L HEKLA ET SES ENVIRONS
Hiitharendi. — Un lendemain de noce. — Passage périlleux. — Vallée de Thorsmôrk. — Course folle. — Chasse interdite. — Rencontre du prince de Bourbon. ~ La tour de Babel. — Ascension de THekla. — Ses principales éruptions. -^ Le mirage. — Hruni. — Histoire d'un aide-major. — L'amour de la patrie.
Hiitharendi ' , l'endroit où s'élevait le palais de Gunnar, n'est plus qu'un misérable bsBr, mais le site répond admirablement à la description de la saga, et le bondi actuel, Jôn Jônssen (Jean, fils de Jean) Sôdlasmidur, c'est-à-dire sellier, nous montra la trace des anciens murs.
Le héros avait bien choisi.
Cette plaine qui borde la Thvera est une contrée fertile et couverte de verdoyants pâturages. On n'y voit pas, à la vérité, les ondoyantes moissons qui lui firent verser des larmes de regret quand il se retourna avant de partir pour l'exil, mais nous démontrerons plus loin que cette luxuriante végétation n'exista jamais que dans l'imagination des poètes, et qu'au temps de Gunnar la prairie ne différait guère de ce qu'elle est aujourd'hui. L'aisance règne dans celte contrée, à en juger par les nombreux troupeaux de
1. En face du baer de Hiitharendi, le Markarfljôt forme plusieurs lies de ses nombreux méandres. Sur la plus grande, Stora Bimon (la Grande Dimon), s'élève une colline qui dissimula les fîls deNjal quand ils vinrent assassiner Thrain, le prêtre catholique.
vaches ou de moutons que nous faisons fuir en galopant, et aussi par la quantité d'étables éparpillées çà et là.
Le paysage est ravissant ; des milliers de blanches cascades tombent des collines herbeuses, et nous voudrions les admirer toutes, si nous n'avions perdu Taprès-midi entier à Breidabolstadir * (Fanglais traduit bien ce mot Broad-builtstead), en admettant que Ton puisse appeler perdu un temps agréablement consacré à une étude de mœurs islandaises.
Gudmundsen — nous connaissons sa perspicacité ! — avait fleuré une noce dont la célébration devait coïncider avec l'époque de notre passage dans la ferme que je viens de nommer. Déception amère ! nous n'arrivâmes que le lendemain. Le jeune marié, frais et pimpant, muni d'un complet qui devait sortir d'un < Pont-Neuf » de Copenhague, avait l'air tout réjoui. Il nous reçut très gracieusement et nous introduisit, pendant que mon diable de guide lui chuchotait à l'oreille quelques plaisanteries de rigueur, dans la gesta-skali, où se tenait sa compagne. Légère, élancée, elle était toute mignonne, portait coquettement 3ur le côté sa gentille hufa recouvrant deux lourdes nattes de cheveux dorés qui retombaient en torsades sur son justaucorps, et dissimulait à demi son visage derrière l'épaule de son mari, chaque fois que je m'avisais de l'examiner. Ce ne fut qu'à la longue qu'elle s'apprivoisa suffisamment pour oser soutenir le regard du Franskô et qu'elle abandonna son altitude de colombe ou de gazelle effrayée. Les pudiques rougeurs qui coloraient ses joues du plus vif incarnat contribuaient beaucoup à sa beauté, car le plus souvent les physionomies islandaises sont d'une matité et d'une blancheur désespérantes. C'était précisément la fille du pasteur de Breidabolstadir.
Je demandai à voir cet heureux père, mais on me répondit qu'il était au lit, très souffrant. « Qu'à cela ne tienne, ajoutai-je, je lui donnerai volontiers une consultation. » A
1. Nous primes toutefois le temps de photographier la plus belle de toutes, la Merkjarfoss.
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peine avais-je prononcé ces paroles, que toute l'assemblée prit une mine consternée.
En présence d'un aussi visible embarras, je n'insistai pas, mais j'osai penser que le brave prêtre avait dû se livrer la veille au soir à de trop copieuses libations.
