‹ L'Islande et l'archipel des FærœerChapitre 22 sur 53 · L*HEKU ET SES ENVIRONS · texte numérisé non relu

L*HEKU ET SES ENVIRONS

planlé devant son bœr, et il nous force à mellie pied à terre pour accepter l'inévitable café.

Tout eD humant le fin moka, j'admire encore la carrure colossale, la chevelure rouge et les yeux bleus du vieillard, qui font rêver aux anciens chefs Scandinaves. C'est un sellier lettré maitre Jiin ; il possède une bibliothèque dans laquelle je remarque les œuvres de Shakespeare, de lord

Byron, le grand Dictionnaire a nglo- islandais de Cleasby, la Bible, enfÎD une foule de sagas nationales. Il me montre aussi une très intéressante vieille serrure de fer forgé, provenant vraisemblablement de l'habitation de Gunnar l'immortel. Mme Jonssen se tenait dans une pièce voisine et travaillait, avec un métier bizarre, à la confection d'une étoffe rouge très solide destinée à une selle de femme.

C'est ordinairement aux fiançailles que le futur mari offre en> présent le poney muni d'une selle historiée avec

beaucoup d'art el portant en gros chiffres la date du jour de la cérémonie.

Le soir je suis agréablement surpris de voir qu'à Yôllr nous devons passer la nuit chez le syslumadw% l'homme aux beaux boutons de cuivre que j'avais rencontré à Reykjavik lors de ma visite au gouverneur. Le syslumadur ou shériff est en même temps notaire, magistrat et percepteur ; il a dans chaque hreppur ou quartier un aide nommé hreppstjor.

Hermann Johusen est un charmant homme qui me lit le plus aimable accueil ; si ces lignes lui parviennent un jour, qu'il veuille bien recevoir ici le tribut de ma reconnaissance et être assuré que toujours je me rappellerai la gentillesse qu'il mit à me dire : Yotre chez-vous^ en me montrant la chambrette qu'il me destinait.

Sa ferme est très importante : il possède 400 moutons et plus de 20 poneys.

Je photographiai la famille au grand complet, sauf le dernier petit garçon, qui ne voulut jamais consentir à se placer devant l'objectif.

Lorsque je montre ce cliché, on ne manque pas d'admirer la douceur angélique de la physionomie de madame la mairesse, ainsi que l'expression agréable de la plus jeune des deux grandes sœurs. A propos du bébé revêche, je fis une remarque qui est assez générale en Islande : les enfants y sont si gros et si forts, qu'ils paraissent deux fois plus âgés qu'ils ne le sont réellement. Par contre, les hommes semblent toujours plus jeunes.

Les habitants connaissent si bien cette particularité, qu'on me priait souvent d'assigner un âge aux vieillards, el je me trompais parfois de dix ans.

La maison de ce shériff est très confortable : on y admire (nous sommes en Islande) un salon et une véritable salle à manger. 11 y avait même une corbeille de fleurs sur la table ; le bouquet se composait de ce qu'on avait récolté de plus beau dans la prairie environnante, des myosotis, de l'ulmaire parfumée, des feuilles de pied-de-lion.

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Tous les voyageurs des contrées boréales ont remarqué ce goût pour les fleurs, qui règne dans le voisinage du pôle avec plus d'intensité qu'ailleurs ; à Hammerfest, la ville extrême -nord de l'univers, nous avions aperçu à chaque fenêtre des fuchsias, des géraniums, des roses même, cultivés en pot avec une grande soUicitude. Les habitants de Reykjavik partagent le même amour.

C'est que les pauvrettes, malgré leurs pâles couleurs, gardent en elles comme un reflet des chauds soleils qui firent éclore leur type ancestral! C'est qu'elles poétisent les longues nuits d'hiver! C'est qu'elles font espérer le futur printemps !

Avant de quitter son toit si hospitalier, notre ami M. le maire tint cependant, en sa qualité de justicier, à nous faire un petit reproche ; « Comment se fait-il que vous ayez tiré autant de coups de fusil dans la plaine hier au soir, en approchant de ma maison? Vous savez bien qu'en juillet la chasse est défendue. » Une idée lumineuse me vint alors et me permit de me disculper. J'allai prendre le filet de chasse, qui était suspendu dans une étable, j'en retirai rapidement les oiseaux bons à manger et j'agitai triomphalement une vieille pie de mer, mise en peau la veille par Gudmundsen, en répondant : « Vous ne voudriez pas priver le Muséum de Paris d'oiseaux nécessaires à sa collection! — Oh non ! » répondit-il. Voilà comment je me fis pardonner et comment je mis en repos la conscience de mon honorable amphitryon.

