‹ L'Islande et l'archipel des FærœerChapitre 19 sur 53 · LA SAGA DE NJAL BRÛLÉ · texte numérisé non relu

LA SAGA DE NJAL BRÛLÉ

Njal Thorgeirson était un Lôgsôgumadr, c'est-à-dire un président de chambre, étonnamment versé dans l'étude des lois, connaissant à fond les coutumes des pays Scandinaves, jouissant d'une grande réputation parmi ses concitoyens. .

Il vivait vers le milieu du x® siècle, à BergthorshvoU, en compagnie de sa femme Bergthora, de trois fils et de trois fîUes K

C'était un homme sage, doux, paisible, quoique brave; par contre ses fils, Skarphedin, Helgi et Grimr, ainsi que leur ami Kari s'étaient acquis une détestable réputation de querelleurs acharnés. Notre héros possédait, lui aussi, un ami, du nom de Gunnar, bouillant, impétueux, ne rêvant

1. Si je ne considérais que le plaisir que peut procurer au lecteur une histoire atlachante, je me bornerais aux deux principaux actes du drame, mais je crois qu'il est plus intéressant de serrer d^assez près le texte islandais pour donner une idée exacte de ces sagas, où interviennent toujours, comme dans nos vieux contes français^ une foule de personnages secondaires.

que voyages et batailles, ayant, en un mot, un caractère tout différent de celui de Njal.

On Ta surnommé le Bayard islandais parce qu'il était sans égal pour ses sentiments chevaleresques, son énergie morale, sa force musculaire et son habileté aux armes. Il habitait Hlilharendi, dans une ferme distante seulement de 32 kilomètres de Berglhorshvoll. A ses défauts notre chevalier sans peur joignait encore celui d'être fort prompt à administrer un soufflet, et le dénouement de notre histoire sera précisément causé par une gifle donnée à sa femme Hallgerda, qui, sous des formes angéliques, dissimulait la malice du diable. Nos trois principaux personnages sont donc introduits : Njal le législateur, Gunnar le guerrier, et sa femme Hallgerda. Mais, comme cette dernière joue un rôle important, je dois d'abord vous mettre au courant de son histoire. Hallgerda, fille d'Hôskuld, fut si bien douée par la nature, qu'à peine adolescente elle attirait déjà les regards des hommes par son éclatante beauté, ses magnifiques cheveux, qui, blonds comme l'or, tombaient sur ses épaules, sa démarche allière et gracieuse. Cependant déjà son œil bleu était dur, déjà son cœur était mauvais.

Son père, fier de ces charnfes précoces, dit un jour à son frère Hrutr : < Que penses-tu de cette enfant, est-elle assez jolie? » Hrutr ne répondit rien. Le père répéta sa question ; nouveau silence de Hrutr ; enfin la troisième fois celui-ci répliqua : « Jolie ! oui, elle est jolie, et beaucoup de guerriers auront à souffrir de cette fatale beauté; mais je me demande comment démon semblable put provenir de notre race ». Pareille réflexion blessa vivement Hoskuld, qui longtemps en garda rancune à son frère.

La prophétie de Hrutr ne devait cependant pas beaucoup tarder à s'accomplir. En l'an 955, le père, éclairé sur les mauvais instincts d'Hallgerda, la maria, bien qu'elle ne fût âgée que de quinze ans, à un homme nommé Thorvaldr. L'infortuné ne jouit pas longtemps de cette union, car sur l'ordre de sa femme il fut poignardé. Un second mari ne fut pas plus heureux que le premier et subit le même sort. Hallgerda,

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Barbe Bleue féminin, avait choisi comme meurtrier son propre père nourricier. Ces crimes n'empêchèrent pas Gunnar d'en devenir éperdument amoureux et de l'épouser malgré les représentations de tous, malgré les conseils de son sage ami Njal. Les noces se firent, noces bruyantes, où bien des tonnes de bière et d'hydromel se vidèrent au milieu de la salle des festins. Mais, peu de temps après leur • union, une année de disette comme la pauvre Islande n'en a que trop souvent éprouvé survint dans le pays. Dans cette période de misère, Gunnar, aussi bon que courageux, distribua ce qu'il possédait, et tomba lui-même dans le dénuement. Il souffrait sans se plaindre, mais Hallgerda ne possédait pas le môme esprit d'abnégation. Un jour, pendant que son mari siège à l'Althing, elle envoie ses valets piller la maison d'un voisin nommé Otkell, plus riche et plus prévoyant que les autres fermiers. Revenu, Gunnar s'étonne de cette opulence et en demande l'origine. « Que t'importe? dit Hallgerda, les hommes n'ont pas à s'occuper des questions d'intérieur, i» Gunnar, irrité de cette réponse prononcée sur un ton insolent, lui donna un soufflet. < Cette offense ne sortira jamais de ma mémoire, murmura avec rage la fière Hallgerda, et je me vengerai, i»

