CHAPITRE II
Le Camoens nous quitte. — Rôle de l'Islande dans la physique - du globe. — Ma caravane. — Les merveilleuses qualités du
poney islandais. — Comment on voyage dans la Terre de Glace.
— Équipement. — Caisses spéciales. — Monnaie. — Tableau
d'une journée de route.
Le lendemain matin, le premier bruit qui frappa nos oreilles fut un violent coup de sifflet, signal d'adieu parti de la chaudière du Camoens-, le vaisseau qui nous avait dépesé à Reykjavik allait contourner maintenant les côtes de l'île et essayer de doubler le cap Nord, malgré la banquise que le pilote redoutait de ne pouvoir éviter.
A partir des Fferœer, notre capitaine, accoutumé à la navigation boréale et avec qui j'avais souvent de longues causeries sur la dunette, m'avait expliqué que, cette année, la température n'était rien moins qu'élevée pour la saison; que la rencontre des glaces flottantes -était très à craindre et qu'enfin j'aurais probablement à souffrir du froid durant la traversée de l'île, que je méditais de faire à dos de poney du sud au nord.
Nous verrons plus tard que, malheureusement pour nous, le thermomètre se garda bien de faire mentir ces prédictions peu rassurantes.
C'est qu'en effet nous croyons volontiers, avec plusieurs
géologues, que la Terre de Glace joue, à cause de sa situation particulière, un rôle très important dans la physique du globe, surtout pour le nord de l'Europe . Si la banquise stationne une grande partie de l'été au nord de l'Islande, ses habitants auront à se plaindre de gelées persistantes occasionnées par le vent qui passe sur les glaces ; mais si, au contriaire, la banquise contourne l'île pour venir au sud et se diriger le long des côtes du Grœnland vers le cap Farewell, l'Islande, dégagée, jouira d'un été plus doux et plus long, tandis que l'Ecosse, l'Angleterre et même le nord de la France verront les gelées du printemps se prolonger et l'été tempéré par des vents polaires .
C'est justement ce qui a eu lieu en 1886. Pendant qu'à Akreyri, capitale du nord de la Terre de Neige, nous voyions au mois d'août le thermomètre descendre au-dessous de zéro, Paris jouissait d'une température sénégalienne.
Il est donc légitime de penser que si, par une série d'observations bien faites, l'on pouvait trouver la loi qui régit les mouvements annuels ou même irréguliers de la banquise, on résoudrait un problème de météorologie fort important pour tout le nord de l'Europe.
Quoi qu'il en soit, le Camoens avait lancé son cri d'abandon ; avec le dernier écho du chant lugubrement plaintif de la sirène, avec le dernier nuage de fumée s'évanouissant à l'horizon, s'était rompu tout lien pouvant nous rattacher au continent pendant un mois.
Ce n'est en effet que le 1®"^ août qu'un navire danois nous donnera et emportera des nouvelles de ou pour la France.
Aussi nous sentibns-nous envahir par une mélancolie profonde; c'est bien long un mois dans un pays qui ne possède ni courriçrs fixes ni télégraphe. Que d'événements peuvent arriver! combien des vôtres peuvent succomber sans que vous soyez averti! Mais, baste! confiance en notre étoile, et en avant!
Il ne s'agit plus, du reste, de tergiverser : déjà j'entends piaffer sous mes fenêtres les huit chevaux qui sont destinés
à mon voyage de deux mois dans, l'intérieur ; déjà Gudmundsen me crie de sa voix de stentor que tout est préparé, que nous devons partir de bonne heure si nous voulons aller coucher aux mines de soufre de Krisuvik.
Si donc vous vous étiez trouvé sur le « square > de Thorvaldsen ce matin-là, vous auriez vu défiler une joyeuse caravane de poneys abandonnant au galop les rues de la capitale.
Voici comment notre petite troupe se décomposait :
En tête marche le guide, très fier d'une monture au poil rouge, qu'il excite sournoisement à grands coups de talon et qu'il semble ensuite impuissant à maîtriser, pour bien démontrer à ses compatriotes groupés pour nous voir partir, que le poney qu'il a l'heur de posséder n'a pas son pareil. Ce genre d'amour-propre est commun sous toutes ' les latitudes. Puis votre serviteur suivait, monté sur une bonne petite bete couleur café au lait, escorté du groom Sigurd.
Ensuite venaient deux poneys chargés de nos coffres à bagages. Les autres chevaux de rechange seront poussés (levant nous comme un troupeau de bétes que l'on conduit à la foire.
