LE JEÛNE
Tandis que la prière s'adresse à Tesprit, le jeûne agit directement sur le corps du fidèle pour lui rappeler ses devoirs envers Dieu. Cette dernière forme matérielle de la religion n'existait pas au début de l'islamisme et ne fut instituée que par imitation des pratiques juives. Ayant remarqué que les Juifs jeûnaient en commémoration du passage de la mer Rouge effectué par Moïse lors de l'exode d'Egypte, Mahomet ordonna tout d'abord de jeûner dorénavant ce seul jour qui tombait le 10 du premier mois de l'année lunaire et qui porte en arabe le nom de Achoiira, Puis, quelque temps après, il renonça à ce jeune restreint et il décida que dorénavant les musulmans jeûneraient tout un mois de l'année.
Le jeûne musulman se rapproche du jeûne des Juifs ; il consiste à s'abstenir de manger, de boire, de fumer, d'avoir des rapports sexuels depuis le moment où la clarté du jour prend naissance jusqu'au moment précis où le soleil disparait le soir à l'ho-
138 l'islamismb
rizon. Il dure tout un mois, le neuvième de Tannée lunaire musulmane et se désigne souvent par le nom de ramadan qui est celui que porte le mois pendant lequel il a lieu. Pendant la nuit, le fidèle est libre d'agir à sa guise, comme it le fait en temps ordinaire et nulle privation ne lui est imposée. Il est donc exact de dire que durant ces trente jours, on intervertit uniquement Tordre habituel des choses en accomplissant pendant la nuit les actes matériels de la vie qu'on a généralement coutume de faire de jour.
Hommes et femmes sont astreints à Tobservance du jeûne du ramadan ; les premiers, dès qu'ils sont pubères ; les secondes aussitôt qu'elles sont nubiles. Mais, comme les nuits du ramadan sont l'occasion de fêtes et de réjouissances, les enfants sont très désireux d'y prendre part et, pour cela, loin de chercher à être dispensés de cette mortification, ils essaient de frauder pour être admis à jeûner avant Tâge. Outre les plaisirs sensuels auxquels la qualité de jeûneurs leur permet de prendre part, ils ont cette satisfaction morale de ne plus être dorénavant traités en enfants et de devenir ipso facto des jeunes gens. C'est la même vanité enfantine que manifestent chez nous les premiers communiants, lorsqu'ils portent pour la première fois : les garçons, un costume vraiment masculin ; les jeunes filles, une robe longue.
Le malade est tout naturellement dispensé du
L*I8LAMISME 139
jeûne du ramadan/ si son état de santé ne lui permet pas de l'observer. La même tolérance s'applique à celui qui, quoique bien portant, se trouve en cours de voyage, à la condition toutefois que sa santé puisse être compromise par une diète diurne trop rigoureuse. Mais, suivant Tex pression arabe, on devient débiteur du ramadan pour un nombre de jours égal à celui pendant lequel on n'a pas observé la prescription canonique. Cette dette doit s'acquitter dans l'intervalle qui sépare le ramadan interrompu du ramadan suivant. On jeûne autant de jours que Ton a été empêché de le faire durant la période prescrite, en choisissant son moment, pourvu, toutefois, que cela ne tombe pas pendant le temps consacré aux deux grandes fêtes religieuses musulmanes.
Le relent de la bouche de celui qui jeûne est, assure t-on, plus agréable à Dieu que l'odeur du parfum le plus suave. Une telle croyance ne pouvait manquer d'inciter bon nombre de musulmans à ne pas s'en tenir au jeûne du ramadan. Cette tendance à faire plus que ce que la religion ordonnait, menaçant de se généraliser et de dépasser toute proportion, Mahomet intervint pour faire cesser des exagérations inutiles et parfois dangereuses pour la santé des fidèles. Il décida, en conséquence, que nul n'aurait le droit de jeûner en moyenne plus d'un jour sur deux dans le courant d'une même année. Cependant, dans ces limites, on garde la faculté de faire des séries aussi longues qu'on le désire, en sorte
qu'il est permis de jeûner six mois entiers, y compris le ramadan.