L'auteur de Home of the Eddas donne des détails fort peu édifiants sur la sobriété et même sur la moralité du clergé luthérien. Il raconte qu'un jour il fallut différer un enterrement parce que le curé avait si bien fêté Bacchus qu'il ne pouvait plus lire le service. Une autre fois, il assista à une désopilante scène de pugilat entre deux pasteurs gris comme des Polonais, qui voulaient absolument posséder l'unique lit qui se trouvât alors libre dans Tauberge d' Akreyri .
Pour notre part, nous devons dire que bien souvent nous avons accepté l'hospitalité des prêtres et que jamais nous n'avons rien vu de semblable. Car, en admettant que je n'eusse pas fait un jugement téméraire à propos de celui qui venait de marier sa fille, on pouvait l'excuser; la cérémonie n'a pas lieu tous les jours, et la joie fait peur, dit Alfred de Musset. En quittant ces braves gens, non sans que la jeune épousée eût voulu me rendre par trois fois raison avec un verre de vin d'Espagne, je leur répète une parole — mhil est sub sole novum — que l'on adresse souvent en pareille circonstance : < Quand je reviendrai l'an prochain, jespère vous trouver trois ». Le mot semble leur plaire, mais ne provoque aucun joyeux éclat, un simple sourire. L'austérité du climat et de la contrée, sinistre d'aspect, imprime un cachet sérieux à l'air de tous les habitants ; leurs fêtes mêmes sont silencieuses. Quelle différence avec les pays bénis par le soleil! quelle différence avec la même cérémonie que nous avions vue deux ans auparavant dans un village des environs de Naples la Jolie.
Ici tout est sombre et sévère ; là-bas tout était fleurs, chants, musique, et j'entends encore le rire sonore des Wles filles échangeant des lazzi. Puis, en nous conduisant de celte fête au Vésuve, sous un étincelant soleil de prinlemps, le guide italien nous disait : « On répète toujours :
< VoirNaples et mourir > ; je crie au contraire : « Voir Naples « et jamais mourir ! » Et ses yeux dilatés, fixant avec amour le beau ciel bleu, reflétaient la joie de vivre. Certes il n'eût pas changé son sort, le pauvre lazarone, pour celui de gouverneur général de la Terre de Glace. Mais que nous voilà loin de l'Islande; chassons vite ces trop douces images et en selle *.
Déjà se déploient à l'extrémité de la vallée les splendides glaciers, nous approchons de Thorsmôrk (bois du dieu Thor), mais, pour aborder ce merveilleux pays, restait à franchir un redoutable obstacle, le Markarfljôt, fleuve torrentueux qu'alimentent les neiges du Merkr-jôkull, du Godalands-jokuU et tutti quanti. Plus rapide que le Rhône, il descend vers la mer par plus de quarante bras. L'hiver, ce n'est pas un fleuve, mais un lac immense qui recouvre tout le fond de la plaine ; l'été, réduit à ses canaux, il laisse à sec une partie du terrain qu'il recouvrait à l'époque des pluies. Il fallait voir sur quels prodigieux entassements de blocs volcaniques ou d'énormes galets roulés nos malheureux poneys étaient obligés de trotter, au risque de se briser les membres.
Gudmundsen va et vient à la recherche d'un gué ; dix fois il s'avance jusqu'au milieu, et dix fois les eaux mugissantes le forcent à reculer. Pendant ce temps j'ai mille peines à empêcher le reste de la bande de vouloir se jeter à l'eau pour imiter le poney du guide. Représentez-vous la Loire, après Orléans, descendant une pente rapide et formant maints bras séparés par des bancs de sable, et vous aurez une idée exacte de la rivière que nous avons à traverser. La seule différence est qu'ici le sable se trouve remplacé par un formidable chaos de matériaux volcaniques et que l'eau est à zéro.
Le temps se passe, les minutes succèdent aux minutes ; nous remontons le cours, nous le descendons ; impossible
1. En 1835 le pasteur de Breidabolstadir se nommait Thomas Sœmundsson, et se fit connaître à toute l'Islande pour avoir parcouru une grande partie de l'Europe. U fit à Eugène Robert une peinture très animée de l'horrible anxiété qu'il éprouva lorsque l'Austur-jôkull eut la violente éruption de 1822.
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de trouver un endroit guéable ! Allons-nous être obligés de reculer? Iq Markarfljot va-t-il nous infliger une honteuse défaite? telles étaient mes pensées, quand, véritable bonne fortune de roman, nous apercevons quatre cavaliers qui se dirigent rapidement vers nous. Qui pouvaient-ils être? Personne n'habite en ces régions sauvages.