Après deux ou trois heures de course, nous stopperons, nous remettrons la selle sur le dos de nos avant-coureurs, et, reprenant notre marche dans le même ordre, nos chevaux continueront à trotter l'amble par monts et par vaux.
D'une race particulière venue de Scandinavie, le poney islandais, véritable dromadaire des déserts de la Terre de Glace, est aux habitants ce que le renne est au Lapon, le chien aux Esquimaux, la mule au montagnard, l'éléphant à l'Indien ; le jour où le poney disparaîtrait de l'ultime Thulé, l'homme n'aurait plus, lui aussi, qu'à plier bagage et à émigrer.
C'est une robuste petite bête, haute généralement de 1 m. 20 à 1 m. 50, à robe couleur café au lait, le plus souvent; il est solidement bâti et dur à la fatigue; ses ossements sont gros, son pied d'une sûreté absolue. D porte
abondance, couvertures en quantité suffisante pour se faire un lit, provisions et liqueurs, instruments scientifiques, fusils, cartouches, lignes pour la pêche, et, dans mon cas particulier, un appareil photographique. Parce que les sentiers sont affreux et que, pendant plusieurs lieues souvent, il faut pour ainsi dire préparer chacun des pas des poneys. Parce que Ton traverse souvent des pays où l'on sera dix heures sans rencontrer une ferme. Ce sont précisément tous ces impedimenta qui rendent un voyage en Islande très fatigant et assez dispendieux!
Gomme il pourrait arriver que le rêve que nous faisons dans notre préface, de voir notre livre guider quelquesuns de nos compatriotes durant une excursion en Islande, se réalisât, nous croyons être utile en donnant ici un aperçu des dépenses journalières incombant à un touriste qui voyage seul.
Guide 5 kroner.
Groom 1 —
Huit poneys 16 —
Pâture aux alentours des baers... 6 —
Total 28 kroner.
La couronne valant 1 fr. 40 en monnaie française, il en résulte qu'un homme seul n'a pas moins de 40 francs environ à dépenser par jour. Il y a donc avantage énorme à être deux amis, puisque, les frais restant sensiblement les mêmes, sauf deux chevaux en plus, la somme de chacun ne sera plus que moitié, soit 2S francs en chiffre rond.
Et puisque nous en sommes aux questions pratiques, un conseil sur la manière de transporter les bagages. Vous devrez avoir des caisses longues de 80 centimètres, larges de 30, hautes de 40, en bon bois de chêne, munies de solides crochets en fer pour les fixer aux agrafes de la selle. On ne peut s'imaginer combien il est désagréable, et je ne le sais que trop, hélas! par expérience, de perdre son temps et de voir le départ différé pendant de longues heures, parce qu'un clou s'est brisé. Un moyen facile et
pratique de rendre ces caisses absolument étanches pour le cas où les poneys se mettraient subitement à la nage ou tomberaient dans un gué, c'est de fixer à la partie supérieure, c'est-à-dire interposé entre la boîte et le couvercle, un bourrelet de caoutchouc. Cette simple précaution m'a permis de traverser plus de cent rivières sans que jamais mes plaques impressionnées prissent une parcelle d'humidité. Pour les fournitures photographiques, je me suis adressé à M. Fleury Hermagis, l'opticien très connu, et je n'ai eu qu'à me louer de la commodité et de la qualité de ses appareils, qui, en dépit du brouillard et de la pluie, m'ont permis de faire des instantanés d'une grande finesse. Les plaques devront êtres mises dans des étuis de zinc qu'on obturera facilement au moyen d'une simple bande découpée dans un rouleau de sparadrap.
Inutile d'ajouter que le paquetage devra être fait avec tout le soin possible, sous peine de n'avoir, par l'effet du cahotement et des chocs répétés, que des objets réduits en miettes, comme cela nous advint certain jour où nous trouvâmes notre chocolat et notre biscuit littéralement pulvérisés et nos cigares passés à l'état de tabac à priser. Et ne vous en rapportez jamais à votre guide pour cette précaution ; l'Islandais est l'être le plus apathique et le moins soigneux de la terre.
Veut-on maintenant, pour éviter des redites, car, tous les jours, les mêmes avatars se reproduisent, un tableau frappant d'une journée de voyage?
Je le trouve tout fait dans un article d'une revue anglaise, The Saturday Jîevietv, et fort bien traduit par M. James Jackson, l'aimable et érudit bibliothécaire de la Société de Géographie de Paris. Gomme cette description , que j'abrégerai encore malgré sa concision, est absolument vraie, je n'ai qu'à la citer et qu'à l'augmenter d'une note ou deux, pour être à tout jamais dispensé de reparler de la façon de voyager et pour n'avoir plus qu'à dépeindre les contrées parcourues.