En dehors de ces deux jeûnes^ Tun obligatoire, l'autre facultatif, il existe encore le jeûne pénitentiel prescrit par la loi. Ce dernier jeûne est destiné à expier certaines infractions faites à la loi religieuse ou civile. Il se pratique exactement de la môme façon que celui du ramadaa, mais sa durée, toujours fort courte, puisqu'elle est d'ordinaire de trois jours, en rend l'accomplissement très peu pénible. On peut d'ailleurs lui substituer une aumône aux pauvres ou la libération d'un esclave, actes qui sont également des moyens de pénitence et d'expiation.
Le Coran a fixé le commencement du jeûne canonique à l'apparition du croissant de la nouvelle lune qui annonce le début du mois de ramadan. Mais il faut que ce croissant ait été vu par deux personnes d'une honorabilité parfaite. Tant que cette formalité n'a pas été remplie, le jeûne n'a aucune valeur canonique. Par temps nuageux ou brumeux, il peut donc arriver qu'on soit en retard d'un jour ou môme de deux. Les musulmans n'admettent ni les indications fournies par le calendrier, ni les avertissements transmis par le télégraphe, fussent-ils émanés des deux témoins honorables exigés; ils donnent pour raison de cette interdiction que le mode de détermination fixé par le Coran au verset 181 de la deuxième sourate, ne serait pas alors rigoureusement observé.
La raison qui, pour le jeûne, a fait choisir le mois
de ramadan est indiquée par le Coran lui-même. Dieu a voulu commémorer ainsi le début de la révélation. C'est, en efiet, au cours du neuvième mois de l'année musulmane que Mahomet connut les premiers versets du Livre Saint, les premiers en date, bien entendu, non ceux qui se trouvent en tète dans Tordre aujourd'hui adopté, car la sourate, dont ils composent le texte, porte le numéro quatre-vingtseize. Elle a pour titre: le sang coagulé. On conçoit d'après cela que le ramadan doit être plutôt marqué par des réjouissances que par des mortifications.
En dehors de ce premier honneur qui lui a été fait d'avoir été choisi pour le début de la révélation de la religion nouvelle, le ramadan jouit encore d'un privilège tout particulier qui pourrait, il est vrai, se confondre avec le précédent. C'est, en effet, durant la dernière décade de ce mois qu'a lieu la nuit du Destin. Cette nuit est ainsi appelée parce que c'est pendant cette courte durée de temps que sont irrévocablement fixés tous les événements qui doivent se produire jusqu'à la suivante nuit du Destin. La date de cette nuit n'a jamais été fixée d'une façon tout à fait précise. L'usage actuel est de la célébrer la nuit du 26 du mois de ramadan suivant notre supputative, car, pour les Arabes, la nuit précédant le jour ils disent : la nuit du 27.
La croyance à la nuit du Destin, qui est conforme au texte môme de la quatre-vingt-dix-septième sourate du Coran, montre qu6 la prédestination n'est
Jà
pas aussi rigoureuse qu'on se Tiaiagine d'ordinaire puisque, en réalité, rien n'est arrêté d'une manière définitive,'plus d'une année à l'avance. On s'explique donc sans peine que, tout en croyant à la fatalité inexorable, les musulmans essaient par des prières d'obtenir de Dieu des faveurs spéciales ce qui serait impossible si les choses avaient été réglées de toute éternité. On trouve également, sous cette croyance à la nuit du Destin, l'explication de cette résignation . merveilleuse du musulman au moment où le malheur le frappe. Toute plainte ou récrimination devient alors en effet inutile puisqu'il n'est au pouvoir de personne de modifier la marche des événements au cours de l'année qui commence le 27 du mois de ramadan.
C'est par une grande fête religieuse que se termine le ramadan ; cette fête, dite de la rupture du jeûne, se nomme en Algérie El-dûl-es-seghir « la petite fête », pour la distinguer de la seconde des deux grandes fêtes musulmanes qui, par opposition, a nom : El-aid-el-keMr « la grande fête ». La rupture du jeûne se célèbre tout d'abord par une prière en commun de tous les fidèles d'une même localité ; chacun ensuite se livre aux divertissements mondains qui sont d'usage en pareille occurrence; festins, spectacles publics, et les plus beaux vêtements sont naturellement endossés pour la circonstance.