Il fut dorénavant convenu que cette réponse : « Ce sont des bêtes destinées à être mises en peau » , serait stéréotypée à l'avance pour tous les shériffs.

N'allez pas me blâmer. Si vous saviez quelle est l'abondance des courhs, des pluviers, des canards sauvages en Islande, vous auriez comme moi la conviction que l'on ne privait personne en en tuant quelques-uns.

Nous nous demandons même si un industriel ne ferait pas bien de venir ici l'été confectionner des pâtés! Répondsmoi, ombre de Brillât-Savarin! Les grouses, qui en Islande

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sont un hybride entre le Lagopus subalpina et le ptarmigan ou Lagopus alpina, jouissent de la meilleure réputation auprès des gourmets. Quant à moi, je trouve leur fumet aussi fin que celui des perdrix ou des coqs de bruyère.

Au nord de Vôllr on traverse bientôt une rivière assez large, mais peu dangereuse en été, rEystri-Ranga, puis on fait halte à Keldur, village qui ne se compose, comme beaucoup d'autres, que d'une église et d'un baer. De Keldur à Galtalœkr je note, en passant, un îlot ravissant bordé à gauche et à droite par deux cascades du plus pittoresque effet et que je me fais un devoir de signaler à l'attention de ceux qui suivront ce chemin classique pour aller à l'Hekla, au retour d'une visite à l'Islande du Sud.

En fi^rrivant à notre gîte de Galtalœkr, sur la rive droite de la Yestri-Ranga, nous apprenons que mes compagnons du Camoens, y compris le prince Henri de Bourbon, vont faire cette nuit même l'ascension de l'Hekla. Vers minuit j'escaladai un monticule élevé, je braquai ma longue-vue sur le célèbre volcan et j'aperçus parfaitement les hommes et les poneys qui commençaient à atteindre la région des glaces ; on distinguait même la trace de leurs pas dans la neige épaisse.

Rien ne peut rendre l'aspect étrange qu'offrait à cette heure l'Hekla avec son cratère perdu dans le brouillard et sa tête sinistre, seule dégagée au-dessus du nuage ; je restai longtemps à le contempler, à l'étudier et à me demander par quel culé nous en attaquerions le lendemain l'ascension.

Aussitôt réveillés — c'était le i4 juillet au matin, — nous enfourchons, guide, groom et moi, nos trois meilleurs poneys et nous faisons un détour pour rencontrer les compagnons de voyage qui doivent se reposer à Selsund des fatigues de leur nuit. Nous ne nous trompions pas, car en approchant du bapr, qui s'abrite là jusqu'à ce qu'une éruption le chasse dans une vallée plus sûre, nous apercevons une quarantaine de chevaux qui broutaient joyeusement. Les cavaliers n'étaient donc pas éloignés ; ils dormaient en effet, les uns sous la tente, les autres dans la maison.

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Je pénètre dans la chambre de l'hôle et là je trouve nombre de lits bizarrement constitués; de chaque coin émerge une tête qui me crie : « Gomment allez-vous, docteur? How do y ou do ? Hvorledes har De det? » etc., selon la nationalité à laquelle elle appartenait ; bref, c'était la tour de Babel en Islande. Le mérite de l'interpellation en langue française revenait au prince, qui m'exprime tout le plaisir qu'il a de me revoir en bonne santé. Puis en un clin d'œil tous sont sur pied et vont procéder à leur toilette sous la fraîche cascade qui descend du glacier; c'était un coup d'œil assez réjouissant. On apporte du café, on échange du chocolat, des cigares ; on se donne rendez-vous à Reykjavik, et nous voilà de nouveau séparés. Eux se proposent d'aller à Thorsmôrk, dont je leur fais une enthousiaste description ; nous, nous allons faire l'ascension du volcan. J'appris plus tard qu'ils avaient trouvé le Markarfljôt trop grossi par la fonte des neiges ; pour cette année, je fus donc le seul Européen qui troubla l'antre consacré au dieu Thor.

L'écho n'avait pas achevé de nous répercuter le dernier : « Au revoir! » que déjà nous étions à galoper sur la lave. Mais bientôt la violence du vent fut telle, que la poussière rougeâtre qu'il soulevait obscurcissait littéralement le ciel ; l'atmosphère paraissait enflammée, et de véritables trombes de cendres volcaniques s'élevaient en tourbillonnant vers les nuages. C'était le simoun islandais. Gela dura peu, heureusement pour nos yeux et pour nos narines, qui commençaient à souffrir considérablement des particules qui s'y étaient introduites en abondance.

