‹ L'Islande et l'archipel des FærœerChapitre 20 sur 53 · DEUXIÈME PARTIE DE LA SAGA · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE DE LA SAGA

Quand Skarphedin, fils de Njal, apprit avec quelle lâcheté le vieil ami de son père avait été massacré, il jura de le venger et se fit assister par ses frères Grimr et Helgi ainsi que leur camarade Kari. En quelque endroit qu'ils rencontrassent un homme ayant pris part au meurtre de Gunnar, ces quatre vengeurs le tuaient immédiatement. Ils firent même périr un nommé Thrain simplement parce que, n'étant pas avec eux, il devait être contre eux.

En vain Njal s'interpose, en vain il adjure ses enfants, il ne peut les empêcher de se battre ; c'est également en pure perte qu'il donne Texemple de l'oubli et du pardon en

adoptant Hôskuld Torphelin de Thrain, qu'ils viennent d'assassiner.

Le sage législateur ne se doutait pas alors que par cette adoption il apportait un premier tison au brasier qui devait le consumer lui, sa femme, ses fils et \ingt-cinq membres de sa famille. Ses ennemis commencèrent en efTet à soulever le pays contre lui, parce que ce fils d'adoption se fit recevoir prêtre du christianisme, qui venait d'être récemment prêché dans l'île.

Un ministre du paganisme, Yalgard, jaloux de voir que la nouvelle religion gagnait du terrain et que, protégée par Njal, elle allait encore se diffuser davantage; jaloux aussi du nouveau prêtre converti qui venait d'épouser la riche et belle Hildigunna, ourdit un complot habilement tramé dans lequel ses victimes devaient succomber. Avec une malice infernale il pria son propre fils, qui était un ami de Skarphedin, de persuader à ce dernier qu'il ne serait en sûreté que lorsqu'il se serait débarrassé du prêtre catholique,: € Tu lui diras, ajoutait-il, que, bien qu'adopté par Njal, ce traître aux dieux de la patrie n'a pas oublié la mort de son père et qu'il veut s'en venger sur ses frères d'adoption. »

Le prêtre païen n'ignorait pas qu'en poussant les fils de Njal au meurtre d'Hôskuld ils attireraient sur toute leur famille la vendetta du brave Flosi, oncle de la femme d'Hôskuld.

Une année d'intrigues suffit à décider Skarphedin ; n'ayant pas deviné l'astuce criminelle qui guidait sa main, il crut travailler à son propre salut en allant tuer le pauvre prêtre catholique au milieu même de sa famille.

Le minisire païen avait deviné juste : en apprenant la mort de son neveu, Flosi rassemble cent vingt hommes et se dirige immédiatement vers Bergthorshvoll, bien résolu à prendre la vie de tous les fils de Njal. Toutefois, avant de procéder au siège de la maison, il laissa au vertueux législateur ainsi qu'aux femmes la permission de s'échapper. Mais le noble vieillard lui fit savoir qu'il préférait un trépas glorieux à une vieillesse débile qui ne lui permettrait plus de

venger la mort de ses enfants. Sa digne compagne refusa également la grâce : « J'étais jeune, dit-elle, lorsque je fus donnée à mon époux : je lui ai promis de subir sa destinée. > L'attaque commença donc immédiatement. Mais, si grande fut la défense des assiégés, que les conjurés, désespérant d'arriver à vaincre leur résistance, résolurent d'en finir autrement.

Ils amoncelèrent des broussailles et du foin autour de la maison, puis y mirent le feu. « Que ferons-nous? demanda Bergthora. — Nous irons nous mettre au lit, répondit Njal, puis notre fidèle valet nous recouvrira d'une peau de bœuf fraîchement tué pour marquer la place où l'on devra chercher nos restes, i» Bientôt après, le toit s'écroula, enseveUssant tous les habitants sous ses ruines embrasées.

Seul Kari s'élança à travers les flammes et, caché par la fumée, parvint à gagner le marais sur les bords duquel je vous traduis cette saga. Arrivé là, il put éteindre le feu qui consumait ses habits.

Jusqu'au matin Flosi et ses compagnons restèrent à surveiller l'incendie, quand arriva un paysan qui leur dit : « Ne croyez pas que tous les hommes soient morts; mon voisin Bardr a rencontré Kari, il avait les cheveux et les habits brûlés, et, interpellé par moi, il m'a répondu que, si le feu avait amolli le tranchant de son épée, il saurait la retremper dans le sang des bêtes incendiaires » . Flosi reprit : < C'en est fait, la paix n'existe pas encore pour nous, Kari est aussi fort que Gunnar de Hlitharendi ! »

En effet 'Kari n'eut pas plutôt enterré pieusement les restes du vieillard, ceux de sa femme et de ses enfants, qu'on le vit courir à cheval à tous les baBrs. Il s'en allait de porté en porte, ne gardant, dit Marmier, « qu'un seul désir, n'exprimant plus qu'une seule pensée, la pensée du meurtre, de la justice et de la vengeance » . Il rappelle la sagesse, la science, la douceur et les vertus du vieillard. Il raconte les souffrances de Bergthora, l'héroïque défense des enfants, sa propre fuite si périlleuse au milieu des

flammes et intéresse ainsi à sa cause un grand nombre de familles influentes. Aussi, quand Tépoque du Thing arriva, les coupables furent-ils déférés aux juges; mais comme l'arrêt se faisait attendre, le bouillant Kari &e fit justice lui-même en attaquant avec èa troupe celle de Flosi, et, après une lutte acharnée, les champs de Thingvellir virent la défaite des incendiaires.