Otkell apprit bientôt quel était le voleur et voulut user de représailles. Un mois après, un berger vient avertir Gunnar qu'Otkell approche suivi d'une bande armée. Notre héros n'hésite pas, il entraîne avec lui son frère, et tous les deux s'avancent bravement, pour tenir tête à une troupe nombreuse. Le combat s'engage, et, après une lutte acharnée, Otkell et ses compagnons ont cessé de vivre. D'où vendetta entre les parents de la victime et Gunnar. Mais, comme si ce n'était pas déjà assez d'ennemis, ce dernier trouva bientôt moyen de s'attirer une haine nouvelle.

L'année suivante, à un combat de chevaux (distraction populaire de cette époque héroïque), Gunnar, soupçonnant Iricherie au détriment de ses propres poneys, jeta deux hommes par terre. L'un des humiliés, Starkathr, ne chercha plus dès lors qu'une occasion favorable pour venger l'affront

qu'il avail reçu. Aussi, un soir que Gunnar et ses deux frères Kolskegg et Hjorl revenaient d'une fête, ils se virent entourés par. trente hommes. Les trois frères, ne tenant aucun compte du nombre des assaillants, se jettent sur leurs ennemis, en tuent quatorze, et les autres s'enfuient en s'écriant « qu'ils ne sauraient se battre contre des êtres supérieurs au commun des mortels ! » Hjort cependant, au grand désespoir de Gunnar, venait d'être blessé à mort.

Autant de sang versé criait vengeance : notre héros fut sommé de comparaître devant FAllhing, qui le condamna à trois années de bannissement. Gunnar fit donc ses préparatifs de départ, dit adieu à Njal son ami, à sa femme, à ses gens et se dirigea vers le bateau qui devait l'emmener. Mais quand il tourna la tète pour jouir une dernière fois de la vue de son cher pays, qu'il aperçut ses montagnes neigeuses éclairées par un beau soleil, la colline qui commençait à verdir, ses troupeaux paissant au bord de la cascade, il s'écria : c Non, jamais mon Islande ne m'a paru si belle, jamais ce ciel azuré ne s'est montré si pur : mieux vaut la mort en combattant : je ne partirai pas ! > Ce fut ainsi qu'il se mit hors la loi, qu'il devint un utilegummen, c'est-à-dire un homme que chacun devait tuer à la première rencontre pour obéir aux lois du pays. Par un beau soir d'automne, à l'époque la plus inatt(yidue, un grand nombre d'ennemis armés entourèrent la demeure de Gunnar. Samr, son chien fidèle, traîtreusement attiré par un voisin, est mis à mort, mais pas assez vile cependant pour ne pas réveiller son maître en poussant un dernier et vigoureux hurlement. En entendant ce lugubre cri d'appel, Gunnar saisit son arc. Chaque flèche atteint un homme; bientôt l'ardeur des assiégeants se ralentit et ils vont partir, lorsque l'un d'eux, se hissant jusqu'au toit, parvint à descendre dans la maison. Là il tranche la corde de l'arc ; Gunnar saisit alors sa hache, tue son hardi combattant et s'empresse de crier à sa femme : « Vite une mèche de tes cheveux, que ma mère la torde et remplace ma corde coupée. — Quel prix attachestu à ce que tu me demandes? dit Hallgerda. — Il y va de

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mon existence. — Eh bien, je me souviens aujourd'hui du soufflet que tu m'as donné : vis ou meurs, cela m'importe peu. »

Longtemps encore il soutient un rude combat, mais il est seul, son sang coule de toutes parts, ses forces s'épuisent, il succombe ! ! Libre alors, sa grande âme immortelle prend son vol pour le délicieux séjour du Walhalla.

Ses ennemis, remplis d'admiration pour une aussi courageuse défense, l'ensevelirent sous un cairn sur la pente de la colline, et. pas un d'eux n'osa s'enrichir des dépouilles du guerrier; ils cachèrent sous un gros bloc de lave son armure, ses vêtements et ses ornements d'or.

Un paysan chevauchait à minuit non loin du tumulus où repose Gunnar ; tout à coup un bruit formidable résonne à ses oreilles, des étincelles lumineuses jaillissent des fentes de la roche; effrayé, il appelle; les fils du héros accourent et, à la lueur sanglante de l'aurore boréale, ils aperçoivent le valeureux guerrier qui, couché sur son armure, entonnait son chant de mort.

Avec Gunnar, la saga n'est pas finie : il n'est, lui, que le principal acteur de la première partie ; dans la seconde va se dérouler l'histoire de Njal.

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