Mais ce qui est plus caractéristique et plus touchant c'est que les riches ce jour-là doivent fournir
aux pauvres les moyens de fêter celte solennité. Tout musulman dont les ressources sont telles qu'il est tenu de payer la dîme canonique, doit, à l'occasion de la fête, fournir une aumône particulière en nature et la répartition de cette aumôoeaux pauvres se fait immédiatement, de façon que personne, sans exception, ne soit privé d'un bon repas el que l'allégresse soit générale. Aucun musulman ne cherche à se soustraire à l'obligation charitable qui lui incombe à cette occasion. D'ordinaire la fête dure trois jours pleins.
L'institution du jeûne musulman, a été assez tardive pour qu'on suppose que Mahomet a hésité d*abord à la prescrire et ensuite à savoir s'il adopterait le système des Juifs ou celui des Chrétiens. Dans un pays tel que TArabie, où la disette est la règle et l'abondance Texception, le jeûne, sous sa forme chrétienne, était pour ainsi-dire l'état normal. Imposer l'obligation de se priver à des gens qui mangeaient rarement à leur faim eût été vraiment excessif, d'autant plus qu'il pouvait arriver que la période de jeûne coïncidâtavecundes rares moments où Ton avait de quoi se rassasier. Dans ces conditions le jeûne à la façon juive était mieux indiqué. Mais, afin de se rapprocher autant que possible des deux religions révélées, Mahomet imagina un système mixte qui consiste à faire durer le jeûne aussi longtemps que celui des Chrétiens et à lui conserver la bénignité de celui des Juifs.
Pour celui qui n'est astreint à aucun travail manuel, le jeûne musulman est fort anodin, mais il n'en est pas de même pour l'ouvrier, surtout quand le ramadan a lieu en plein été. La privation de la boisson est alors particulièrement pénible pour ces pauvres gens obligés de peiner durant de longs jours. Néanmoins, il est bien rare qu'un musulman n'observe pas scrupuleusement la pénitence annuelle qui lui est imposée par sa religion.
Si partielle qu'elle soit, l'abstinence prolongée durant tout un mois finit par produire une véritable excitation cérébrale qui entretient ou avive la ferveur religieuse. Elle lui rappelle chaque jour et d'une façon bien sensible la foi qu'il professe et peut, au besoin, provoquer une surexcitation passagère de fanatisme et d'intolérance qu'on attribue d'ordinaire aux seules pieuses lectures qui se font à cette époque dans les mosquées. Sans doute ces lectures de hadits ne laissent pas l'auditoire indifférent, mais il convient de remarquer que cet auditoire est surtout composé de gens rassis qui songent à leur propre salut éternel plus qu'à tout autre chose. Partout chacun, en prenant de l'âge, devient plus ou moins ermite. En se rapprochant du terme fatal, la crainte de l'au-delà se fait de plus en plus vive et cette crainte, qui est le plus puissant missionnaire de toutes les religions, favorise plutôt le retour sur soi-même que l'expansion au dehors.
LA diboe:
La charité fait partie du groupe des cinq prescriptions fondamentales de Tislamisme. Elle se pratique soit à Taide d'un impôt fixé par la loi et qui porte le nom de dtme, soit au moyen de dons volontaires. Dans ce dernier cas^ elle reste subordonnée à la générosité du fidèle qui peut, à la rigueur, se dispen* ser de la mettre en pratique. Mais il est bien rare qu'un musulman ne se croie pas tenu de faire des aumônes particulières en dehors du paiement de la dlme qui lui est imposée en faveur de la commu* nauté musulmane.
La dîme porte en arabe le nom de zekat^ écrit fautivement zekkaU ^lot qui signifie (( purification ». C'est une véritable taxe prélevée sur les riches et dont le montant doit être distribué aux pauvres ou appliqué à certaines bonnes œuvres. L'établisse* ment de la dlme fut favorable à la propagation de rislamisme. D'une part elle incitait les pauvres à embrasser la nouvelle religion et, d'autre part, elle
permettait de réparer dans une certaine mesure, l'inégale répartition des richesses en ce monde. 11 est bien certain, en effet, que Tune des objections que Ton peut faire à l'authenticité d'une religion révélée c'est qu'elle ne réussit pas à concilier l'idée de la toute puissance divine et de son intervention dans les choses humaines avec Tinjustice, tout au moins apparente, qui fait que les uns sont comblés de faveurs, tandis que les autres sont chargés de maux.
