L'ISLA!IDE
qui rappelle la chasse au lasso du cheval sauvage dans les pampas d'Amérique.
L'animal nous renvoie aux calendes grecques comme le lièvre du bon La Fontaine, et ce n'est qu'après maints et maints détours que nous parvenons à le rattraper. Je con-^ seille à Tfaorgrimur de lui appliquer une vigoureuse correction pour lui apprendre à ne plus recommencer ces fugues qui nous font perdre un temps précieux; mais le brave garçon me répond naïvement : < Cela ne servirait de rien, il ne comprendrait pas >.
Vers midi nous traversâmes la cour de la plus importante factorerie du sud de Tlslande, et là nous eûmes la bonne fortune 4e 'contempler un spectacle aussi curieux qu'inattendu. Sous de petites tentes de vadmel, pendant qu'à la débandade leurs nombreux poneys paissaient aux alentours, se tenaient plusieurs* troupes d'Islandais venus là pour échanger leur laine et leur poisson séché contre des produits continentaux. Les foires dans tous les pays sont toujours curieuses à examiner, mais celle que nous avions sous les yeux avait un caractère et une originalité extrêmement remarquables. Les accoutrements les plus burlesques, portés par les pauvres pêcheurs de ibbrue, côtoyaient les costumes plus élégants des riches feriîiiers de la côte ; les femmes avaient mis leurs tabliers multicolores, et Fensenible me rappelait tout à fait un campement algérien.
La comparaison était frappante, il ne manquait au décor que le ciel bleu, des arbres et un océan aussi teinté que la Méditerranée.
Eyrarbakki, dont le nom signifie « banc de sable » , est un village qui appartient à M. Thorgrimson, l'homme le plus fortuné de la Terré de Glace ; il se compose uniquement de l'habitation européenne et des magasins du propriétaire. Son appellation (Eyrarbakki) lui vient de ce qu'il est construit sur l'ancien lit desséché de l'Olfusa. Ce fleuve, obligé de céder la place à une coulée de lave descendue des volcans qui avoisinent l'Hekla, transporta plus à l'ouest sa principale embouchure.
LE SUD DE L'ISLANDE ET SES LÉGENDES POÉnQUES 69 Nous désirions vivement faire une visite à cel heureux négocianl, parce que Lock et Leclercq ont vanté son amabilité pour les voyageurs dans leurs ouvrages respectifs. Malheureusement ii était absolument débordé par le (lot de
Pasuge de l'Olfuss.
ses clients, et l'aeeueil qu'il me Rt assombrit légèrement la physionomie de Gudmundsen, qui m'avait annoncé chaleureuse réception. Mon guide avait l'air navré, pour deux etcellentes raisons : la première, c'est qu'il n'aimait pas beaucoup à se tromper dans ses prédictions, et la seconde, c'est qu'il voyait lui échapper une occasion de nopces et Festins, comme dirait Rabelais.
Soulevant ses larges lunettes pour les placer sur son front, le brave M. Thorgrimson eut parfaitement l'air de me dire, entre deux additions, qu'il avait assez à s'occuper de ses acheteurs, que les denrées coloniales absorbaient ses précieux instants, etc., etc.
Que Mercure est donc un dieu jaloux!
Mais ne nous plaignons point, soyons indulgents pour les exigences commerciales et n'omettons pas de dire, sous peine d'être un ingrat, que, si l'on nous parla peu, en revanche on nous fit servir un verre de bière danoise et surtout l'on nous permit d'errer à notre aise dans la grande salle de vente. Les magasins sont absolument calqués sur les storehouses qui se bâtissent comme par enchantement dès que les Anglais prennent possession d'une colonie : on y trouve toutes les marchandises qui peuvent attirer un peyple incapable de rien fabriquer, depuis une épingle jusqu'à un fusil.
Ce qu'il y a là de morue et de flétan séchés, rangés par piles, aplatis par la presse, dépasse toute idée. Supposez les Hébreux passant la mer à pied sec entre deux murailles de poisson, et vous pourrez seulement vous représenter notre circulation dans les allées laissées libres entre ces entassements de victuaille.
Personnellement du reste, j'étais fort aise de conserver ma liberté, j'aimais mieux prolonger l'étape que d'essuyer encore une de ces interminables soirées islandaises qui n'ont pour toute distraction que l'absorption répétée de grogs déplorables et la fumée de nombreux cigares.
Chemin faisant, nous rencontrions des indigènes qui revenaient du marché ou qui s'y rendaient. Cçux qui étaient de retour ramenaient sur leurs poneys toutes sortes d'acquisitions, jusqu'à des planches pour construire maisons ou étables, et ces longues files de bois portés à dos de cheval constituaient, vous n'en doutez pas, une bien étrange caravane. Ceux qui allaient chez le marchand avaient au contraire toute une cargaison de laine et de poisson sec.
Çà et là de pauvres vieillards ou de malheureuses femmes marchaient péniblement sous un énorme fardeau de fucus
marins ou de lichens. Qu'allaient-ils demander en échange? un peu de sel peut-être ou un lambeau d'étoffe.
Cette partie de la côte est assez peuplée et nous avions parfois comme un vague reflet des campagnes françaises. Sur les pelouses à herbe jaune et émaillées de pâquerettes, cette humble fleur de toutes les latitudes, les nombreuses caravanes ont marqué leurs traces sous forme de petits sentiers qui imitent à s'y méprendre les ornières d'un chemin creux; imitent seulement, bien entendu, puisque l'Islande ne possède pas une seule voiture. De plus, pour compléter encore la ressemblance avec nos vallées, de distance en distance des baers émergent du sol, élevant à quelques mètres leur toiture de gazon, et de loin leur aspect n'est pas très différent de celui de nos chaumières verdies par la mousse. Sans trop de surprise, j'aurais yu apparaître un attelage de bœufs lorsque, oubliant l'Islande, je me surprenais, par association d'idées, à rêver aux douces campagnes de mon délicieux Berry !