C'étaient, chose extraordinaire, trois commerçants de Reykjavik qui avaient eu, eux aussi, envie de visiter l'Islande alpestre et ils étaient guidés par « l'héritier » de Gunnar, le sellier de Hlitharendi que je vous ai déjà fait connaître.
Jôn Jônssen rappelle le valeureux guerrier par sa haute stature, ses cheveux rouges et sa large figure léonine, si nous en croyons du moins le portrait que la saga nous a Jégué du héros.
Aprèsquelques tâtonnements, nousPapercevons sur l'autre rive. Le fameux passage est donc enfin trouvé ; nous nous engageons à sa suite. Mais le gué n'est que relatif, car l'eau nous monte jusqu'à la ceinture pour redescendre en cascade dans mes bottes ; leur imperméabilité, qualité qui me les avait fait choisir, n'est, hélas, qu'une arme à deux tranchants qui se retourne contre moi : le liquide entré ne peut plus sortir, et me voilà condamné à un bain de pied glacé pendant plus d'une heure, puisque quarante fois nous devrons recommencer ce froid exercice. Si tumultueux et si rapide est le torrent, que Ton éprouve, en le traversant, une sensation vertigineuse assez bizarre : il semble que ce soit le fleuve seul qui marche et que le cheval reste immobile. Pour éviter cette désespérante illusion, il faut fixer la rive opposée sans jamais regarder en bas.
Ce qui ajoute à l'effroi, c'est que, par une association d'idées bien naturelle, les bons Islandais ne manquent jamais de vous rappeler que l'année précédente ils ont perdu qui un frère, qui son père, qui un cousin noyés exactement à cette même place.
L'eau n'est cependant pas profonde, rarement elle a plus d'un mètre cinquante en été, mais il paraît que tout homme tombé de cheval est un homme mort, parce qu'il ne peut
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plus se relever, qu'il est roulé et broyé contre les galets. Vous vous rendez donc aisément compte de la joie que nous ressentîmes après la traversée du dernier méandre. Toutefois le plaisir était bien un peu contre-balancé par Tatroce douleur que me causait un orteil absolument gelé. Mais, baste, cette souffrance me donna Foccasion d'éprouver le bon cœur des habitants de la Terre de Glace. Au moindre cri de plainte que je poussai^ Tun de nos compagnons, plus prévoyant que nous-même, sortit de son sac une de ces confortables paires de chaussettes en laine, comme seules savent les tricoter les ménagères islandaises. Certainement je dois à cet excellent négociant de Reykjavik d'avoir pu rentrer en France sur mes dix doigts de pieds. En revanche il fut plus difficile de me faire réintégrer domicile dans mes bottes parisiennes : quatre hommes suffirent à peine à celte tâche, et quinze jours après j'avais encore les tibias meurtris des pressions exercées par les pouces de ces vigoureux gaillards, qui de toute leur force s'employèrent à rinlroduction de ces bas trop épais.
Après quelques minutes d'un repos bien mérité, plus encore pour les bêtes que pour nous, nous ne tardâmes guère à nous trouver au milieu de la merveilleuse vallée vers laquelle avaient tendu tant d'efforts.
. Les contorsions et les formes que présente la lave sont réellement surprenantes. < Qu'on se représente, dit à peu près Waller, d'un côté une ligne de forteresses gigantesques courant sur une étendue de plus de six kilomètres, et de l'autre de vieilles cathédrales et de vieux palais mêlés dans une inextricable confusion. Au-dessus de tout cela, les rocs escarpés à forme de tours ou de minarets étêtés par les masses glissantes des glaciers, empilés les uns sur les autres, jusqu'à se perdre dans les nuages; et de la réunion de ces rochers et de ces glaces sortent d'innombrables chutes d'eau qui ne tombent dans la vallée qu'après avoir dessiné une série exquise d'arcs-en-ciel successifs * » .
i. La traduction est de moi.
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Que Ton voudrait avoir quelques jours à sa disposition pour camper en un pareil endroit! J'étais ravi. Je ne faisais qu'aller d'une cascade à l'autre, d'un glacier à son voisin, et chaque fois quelque nouveau décor m'arrachait des cris d'admiration. Ces sauvages retraites égalent en sublime beauté celles des Alpes ou celles de la Norvège.
