyance. A leurs yeux, Mahomet n'a droit à aucune vénération particulière. Dieu lui a, il est vrai, donné une mission spéciale, mais, cette mission achevée, le Prophète n'a plus été qu'un bon musulman comme tous les autres et il doit donc ren-
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trer dans le rang d'où il n'était sorti que pour diriger la lutte contre les infidèles. Toutefois, en dépit de leur rigorisme apparent, les puritains musulmans en prenneut à leuraise avec certains principes delà religion, et si nombre d'entre eux prohibent l'usage du tabac ou du café sous prétexte qu'ils sont complètement interdits par le Coran, ils ne craignent pas en revanche de pratiquer le prêt à intérêts, voire même l'usure, bien que lé Coran soit plus afiBrmatif sur ce point.
Cette singularité s'explique cependant d'une façon assez naturelle. Honnis de leurs coreligionnaires orthodoxes, souvent même persécutés par eux, les puritains ont éprouvé de grandes difficultés pour gagner leur pain quotidien. Il leur a donc fallu user de moyens peu canoniques dont ils se seraient abstenus vraisemblablement dans d'autres circonstances. Et. comme malgré cela, il ne leur était pas toujours possible d'assurer leur existence matérielle, ils ont pris l'habitude de s'expatrier pendant un temps plus ou moins long afin d'aller chercher au dehors les biens quïls ne pouvaient pas se procurer dans leur propre patrie. Les mozabites algériens et les djerbis tunisiens, bien qu'ils soient aujourd'hui assurés d'une entière protection, continuent à pratiquer ce système d'émigration et quelques-uns d'entre eux ont su amasser de véritables fortunes.
Tous les efforts faits en vue de supprimer l'éclat des cérémonies religieuses n'ont aucune chance
de succès. La masse des fidèles se laissera toujours séduire par la pompe extérieure qui donne aux sens une première satisfaction dont la répercussion ne tarde pas à se faire sentir dans Tesprit. Aussi, en dépit de leurs principes, les plus rigoristes en viennent ils peu à peu à laisser les choses évoluer vers cette tendance toute naturelle. Tant que l'islamisme a vécu isolé ou à peu près de toutes les autres religions, il n'a pas senti le besoin de célébrer ses rites avec un grand apparat, mais depuis que les autres cultes se pratiquent plus librement en pays islamique, les fidèles croyants ne voient pas sans un certain sentiment d*envie les magnificences que déployent ceux qu'ils considèrent comme des mécréants. On a beau blâmer ou haïr le luxe en théorie, ou est toujours, malgré soi, porté à en admirer les manifestations qui sont une des formes plus ou moins pures de l'art ou du beau. Si tyrannique que soit une religion, elle n'arrivera jamais à étouffer l'amour instinctif que l'homme a pour ce qui fait la joie et le plaisir de ses sens.
Jusqu'ici les mosquées ont surtout profité de ce besoin de luxe dont on aime à entourer les choses qui vous tiennent au cœur. Les colonnes de marbres précieux, les bois fiuement sculptés des chaires on depuis longtemps remplacé les troncs de palmiers et Testrade grossière des premiers jours. Les nattes font souvent place à de riches tapis, les murs se décorent de dentelles, de stuc ou d'inscriptions orne-
mentales fournies par le texte sacré du Coran. Les tombeaux des saints sont recouverts d'étoffes pré cieuses et les ex-voto y prennent de plus en plus une place importante. Le décor se complique et s'embellit en attendant que les figurants se parent de beaux costumes et se meuvent en élégantes théo* ries.
Plus tard, si l'on n'abuse par trop de l'élément théâtral, on s'en blasera peu à peu et on reviendra à des pratiques plus simples dont la nouveauté apparente constituera un véritable attrait. En ces matières, quoi qu'on fasse, il se produira toujours un jeu de bascule analogue à celui que la mode amène dans la forme des vêtements qui, tour à tour sont simples, étriqués, amples ou surchargés d'ornements.
Les musulmans n'ont pas encore adopté de vêtements sacerdotaux pour les cérémonies religieuses. Chacun conserve son costume habituel et la forme ou la hauteur du turban sert plutôt à distinguer ceux qui par leur science ont mérité un grade analogue à celui de docteur dans nos facultés que ceux qui dirigent un des exercices du culte. L'uniforme d'ailleurs n'a guère de chances de s'implanter chez un peuple qui jusqu'ici parait peu enclin à estînier la régularité et la symétrie en quelque matière que ce soit.
L'absence générale des femmes aux offices a contribué pour une large part à maintenir la simplicité qui règne dans les mosquées. Même quand elles
viennent assister à quelque cérémonie elles voilent non seulemeut leur visage, mais même leurs costmes plus ou moins élégants sous des draperies blanches qui les recouvrent à la façon de ces housses uniformes qui, chez nous, dérobent aux regards les riches tapisseries de nos meubles en dehors des jours de gala. L'attention des fidèles n'a donc pas besoin d'être détournée de ce spectacle par la splendeur du costume des officiants, et, d'autre part, la coquetterie masculine ne s'éveille pas au contact de femmes toujours peu nombreuses et le plus souvent d'un âge respectable.
