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J'ai donné an Musée Ethnographique du Trocadéro dei

Nous serions bien restés plus longtemps à faire ample connaissance avec l'extérieur des habilants de Reykjavik; mais peu à peu l'atmosphère de l'église s'était pénétrée d'une telle senteur de morue, que notre odorat, insuffisamment aguerri, nous signifiait Tordre de partir au plus vile. Aussi profitâmes-nous du moment où M. le curé tenait ses ouailles suspendues à ses lèvres éloquentes pour gagner la porte en tapinois et nous esquiver au galop jusque sur les rives du petit lac qui termine la ville au sud.

Pal»)9 da ptrlement.

Nous ne revînmes en effet 'dans le temple qu'en dehors du service, pour voir les fonts baptismaux dus au ciseau de Thorvaldsen.

L'œuvi-e, en marbre de Carrare, a la forme d'un piédestal carré, et ses quatre faces représeutent des scènes en rapport avec leur destination : le baptême du Gbrist, le Laissez venir à moi les petits enfants , la Vierge avec l'enfant Jésus et saint Jean, enfin deux anges enlevant un enfant iu ciel.

A droite de l'église s'élève le parlement, somptueux édifice, bâti en pierre volcanique, où l'Althing tient mainte-

nant ses sessions. Sa façade est décorée de divers écussons, et au-dessus de l'entrée principale se voit une sculpture du fameux faucon blanc d'Islande. On sait que le drapeau national, fort pittoresque, porte un faucon blanc sur champ d'azur. Ce palais sert en même temps de musée et de bibliothèque; celle-ci, fondée par les Islandais eux-mêmes et enrichie par les envois annuels de la métropole, renferme, outre de vieilles sagas qui feraient la joie d'un bibliomane, un choix des meilleures puMications modernes; une bonne partie des rayons est occupée par la collection du Tour du Monde. Nous feuilletâmes le premier livre imprimé dans l'île ; c'est une traduction du Nouveau Testament, Nya Testamentum, 1540.

Quant au musée, il ne contient rien de bien intéressant, si ce n'est quelques meubles anciens et quelques vieilles reliques. Nous remarquâmes particulièrement des débris calcinés de la maison où le héros Nyal fut brûlé et les piliers sacrés auxquels la capitale dut d'occuper l'emplacement actuel. Lorsqu'en effet Ingolfr, fuyant la cruauté du roi de Norvège, Harald à la belle chevelure, arriva en vue de l'Islande, il jeta à la mer ces colonnes qui portaient à leur sommité la figure de ses idoles ou dieux lares, et fît vœu de fixer sa première demeure à l'endroit où elles s'arrêteraient. Mais, une tempête les lui ayant fait perdre de vue, il débarqua d'abord sur la côtç sud-est, et ce ne fut que trois ans après 'qu'il apprit un jour qu'elles avaient été retrouvées en un point du Faxafjordr, où, fidèle à son serment, il transféra sa demeure et fonda Reykjavik.

En sortant du Corps législatif, je jugeai l'heure convenable pour aller présenter au gouverneur général de l'Islande ou Stiptamtman les lettres de recommandation qui m'avaient été données par le ministère de l'Instruction publique. Nous arrivâmes devant une maison spacieuse qui aurait bien tort de viser à une prétention architecturale quelconque, et entourée par un grand jardin réputé des meilleurs pour la culture des quelques .chétifs légumes qui peuvent pousser sous cette latitude. Aucune sentinelle ne

montait la garde, et quand nous eûmes frappé, ce fut le gouverneur en personne qui vint nous ouyrir la porte. Il nous introduisit dans son salon, sobrement meublé, nous offrit immédiatement un cigare, selon la mode islandaise, el, mi-français, mi-anglais, mélangés de danois, nous

pûmes échanger quelques idées. C'est un homme jeune encore, 1res affable ei très bienveillant, qui me Gt l'effet de considérer son poste comme un exil momentané destiné à lui valoir plus tard une situation plus agréable dans le Danemark.

Près de lui se tenait un vieux diplomate de Copenhague, retiré maintenant à Reykjavik et parlant noire langue avec une facilité remarquable. Comme c'est le seul habitant qui puisse se prévaloir de connaître absolument le français, j'eus souvent avec lui de longues el instructives conversa-

lions au retour de ma première expédition dans Tintérieur.

On ne saurait se faire une idée du vif plaisir que l'on éprouve à converser librement avec un gentilhomme, lorsque, pendant des semaines entières, on a eu à se faire comprendre dans un idiome étranger et à n'employer pour ainsi dire que des monosyllabes ou un langage plus ou moins petit nègre.