Dès le début de l'islamisme, les musulmans, tous pauvres alors, ne comprenaient guère que des idolâtres, des chrétiens ou des juifs, également mécréants à leurs yeux, pussent être plus favorisés qu'eux, qui étaient en possession de la vraie foi. Cependant ils se consolaient sans peine de leur triste situation en ce monde, en songeant que, seuls, ils iraient un jour jouir d'un bonheur éternel dans le Paradis. Les avantages qu'avaient les infidèles durant leur vie terrestre seraient au contraire remplacés bientôt par les tourments éternels de l'Enfer et ce contraste leur serait doublement pénible.
Mais, bientôt, quand il y eut des musulmans riches à côté de musulmans pauvres, il devint impossible de trouver une raison apparente pour justifier l'infériorité des uns vis-à-vis des autres, puisque, riches et pauvres en ce monde, devaient recevoir les mêmes récompenses ou subir d'égaux châtiments temporaires dans la vie future. Des récriminations se seraient vrai*semblâblement produites si Ton nV
vait avisé à les prévenir à Taide de divers palliatifs, Le premier, dont il a ëté déjà parlé ci -dessus, fut la fraternité artificielle. Dans les circonstances difficiles où on était à ce moment, ce système offrait à tîoup sûr d'immenses avantages. Mais c'était là au fond une sorte de communisme et, à supposer que Mabomet eut un instant songé à adopter cette forme sociale, la pratique ne tarda pas à montrer qu'il y avait de graves inconvénients à introduire une pareille doctrine dans le domaine religieux. Aussi cette fraternité artificielle, qui eût tôt fait de paralyser toute initiative individuelle, n'eut-elle qu'une durée éphémère ; elle ne se renouvela plus jamais. Le second palliatif avait été la défense de thésauriser. Mahomet avait pensé sinon faire disparaître ainsi tout à fait l'inégalité des conditions, du moins l'atténuer dans la mesure du possible. Cette prohibition ne dura pas longtemps. Elle n'aurait fait pour ainsi dire qu'édicter la misère universelle et elle aurait eu sûrement pour efiet de ralentir le zèle de tous ceux qui combattaient pour la nouvelle foi les armes à la main. Quels que fussent le zèle et le dé- Touement des guerriers musulmans, il est vraisemblable que, même en échange des félicités éternelles, ils n'eussent pas renoncé à leur part de butin sous le prétexte qu'ayant déjà amassé quelques biens, ils allaient devenir des thésauriseurs:
Enfin^ ce fut la dîme qui vint apporter la solution définitive. Chacun eut le droit de s'enrichir autant
148 LISÏ.AMISME
qu'il le pourrait, à la seule condition de payer un impôt qui servirait à venir en aide aux pauvres. Avec cet impôt, nul n'était dorénavant autorisé à se plaindre^ ni le pauvre à qui Ton assurait une ressource qui n'avait pas.le caractère humiliant de Taumône directe, ni le riche qui ne faisait, somme toute, que prélever sur ses revenus, une somme modique dont l'emploi utile lui paraissait bien justifié,
1/irapôt de la dîme ne pouvait porter que sur le revenu, puisque le Coran avait interdit la thésaurisation ou, en d'autres termes, la création d'un capital iiinnobilisé. Et, comme le prêt à intérêts est interdit p»r la loi musulmane, il faut entendre par là tout capital qui n'était pas employé directement dans une affaire commerciale, agricole ou industrielle . Or, le capital, qui se trouve ainsi en constante transformation, eût été singulièrement dififtcile à apprécier. On s'aperçut bientôt que la prohibition du Coran était de nature à tarir dans sa source rîmpôt sur le revenu et pour ne pas se mettre en contradiction flagrante avec le Livre Saint, il fut décidé que tout capital accumulé dont le produit serait soumis à la dlme ne serait pas considéré comme constituant le fait de thésaurisation.