Tant que les femmes resteront à l'écart des hommes dans toutes les réunions mondaines ou religieuses, le monde musulman conservera cette gravité extérieure qui imprime à leur fête ua cachet si singulier, qu'on se demande si la joie ou le plaisir n'en sont pas systématiquement exclus pour faire place à une sorte d'hébétude hypnotique. De temps à autres, quelques femmes riches et de haute naissance OQt essayé de se soustraire à la réclusion et à l'isolement dont ell«s sont l'objet, mais il n'y a eu jusqu'à présent que des cas isolés et le mouvement qu'elles cherchent à provoquer n'a pas encore réussi à s'étendre à la classe moyenne.
Toutefois, en Algérie, où les Européens, dans les villes surtout, sont de plus en plus mêlés aux indigènes, on commence à rencontrer de jeunes hommes qui ne craignent pas de laisser voir leurs fem-
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mes à des amis chrétiens dont l'honorabilité leur est bien connue. Ce premier progrès est sans doute peu de chose, et le plus important et le plus difficile à obtenir sera que le mari arabe autorise sa femme à sortir plus libn ment, è faire des visites et à assister à des repas ou à des soirées.
Les anciens ne manqueront pas de fulminer contre ces innovations qu'ils qualifieront de diaboliques et de déclarer qu'une bonne musulmane, en les pratiquant, risque son salut éternel. Cependant s'ils entrevoyaient là, la possibilité de réchauffer le zèle religieux, en permettant d'accroître l'attrait des cérémonies religieuses d'abord par une affluence ]ïlus considérable aux offices, ensuite par le décorum que provoquerait la présence de l'élément féminin, • ils trouveraient aisément des textes pour justifier les pratiques nouvelles. Ce sont les mœurs plutôt que la religion qui ont empêché les femmes de jouir d*urie plus grande liberté et il est toujours moins aisé de braver l'opinion publique établie que de contrevenir à une prescription religieuse qui ne touche pas aux bases essentielles de la foi.
Au point de vue social, le retour aux erremenlR primitifs, qui encourageaient les femmes à venir prier à la mosquée en même temps que les hommes, aurait de très heureuses conséquences, car il finirait sûrement par amener un rapprochement entre les familles musulmanes et les familles européennes qui, en l'état actuel, ne peuvent guère entrer en re-
lations suivies. Or, en tous pays, la femme a des idées moins arrêtées que Tliomme et se laisse plus facilement aue lui entraîner à changer sa façon de vivre habituelle. C'est par leurs femmes que les Juifs algériens ont été amenés si rapidement à changer de costume et d'habitudes. On avait eu Theureuse idée d'inviter aux soirées officielles quelques-unes des plus riches juives. Revêtues de somptueux costumes, parées de superbes bijoux, elles restaient assises sur leurs chaises, contemplant d'un œil curieux les toilettes de nos danseuses, les égards que leur témoignaient les danseurs, la plupart sémillants officiers aux brillants uniformes. Rentrées chez elles, elles racontèrent à leurs amies le splendide spectacle qu'elles avaient eu sous les yeux et bientôt elles s'adressèrent à nos couturières afin de pouvoir se mêler à ceux qu'elles n'avaient vus que d'un peu loin. Les maris ne suivirent leur exemple qu'assez longtemps après lorsque leurs femmes, habillées à la dernière mode, éprouvèrent une certaine honte à se promener avec des hommes vêtus à l'orientale. Souvent même, on vit dans les rues les jeunes filles dont les parents avaient conservé le costume national marcher en avant, assez loin d'eux pour laisser croire qu'elles n'étaient pas en leur compagnie. Bientôt aucun fiancé ne fut admis à faire sa cour s'il n'était vêtu à l'européenne. Les cérémonies du culte Israélite se ressentirent, elles aussi, de cette transformation.
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Comme on peut en juger par ce qui précède, il y a eu une répercussion réciproque, assez sensible dans les pratiques extérieures, de la religion sur les mœurs, et la religion musulmane ne saurait se soustraire à cette évolution naturelle et si, dans cet ordre d'idées il n'y a eu qu'un faible mouvement, la cause en est à l'administration déplorable des j^ouvernements musulmans, La cupidité de leurs agents est telle que celui qui possède quelque argent n'en peut pas faire usage librement sous peine de se voir spolier à bref délai. Dans ces conditions, le luxe extérieur devient impossible et nul n'arrive à jouir de ses richesses, qu'à la condition de les employer à l'intérieur de sa maison et d'une manière pour ainsi dire occulte. Par la conquête directe ou le protectorat, l'Europe a assuré à la plupart des musulmans la paisible possession de leurs biens et détruit uin^i un des principaux obstacles, sinon le seul, qui s'opposait à la transformation des mœurs et par suite à celle de la religion.