LA CHUTE O'OR ET LES GEYSERS
et le groom, qui, béatement assis, avaient, sans remuer, sans sourciller, contemplé de loin ma mésaventure.
Nous franchissons à gué la Minni Laxa (Petite Rivière des Saumons), puis nous suivons à gauche du grand fleuve Hvita une région déserte, jusqu'à ce qu'un fracas assourdissant, succédant au susurrement de plus en plus fort que nous entendions déjà depuis longtemps, nous annonça que la merveilleuse « Chute d'or » ou Gullfoss allait étaler ses splendeurs à nos regards. Le fleuve, large et impétueux, comparable aux rapides de l'Ogôoué, se précipite d'abord sur une première série d'escaliers basaltiques, où le flot se brise en blanches écumes, pour se reconstituer plus bas et se plonger de nouveau dans une crevasse béante, de plus de 40 mètres de profondeur. L'écho répercute le formidable mugissement; les noirs rocs volcaniques tressaillent sur leur base ; un immense nuage de buée blanche plane audessus de Fonde, et lorsque, comme c'était le cas lors de notre visite, un soleil éblouissant vient à darder ses flèches sur ces milliers de gouttes aériennes suspendues en l'air, ses rayons se décomposent comme au travers d'un prisme, le jaune ou l'orangé domine dans un large arc-en-ciel, et nous devinions pourquoi les anciens Islandais avaient donné le nom de Gullfoss (Chute d'or) à cette grandiose cataracte. Longtemps je restai en extase devant cet imposant phénomène, les yeux éblouis; longtemps j'admirai la rage impétueuse du torrent tumultueux qui d'année en année creuse davantage l'abîme qui l'engouffre. Une horrible scène des temps passés, qu'évoquait mon imagination, se déroulait devant moi : il me semblait voir l'expression de terreur du condamné à mort que les exécuteurs des lois islandaises conduisaient sur ces rives ; deux hommes venaient de le saish", malgré ses supplications, malgré ses cris de grâce, elle précipitaient; comme un rapide éclair, j'apercevais le malheureux tournoyant un instant au-dessus de la chute : il rebondissait sur les premiers flots et enfin disparaissait à jamais sous les ténébreuses et hurlantes cavernes ! Quelle effrayante vision ! -
Déjà TroUhatan, en Suède, m'avait émerveillé par la splendeur de tableaux analogues ; mais là-bas la sauvagerie du paysage est grandement troublée par les usines construites sur le bord des chutes ; ici rien ne vient détruire rharmonie de la nature, et c'est au milieu du plus majestueux des déserts que l'imposant phénomène déploie sa majesté troublante.
Il est à remarquer que la Chute d'or a, comme toutes les grandes cataractes d'Islande du reste, la forme d'un Y, c'est-à-dire que d'un îlot basaltique, qui est le sommet de l'angle, partent deux crevasses volcaniques courant en sens inverse, l'une à droite, l'autre à gauche, de façon que le fleuve s'y précipite obhquement ; chaque branche peut avoir environ 30 mètres de large. Celle qui est au premier plan a 40 mètres de profondeur et présente la forme d'un entonnoir très évasé en haut, très rétréci en bas.
Pour prendre une bonne vue d'ensemble, il ne faut pas craindre de descendre jusqu'auprès de l'abîme ; la chose est aisée en suivant le contrefort verdoyant qui longe la Hvita.
On arrive ainsi sur le bord même de la gjà (crevasse), et là il est bien difficile de ne pas admettre que c€ftte masse prodigieuse de liquide ne suive un conduit souterrain, tant le canal visible qui la reçoit est étranglé entre ses deux murailles de basalte.
Plus loin le fleuve, redevenu paisible, roule avec majesté ses ondes blanches comme du lait.
Certaines années chaudes, quand la neige fond avec rapidité sur le LangjôkuU, quand le lac Hvitarvatn déborde, la rivière atteint dès sa source un débit considérable.
Elle poursuit son cours jusqu'au Sog, qui sort, lui, du classique lac de Thingvalla, et les deux fleuves réunis forment rOlfusa, dont nous avons parlé à propos d'Eyrarbakki.
Le ferjur (passage à bac) est situé beaucoup au-dessous de la Chute d'or, vis-à-vis de Brœdratunga (la Langue du Frère) ; il est effectué par un batelier locat^ avec lequel il est bon de débattre le prix. Deux sortes de passeurs existent en effet dans la Terre de Glace, les uns qui sont officiels, si