En Islande, sequens est beaucoup plus exact que «guide
toute jeune fille, que j'autorisai à chercher dans la poche de mon waterproof pour y trouver des bonbons; et comme je manifestais à la grande sœur ma surprise de voir entre elles une aussi forte différence d'âge, celle-ci me fit comprendre que c'était* une enfant d'adoption. Les parents de la pauvre orpheline étaient morts l'année précédente, dans un baer voisin, et le pécheur n'avait pas hésité à l'admettre au nombre des siens.
Nous emportons de ces braves gens un excellent souvenir. Peu de temps après, nous arrivions à la Thjorsa, grand fleuve profond et rapide de cent trente mètres de large dans son lit principal; la première partie est guéable, jusqu'à un îlot qui se trouve au milieu du courant. Nous y allons à cheval ; par des prodiges d'équilibre je relève assez les jambes pour que l'eau ne pénètre pas dans mes bottes, et nous descendons. Là j'envoyai inutilement une balle à un gros phoque : il fut touché, car il bondit au-dessus de l'onde, mais nagea ensuite à toute vitesse dans la direction de la mer. La chasse au fusil cause la mort de l'animal sans aucun profit pour le chasseur : le phoque, à moins d'être tué raide sur place, plonge, et on ne le retrouve jamais.
Ces animaux ne sont dangereux que lorsqu'ils se voient serrés de près; ils se précipitent alors sur l'homme, et M. H. Filhol m'a raconté qu'il fut un jour soulevé de terre par un mâle qui avait saisi la crosse de son arme alors qu'il lui barrait le chemin de la mer.
Sur ces entrefaites, le passeur, qui avait une autre caravane à transporter, nous laisse plusieurs quarts d'heure enfoncé jusqu'aux genoux dans le sable mouvant et ne revient nous prendre que lorsqu'il a bien posément, bien tranquillement épuisé sa barque remplie d'eau avec une écope grande comme la main ! Ce batelier était bien l'être le plus repoussant que vous puissiez imaginer. De longs cheveux rouges couvraient ses épaules, une barbe hirsute et touffue encadrait si bien son visage qu'on n'apercevait plus qu'un nez anguleux et deux petits yeux gris perçants comme ceux du faucon; une grossière veste de vadmel
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viei^ de tout lavage, une large culotte et des souliers en peau de phoque composaienl sod acceulrement; ses mains étaient revêtues du gant islandais, ou mieux de la moufle islandaise, puisqu'il n'y a de séparation que pour le pouce, qui est double (chaque moufle possède un pouce droit el un pouce gauche) ; enfin le fameux cornet à priser pendait à ses côtés.
Ce dernier instrument, qui rappelle les anciennes poires à poudre du fusil à pierre, est terminé par un long bec que l'on s'introduit dans les narines, pour aspirer une plus
grande quantité de tabac et ne point en laisser tomber. C'est du reste un précieux objet de famille que l'on se transmet de main en main ou, pour être plus exact, de nez en nez.
Il me l'o&rit galamment et parut tout surpris de me voir refuser.
De l'autre côté de la Thjorsa s'étend un vaste myt'i {marétage) jusqu'à la rivière Raudila>kur (ruisseau Rouge], qu'il nous faut franchir vingt ou trente fois de suite, tant son cours est sinueux. Elle est rouge, comme l'indique son nom, et c'est une curiosité de plus à ajouter à la liste si nombreuse des merveilles de celte terre de miracle, où tout est extraordinaire. Cette couleur lui est donnée par les mo- Ucres ferrugineuses désagrégées des laves el des basaltes.
Puis nous longeons un lac également rouge, un rauda-
vatn dont les eaux agitées par le vent simulent le flux et le reflux de la mer. La colline qui l'encaisse au nord est formée de couches de laves anciennes très remarquables, elles ressemblent à des schistes feuilletés et sont surmontées d'une épaisseur considérable d'alluvions ou de poudingues qui demanderaient à être expliqués.
Plus loin — c'est décidément le jour aux rivières — nous entrons dans la W. Ranga, que nous passons sans accident. Nous retrouvons de nouveaux marécages, où je déniche un singulier passereau dont je rapporte trois œufs pour le Muséum ; enfin nous remarquons Oddi et son temple.
J'aurais bien voulu rencontrer le desservant Mathias Jochumsson, poète renommé de l'Islande, mais il était allé visiter une cure plus importante que l'archevêque lui destine. Dans cette paisible retraite, ce prêtre a composé des chants patriotiques et a traduit les œuvres principales de Shakespeare. Peut-être fut-il inspiré par le souvenir de Snorre Sturleson, le grand historien de la Terre de Glace, qui passa ses meilleures années de jeunesse dans cet humble presbytère, situé à quelques heures de marche de l'Hekla.
Oddi (Triangle) est bâti sur le banc nord de la Thvera, que nous franchîmes, non sans difficulté, pour aller visiter un des endroits les plus sacrés de l'ultime Thulé. Bergthorshvoll! nom magique, que l'on ne saurait prononcer sans émotion , quand on sait par cœur la belle saga de Njal brûlé, quand on a respiré le parfum poétique des légendes islandaises.
C'est ici que s'élevait, à la place du misérable baer actuel, la belle maison du sage législateur ; c'est ici qu'il mourut dans les flammes avec ses courageux enfants; ici qu'il préféra le trépas glorieux à la vieillesse, prévoyant qu'il ne serait plus assez fort pour venger l'injure de ses ennemis. Du héros il ne reste plus que des cendres; sa juste et valeureuse épée fut rongée par la rouille, mais toute la contrée retentit encore du bruit de ses exploits.
J'éprouvais ce sentiipent si profond que m'avaient déjà
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produit les ruines de Rome, je me sentais envahir par ce je ne sais quoi qui s'empare de la pensée quand on contemple un monument, quand on foule un pays qui fut le témoin d'une action héroïque émouvante, lue et relue bien des fois. Le tertre où je me tenais était du reste bien fait pour exaller en moi cet enthousiasme du souvenir; je m'abandonnais tout entier à la saga précisément sur les bords d'un petit étang (Karatjôrn, étang de Kari), où Kari l'implacable vint éteindre ses habits, quand, au prix de mille périls, il se fut échappé de la demeure en feu. Là je sortis d'un cofTre le livre de Marmier, l'admirable version anglaise de sir George Webbe Dasent, et, assis sur mon lumulus qui dominait la vallée, je résumai, pour vous, aimables lectrices, cette saga qui mérite la palme entre toutes pour sa beauté et pour sa véracité.