Où ne figure sur les rôles de la dîme que lorsqu'on possède un revenu annuel déterminé ; si l'on est commerçant, industriel ou agriculteur ; un certain nombre d'animaux si l'on est éleveur. Le revenu minimum imposable est de cinq onces d'ar^
gent pour le commerçant et Tindustriel ; de cinq charges de chameaux de dattes ou de grains pour Tagriculteur. L'éleveur est taxé dès qu'il est propriétaire soit de cinq chameaux, soit de trente bœufs ou buffles, soit encore de quarante moutons ou chèvres. Il est donc imposé sur son capital ; mais il faut considérer que ce capital produit en quelque sorte spontanément, par suite du croit annuel, en sorte qu'on peut dire qu'un troupeau de tant de bétes représente jun revenu annuel de tant.
Sans entrer ici dans tous les détails que comporte la matière, il suffira d'ajouter que le taux de la dîme qui est en général de 10 0/0 descend dans certains cas jusqu'à 2,50 0/0. En principe Timpôt zekat est payable en nature. En Algérie cependant, où il a subsisté avec quelques modifications sous le nom d'achour et de zekkat, le paiement se fait en numéraire d'après un tableau de conversion dressé chaque année, mais il est à peine besoin de dire qu'il n'a plus le caractère de taxe en faveur des pauvres que lui avait donné Mahomet.
' Des collecteurs attitrés étaient chargés de percevoir la dîme dont la répartition se faisait ensuite de la manière suivante : 2/9 aux indigents; 1/9 aux personnes dans un état de gêne momentané ; 1/9 aux collecteurs ; 1/9 aux débiteurs honnêtes incapables de faire honneur à leurs engagements ; i /9 devait être employé au rachat des esclaves infirmes; 1/9 à la guerre sainte ; 1/9 pour le rapatriement des étran
150 l'isiamismb
gers et enfin 1/9 pour payer les services rendus aux musulmans par les infidèles. Les indigents, ainsi qu'on le voit par ces détails, ne reçoivent qu'une partie du zekat, mais la majeure partie en est bien s^ffectée à des œuvres charitables ; il n'y a d'exception en somme que pour les collecteurs, la guerre sainte et les services rendus par les infidèles, autrement dit l'espionnage.
Même s'il est réduit à la dernière misère, le membre de la famille du Prophète n'a aucun droit à une part de la dîme. Cette restriction, à première vue un peu singulière, est cependant fort explicable et dans tous les cas elle a été très habile. D'une part, il eût été fâcheux de laisser croire que le Prophète ou les siens avaient un intérêt quelconque à rétablissement de l'impôt, et, d'autre part, il était bon de ne pas admettre qu'à un moment donné les fidèles seraient capables de laisser dans le dénûment un seul des descendants de Mahomet.
En assurant dans une certaine mesure le sort des pauvres, la dîme pouvait risquer de devenir une sorte de prime accordée à la paresse ; jamais ce danger ne s'est produit grâce au faible taux de la redevance et à l'exonération dont jouissent tous ceux qui n'ont pas le minimum de revenu imposable. Les ressources qu'on se procurait ne dépassaient donc pas une somme assez modique et d'ailleurs les indigents n'en recevaient qu'une faible partie.
L'aumône volontaire, dite sadaqa, sert bien à
accroître le budget Officiel de Tassistânce publique musulmane, mais, comme on ne saurait prévoir, même quelques instants à Tavance, les sommes qu'elle pourra procurer, elle ne saurait être escomp* tée par les pauvres ppur leur permettre de vivre dans Toisiveté. 11 n'y avait donc de ce chef aucune crainte à concevoir, quelles que fussent les largesses des musulmans, et Mahomet n'hésita pas à encoura* ger par ses paroles et par son exemple cette forme de la charité privée.
L'insistance que mit le Prophète à prêcher l'au- (nône volontaire fut telle que, selon un hadits, beaucoup de musulmans, peu fortunés, s'imposèrent de rudes labeurs afin de gagner quelque argent qu'ils allaient aussitôt distribuer à ceux de leurs coreligionnaires qui étaient dans la misère. Et pour que ce beau zèle ne demeurât pas par trop passager, Mahomet prit soin d'annoncer qu'un jour viendrait où les richesses sur terre seraient en telle abondance que personne n'aurait plus besoin d'aumônes. Il fallait se hâter de profiter des mérites qu'assure la charité si l'on voulait gagner les récompenses célestes qui lui sont réservées. Cette surabondance des richesses sera, assure-t-on, un des signes précurseurs de la fin du monde .
