CHAPITRE III
DE RETKJATIK AUX SOLFATARES DE KRI
Aspect désolé des alentours de RevkjaTÎk. — Pre; de fii>U. — LVnfer. — Une babilatioo dans la ci Pas d'auberges. — Lliospitalîté islandaise. — >] blés. — Fâcheuse constatation. — La galanteri embarrassée. — Paresse des indigènes.
La tour * de Tobsen aloire, >eiil monument i Uile que l'on «listinirue des en\in»ns, n*a puis |»1 paru aux yeux du voviiireur. que déjà la Terre d appaniitm sous s*»n verilalde a>|>eet : la dt^Siilalio minatiiin ou mieux rab«»minalk»n de la dè>'»la bien d'elle que le prophète jn^uvail dire : « La k rebelle » , car. la féconderai t-on de la sueur de <• «i nonces el les épines n'y cn:»î Iraient |»as encore. C de Reykjavik, la MHiie qui. m-'^me à réjHi^pieaclut? ce nom, traverse une des c«.»nln»es les plus ver lugubres qui se puissent imairiner. A gauche el ; ne sont que plaines dislo«]uèes. tonlues, crevasse dant à perle de vue et couvertes d'un amoncelleu tique de blocs volcaniques de toutes sortes. Plu d'herbe, pas un insecte: çà et là s«Hilemenl d'
1. Cet obserTaloire. bâti sur une r»>*^*» ft^'ru.i jamais pu servir, parce qu'il affole les bou<>oles.
verdâire de saxifrage s'élève une charmante fleur rose q loule frileuse, balance au vent sa fragile corolle. Ces bl offrent cependant au géologue un intérêt tout particulit Os sont striés ou rayés très profondément et toujours s vant la même orientation, portant ainsi le sceau caractéi lique de la période glaciaire.
De toute évidence, il y a eu un glacier qui dans temps préhistoriques coula du massif de TEsja dans direction de Reykjavik, et le petit lac Tjôrn, qui se troi au sud de la ville, n'est à notre avis qu'un reste de dépi sîon.
Nous galopons presque tout d'une traite, c'esl-à-( pendant trois heures, jusqu'au village de Hafnarfjo \Fjord du Port) , où mon guide révéla pour la première les instincts d'ingurgitation * que je devais apprendre à c naître par la suite, car il me fit immédiatement obseï « qu'ici il y avait un baer où l'on nous vendrait volonti (le la bière danoise et du café » . Que sa volonté soit fail< proûlons-en, malgré la pluie qui com^nence à tomber, p visiter, en passant, cette première étape sur la route deux mois.
Hafnarfjôrdr est une petite ville de commerce 400 habitants, bâtie sur l'extrémité la plus avancée golfe et distante seulement de deux heures de Reykja par bateau à vapeur. Les steamers danois, à chacun leurs voyages et dans l'intervalle qui sépare une arrivée Islande d'un départ, font une petite escale à ce village y a donc là un excellent moyen de visiter la côte pour c qui n'ont que peu de jours à rester dans l'île. La pe auberge est même suffisamment propre pour que l'on risque à y coucher.
1. Loin de moi la pensée d'attribuer an mot ingurgitatio moindre signification maUcieuse : Thorgrimur était très sobn veux seulement dire qu'il était, comme les autres indigènes, d d'une fantastique puissance d'absorption, tant pour les liqu Mue pour les solides.
Une demi-heure après, nous remontons en selle, et la pluie nous indique définitivement ses tendances à persister durant toute la journée; mais nous' la bravons bien avec notre caoutchouc, notre tablier de cheval et nos excellentes bottes. Puis le bizarre aspect de ce sol que nous désirions tant connaître, et qui devient de plus en plus pittoresque à mesure que nous abandonnons la mer de lave pour pénétrer dans le pays des cônes volcaniques, nous rend insensible aux intempéries. Pluie ou beau temps nous importent peu. Le paysage s'anime : les oiseaux, très rares autour de Reykjavik, parce qu'ils y sont trop chassés, commencent à abonder; les courlis, les pluviers, compagnons de route, qui ne nous quitteront plus, font entendre leur chant lugubre et mélancolique, tandis que, dans l'air et se détachant sur le ciel gris, passent des bandes de mouettes ou de canards sauvages.
