CHAPITRE IV
Changement de décor à vue. — Bois flotté. — Sinistres épaves.
— Pêcheurs français. — Thorlakshôfn. — Phoques. — Nos poneys à la nage. — Une foire. — La maison paternelle du guide. — Fatale passion pour la musique. — Une jolie fille.
— Rivières de sang. — La saga de Njal brûlé. — Quelques mots sur la littérature islandaise.
Notre but est d'aller à Thorlakshôfn (prononcez Thôrlàksheuppene) . Nous nous engageons d'abord dans un de ces marécages si communs à la Terre de Glace ; sous l'influence des gelées et des dégels successifs et surtout sous l'influence des fontes de neige, les campagnes d'Islande prennent un aspect très particulier.
Les champs ne sont qu'une suite de monticules ronds, hauts d'un demi-mètre, séparés par des dépressions où séjourne continuellement une eau rougeâtre. On dirait des buttes et des canaux de drainage créés par la main de l'homme, tant ces verdoyantes ondulations sont régulières. Nos poneys sautent de l'une à l'autre, et, s'il leur arrive de poser le pied dans l'intervalle, il n'est que trop fréquent de les sentir enfoncer jusqu'au poitrail ; ils poussent alors un hennissement tout particulier et se dégagent brusquement par un mouvement énergique, au risque de vous faire perdre l'équilibre et de vous étaler gentiment dans ces petites mares croupissantes.
Le marécage franchi, nous gravissons une montagne volcanique, énorme amoncellement de laves et de cendres, par un sentier si tortueux et si escarpé, qu'il serait certainement impossible à tout autre cheval qu'au poney islandais d'y marcher l'espace de dix mètres seulement; la plume se refuse à décrire l'aspect de ces collines noires et désolées, je ne puis que me servir d'une comparaison qui a été répétée par plusieurs auteurs anglais : tout dans ces sauvages régions stériles et hérissées de pics pluloniques rappelle ces paysages lunaires que le télescope et la photographie nous ont révélés.
Oui, c'est bien là l'aspect d'une portion refroidie de planète ; oui, c'est bien ici que peut venir s'inspirer Jules Verne s'il veut nous décrire un voyage à notre satellite. Un brave louriste écrivit un jour : « Que l'homme est petit, vu dans la plaine du haut de la Mer de Glace! » Que nous étions petits aussi en face de ces colonnes tordues de basalte qui, comme d'immenses tuyaux d'orgue, montaient vers le ciel gris!
Dans la Terre de Glace du reste, une excursion n'est que rarement monotone; le plus souvent, le décor change à chaque tournant du chemin.
Nous venons de descendre dans la vallée ; voici maintenant un grand lac saumâtre, communiquant avec l'Océan, qui nous barre la route : c'est le HUdarvatn.
Allons-nons le contourner? non, ce serait trop long.
Alerte, alerte! petits poneys haletants; précipitez vos mouvements, galopez dans l'eau, éclaboussez-nous jusqu'à la lête ! Un lac, la belle affaire ! Mais c'est une voie de communication en Islande, de même le lit d'un torrent. Les fonds, formés par des coulées, y sont plus résistants qu'un sentier creusé au miheu des vallées.
A l'eau succède un peu de verdure, puis un étrange Sahara. Dans les grandes marées, la mer est venue mêler son sable fin avec les cendres volcaniques ; il en est résulté une poussière noire, lourde, attirable à l'aimant et dans laquelle nos pauvres poneys enfoncent jusqu'au genou.
Sur ce terrain pousse un arundo avec épis (Arundo arenaria), qui est certainement le prétendu blé dont parle le chant de Njal brûlé, si populaire en Islande ; ce blé, nommé melur, était tout simplement la graine de ce roseau des sables. Ge n'est pas tant la rigueur du climat qui empêche aucune espèce de céréales de pousser en Islande, que l'air humide et variable à l'époque de la maturité; la sécheresse ne dure pas assez longtemps pour que le fruit puisse se durcir.
Près du bœr de Kirkja (Église) j'appelai Gudmundsen pour lui demander d'où provenaient de nombreux troncs d'arbres fort bien décortiqués et comme rabotés que nous apercevions fréquemment sur le sable du rivage. Sa réponse : « Ge sont des bois flottés » , donna immédiatement satisfaction à ma curiosité. J'étais d'autant moins surpris que, quelques mois avant mon départ, j'avais entendu, à la Société de Géographie de Paris, le prince de Monaco faire une communication sur le Gulf-Stream et les objets qu'il transporte. J'ai recueilli de très beaux échantillons de bois d'acajou et de calcédrat arrachés aux côtes du Brésil ; des conifères et des bouleaux de grande taille sont également entraînés du nord de la Russie ou de la Sibérie. Ges essences différentes que l'on trouve sur le littoral de l'Islande semblent apporter une preuve de plus à l'existence de deux grands courants maritimes, l'un venant du golfe du Mexique, l'autre arrivant en sens inverse de la mer Glaciale.
