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CHAPITRE VII

Des Geysers à Thingvellir. — Passage de la Bruara. — Middalr.

— Bain dans le lac tiède de Laugarvaln. — Une apparition. — Monstres ou serpents énormes. — Fontaines chaudes. — Forêts lilliputiennes. — Mer Morte de laves. — La crevasse des Corbeaux. — Pêcheurs anglais. — Le Français Jacques Grenouille.

— Comment les Islandais repeuplent leurs rivières.

Des Geysers à Middalr noire caravane se déroule et serpente sur un sentier rocailleux, situé au milieu de taillis de bouleaux et de saules, où il n'est pas rare de rencontrer en juillet plusieurs couvées de plarmigans accompagnées du père et de la mère ; de nombreux petits canards noirs s'envolent aussi çà et là des flaques d'eau qui parsèment le bois. Je suivais donc en chasseur, fusil sur l'épaule, ma petite troupe, savourant la plus agréable température que j'aie eue en Islande, 21 degrés au-dessus de zéro, admirant i'Hekla, dont la neige resplendissait sous ce beau et rare soleil, contemplant le panorama de l'île maudite, qui continuait ses paysages ensorcelés, quand tout à coup Gudmundsen se mit à pousser des cris et à me faire signe de remonter rapidement en selle.

Étions-nous menacés d'un danger? devions-nous échapper à la poursuite d'un ours blanc qui se serait trompé de date ou de saison? Non. Il s'agissait simplement de tra-

verser une rivière bien connue des voyageurs, la Bruara, et il fallait se trouver sur le poney avant que le fringant animal, imitant ses frères libres, se fût engagé dans le fleuve sans son cavalier.

Je me souviens que, lorsqu'en 1885 je préparais ma première exploration, les différentes lectures que j'avais faites sur ce cours d'eau m'avaient laissé l'idée d'un périlleux passage; des descriptions plus ou moins fantaisistes, inspirées sans doute par, le^ récils du D' Livingstone sur les chutes du Zambèze, représentaient le malheureux voyageur obligé de franchir un prodigieux abîme sur une frêle planche jetée simplement d'un bord à l'autre. En réalité, mieux vaut peut-être stationner sur le pont de la Bruara que sur le Pont-Neuf, surtout depuis que ce dernier a compromis sa réputation de solidité proverbiale. A quoi bon exagérer? La situation et le paysage sont suffisamment pittoresques pour s'imposer à l'esprit sans avoir besoin d'être rehaussés par l'attrait du danger.

Echappée du sein des Skridjôklar (Glaciers Mouvants), la Bruara (rivière du Pont) s'élance fière et impétueuse dans la plaine, lorsque soudain une immense fissure volcanique lui barre la route : elle s'y précipite en cascade écumanleet proteste par d'incroyables mugissements contre ce guetapens qu'elle ne peut éviter ; « ses eaux disloquées, mises en lambeaux, ne forment plus qu'une masse boursouflée qui bondit de gouffre en gouffre et qu'étranglent les sinistres parois d'une lave noirâtre » (Noël Nougaret). C'est sur cette crevasse que se trouve le fameux pont. Les chevaux sont donc obligés de parcourir les deux tiers environ de la largeur de la rivière, jusqu'à ce qu'on soit parvenu là où elle s'engloutit ; sans cette douzaine de planches munies de deux petites rampes et retenues à leur extrémité par des blocs de lave, ils disparaîtraient, entraînés par les tourbillons qui préludent à la chute finale, à moins qu'ils ne rebroussassent chemin, guidés par leur sûr instinct; mais avec l'impassibilité, la docilité qui les caractérisent, ils ne bronchent pas devant cet étourdissant spectacle, se dirigent

CHEMINS GUSSIQUES lo9

hardiment vers la passerelle et la franchissent en deux ou trois enjambées.

Ne voulant pas toutefois que les narrateurs en question eussent mis pour rien mon imagination en campagne avec leurs terribles tableaux, je forçai mon intelligente monture à se tenir quelques minutes sur le pont, et je me procurai aisément quelques frissons en considérant sous mes pieds la ténébreuse caverne, qui nous aurait aussi bien dévorés que les rocs qu'y roulait l'impétuosité du rapide.

A la fonte des neiges, les planches disparaissent sous un mètre d'eau ; il serait alors très imprudent de s'en rapporter à la sagacité du poney, et il vaut mieux remonter à l'est, vers la source de la rivière.