La chasse est bien défendue à cette époque ; mais, sur la réflexion de Gudmundsen qu'il est avec l'autorité des accommodements, j'arme mon fusil, et u^i courlis au long bec (Nu7nenius Phœopus, Lath.) devient ma première victime. Le second coup de fusil sera un de mes éternels remords : je tirai sur un couple de ptarmigans (Lagopus); le mâle tomba, mais la femelle, défendant ses petits, encore incapables de voler, vint se mettre tout près de moi, et j'eus la cruauté de l'envoyer rejoindre son mari dans mon filet, tant il est vrai que ventre affamé n'a pas d'oreilles, et tant il est vrai surtout que la chasse est une ivresse.
Chasseurs français, qui vous plaignez si amèrement de battre en vain la plaine, vous vous trouveriez ici en terre promise : une heure vous suffirait pour amonceler une hécatombe de gibier à plume.
Je suppose que, si le gouvernement a prohibé la chasse jusqu'en septembre, c'est pour imiter les autres peuples et bien démontrer que l'Islande jouit d'une civilisation avancée ; car, outre qu'il serait difficile d'assurer un service de gendarmes ou de gardes champêtres au milieu de ces solitudes perdues, la destruction des oiseaux n'est pas
à craindre, la nature se monlre aussi bonne et aussi prodigue de soins envers eux, sous cette latitude, qu'elle est marâtre et cruelle pour les autres espèces.
Nous côtoyons maintenant les rives du grand lac de Kleifavatn (lac du Rocher escarpé), masse d'eau jaunâtre, si bien enserrée par les montagnes, qu'il reste à peine un tout petit passage sur lequel notre caravane se déroule et serpente comme un long ruban. En certains points môme, les poneys doivent escalader le roc, s'accrocher aux scories, et nous tremblons en pensant que le moindre faux pas nous précipiterait dans l'abîme.
De temps â autre nous entendons une pierre qui roule, un léger bruit au-dessus de nos têtes: c'est vraisemblablement un renne sauvage qui fuit à notre approche.
Au dire des habitants, le troupeau qui hante les bords du lac est assez nombreux.
Mais quel est donc ce nuage qui semble sortir du flanc du noir massif qui pointe au loin? On dirait une montagne en feu et lançant vers le ciel des torrents de vapeur ! « C'est bien effectivement une montagne en feu, me répond Thorgrimur, car nous approchons des solfatares de Krisuvik. » Les ruisseaux sont déjà lactescents, et déjà l'atmosphère se remplit de vapeurs à odeur soufrée. Enfin nous arrivons sur les bords d'une chaudière où bouillonne une boue de soufre. 11 ne faut pas trop s'en approcher, car on pourrait d'autant mieux y tomber que le terrain qui la borde est presque toujours mouvant et friable. Quand sir William Hooker vint visiter cet endroit, il fut surpris par l'arrivée subite d'un jet de vapeur sulfureuse et dut se jeter vivement de côté pour échapper â la suffocation. Mais, au heu de poser le pied sur le terrain sohde, il tomba justement dans une excavation remplie de cette boue chaude sulfurée et ne dut son salut qu'à sa présence d'esprit, quahté essentielle de l'Anglais; présence d'esprit qui le fit se jeter à plat ventre de manière à se fixer par les mains en avant au sol, heureusement résistant, et' à pouvoir dégager ses pieds.