Ces ornières, qui donnent ainsi le change à l'esprit du voyageur, sont aussi désagréables que dangereuses pour le cavaUer. De préférence, parce que le fond en est plus résistant, les poneys choisissent les plus profondes; mais comme leur taille ne dépasse guère celle des chevaux landais, ils disparaissent à moitié dans la terre, de sorte qu'il faut se li\Ter le plus souvent à une voltige que ne désavouerait pas un écuyer de l'Hippodrome, sous peine d'avoir les chevilles brisées ou les genoux tordus. Que de fois je me sentis la jambe serrée comme dans un étau entre le flanc de ma bête et ce singulier talus !
Soudain Thorgrimur abandonne le sentier et m'engage pai' force gestes à le suivre dans le marécage ; je m'approche et il m'explique que nous ne saurions passer à quelques mètres de la maison qui l'a vu naître sans faire un léger détour pour la visiter.
C'était un mobile que je comprenais trop pour ne pas acquiescer à la demande du brave garçon. Quel est celui de vous, lecteurs, qui n'a pas éprouvé une émotion vive, soit
de plaisir, soit de peine, en revoyant la demeure où s'écoulèrent vos premiers ans. L'humanité partage celte particularité avec le lièvre, qui toujours aime à retourner au gîte. Pour notre part, bien souvent nous quittons Paris et nous faisons un voyage assez long sans autre motif que celui de revenir contempler le clocher du village qui pendant de longues années fut tout notre horizon.
Cette maison (je n'oserais pas dire hutte) paternelle de Gudmundsen appartient maintenant à un prêtre, M. le pasteur Jôn Bjôrusson, qui nous prie d'accepter un grog. Dès qu'il nous voit assis, il se met à arpenter son salon de long en large, absolument comme le ferait un lion nouvellement enfermé dans sa cage ; il ne s'arrête que pour cracher. Nous retrouverons cette singulière façon d'agir chez presque tous les Islandais d'importance qui nous recevront. Est-ce pour se donner une contenance? est-ce simplement pour se réchauffer, parce qu'ils ne viennent qu'en votre honneur dans cette chambre de l'hôte toujours sans feu? Mystère.
Outre deux grandes demoiselles, ce pasteur a une charmante petite fille d'adoption, qui vient m'embrasser et à qui j'offre, à sa grande surprise et joie, du chocolat français. Cette tablette noire sucrée l'intrigue au delà de toute expression.
Nous remontons en selle et nous arrivons, avec l'intention d'y passer la nuit, à Loptstadir (prononcez Lofstaze), hutte de pêcheur dont l'aspect misérable ne nous dit rien qui vaille. Aussi, quelle bonne surprise lorsque, après avoir tourné à droite du boyardyr (couloir) et être entré dans la stofa, je vis que tout y était fort propre. Il ne faut pas juger des... bœrs sur l'apparence. Le propriétaire possédait même un petit harmonium, dont Gudmundsen s'empresse de jouer; c'était chez lui une maladie, surtout quand il y avait des demoiselles dans la maison I Que de fois, hélas, ne taquina -t-il pas un accordéon quand il aurait dû veiller aux préparatifs du départ!
Pour l'instant sa musique réussit à merveille à me mettre en fuite, et je ne m'arrêtai qu'au milieu de la
plaine, tout près de la mer. Là s'élevait un petit monticule rond, dont le sommet servait d'étables aux moutons ; je le gravis et j'aperçus de nouveau l'Hekla, (|ui détachait admirablement son sommet de neige sur le ciel jauni par le soleil couchant ; à gauche au contraire, l'IngolsQall se noyait dans un lointain bleuté. Cette dernière montagne présente un grand intérêt parce qu'elle conserve les restes d'Ingolfs, l'un des deux premiers explorateurs de l'île. Il a voulu qii'on l'enterrât ici « pour que de ce sommet il pût jusqu'au dernier jour de la terre contempler tout son vaste et neigeux empire » .
Plusieurs savants de Reykjavik affirment, sans en donner la moindre preuve du reste, que cette montagne contient une mine d'argent.
Quand je rentrai, la fougue musicale de mon sequens *, comme disaient les curés qui parlaient latin, s'était heureusement calmée, et, à mon grand enchantement, car ma promenade crépusculaire m'avait considérablement aiguisé l'appétit, je vis que le couvert était mis : sur une nappe bien blanche s'étalaient des gâteaux, du lait et un excellent poisson frais, le flétan. Qui n'a pas vu manger du poisson par les habitants de l'ultime Thulé ne saurait se faire une idée de ce qu'un homme peut en absorber en un repas. Si la théorie sur le phosphore est vraie, ils doivent sans crainte se livrer aux recherches les plus ardues ; jamais ils n'épuiseront leurs cellules cérébrales, jamais non plus ils ne cesseront d'avoir de nombreux enfants.
Le lendemain, vers sept heures du malin, je fus réveillé par un chaud rayon de soleil qvie la petite lucarne de ma chambre laissait irrévérencieusement arriver sur mes augustes paupières; en môme temps la fortune qui, une seconde plus tôt, me surprenait dormant, suivant sa noble habitude, faisait son apparition sous les traits d'une jolie demoiselle aux formes opulentes qui m'apportait au lit café, crème et biscuit d'orbe. Elle était accompagnée d'une