Notre dialogue animé fut soudainement interrompu par l'arrivée d'un personnage avec qui nous avions fait connaissance sur le Camoens, le prince Henri de Bourbon, comte de Bardi, qui avait voulu visiter l'Islande au retour d'un voyage aux Antilles et qu'une bonne fortune nous fit rencontrer. Je dis bonne fortune, parce que M. le comte de Bardi est un charmant compagnon de route, et que des vingt autres passagers du navire anglais il était le seul, avec son ami M. le comte Lucchesi Palli, à parler le français. Son entrée donna lieu à une petite anecdote que je me permettrai de raconter, d'abord parce qu'elle n'a rien de blessant pour personne et ensuite parce que je manquerais à tous mes devoirs de Parisien si je la taisais.

Nous avons du reste la conviction que M. le comte de Bardi sera le premier à en rire si ces lignes vQut jusqu'à Venise et tombent sous ses yeux.

Quelques minutes avant son entrée, j'avais prévenu le vieux diplomate que nous avions eu à bord un prince de Bourbon voyageant incognito. Or le premier n'avait pas encore eu le temps de me demander à quelle branche Monseigneur appartenait, ni si j'étais bien sûr de ne pas me tromper, quand celui-ci fut présenté et se mit à causer en anglais avec le gouverneur. De notre côté nous continuâmes en français, le diplomate et moi. Si bien que mon vieil interlocuteur finit par s'imaginer que nous deux seuls entendions couramment le français et qu'il pourrait me communiquer tout haut ses réflexions sans être compris de personne autre que de moi. Aussi me cria-t-il comme s'il parlait à un sourd : « Très belle physionomie le

prince, mais il n'est pas assez ceci, pas assez cela », etc. Bref il allait continuer à détailler ainsi ses impressions, quand je lui dis avec toute la rapidité possible et fort bas : « Monsieur le comte parle absolument le français comme vous et moi ! »

L'incident n'eut aucune suite, bien entendu; mais je ris encore tout seul quand je me remémore la mine embarrassée que prit à mon chuti l'ambassadeur islandais.

La diplomatie venait d'être en défaut avec sa première qualité, qui est la circonspection. J'imagine que le brave fonctionnaire s'attendait à une résurrection de Henri IV ou de Louis XIV, et qu'il rêvait de perruques !

Sur ces entrefaites le prince sortit avec sa suite ; le gouverneur me fit signe de rester et vérifia immédiatement le passeport royal en cherchant sur l'almanach de Gotha.

Puis entra un maire de district, sysselman de l'un des dix-neuf cantons (syssel) de l'île, Herman Johnsen, qui, en grande tenue, c'est-à-dire habillé d'une veste de gros drap bleu à grands boutons de cuivre simulant à si méprendre un costume de laquais, venait rendre une visite dominicale à son vice-roi. Nous reparlerons plus loin de cet excellent homme, que nous revîmes dans son propre village.

Après avoir pris congé du pouvoir exécutif, nous fîmes dans les rues une simple promenade de flânerie, ce qui est, par parenthèse, un excellent moyen pour bien connaître la physionomie d'un peuple et d'une ville.

Nous ne rencontrions partout que de bons et sympathiques visages, à l'air pensif et doux. Ces braves gens exagéraient même la politesse envers nous, car ils nous saluaient jusqu'à dix fois, si dix fois les circonstances nous mettaient de nouveau en présence. Rien qu'à les voir groupés sur TAusturvôllr, la place publique de Reykjavik, nonchalants et engourdis, nous comprenions pourquoi la cité ne possède en tout que deux policemen, dont les bâtons sont plus que suffisants pour maintenir l'ordre.

11 y a cependant une prison : c'est un bâtiment noir en pierre basaltique situé sur la route de l'Observatoire, mais

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je ne serais pas étonné que le directeur agisse comme celui dont il est fait mention dans le Train de plaisir du Palais- Royal, qu'il excite ses prisonniers à s'évader pour ne pas avoir à s'en occuper ou à. les nourrir. On n'a guère, du reste, à employer ce moyen de coercition que contre les ivrognes ou contre ceux qui ont tiré sur un eider.

En arrière de la statue de Thorvaldsen se dresse une maison à façade noire qui fait le désespoir des habitants; elle appartient à la France. Nous avons là un magasin de réparation pour les filets ou les barques et un dépôt de vivres pour les pêcheurs qui se trouveraient pris au dépourvu. Mais tandis que tout s'embellit, que les cases adjacentes se teignent en riantes couleurs, rouge, vert, bleu, notre construction seule reste immuablement noire de goudron. Aussi n'ai- je jamais pu passer devant celte maison sans que les Islandais avec lesquels je me pro,menais me dissent : « Cette baraque noire enlaidit beaucoup, notre principale avenue! » Je leur ai promis d'en parler quand je rentrerais en France; vous voyez que je tiens ma parole. Puisse ce livre avoir de l'écho et transformer en rose ce noir goudron qui leur répugne tant !