Pendant cette lutte mémorable la conduite d'un prêtre chrétien, très influent, fut assez particulière pour qu'il vaille la peine d'en parler. Sollicité par les deux partis, il refusa d'embrasser la cause d'aucun d'eux, mais promit seulement aux c Njalistes » de garder, avec ses partisans armés, le défilé situé à l'est. Si, chose probable, vu leur petit nombre, les « Njalistes » étaient battus, il leur permettrait de passer, mais empêcherait leurs ennemis de les poursuivre. Si, au contraire, ils étaient vainqueurs et que les adversaires voulussent essayer de s'échapper par la crevasse, il ne leur permettrait cette fuite qu'autant qu'ils auraient déjà perdu un nombre d'hommes suffisant pour expier la mort du législateur, de sa famille et de ses gens. Comme on l'a vu plus haut, les Njalistes furent vainqueurs, et, conformément à sa promesse, le prêtre arrêta les compagnons de Flosi, qui presque tous furent mis à mort.

Le conflit menaça de se transformer en une guerre civile générale, parce que la majeure partie des grandes familles avaient perdu quelques membres. On n'y mit fin qu'en condamnant les plus coupables à l'amende ou au bannissement. Seul Kari se mit au-dessus de la loi et fil savoir qu'il ne s'arrêterait que lorsque tous ceux qui avaient pris part au meurtre de son vieil ami Njal seraient tombés sous ses coups. Semblable au faucon de son drapeau, il poursuit ses ennemis dans chaque montagne, dans chaque défilé, dans chaque demeure : rien ne peut les soustraire à son acharnement. Flosi, son antagoniste, quitte l'Islande : Kari monte sur son esquif et le suit de mer en mer, de rivage en rivage.

A Noël, en 1073, notre héros pénètre dans le palais de

LE SUD DE l'iSLANDE ET SES LÉGENDES POÉTIQUES 85

Sigurd, le grand jarl des Orcades, et s'avance jusqu'à la salle des fêtes. Il se tient dehors immobile contre la porte et écoute. On racontait des luttes après boire, et l'un des ennemis, qui se trouvait à l'incendie, prétendait que Skarphedin, fils de Njal, avait pleuré de douleur quand les flammes vinrent à le toucher. « Tu en as menti! » s'écria Kari, qui venait de bondir au milieu des convives stupéfaits, et d'un coup de hache il lui trancha la tête. Le jarl, outré, met ses soldats à la poursuite de Kari, mais déjà notre farouche Viking a regagné son esquif. Bref quinze survivants meurent successivement sous ses coups, et ce n'est qu'alors qu'il pardonne à Flosi et renonce à toute vengeance ultérieure.

Il va même à Rome demander au pape l'absolution de ses meurtres. En revenant, son navire se brise sur la côte d'Islande, et le voilà mourant de froid sur la grève, quand il aperçoit une ferme éclairée ; il s'avance, frappe à la porte : ô surprise, c'est l'ennemi qu'il a poursuivi à travers les contrées lointaines qui vient lui ouvrir. Longtemps ils se regardent, de fauves éclairs jaillissent de leurs prunelles, mais le christianisme et ses nouvelles doctrines ont amolli leur cœur, et c'est Thor, Odin et Freyr qu'ils foulent aux pieds, quand ils tombent dans les bras l'un de l'autre, abjurant toute haine dans un baiser de paix.

Quelque temps après, Kari épouse la fière Hildigunna, et la tragédie se termine par la mort de Flosi, qui périt en mer....

Telle est cette saga qui peint si bien les temps passés et que les Islandais aiment tant à raconter le soir au coin du feu. A Reykjavik, la fille d'un pêcheur, qui avait l'habitude de venir chaque semaine apporter du poisson aux savants de l'expédition de la Recherche, entra dans la chambre de l'auteur des iMCres sur V Islande et le trouva occupé à étudier la saga. « Oh! je connais bien ce livre, dit-elle, je l'ai lu plusieurs fois quand j'étais enfant > ; et à l'instant elle en souligna les plus merveilleux passages.

« Je voudrais bien savoir, ajoute le charmant écrivain, où nous trouverions en France une fille de pêcheur connaissant la chronique de Saint-Denis. >

Aujourd'hui on compte environ deux cents sagas, et sans elles nous ne saurions rien de Fhistoire des pirates qui, au moyen âge, se précipitèrent sur l'Europe et fondèrent de puissants royaumes.

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