44 l'islaisde
Le soufre existe là en quantité considérable, il y en a des monticules entiers ; hélas ! comment en tirer parti sans chemins ni voitures et dans un pays où l'on doit tout transporter à dos de poney ! Une compagnie anglaise est cependant venue y construire un chalet d'exploitation; mais7 comme il était désert quand nous y passâmes, nous fûmes obligés d'en conclure, avec beaucoup d'autres voyageurs, que de longtemps encore ces richesses incalculables dormiront dans le sol, faute de moyens d'enlèvement. Les Anglais sont du reste assez mal vus dans le pays depuis le jour où une autre compagnie, venue également pour mettre en activité les mines d'Husavik, abandonna les chantiers sans payer les malheureux Islandais qu'elle avait occupés. La base de cette solfatare est garnie au ras du sol de nombreuses sources thermales qui jaillissent en l'air comme de petits geysers en miniature; le soufre existe aussi en abondance dans les sédiments que déposent ces sources, mais il y est associé à la silice. On peut y recueilHr de jolis échantillons de concrétions sulfuro-siliceuses : voilà pour le côté scientifique.
Quant au paysage, nous mettons au défi l'esprit le plus froid et le moins susceptible d'enthousiasme de ne pas être, disons le mot, empoigné par l'aspect si étrangement horrible de cette région, soumise à d'énormes perturbations volcaniques et où les vastes flots de laves qui, à différentes époques, se sont épanchés, ont stérilisé une étendue d'au moins cinq cents milles carrés. Celle immense montagne qui fume sous la neige, cette eau qui bouillonne tumultueusement, ces vapeurs sulfureuses qui sortent en sifflant pour venir planer ensuite au-dessus d'une contrée disloquée, tourmentée, ravinée au possible, forment un tableau d'une sauvagerie telle, que le maître de la peinture itahenne n'a pas rêvé plus sinistre quand il a composé son cadre de l'Enfer.
Ce fut au sortir de cette fantasque et grandiose vallée que nous apparut le bapr de Krisuvik, où nous devions passer la nuit.
C'était une habitation basse, munie d'une seule porte d'entrée et de deux petites fenêtres creusées dans la muraille de gazon, avec une toiture de tourbe sur laquelle poussaient en abondance les renoncules, les marguerites et les thlaspis. Un jardin comme toit, n'est-ce pas poétique? La façade seule était en planches peintes, car les murs avaient été bâtis en mottes de terre alternant avec des blocs arrondis de basalte ou de trachyte non cimentés.
De loin on croirait voir de véritables tumuli émergeant au-dessus de la prairie, et, n'était la fumée qui sort presque continuellement du fourneau central, rien ne révélerait à l'œil la présence d'un village.
Ces constructions sont du reste admirablement appropriées au climat : ni la pluie, ni l'ouragan, ni les tremblements de terre, n'ont de prise contre une pareille toiture et contre de pareilles murailles. De plus, la température reste constante, puisque l'on a réuni les conditions d'une cave. Combattre le froid par tous les moyens possibles, y compris la vie en commun avec les animaux, même au risque de raréfier jusqu'à l'asphyxie l'air respirable, tel est le grand problème que cherche toujours à résoudre le malheureux Islandais.
A côté de la maison s'élève presque toujours un hangar, où l'hiver on enferme moutons, poneys et vaches; plus loin, une forge et une grange. Le bondi (paysan propriétaire), livré à ses, seules ressources, réalise le desideratum du poète latin qui veut que le sage soit tout : il est forcé d'exercer chaque métier, savoir ferrer son cheval, reconstruire sa demeure, fabriquer une partie du mobilier et même couper son drap pour confectionner ses habits.
Toute description étant en général rebutante, nous allons nous étendre assez longuement sur cette première nuit passée chez l'habitant. Nous en profiterons pour vous donner, cher lecteur, une foule de détails sur la demeure et l'hospitalité islandaises : nous n'aurons plus à y revenir dans la suite.
Aussitôt arrivé en vue du baer, notre guide piqua des
deux pour aller demander au bondi s'il voulait bien nous recevoir. Il v a en effet un certain cérémonial à observer, sans lequel on courrait grand risque de ne pas être accej)té et de passer la nuit à la belle étoile. Car il faudrait bien se garder de traiter le propriétaire comme un vulgaire aubergiste; le plus souvent, à la vérité, il vous fait payer assez cher le gîte et .la mauvaise nourriture qu'il vous donne ; mais malgré cela vous devez toujours vous considérer comme son obligé et lui manifester une certaine déférence.