Avant de rentrer à l'hôtel, nous regardons de quel côté nous dirigerons nos pas et quelles curiosités nous visiterons encore. Malheureusement nous avons terminé!

Pour connaître Reykjavik, deux heures suffisent largement. Commençons donc immédiatement notre herbier. Nous franchissons un ruisseau, sur lequel on a jeté une simple planche en guise de pont, et nous voilà hors de la ville, sur un tapis de verdure qui s'étale jusqu'à la mer, interrompu çà et là par des fondrières ou de gros blocs volcaniques. Nous buttons contre l'un de ces derniers et nous nous faisons au genou un mal atroce, excellent avant-goût des difficultés que présente au marcheur ce sol si étrangement bouleversé, si glissant et si raviné. La végétation n'est pas aussi pauvre qu'on pourrait se l'imaginer au premier abord ; une foule de gentilles fleurs émaillent la prairie. Ce sont de hautes renoncules à corolle d'or, des

saxifrages, la blanche parnassie des marais; ce sont surtout des grasseltes à pétales d'un violet pâle (Pinguicula vulgaris) ou de bleus « ne m'oubliez pas », qui semblent résumer la mélancolique poésie des régions septentrionales. Il n'est pas jusqu'au modeste pissenlit qui n'agrémente gentiment le vert glauque général de sa belle corolle jaune et qui ne semble prendre sa revanche du dédain qu'on a pour lui dans les contrées plus fleuries.

La .collection faite, je retournai à Alexandra hôtel, où une bonne surprise m'attendait : Mr. Gunn me prévenait que nous étions invités à dîner chez le consul de Hdlande, M. H. -A. Kriiger, où nous arrivâmes tout de suite.

La glace fut vite rompue, et bientôt apparut l'inévitable verre de vin de Porlugal, qu'il fallut boire suivant le rite Scandinave, c'est-à-dire qu'on porte la coupe à la hauteur des yeux, puis on vide d'un trait en saluant le maître de la maison. Le dîner fut aussi succulent qu'un dîner peut l'être sur un sol si déshérité, mais, en tout état de cause, ne laissa rien à désirer comme cordialité.

n y avait du reste entre nous deux un trait d'union que l'on me pardonnera de mentionner : c'est qu'il est Danois et que je suis Français, que, l'un et l'autre, nous appartenons à une patrie dépouillée par la Prusse, et que, suivant le proverbe, une haine commune engendre souvent l'amitié.

J'ai retenu de son salon une bien jolie photographie, qui se trouve également chez beaucoup d'autres négociants venus du Danemark, le pendant absolu de notre allégorie de r Alsace-Lorraine. Cette photographie représente deux jeunes filles, l'une du Schleswig, l'autre du Holstein, qui lèvent les yeux au ciel avec une expression indescriptible de mélancolie, de résolution et d'orgueilleux dédain.

Au-dessous du cadre se trouvent ces vers danois, que je traduisis en français sur l'album de notre amphitryon :

« Le droit peut être foulé aux pieds, le droit peut être méconnu, la justice peut être méprisée, la bonne cause peut succomber, mais l'espérance ne peut pas mourir. « L'espoir nous reste, espoir qui dans les sombres jours

d'hiver nous permet d'entrevoir la lumière du printemps. Nous pouvons souffrir, nous pouvons attendre, nous pouvons nous taire, nous pouvons baisser la tête, mais nous persévéï'ons quand même, car le flambeau de notre liberté doit un jour se rallumer à un rayon de soleil, envoyé par Dieu. >

« Et puisse ce rayon de soleil, m'écriai- je, émaner de la France ! > Tel fut notre dernier toast.

Le patriotisme de M. Kriiger est facile à comprendre ; son père était député au parlement allemand et représentait Viin des deux duchés conquis. Le roi de Danemark lui fit frapper un médaillon commémoralif de son courage, et sur la marge sont gravées ces fières paroles, qu'il jeta un jour de la tribune à la face de Bismarck :

« Vi ère Danske, vi ville forblive Danske, vi ville behandles som Danske. (Nous sommes Danois, nous voulons redevenir Danois, nous voulons être traités en Danois.) »