Par un de ces changements de décor à vue qui n'arrivent que dans les paysages des régions boréales, le grésil succéda au simoun dès que nous eûmes atteint la limite des neiges. Le baromètre nous indiquait alors SOO mètres d'altitude ; nous mettons pied à terre, confions les chevaux et les bagages à la garde de Sigurd, et nous nous engageons sur le glacier.

Le comte de Bardi m'avait prédit que la neige succédant à la neige et ne finissant jamais me semblerait bien fasti-

dieuse; je le trouvai en effet; mais en homme averti, qui, suivant le proverbe, en vaut deux, je la quittai pour marcher sur les points où la lave n'était pas recouverte. Je soupçonne bien des touristes d'avoir été victimes de régoïsme des guides ; ces derniers n'ont que des mocassins en peau de phoque pour chaussure : or si pour la neige cela vaut mieux, pour les scories hérissées de pointes c'est détestable. Les fines aiguilles et les arêtes vives leur meurtrissent la plante des pieds, et, comme charité bien ordonnée commence d'abord par soi-même, fût-ce dans l'ultime Thulé, ils persuadent à leur caravane qu'il est préférable de suivre les anfractuosités remplies par la neige. Tel n'est point mon avis, et je m'estimerai heureux si cette remarque pratique peut être profitable aux voyageurs qui feront après moi cette ascension. Je suivis la lave, laissant mon brave Gudmundsen sur la neige avec ses mocassins, et je m'en trouvai fort bien, car, arrivé à iOOO mètres, je semblais être moins fatigué que lui. Marcher sur de la neige presque gelée, c'est assez pénible, même avec des clous ; au contraire, la lave rigide de l'Hekla est bien plus facile à escalader que celle du Vésuve.

Sur celle-ci je me souviens que nous glissions un demipas en arrière pour un de fait en avant, tant elle était mobile à cause de sa sécheresse. A 1300 mètres la vue était splendide ; il fallait se hâter d'en profiter, car un gros nuage blanc, portan» l'aquilon ou la grêle dans ses flancs et marchant à toute vitesse vers le sommet de l'Hekla, allait probablement venir nous dérober un des plus beaux panoramas du monde entier. Nous planions comme au-dessus d'un vaste incendie à peine éteint; au nord-ouest on apercevait la vallée Fumante où se trouvent les geysers; au nord, les dômes violacés et brillants des glaciers inexplorés ; au sud, l'Océan azuré avec les centaines de cours d'eau qui s'y rendent et que nous distinguions comme sur une carte de géographie ; les îles Vestmanna Eyjar, à vingt lieues françaises de distance; le tout formait un tableau d'une incomparable grandeur et que je vois toujours quand je re-

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fais mon voyage en pensée. Il était temps de jouir d'un spectacle que nous n'avons guère partagé qu'avec la célèbre voyageuse Ida Pfeiffer ou Forbes, si nous avons bien lu les comptes rendus de toutes les ascensions antérieures, car le brouillard blanc de lait, si opaque que je n'apercevais qu'à peine le guide, venait de nous envahir. C'était bien le digne frère de celui qui nous avait tenu plus d'un jour à l'ancre au cap Nord de Norvège.

Au départ, avant de gravir le volcan, le thermomètre marquait 15°; il était maintenant descendu à — 8°, et non seulement nous ne voyions rien, mais une affreuse tempête de neige et de vent faisait rage. Aussi Gudmundsen m'annonça que plus n'était besoin d'avancer, que nous ne pourrions jamais atteindre le sommet. « Impossible n'est pas français, fut ma réponse. Montons toujours, lui criai-je; il ne sera pas dit que je suis allé à l'Hekla sans faire l'exploration du cratère. »

Il y avait six heures que nous étions en marche.

L'âpreté du froid nous obligeait à nous frictionner sans cesse le nez et les oreilles, mais j'avais manifesté mon intention de poursuivre, et rien^ ne pouvait désormais faire céder mon opiniâtreté. Hélas! ce fut beaucoup de peine pour un maigre résultat.

Nous trouvâmes le cratère presque terminal, c'est-à-dire celui qui se dessine si bien de loin, enseveli sous une telle accumulation de neige, que nous ne vîmes rien : j'aime mieux l'avouer que d'altérer par la plus petite exagération un récit de voyage absolument vrai. Nous donnons comme certain qu'en 1886 il était impossible de découvrir la moindre, trace de vapeur sortant du plus mince orifice.