Ici rien de comparable avec un autre pays : le fermier, tout en en remplissant l'office, n'est pas plus maître d'hôtel que votre guide n'est votre domestique.
11 est juste d'avouer que le voyageur occasionne souvent un assez grand dérangement et que la pauvreté générale ne l)ermet pas au peuple de la Terre de Glace de donner son hospitalité, sans rétribution. Nous avons même fait une remarque touchante à ce sujet : c'est que presque toujours les plus pauvres étaient trop modérés dans leur demande : au touriste d'être assçz délicat pour savoir le reconnaître ; tandis (jue les ûches allaient jusqu'à l'exploitation, contre laquelle vous êtes un peu désarmé.
Mais revenons à notre arrivée.
Gudmundsen mit donc pied à terre, puis frappa trois grands cou]^s de poing dans la porte de la hutte. Après dix minutes environ, pendant lesquelles il était d'usage que je restasse sur ma monture, quelque temps qu'il fît, une tête à cheveux et à barbe rouges démesurément longs émergea du fond d'un noir couloir et demanda : « Quel est ton nom?
— Thorgrimur (Masque du dieu Thor) , répondit notre cicérone, qui, comme on le sait, porte ce gracieux et doux prénom. — D'où es-tu ? — De Reykjavik. — Sô » (bien) ; puis : « Quel est Thomme ? — Doctô Franskô (un docteur français) .
— Sô ! sô ! » interjection prononcée sur un ton d'extrême surprise. « Que désirez-vous ? — Coucher. » Alors enfin je descendais de poney, tout engourdi, et j'avais le droit de pénétrer dans le sanctuaire, comme aussi celui de me faire
une sérieuse bosse au front en heurtant la poutre transversale de la porte d'entrée. Ce n'est généralement qu'après quelques semaines que Ton est suffisamment habitué au peu d'élévation du plafond islandais pour savoir exécuter une entrée en bon ordre. Puis nous suivions le ténébreux corridor, où les acres senteurs de poisson séché se combinaient avec l'odeur écœurante du beurre rance et du lait aigri, pour nous introduire dans la meilleure pièce du baer, dans la gesta-skali, c'est-à-dire la chambre de l'hôte, celle qui est destinée au visiteur ou aux parents quand ils viennent passer quelques jours.
Celui qui ne serait pas curieux ne connaîtrait môme que celte unique chambre et pourrait croire à plus de luxe dans les fermes qu'elles n'en possèdent en réalité. Le propriétaire semble fermer intentionnellement les autres portes et vous confiner dans la gesta-skali.
Heureusement qu'en qualité de médecin je fus souvent appelé à visiter des domestiques couchés, ce qui me permit de tout voir et de me rendre exactement compte de la vie à l'intérieur.
Mais commençons par le salon, la pièce où nous sommes : elle est généralement, sauf dans les baers tout à fait misérables, planchéiée, et ses murailles sont intérieurement revêtues de bois peint. Le mobilier, de la plus grande sobriété, se compose ordinairement d'un lit en forme d'armoire et à coulisses, d'une table ronde revêtue d'un tapis importé de Copenhague, d'une commode, d'un . fauteuilsofa et presque toujours de vieux coffres semblables pour la forme aux caisses à poney, où sont placés les costumes et défroques de la famille. Les murs sont ornés de quelques tableaux représentant le roi de Danemark ou un homme très populaire en Islande, John Sigurdsson,"ou encore des gravures faites à Paris, par exemple Constantin d'après Raphaël, avec cette mention : « Lithographie Coulon à Paris » , ou encore le serment d'Annibal, etc., etc. Comme ce dernier fait se représente assez souvent , je crois que ces dessins ont «dû être mis en vogue par les voyageurs de la
Recherche en 1835 et 1836. Parfois un miroir microscopique complète le décor.
La plupart de ces meubles sont danois, quelques-uns cependant sont fabriqués sur place et sont alors en bois flotté d'acajou ou en calcédrat. On n'ignore pas que le grand courant du Mexique entraîne sur les côtes d'Islande diverses espèces de bois; on dirait qu'une Providence se plaît à faire échouer sur le littoral de l'île déshéritée les arbres dont celle-ci est elle-même absolument dépourvue.