Déjà à Copenhague nous avions admiré combien ce petit peuple garde vive sa colère contre l'envahisseur. Certaines mères poussent le patriotisme jusqu'à ne pas consentir à ce que leurs enfants apprennent la langue allemande, qui résonne à leurs oreilles comme un glas funèbre. Il m'arriva même à ce sujet une assez singulière aventure. En voyageur instruit par l'expérience, j'ai l'habitude de tout prendre avec moi, comme le voulait le philosophe Bias ; mais il en résulte que souvent j'accapare toute la place disponible avec mes valises, que je ne mets jamais aux bagages. Or, un jour que je traversais en chemin de fer l'île de Seeland, un Danois qui m'avait entendu adresser la parole en anglais à un de mes voisins, me prenant pour un Prussien qui voulait déguiser sa nationalité, me fit observer que je devais lui laisser de la place à lui aussi pour déposer ses colis. J'obtempérai immédiatement à sa demande légitime, quoique ennuyeuse et même visiblement faite pour taquiner : n'élait-il pas chez lui? Mais, une minute après, s'étant aperçu que je parlais le plus souvent français, il remit luimême tous mes portemanteaux à leur place respective et

me dit : « Pardonnez- moi, monsieur, je vous avais cru Prussien... >.

Et maintenant, vite, allons nous reposer, car c'est demain dès l'aube que nous devons partir pour notre première excursion dans l'intérieur du pays. Il est minuit quand nous quittons la maison hospitalière de notre ami, car il l'est dès maintenant, Herre Kriiger.

Mais pour rentrer chez nous, point n'est besoin de flambeau; nous sommes à l'époque du jour perpétuel, et nous y voyons suffisamment pour admirer le merveilleux spectacle qui se déroule devant nous. En face la mer est dorée des derniers feux du couchant ; le soleil, à peine disparu sous la ligne d'horizon, éclaire encore les nuages de lueurs rougeâtres; au loin le glacier de Sneefells laisse entrevoir sa cime immaculée, pendant que tout près les îles dont le fjord est parsemé font l'effet d'êtres fantastiques flottant sur les vagues. Ce doit être un de ces soirs-là si bizarrement illuminés que l'évêque Pontoppidan * aperçut le fameux serpent de mer si cher au Constitutionnel. Dans l'intérieur des maisons, entre les rideaux de mousseline blanche, à travers les vitres, nous apercevons quelques jeunes femmes qui regardent dans la rue et contemplent un spectacle extraordinairement animé pour une heure aussi avancée. Nous ne rencontrons en effet que des hommes portant des coffres, des femmes chargées de caisses ou de grossiers sacs en toile, des poneys ployant sous le poids d'énormes paquets de poisson séché et de provisions de toutes sortes. Notre cicérone devine l'interrogation que nous sommes sur le point de lui poser et nous explique que le navire qui nous a conduits va prendre 250 malheureux émigrants. Ces pauvres Islandais, las de lutter contre l'ingratitude de leur sol stérile et les rigueurs

1. Le bon évêque de Berghen, Pontoppidan, le Fénelon de la Norvège, mettait dans ses sermons populaires des traits d'histoire naturelle tout entiers, comme d'excellents enseignements de théologie, et ne dédaignait pas un peu d'exagération.

de leur climat glacé, vont déserter le combat et chercher sous d'autres cieux une patrie plus clémente. Ils se rendent à Manitoba, aux alentours du lac Winnipeg, dans un pays qui déjà porte le nom de Colonie Scandinave et où déjà existent deux journaux imprimés en islandais. Aux grosses larmes qui coulent sur le visage des femmes, à la physionomie sombre et morne des homme», on devine de quels déchirements leur pauvre cœur est affligé.

Ils vont quitter le foyer qui les a vus naître et aimer, ils vont dire adieu à ces montagnes chéries qui, bien plus que la plaine, attachent les peuples au sol des aïeux, pour s'en aller très loin là-bas sans la certitude d'y mieux réussir. Seuls, et c'est un cruel contraste, les enfants prennent plaisir à jouer au milieu de ce» hardes misérables qui s'entassent sur le rivage. A partir de demain, quelle souffrance! Logés sous le pont, confondus avec les chevaux, ils vont rester un mois en proie au mal de mer, nourris seulement des conserves qu'ils emportent, n'ayant à boire que l'eau saumâtre du réservoir et qu'un air pestilentiel à respirer ! Et comme pour se jouer d'eux ou leur faire oubher qu'ils n'abandonnent qu'une terre misérable, jamais aurore ne fut plus belle, jamais température plus douce ne régna dans le port.

Ce douloureux spectacle, le bruit des caravanes de ces exilés passant sous nos fenêtres, joints à la lueur, perpétuelle à laquelle nos yeux n'étaient pas encore accoutumés, nous empêchèrent de dormir pendant assez longtemps, mon compagnon de chambre et moi.

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