Le premier charrie ces troncs jusqu'à la banquise; mais, parvenus là, les glaces s'opposent à leur passage, et c'est le second courant froid qui les refoule sur les côtes du Spitzberg, de Jan Mayen et d'Islande, toutes contrées où l'on peut les observer en grande quantité.
Quand le bois d'acajou n'est pas trop perforé par les tarels, les bondi (paysans) en font des meubles, comme je l'ai déjà dit, ou des objets d'ornement. Les autres espècessont employées à construire les baers, les égHses et même parfois des barques de pêche.
Un jour, je remarquai devant la demeure d'un pêcheur
un petit bateau grossièrement sculpté; je pensais qu'il avait été construit par le père pour servir de jouet à ses enfants, mais j'appris au contraire qu'on l'avait trouvé échoué sur la côte. Comme le fait se présente assez souvent, on a cru que ces objets n'étaient autre chose que (les offrandes jetées dans les fleuves, par les sauvages d'Amérique, aux génies de la navigation.
Malheureusement, un peu plus loin, nous vîmes que le bois flotté servait aussi à de plus tristes usages : on en avait tiré quelques croix blanches qui marquaient la place où vingt pêcheurs français sont enterrés dans le sable.
Comme le héros du beau livre de Pierre Loti, Pêcheurs d'Islande, ils sont venus mourir là sur le sein de leur grande fiancée, la mer] c'est elle qui a recueilli leur dernier et violent soupir, c'est elle qui a pris soin des funérailles en les déposant sous le sable de sa grève. Le hurlement de la vague répond seul au voyageur pensif qui demande à l'Océan les détails du désastre. Cette cote est la plus inhospitalière et la plus dangereuse qu'il y ait au monde; sur une étendue de plus de cent lieues on chercherait vainement un fjord, une baie, une crique où puisse se réfugier le plus petit navire; elle n'offre pas une ressource, pas un abri. Semée de récifs à fleur d'eau contre lesquels déferle perpétuellement l'Atlantique irrité, on la reconnaît facilement de loin aux ondes écumantes qui, sous forme de montagnes blanches, viennent se briser sur ce littoral défendu par sa constitution basaltique.
n existe bien" un règlement qui s'oppose à ce que ces rudes et hardis laboureurs de la mer quittent d'aussi bonne heure les côtes de Bretagne ou de la Manche ; en effet s'ils n'arrivaient ici qu'en juin, les tourmentes ou les orages seraient apaisés : mais jamais l'autorité maritime n'a pu faire observer cette loi de prudence.
L'inactivité d'un long hiver passé loin de ces régions polaires qui les attirent, l'espoir d'une meilleure pêche s'ils arrivent les premiers, l'amoiir-propre, quaUté si française, de montrer la route h ceux que la sagesse veut
retenir au logis, les excitent, et voilà comment à certains printemps nous avons plus de cent morts à enregistrer!
A quelques pas du bser de Thorlakshôfn, vers lequel nous nous acheminions, nous rencontrons d'autres traces d'un nouveau sinistre; un grand lougre de Dunkerque couché sur le flanc, presque comblé par des détritus maritimes, s'enfonçait sous le sable; c'était une bien belle barque : qu'en reste-t-il ? Le 31 mars dernier, elle était venue s'échouer sur un roc, et les hommes ne purent qu'à grand peine échapper au trépas. Ce fut un spectacle navrant, nous expliqua le bondi, que celui présenté par ces pauvres naufragés qui, deux heures durant, avaient lutté contre l'ouragan, plongés dans l'eau glacée et qui, mourant de froid et d'épuisement, restèrent toute la nuit inertes , près de l'âtre enfumé où brûlait seulement un maigre feu de tourbe.
Ils n'échappèrent à la mort que grâce aux bons soins qui leur furent prodigués, et c'est pour nous un devoir de signaler cette touchante hospitalité à nos lecteurs....
En dépit du vaste ossuaire sur lequel nous avions marché, en dépit des lugubres idées qu'éveillaient en nous pareilles infortunes, nous ne pûmes nous empêcher d'admirer, avant de pénétrer dans la maison, combien l'aspect de cette région était splendide à dix heures du soir.