Faisant face à ce salon ^ un petit couloir latéral, coupant en croix celui qui part de la façade pour aller jusqu'à l'extrémité postérieure de la maison, conduit à la pièce la plus curieuse : à la badstofa, mot dans lequel entre la désignation de bains. Ce qui prouverait que les anciens Islandais, bien différents de ceux d'aujourd'hui, étaient habitués à se laver.
Parfois la badslofa est située sous le toit. Telle était celle que nous nous rappelons le mieux et où la mère du fermier nous pria de monter donner une consultation à son mari malade. C'est une espèce d'appartement à tout faire pour les vieux parents et pour la domesticité entière : hommes, femmes, pères de famille, célibataires, jeunes filles, jeunes garçons, enfants, chiens et chats y ont domicile. Tout cela grouille, dort en commun et mange dans ce taudis, dont les murs n'atteignent pas la hauteur d'un homme ordinaire. Le pauvre vieux, de soixante-dix ans, so tordait de douleur, en proie à la pierre, pendant que sous leurs couvertures les autres, plus gaillards, déj.eunaienl de t^tos et d'ouïes de morue desséchées, qu'ils faisaient craquer sous l'effort de leurs vigoureuses mâchoires.
Les lits étaient disposés le long de la muraille et rappelaient assez, comme dimension, les couchettes de navires. Les règles de la décence étaient fort bien observées, car une balustrade en bois séparait le côté hommes du côté dames.
Cependant, un jour que je faisais observer à mon guide combien cette promiscuité pouvait être gênante pour les serviteur» mariés, il me fit cette réponse épique : « Par les
temps de jour perpétuel les plaines sont vastes et les rochers creusés de grottes profondes ; l'hiver il fait si sombre ! »
Si l'on réfléchit à l'atmosphère empoisonnée qui règne dans cette salle, à l'horreur des habitants pour toute ablution sérieuse, à l'humidité constante qui les environne, on comprendra qu'ils deviennent facilement sujets à l'asthme, à l'angine de poitrine, aux maladies du foie et même encore, de nos jours, à la lèpre.
Il ne reste plus à voir que la cuisine ou eldkus (maison du feu), pour en avoir terminé avec cette description. C'est une pièce très grande, n'ayant comme aire que le sol lui-même et comme plafond que le toit du baer, avec un trou au milieu pour laisser passer la fumée. Autour du foyer, des' têtes de vache ou des ossements de baleine remplacent les escabeaux absents. On y remarque encore un gril en bois qui sert à faire sécher les habits mouillés audessus de la courte flamme.
Comme le feu est toujours alimenté par de la tourbe ou de la fiente desséchée, vous jugez de l'odeur qui règne dans ce trou noir et enfumé. Rien de répugnant à la longue comme le goût de cette fumée ; je dis goût avec intention, parce que tous les aUments en sont imprégnés et qu'il me fut toujours impossible de trouver une autre saveur au mouton ou au gibier cuit dans ces fermes-là.
Maintenant reprenons notre récit : nous voilà installés dans la chambre de l'hôte, très disposés à jouir d'un repos bien gagné, et nous commencerions volontiers à nous abandonner aux douces méditations que nous procure le farniente ; hélas ! ce serait compter sans la curiosité naturelle à tous les paysans ; ' en quelques minutes j'avais été signalé aux êtres vivants du baer, c'est-à-dire que j'étais passé à l'état de bête curieuse, et, se précipitant vers moi comme une avalanche, tous, sans distinction d'âge ou de sexe, venaient m'inspecter les uns après les autres, louchaient aux différentes parties de mon accoutrement et s'éloignaient en répétant eux aussi : « Doclô Franskô » . Il n'y avait pad jtisqu'aux chiens qui ne missent eux-mêmes une
singulière insistance à venir me flairer et qui ne s'efforçassent (le me faire comprendre, en promenant leur museau pointu sur mes effets, qu'il se dégageait de ma personne un parfum exotique des plus particuliers.