Avec le temps, la dîme a perdu un peu de son caractère charitable pour n'être plus qu'un simple impôt ordinaire et, dans certains pays môme, elle a été remplacée par une autre forme d'impôt. L'au-
ISi l'islamisme
rnône volontaire est, au contraire, restée partout de plus en plus florissante et il convient d'ajouter qu'elle se fait toujours avec la plus grande discrétion et qu'elle ne sert jamais de moyen de propagande religieuse ou politique.
La charité est un sentiment naturel qui se manifeste dès que l'homme vit en société. La religion ne crée donc pas la charité ; son rôle se borne à contribuer à son développement en lui promettant une récompense future en dehors de celle qui résulte de la satisfaction du devpir accompli. Avant Mahomet, la charité en Arabie était déjà en grand honneur. Elle s'exerçait plus spécialement à l'égard des contribuables, mais les étrangers y avaient part aussi, surtout sous la forme de l'hospitalité. Tout arabe qui se présentait devant une tente, à titre d'hôte, était aussitôt accueilli et hébergé durant trois jours sans que pendant ce temps on eût le droit de s'informer directement qui il était, d'où il venait et où il allait. Cette période de trois jours pouvait être dépassée, mais alors le maître de la tente pouvait se renseigner sur son hôte, pour savoir s'il lui conveoait de lui continuer sa libéralité. L'islamisme a donc généralisé une coutume ancienne dont elle a fait un devoir pour tous ses adeptes et il a,^ cet égard, réalisé un très grand progrès.
Depuis longtemps déjà, la charité musulmane s'exerce encore d'une autre façon. Mus par le désir de mieux assurer leur salut éternel, quelques mu-
sulmans affectent à perpétuité les revenus d'un immeuble à l'entretien de fondations pieuses ou à la construction de monuments publics. Ils font alors ce qu'on appelle habous (altération du mot hobous) en Afrique Mineure, et wakf ou wakouf dans les pays d'Orient. Par un acte notarié, le propriétaire d'un immeuble déclare renoncer à tout jamais au droit de disposer de la propriété de son bien et en attribuer les revenus à telle destination qu'il fixe lui-même à sa guise. Souvent c'est à sa seule descendance directe qu'il donne l'usufruit de son bien. Mais il est toujours spécifié que, les dévolu taires venant à disparaître, les revenus du bien seront attribués aux pauvres de la Mecque et Médine. En fin de compte, le habous devient donc toujours une œuvre de charité.
Un hadits, d'ailleurs peu explicite, est l'unique base sur laquelle on s'est fondé pour justifier Tinstitution du habous qui, maintenant, est codifiée dans tous les ouvrages de droit musulman. Cette absence de texte formel permet de croire que Mahomet a hésité, parce qu'il pressentait les inconvénients que pourrait présenter dans l'avenir un trop grand nombre de biens de main-morte.
Certes, les habous ont rendu de grands services aux musulmans ; c'est grâce à eux qu'on a fondé et entretenu des hospices et des universités, qu'on a construit des ponts, etc. Mais les biens, qui avaient fourni tout d'abord les ressources nécessaires, ne tardèrent pas à péricliter entre les mains de leurs
administrateurs qui n'avaient aucun intérêt à en accroître oU même à en maintenir la prospérité. Les fondations pieuses, privées de revenus suffisants, cessèrent bientôt de pouvoir fonctionner utilement. Pour remédier à cet état de choses, on fit de nouveaux habous et on multiplia ainsi le nombre des propriétés improductives. Le mal devint si grand qu'on décida d'enfreindre le principe de l'inaliénabilité du fonds haboiisé et de les louer à perpétuité, ce qui n'était qu'une vente déguisée, puisque le taux du loyer était immuable et que le bien restait transmissible par voie de succession à la seule condition que le détenteur payât exactement la rente annuelle fixée. Ce qu'on appelle enzel, en Tunisie, n'est autre chose que l'aliénation des biens habous devenus improductifs. Dans cette circonstance, comme en bien d'autres, la loi musulmane a changé, subissant en cela le sort commun qui veut que le temps soit une cause inéluctable de transformation et parfois de progrès.