A mon baromètre je trouvai 1853 mètres d'altitude au plus haut sommet du volcan, c'est-à-dire à l'éminence nord-est qui domine le cratère latéral nord. Je donne ce chiffre comme exact, parce que, ayant mis mon aiguille au zéro à mon départ de Galtalœkr, elle revint au zéro quand je fus redescendu au même point, dont la hauteur au-dessus du niveau de la mer est connue. Il me semble que, pour

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sur le glacier. Elle est môme très amusante, car on peut s'élancer dans une course furibonde, sans crainte de tomber, retenu que Ton est par la neige fraîche où s'enfoncent les pieds jusqu'am genou. Mal nous prit toutefois de continuer cet exercice sur le névé : je glissai, et sans un manche à balai gracieusement prêté, à défaut d'alpenstock, par la jeune fille du baer, je roulais jusqu'en bas. Cette chute ne m'en coûta pas moins un gant resté sous la glace, et je faillis avoir la main gelée. A dater de ce petit accident, je n'ai plus ri des moufles islandaises et je les estime à leur juste valeur, malgré l'air grotesque de leur forme avec leurs deux pouces et leur absence de doigts.

Nous suivions alors une voie tracée entre deux courants de lave multicolore à surface très accidentée et offrant tous les degrés de compacité, depuis la lave spongieuse jusqu'à l'obsidienne compacte. Une de ces coulées s'étend jusqu'au baer de Selsund, à une distance de 16 kilomètres. Il n'est pas difficile de distinguer les grandes nappes vomies anciennement d'avec celles qui sont plus récentes. La nouvelle lave est d'un beau rouge sombre, crevassée et tordue en tous sens; l'ancienne est homogène, noire et couverte d'une vigoureuse végétation de lichens et de mousses. C'est ainsi que se présente la plus remarquable coulée d'obsidienne sortie au sud du pied du mont; à considérer sa surface brillante et noirâtre, blanchie de place en place par le Cetraria nivalis^ on jurerait voir de la neige fraîchement tombée sur du charbon.

Nous descendîmes ainsi jusqu'à la limite inférieure des neiges, tout en complétant notre collection géologique, et là nous retrouvâmes Sigurd et nos chevaux.

En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, nous anons dévoré un canard sauvage rôti du matin, ranimé nos forces épuisées par un bon verre de rhum, et de nouveau nous étions préparés à recommencer la chevauchée du matin.

L'air était maintenant parfaitement calme, et le phénomène du mirage se produisit dans toute sa pureté. Mais,

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chose curieuse, tandis qu'en Algérie ce sont des lacs immenses scintillant au soleil qui s'offrent, comme par dérision, à la vue du voyageur altéré, ici, dans un pays absolument dépourvu d'arbres,^ ce sont précisément des forêts que l'on aperçoit! Inutile de dire que cette illusion d'optique ne m'est pas le moins du monde personnelle, car mon guide me raconta que souvent des pêcheurs anglais peu instruits, qu'il conduisait aux rivières à saumon, lui avaient demandé le nom de la forêt qu'ils apercevaient tout là-bas.

C'est, dit- on, grâce à ces effets de réfraction que les terres sont souvent visibles au delà du champ de vue, et que l'on peut parfois apercevoir la côte orientale du Grœnland du haut des montagnes de l'Islande.

Nous n'arrivâmes à Galtalœkr que vers onze heures du soir, exténués de fatigue, transis de froid, mais ravis du succès de notre excursion. Le jour crépusculaire était fort beau; de la cour de la ferme nous apercevions l'Hékla complètement dégagé de son voile de nuages, et sa cime se perdait au sein d'un ciel mystérieusement éclairé.

HISTOIRE DE l'hEKLA

Yon Troil, Banks et Solanders furent les premiers voyageurs qui parvinrent ensemble, le 24 septembre 1783, au sommet de l'Hekla, ascension que, par superstition, les habitants de l'Islande n'avaient jamais osé entreprendre.

La description qu'ils donnent du sommet du volcan est très intéressante, car, dix jours avant leur visite, il avait jeté des flammes. Leur thermomètre Fahrenheit, tenu en l'air, marquait à cette altitude 24 (— - 3°,6 centigrades), tandis qu'en le posant sur le sol il montait jusqu'à 150**. Ces voyageurs décrivent trois cimes différentes et rapportent que la plus haute, celle du milieu, est entièrement formée de scories mêlées de pierres dures et de ponces vomies par le volcan.

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