Que vouliez-vous, pauvres toutous, je ne pouvais cependant pas m'enduire de morue pour vous faire plaisir! Ce premier assaut subi — et, pour être juste, je dois m'empresser d'ajouter qu'il n'avait pas toujours lieu, — je n'avais qu'à me louer de l'hospitalité.
Que de fois, attention touchante, la femme ou la fille du maître sont venues m'aider à tirer les bottes de mer figées par l'eau glacée, pour m'essuyer ensuite les pieds, comme les empereurs d'Autriche font aux pauvres certain jour de fête, et m'offrir de bonnes chaussettes de laine bien sèches. Cette petite opération terminée, nous passions au dîner, invariablement froid, car il n'était jamais possible, vu l'heure avancée à laquelle nous arrivions toujours — il était parfois deux heures du matin, — de procéder à une cuisson quelconque.
Voici le menu :
CEufs d'eider durs et coupés en deux (on les sert munis de leur coquille); morceaux de baleine pris exactement entre la graisse et la première couche musculaire (les savants nomment cela aponévrose adipeuse) ; têtes de mouton confites dans du petit-lait aigri ; saucissons horriblement faisandés ; requin mis auparavant quelques mois en terre ; mouton salé, et comme pain morue ou flétan crus, séchés au soleil et roulés en cylindres, que mes deux attachés, guide et groom, déchiraient à belles dents; lait ou hlanda comme boisson, et à la fin du repas du café assez bien fait; de temps à autre, un verre d'eau-de-vie danoise, c'est-à-dire d'alcool macôré sur du cumin et non sucré.
Au déjeuner nous avions le gibier tué en roule : des courlis, des pluviers dorés, des ptarmigans, des oies ou des canards sauvages ; assez souvent du mouton frais et des galettes d'orge cuites sur des pierres chauffées à blanc.
Le goût des Islandais pour les aliments rances est assez
remarquable. Ils ont sous ce rapport d'étranges raffinements : ils mettent volontiers le squale glacial à pourrir dans un trou et ne le mangent que lorsque sa chair est devenue cireuse ou absolument corrompue. Gomme les Anglais font du whisky et nous du vin, ils trouvent que cet horrible plat gagne à vieillir. Après tout n'agissons-nous pas de même avec les bécasses? Enfin le plat national, c'est le skyr. Beaucoup d'auteurs anglais se sont escrimés à donner une définition de cet aliment, il leur a fallu des pages entières, et cependant c'est, à mon avis, un mets bien simple à décrire : ce n'est ni plus ni moins que notre fromage à la crème. La seule différence est qu'au lieu de le manger, comme à Paris, avec une petite cuillère, on en prend une grande, qu'au lieu d'en absorber quelques grammes, l'Islandais en ingurgite des kilos, et cela à la fin du repas.
C'est merveille de voir les indigènes attaquer ce singulier digestif; combien grande était leur surprise quand ils me voyaient m'en servir très peu et faire preuve d'une aussi petite capacité stomacale. J'étais pour les dames un objet de pitié. Rafn attribue l'élymologie du mot skyr au nom sanscrit kskira ; Burlon dit dans son volume sur l'île Désolée que les Persans ont un plat semblable qu'ils nomment skir^ que dans le Béloutchistan il s'appelle A^iV, et qu'on le trouve également chez les Slaves sous le nom de sir. Cette similitude de désignation pour un produit d'mvention forcée dans toute contrée où vivent des vaches ne prouve qu'une fois de plus l'existence d'une langue très répandue avant le grec et le latin.