Le nom de Bruara vient du mot Ô7'm, qui signifie « pont > ; mais, étant donné que la passerelle actuelle est récente, je ne serais pas surpris qu'il y ait eu jadis sur la crevasse un pont naturel, semblable à ceux que j'ai vus si souvent aux Faerœer : ce serait alors lui qui, dans cette hypothèse, aurait donné l'étymologie.

Il y a du reste en Ecosse, dans le Perthshire, une rivière appelée Bruar, d'une arche rocheuse sous laquelle elle passe. La Bruara, où l'évêque suédois Jon Gerikson fut jadis noyé par le peuple, est une rivière large, profonde et rapide, qui arrose la vallée de Laugardalr ; elle reçoit à une faible distance de sa source le trop-plein des deux grands lacs de Laugarvatn et d'Apavatn, puis va se jeter dans la Hvita, près de Skalholt (l'ancienne capitale islandaise) et de Mosfell, où se trouve le tombeau du poète anglais Digwell, mort de faim durant un voyage qu'il fit dans ces parages....

Nous décidâmes de passer la nuit à Middalr (Milieu-dola-Vallée) : le hameau se compose d'un temple sans ministre ou annexia et d'un baer ; vu l'absence de curé, il faut donc demander l'hospitalité au fermier. Nous trouvâmes du reste une chambre d'hôte fort propre, un bondi très aimable, et nous dînâmes d'excellentes truites prises dans le beau lac qui se déroule au sud-ouest de la maison.

Vers le soir je remarquai de grands nuages de fumée

blanche qui semblaient sourdre des bords de l'étang; ces longues spirales argentées m'attirèrent, et ce fut le plus naturellement du monde qu'après une heure de marche je me trouvai sur le point de mettre le pied dans une margelle qui bouillonnait tumultueusement. Â quelques mètres il y en avait deux autres, qui lançaient à 3 ou 4 pieds de hauteur une eau laiteuse et sentant le soufre. J'étais sur les bords de hvers ou sources chaudes. Elles déversent leur liquide brûlant dans le lac, qu'elles portent, même loin des rives, à une température assez élevée. De cette constatation résulta pour moi une irrésistible envie de me baigner, et, joignant l'acte à l'idée, je ne tardai pas à me trouver nageant au beau milieu d'un coude que formait une anfractuosité de la roche environnante ; j'y plongeai, et, quelques secondes après, je sortais la tête juste en face d'une jeune laveuse aborigène que je n'avais pas aperçue ni entendue, dissimulée qu'elle était par le grand bourdonnement et l'épaisse fumée des chaudières naturelles, Vous décrire son effroi est chose impossible : son battoir en resta suspendu en l'air ! Certainement je dus lui faire l'effet d'un monstre aquatique, d'un génie du lac venu pour l'emporter, ou du fameux serpent roulé en trois anneaux que maints Islandais ont vu dans plus d'un fleuve. Chacun de ces anneaux, dit une chronique de 1607 et de 1612, était si haut qu'un homme aurait pu passer dessous avec une lance droite. Quoique ou parce que Parisien, je n'abusai pas de la surprise de la blonde Islandaise, en cherchant à augmenter sa terreur; je replongeai, puis je disparus à ses yeux ébahis.

Il est probable que. rentrée à sa demeure, elle fit à ses parents la description d'un nouvel habitant du lac.

Dans le voyage en Islande traduit par Gauthier de Lapeyronie, tome IV, page 335, l'auteur discute sérieusement la valeur de ces apparitions : « Il reste maintenant à savoir ce qu'il faut penser des relations réitérées de ces monstres. Les révoquer en doute, nier leur réalité, prétendre que tant d'hommes dignes de foi auraient, à dif-

férenles époques, inventé ces apparitions, n'est pas possible ; les regarder comme des illusions dont tant de personnes à la fois, et sans s'y attendre, auraient été frappées, cela ne se peut pas! D faudrait donc admettre, avec tous les témoins oculaires, que ces monstres sont des créatures vivantes et dont la nature nous est encore inconnue. » Je m'empresse d'ajouter que seuls les paysans illettrés croient à ces fantômes, et, mon Dieu, ils ne sont pas plus en retard que beaucoup de cultivateurs français. Chez moi, dans le Berry, à l'heure actuelle, vous essayeriez en vaiû de détruire la croyance au Follet ; le Follet est un génie bienfaisant qui vient la nuit soigner les chevaux et friser leur crinière ; on se garderait bien de démêler ces frisures, car l'esprit, irrité, n'accorderait plus sa protection aux animaux, qui deviendraient vite la proie de nombreuses maladies.