Le soleil se tenait encore au-dessus de l'horizon ; le ciel semblait d'or; en face surgissaient l'Hekla, qui nous montrait sa cime magique pour la première fois, Tindfjallajcikull et Eyjafjallajôkull, dont les sommets nuageux légèrement rougis s'estompaient dans le lointain, tout en dessinant leurs lignes antérieures avec une parfaite netteté.
Nous fûmes reçus par un jeune étudiant en médecine de Reykjavik, qui, content de souhaiter la bienvenue à un confrère de Paris, mit tout en œuvre pour nous bien traiter. Il était le neveu du propriétaire de la ferme. Nous avons retenu du dîner une soupe danoise d'assez bizarre composition : c'était un mélange de pâtes, de raisins secs, de pruneaux et d'amandes bouillies dans du vin d'Espagne. Vers minuit
LE SUD DE l'iSLANDB ET SES LÉGENDES POÉTIQUES 63
nous fimes une petite promenade sur le bord de l'Océan, qui, en cet endroit, était littéralement couvert d'eiders graeieusement soulevés par chaque mouvement de la lame.
Il de [itaser un Beuve. (Vo)'
Nos podBï» [inssanllo fleuve, (Voyei p. 01.)
Le lendemain matin, notre charmant hôte s'étant al^oluùient refusé à accepter la moindre rétribution pour une hos-
pitalité qui n'avait rien à craindre d'une comparaison avec celle que pratiquaient jadis les montagnards écossais, nous donnâmes à la maîtresse de la maison un fichu de laine, qui sembla lui être très agréable, car elle vint immédiatement, comme le fermier de Krisuvik, nous donner une vigoureuse poignée de main accompagnée d'un aussi vigoureux tak. Avant de partir, je photographiai mes prépai^atifs de départ qui forment le groupe assez animé que représente la gravure de la page 67.
Nos montures, bien reposées par une bonne nuit, nous transportèrent vite jusqu'à la rivière Olfusa, très large puisqu'elle est à son embouchure. Des phoques se jouaient sur le rivage et se laissèrent tranquillement glisser dans l'eau à notre approche sans prendre la peine d'interrompre leurs joyeux ébats; j'allais tirer sur l'un d'eux, lorsqu'une émotion subite vint empêcher mon doigt de lâcher la détente ; les deux poneys en liberté, qui avaient pris la tête de la caravane, se jettent d'eux-mêmes dans le fleuve, se mettent à la nage, et, en vrais moulons de Panurge, voilà les six autres qui veulent absolument les imiter. Jugez de ma terreur en pensant que mes livres et surtout l'appareil photographique vont être perdus : les coffres n'étaient ni bouclés ni assujettis. Je pousse un cri de détresse. Sigurd accourt, entre dans l'eau, brandit sa cravache et fort heureusement parvient à les détourner de leur malencontreuse idée. Après les avoir dessellés et enlevé leurs paquets, nous montons dans la barque ronde du passeur, qui, comme toutes les barques islandaises, fait eau de toutes parts, et les chevaux nous suivent sans se faire prier.
J'étais assis sur l'arrière, au milieu des selles, des harnais, des bagages, et je suivais des yeux, avec une grande anxiété, mes bonnes petites bêtes pour lesquelles il m'était impossible de ne pas trembler. Le courant, extrêmement rapide, les emportait à la dérive. Leur jolie tête aux grands yeux noirs, leur crinière, leur queue flottante comme des radicelles d'algue émergeaient seules au-dessus de Tonde, et si grande était leur lutte qu'elles faisaient entendre
celte bi'uyanle expiration que le capilaine Burlon compare au ronflement sonore des jeunes hippopotames dans les fleuves d'Afrique. Arrivé au milieu du fleuve, le moins vigoureux faiblit, mon cœur bat d'inquiétude, tout le monde se précipite aux avirons, on court à lui, il disparait; pendant quelques secondes qui nous paraissent terriblement
Phoque sut un gluîoii.
longues, nous touillons avec rage les cercles concentriques que l'onde a dessinés en se refermant sur la malheureuse bêle et nous avons enfin le bonheur de voir le poney so relever tout à coup par un suprême effort; nous saisissons le licol el maintenant nous ne le quitterons plus.
A peine étions-nous parvenus sur l'autre rive que surgit une troisième aventure. Le premier poney ayant fraversé, pour se réchauffer sans doute, s'enfuit à travers champs, et nous sommes obligés de nous livrer à une course échevelée