Après le dîner, je ne manquai pas d'être intrigué en voyant la fermière s'approcher de l'une des murailles en planche et essayer de la séparer en deux moitiés ; elle y réussit, grâce à une disposition assez ingénieuse pour des gens en général rebelles à toute invention, et nous montra deux petits lits juxtaposés, mais placés chacun dans une alcôve. Je me réjouissais d'aller y dormir du sommeil d'un juste fatigué; mais, ô fragilité des projets humains! à peine avais-je eu le temps d'adresser un souvenir aux êtres chéris
que je Q*avais pas laissés en France sans déchirement, qu'un bruit formidable fit résonner la cloison qui séparait la couche de Gudmundsen de la mienne, et je pus rapidement me rendre compte du mal dont j'étais menacé : mon guide ronflait! mon guide ronflait! Cela n'a Tair de rien au premier abord; mais si vous aviez su comme moi, car je l'avais appris à Reykjavik, quel bruit petit produire l'air passant dans un nez islandais, si de plus vous vous étiez dit : < Cela va se renouveler pendant maintes nuits », tout comme moi vous seriez resté épouvanté devant cette douloureuse constatation. Ronfler dru, cracher continuellement et partout, expirer bruyamment, car les pauvres diables sont tous plus ou moins asthmatiques, voilà trois signes caractéristiques d'un Islandais. J'eus beau faire du tapage, beau frapper le plancher, crier même, cela ne servit à rien, Gudmundsen ronflait encore. Vous avez certainement vu au Cirque cette vieille plaisanterie, toujours amusante, qui consiste à faire frapper par « Auguste » un personnage insensible aux coups; à la fin, ce n'est pas le frappé, mais bien le frappeur que Ton emporte évanoui de fatigues : tel fut mon cas, je m'endormis des efforts que je déployai pour réveiller Thorgrimur. Mais la nuit je rêvai geysers et tremblements de terre.
En revanche, le lendemain malin ce fut une gracieuse apparition qui me réveilla. Me sentant tirer par le bras, j'ouvris les yeux et je vis debout devant moi une charmante jeune fille qui m'offrait sur un plateau du café noir et des gâteaux secs en me disant : « Gjorid Iher sva vel » (faites si bien), quelque chose d'analogue au « S'il vous plaît, monsieur » des Belges.
L'Islande possède encore des mœurs bibliques, puisque telle est la coutume de vous apporter ainsi au lit le premier déjeuner. Mais qu'on n'aille pas croire aux récits mensongers de voyageurs qui ne craignent pas de se rendre intéressants, même par la calomnie, au détriment de la réputation de tout un peuple ; Tallitude ordinaire des statues de la chaste Diane est inférieure à l'air réservé et pudique
de rinnocenle demoiselle qui vient si gentiment présiàer au réveil de l'étranger.
Pour ma part, j'avoue même que cela me fut souvent désagréable. Dans beaucoup de baers en effet, l'usage voulait que le plateau fût tenu à la main jusqu'à ce que vous ayez fini de boire et que vous ayez replacé vous-même votre tasse ; or je déteste les boissons chaudes ; je me trouvais donc dans cette cruelle alternative ou de faire attendre longtemps une personne du beau sexe, grave atteinte à la galanterie française, ou de me brûler la langue. Il m'arriva de pousser l'héroïsme jusqu'à choisir ce dernier terme du dilemme.
Quand l'apparition s'était évanouie, je procédais à la hâte à ma toilette, car ma chambre cessait d'être sacrée aussitôt que l'on savait que j'avais, pris le café. L'un poussant l'autre, tous les êtres vivants de la maison recommençaient la scène de la veille. Si je voulais alors exciter dans l'assemblée un rire fou, je n'avais qu'à me laver les dents à la brosse; ce dernier objet n'a pas encore pénétré dans l'intérieur de l'ultime Thulé. Au gargarisme, ce n'était plus du rire, mais du délire ; or, pour quiconque connaît la gravité islandaise, produire un pareil résultat n'est point chose vulgaire. L'eau de Botot, blanchissant dans l'eau et répandant dans l'air ses émanations pénétrantes, les intriguait beaucoup aussi.