Précisément au milieu de ces majestueux ravins se trouve le clou de Thorsmôrk, pour nous servir d'une expression toute contemporaine : une petite forêt de bouleaux et de saules nains, dont les Islandais sont très fiers, et qu'ils aimeraient beaucoup à faire visiter si le fleuve impétueux qui sépare cet entonnoir plutonique du reste du monde n'était pas aussi périlleux à franchir. Ce taillis, c'est la merveille du pays, bien que les liges ne dépassent guère la grosseur du bras et que les rameaux ne planent guère au-dessus de la tête.
N'empêche que, comme je l'ai constaté pour toutes les plantes du Nord, les feuilles et les chatons de ces arbres lilliputiens sont très odorants et laissent émaner une bonne et fraîche senteur de verdure, qui me récrée d'autant mieux que je viens d'en être sevré depuis longtemps. C'est le souvenir de la patrie absente qui me revient au cœur avec ces agréables parfums.
Tout à coup je me ^ns violemment arraché à ces douces réflexions, mélangées de tristesse, par Jôn, qui me montre une touffe verdoyante' de gazon et m'invite à m'asseoir près de lui ; j'accède à son désir et il me dit : « Vous voilà justement à la môme place que M. Jules Leclercq, de Bruxelles, quand je le conduisis ici ; avez-vous lu ce qu'il dit de moi ?» Je cite à l'instant les paroles de l'auteur susmentionné, et Jôn est enchanté. Voici ces lignes : « Le bon Jônssen est dans le ravissement, il grimpe avec une joie d'enfant à travers les chétifs arbustes, dont il caresse amoureusement les feuilles humides ; puis, arrivé au plus épais du bois, il se laisse choir sur l'herbe comme s'il était le plus heureux des hommes: Beautiful, beautifull s'écriel-il transporté, et il m'exprime le regret de ne pouvoir passer toute sa vie dans ce delicious spot. Dorénavant le brave
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guide local aura deux voyageurs à mentionner, el il est probable que Tannée prochaine il demandera aux touristes : € Avez-vous lu ce que Ton dit de moi dans les livres français? »
Sur celte gorge si bien protégée, par les escarpements, contre les fureurs de Taquilon polaire, se développe une flore d'une remarquable richesse pour la Terre de Glace.
Nous y avons récolté : le Dryasoctopetala, rosacée à huit pétales blancs, que les habitants nomment < herbe à la perdrix » (rypegrœs), parce qu'on en trouve toujours dans le gésier des ptarmigans — celte gentille fleur semble être la rose terrestre de ces pays déshérités et remplace les touffes d'églantine des vallons de TÉcosse*; — la Sibbaldia procwnhenSj V Alchemilla alpina, le Géranium silvaticum qui grimpe là jusqu'à un mètre et détache merveilleusement sa corolle rouge sang sur la sombre verdure des bouleaux ; maintes orchidées, etc., etc.
Soudain nous interrompîmes cette récolte, destinée à notre herbier ', pour aller tuer un de ces ptarmigans que l'on venait de me signaler voltigeant sur un rocher escarpé. Je m'approche, je vise consciencieusement et je ne tue rien, à ma grande stupéfaction, car j'étais tout proche. C'est que Gudmundsen venait de me jouer un tour pendable, qui aurait bien pu me forcer à laisser au moins un bras sur la colline. Avec l'insouciance qui le caractérisait, il avait oublié dans un des canons l'éponge qui servait au nettoyage, et j'avais lancé sur l'oiseau la baguette, que je ramassai brisée en vingt morceaux contre un bloc de lave.
A en juger par la bague du canon, le choc avait été formi-
i. La première chose qui me frappa quand je visitai la plus belle partie de l'Ecosse, Oban, fut de voir quel charme réglantier, que les propriétaires soignent avec amour, donne au paysage.
2. Dans mon rapport & M. le ministre de l'Instruction publique j'ai publié deux tableaux synoptiques donnant l'un la comparaison entre la Flore alpestre Française et la Flore Islandaise, l'autre la comparaison entre les deux Flores Islandaise et Fœroïenne.