« Accoutumés comme nous le sommes, en descendant
de voiture, à voir notre bagage enlevé par les porteurs du chemin de fer en arrivant à la station, et remisé sûrement dans le fourgon du train, nous ne pouvons nous faire une idée de la masse d'embarras et d'ennuis de détail que comporte l'ancienne méthode de transporter son bagage à cheval. Charger six ou huit bêtes ainsi est l'affaire de trois heures habituellement, mais, avec un peu de bonne volonté, un guide pourra facilement laisser traîner ces trois heures, et en mettre quatre ou cinq à faire cette besogne. Ce. serait faire injure aux Islandais que de dire qu'ils ne savent pas apprécier la valeur que peut avoir le temps. Le temps est la chose au monde qui leur pèse le plus, le temps est pour eux le grand ennemi, celui que l'on doit combattre, vaincre et tuer, celui dont il faut savoir se débarrasser à tout prix et par tous les moyens (j'ajouterai sauf celui de travailler). Aussi les verrez -vous parcourir les diverses phases de leur travail et de leurs occupations en étudiant tous les moyens d'en rendre chaque partie plus longue, en consacrant toute leur ingéniosité à se donner tout le loisir de faire lentement et posément les choses. La lenteur pleine de fierté de l'Espagnol, la lenteur bête et lourde du paysan tyrolien ne sont rien à côté de la lenteur parfaite, absolue, méthodique, raisonnée, étudiée, calculée de l'Islandais.
« Vous avez beau lui répéter, lui rabâcher dans un jargon mêlé d'anglais, de danois, d'islandais, ce qu'il sait d'ailleurs parfaitement, qu'il vous a promis, la veille au soir, de partir à huit heures du matin, que vous vous êtes levé à six heures, qu'il est midi maintenant, et que vous avez à fournir une traite de onze heures, sans compter les temps d'arrêt, jusqu'à la prochaine halte : vous y perdrez votre latin. Il n'en avalera pas plus lestement son café ; il n'en prendra pas une minute de moins pour boucler ses colis sur le dos de ses bêles. Une fois partis, il est naturellement difficile de rattraper le temps perdu. La marche de la caravane tout entière se règle sur le pas de la monture la plus lente; les bagages se défont sans cesse, ils tombent ou roulent sous le ventre des bêtes, et, chaque fois, il faut un
quart d'Heure au guide pour descendre de cheval et remédier à Taccident. (Ici l'auteur aurait pu décrire la mine pileuse que prend un Islandais quand il doit quitter la selle : on jurerait que cette action décisive et forcée constitue pour lui une véritable souffrance.) Parfois une bêle écorchée par une caisse se met ^ à ruer ou à prendre une course folle, et elle ne s'arrêtera que lorsque la caisse sera par terre ou mise en morceaux.
« Et voilà comment, de fil en aiguille, pauvre voyageur, vous êtes toujours en relard ; la nuit est déjà arrivée que vous êtes encore loin de votre gîte, et il vous faut faire les trois ou quatre dernières heures de votre étape dans une demi -obscurité, en proie à la faim, cheminant au pas, les chevaux buttant contre les pierres et les mottes de gazon ; ne trouvant, enfin, une fois arrivé à la ferme où vous espériez trouver l'abri et la nourriture dont vous avez tant besoin, que des gens qui depuis longtemps déjà se sont mis au lit, peut-être dans la seule et unique chambre à coucher de la maison, après avoir tranquillement laissé éteindre le foyer de la cuisine.
« Le soleil une fois couché, le froid devient piquant et vif, et pour peu que l'on voyage en pays élevé (le plateau central que je traversai monte jusqu'à 650 mètres), à quelques mille pieds au-dessus du niveau de la mer, on doi s'attendre à rencontrer quelque tourmente de neige ei trouver de la glace, même au mois d'août. »
Nous sommes maintenant prévenus de ce qui nous attend, mais qu'importe! l'attrait de l'inconnu, les paysages féeriques, la salubrité du climat, les geysers, ne vont-ils pas nous dédommager au centuple de toutes ces petites misères? C'est dans cette bonne disposition d'esprit que, piquant des deux, après avoir pris congé de notre ami l'Écossais, qui reste au rivage pour surveiller ses bateaux de pêche, nous faisons raisonner le sol volcanique sous le galop de nos chevaux, et que, laissant Reykjavik loin derrière nous, nous entrons en pleine campagne.