Mais qu'importent ces petits ennuis, dus à une curiosité très légitime î nous n'en apprécions pas moins l'hospitahté du baer à sa juste valeur, et nous trouvons que cet abri vaut mille fois mieux qu'une tente. Une tente, c'est très mignon et plein d'agréments quand, après l'avoir achetée, on s'apprend, comme Tartarin avant son voyage, à la disposer dans son propre jardin, sous le ciel bleu de France ; mais, débarqué dans la Terre de Glace, c'est une autre affaire. Après être resté sur le poney toute la journée avec les mains gelées, il n'est pas drôle d'avoir comme corvée supplémentaire à planter sa toile et de dormir sous ce léger abri par un vent qui vous pénètre jusqu'aux os, et l'on finit
par regretter le lit en forme d*armoire avec son édredon tout humide et si peu propre qu'il soit. Le voyageur ne doit pas oublier non plus qu'il pleut presque tous les jours en Islande, que le sol est par conséquent détrempé et que de plus cette pluie froide et drue tombant toute la nuit et battant la générale sur la tente qui vous donne asile n'est pas une musique bien agréable à l'oreille.
J'affirme même que je n'ai guère trouvé qu'un ou deux baers absolument répugnants, et, sauf ce petit insecte noir, aux bonds prodigieux, qu'il serait malséant de nommer devant les dames , bien qu'il s'attaque à elles de préférence, nous n'avons jamais rencontré d'autres parasites , même avec nos yeux de naturaliste. Devons-nous attribuer cela à.Gudmundsen, qui, en sa qualité d'instituteur, connaissait beaucoup de fermiers et ne nous faisait guère passer la nuit que chez les plus fortunés? nous nous le demandons. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que lorsque nous comparions la tenue de ces logis avec celle des métairies françaises, l'avantage n'était certes pas pour beaucoup de ces dernières. L'Islande aurait donc progressé depuis quelques années, car il n'y a pas longtemps mon ami J. Leclercq donnait avec beaucoup d'humour la description suivante : « Il ne faut pas regarder de près les draps de lit islandais, qui ignorent le blanchissage ; il faut se résoudre aussi à se laisser sucer le sang par mille insectes qui ont autant d'affection pour l'étranger que l'étranger a d'aversion pour eux; enfin, ce qui est plus grave, il faut s'habituer à respirer les parfums ammoniacaux dont on s'explique la cause quand on connaît le mépris des Islandais pour les règles les plus élémentaires de la propreté et leur complète ignorance des ustensiles les plus indispensables. » Chosç curieuse, et pour laquelle je ne suis pas d'accord avec mon distingué ' confrère en explorations, j'avais toujours remarqué au contraire que cet ustensile des plus indispensables, loin de briller par son absence, se signalait par l'éclat du métal blanc qui le composait, et même, si j'ai bonne souvenance, le soin qu'en prenaient les
ménagères d'émigranls, qui venaient l'étaler sur le pont du Camoens, excita plus d'une fois l'hilarité des passagers.
Le temps de faire ces remarques nous a conduits jusqu'au déjeuner, que je m'efforce, chose difficile, de faire absorber le plus \'ite possible à mes deux hommes. Le café vient d'être pris; il est onze heures, pensons au départ. Gomme c'est le premier jour, je croyais naïvement que cela prendrait une heure, et 'qu'ayant donné l'ordre de tout préparer, nous serions en selle à midi, mais c'était compter sans mon hôte. « Il faut d'abord, me dit Gudmundsen, aller à la recherche des poneys, qui peut-être se sont enfuis celte nuit. — Vous auriez pu le faire ce matin, lui répondis-je. — Non, nous n'avions pas mangé. » Rien à répliquer.
Sur ce il transmettait à Sigurd l'ordre de courir après les chevaux. Sigurd d'un pas calme et tranquille disparaissait à l'horizon, et je n'avais plus qu'à me mordre les poings d'impatience ou à devenir philosophe. Celui-là seul peut se vanter de posséder un sang-froid à toute épreuve qui est resté deux mois à faire des excursions en Islande sans se mettre dans une colère folle au moins deux fois par jour. Sur le tard tout finissait cependant par être préparé, et nous n'avions plus qu'à demander le coût. « Huit couronnes », répondit le fermier, soit 11 fr. 20. C'était, en somme, assez cher, mais par compensation 'nous recevions une vigoureuse poignée de main accompagnée d'un tak (merci) bien senti. L'usage veut en effet que celui qui reçoit n'importe quel service ou objet aille immédiatement serrer la main du donateur : c'est ainsi que Ton remercie, par exemple, le maître de la maison s'il vous invite à sa table.