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dable et, sans la bonne qualité du bronze, un accident de chasse pouvait m'arrêter net dans mon exploration.
On dit que les émotions creusent, je le croirais volontiers, car je commençais à avoir très faim et je me demandais si je n'allais pas dévorer toute crue la perdrix que j'avais fini par retrouver et par tuer avec l'autre cartouche , lorsque les gentlemen de Reykjavik mirent le comble à leur bonté en m'invilant à un lunch sur l'herbe. Avouez que j'ai une étoile ! ^
Je me servis deux ou trois sardines de Nantes avec du biscuit de matelot, et jamais festin ne me sembla plus délir cieux. Une fraîche cascade se chargea de fournir la boisson.
Mais l'heure s'avance, les ombres deviennent plus grandes, il est temps de gagner Barkarstadir, où nous devons coucher. Naturellement il nous faut sortir de notre gorge profonde et retrouver le fleuve ; or il a fait tt^ès chaud (tout est relatif) depuis le matin, les glaciers ont fondu, et le guide nous assure que l'eau sera bien plus haute qu'à dix heures; c'est tout à fait rassurant!
D avait dit vrai, car presque à la nage nous traversâmes pour la deuxième fois les ondes traîtresses. Aussi, aiguillonnés par le froid et l'impatience, ce fut une course véritablement folle que nous fîmes exécuter à nos montures pour regagner le gîte. Flots de lave, fondrières, étangs, marécages, tout se franchissait au vol, pour ainsi dire, et j'éprouvais une volupté âpre à me sentir entraîné dans l'espace par le fringant poney pendant qu'une brise fraîche me caressait le visage et que mes yeux admiraient l'or étincelant du soleil couchant, dont les reflets d'une merveilleuse transparence débordaient de toutes parts les confins de l'horizon.
En arrivant, j'essayai bien longtemps, mais en vain, d'enlever mes bottes ; les fameuses chaussettes islandaises, gonflées par l'humidité, tenaient bon; les quatre hommes se remettent donc de nouveau à l'œuvre pour défaire ce qu'ils avaient si péniblement réussi, et, quand la victoire leur reste dans la main, ils sont tellement surpris du résultat
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imprévu que tous les cinq nous roulons par terre. Ce risible incident vint très à propos faire diversion à la mélancolie silencieuse qu'avait engendrée la fatigue de la route. Dans un joyeux accès de gaieté nous nous attablons en face d'une immense soupière pleine de riz au lait, plat voté à l'unanimité, et, si la carte du dîner fut peu variée, elle nous suffit cependant à satisfaire un appétit bien gagné.
Rentré dans la chambre de l'hôte, j'entendis, une grande partie de la nuit, mes hommes raconter après boire (je leur avais abandonné une bouteille de rhum de la Jamaïque) les exploits des ancêtres, ou discuter sur la valeur de l'autonomie du gouvernement islandais comparée à la protection danoise.
Tant il est vrai que sous toutes les latitudes l'esprit de l'homme est le même et que ce sont toujours des sujets analogues qui viennent animer la conversation. Je n'oserais assurer que la fête ne dégénéra pas quelque peu en orgie, car le lendemain matin je trouvai brisé, à mon grand chagrin, un cliché photographique représentant les invités de la noce dont je vous ai parlé. J'avais commis l'imprudence d'abandonner cette plaque, pour qu'elle séchât, sur la fenêtre de la salle où devisaient mes compagnons de route.
On ne saurait se faire une idée des difficultés éprouvées en Islande pour réussir dans l'art que nous devons à Daguerre. La condition la plus difficile à réaliser, c'est ï obscurité, pour le développement, sous une latitude où en été le jour est perpétuel. J'avais beau opérer dans le coin d'une étable, à chaque instant un curieux, intrigué par l'œuvre mystérieuse à laquelle je me hvrais en compagnie de ma lanterne rouge, ouvrait la porte, que je ne pouvais fermer : l'Islandais ne connaît pas les serrures.
Nous sommes maintenant obligés de revenir sur nos pas pour gagner l'Hekla, c'est-à-dire que notre étape, qui prit sept heures, sera de Barkarstadir à VoUur ou Vôllr (prononcez Vétleu). Chemin faisant, nous apercevons Jôn Jônssen, qui de loin guette notre arrivée ; nous le trouvons