Si les Islandais luthériens n'avaient pas perdu les habitudes de propreté de leurs ancêtres païens, s'ils avaient continué à profiter des magnifiques bains tièdes que l'activité du feu central leur a préparés, ma jeune fille n'aurait pas eu de surprise ; mais jamais un de ses compatriotes ne s'était livré à pareil exercice ! Et cependant le lac Laugarvaln doit son nom au verbe at laug^ qui signifie « laver ». L'eau chaude étant naturellement moins dense que l'eau froide, les couches supérieures accusent seules une température élevée dans ce singulier étang *.

Au pourtour des sources je recueillis de beaux cristaux de soufre et de blanches efflorescences d'alun.

Beaucoup plus loin que le lac, dans la direction des Geysers, s'étend une vallée marécageuse couverte de vapeur d'eau produite par d'autres sources bouillantes; elles ne méritent guère le détour qu'il faut faire, et je ne les visitai que pour bien m'assurer qu'elles appartenaient à une ligne générale de fracture orientée de l'ouest à l'est, de Krisnvik aux Geysers.

1. J'ai la conviction que des pèches au filet fin, faites dans ce lac chauffé, procureraient maints animaux curieux.

De Laugarvatn le sentier traverse un amphithéâtre tapissé de verdure, où je m'étonnai de ne pas rencontrer de fermes, car souvent j'en vis dans des régions où l'herbe était loin de croître avec la même vigueur. Mais à ce gazon luxuriant succéda vite une véritable mer Morte de laves et de détritus volcaniques sur lesquels les poneys heurtent les l'ers ; les malheureuses bêtes gardent avec peine le chemin vaguement esquissé. En un point la roule se tord entre deux murailles de rochers à pic perforés de cavernes singulières : ce sont dés canaux souterrains serpentant sous une voûte de scories. L'une de ces caves présente une belle façade ogivale et doit servir de refuge aux caravanes, si j'en crois les débris de foin et de têtes de morue accumulés sur l'aire. De nombreuses inscriptions ,^ans lesquelles dominent le |), lettre particulière à l'Islande et que l'on prononce thorn^ indiquent au voyageur le nom des indigènes qui occupèrent les loisirs d'une sieste à léguer leur nom à la postérité. Comme je faisais remarquer à Gudmundsen de tout petits trous circulaires profondément creusés dans les parois du cintre, il me dit que l'année précédente les deux Français qu'il avait conduits aux Geysers s'étaient amusés à tirer à la cible et que le but était précisément placé audessus de l'entrée. Si jamais écho fut étonné, ce fut celui qui se chargea de répercuter le bruit de la poudre sur ces solitudes sauvages !

Nous nous détournâmes ensuite un peu pour aller visiter la petite bouche ignivome de Lingdalsheidi. Je suppose que ce cratère est bien le Tintrom de Bryson, que les Anglais qualifient de mystérieux, d'énigme du géologiste, etc., etc. ; c'est un volcan dont le sommet est chargé de laves rougeâtres et noirâtres si fraîches qu'on se figurerait qu'elles viennent d'être vomies. On jurerait une cheminée ouArte prêle à lancer la flamme et la cendre, prête à éclairer de ses lueurs de sang les noirs rocs environnants. J'y jetai de grosses pierres, et, si je juge de la profondeur par le temps qu'elles mirent à résonner sur le fond, le canal se prolonge jusqu'au niveau du sol sur lequel s'élève le nion«

ticule. Peut-être n'est-ce là qu'un amoncellement de lave, qu'une sorte d'ampoule qui, venant crever au sommet, au lieu de former par retrait des grottes horizontales, a simulé une cheminée plu tonique. Sur les bords mômes de l'orifice poussent le serpolet et la blanche parnassie, qui se plait à émailler de ses corolles neigeuses les cendres désolées.

De ce sommet nous aperçûmes pour la première fois le beau lac de Thingvalla, étendant au loin ses ondes majestueuses ; à notre droite, les trois pics dentelés du Kalfstindar (montagnes du Veau) zigzaguaient de leurs créneaux tourmentés l'azur du ciel.

Je crains que tous ces détails ne paraissent fastidieux, mais je n'ose les omettre, parce que je décris en ce moment le chemin le plus fréquenté, celui de Reykjavik aux Geysers, et que je sais par expérience qu'un bon guide est chose précieuse pour empêcher que nombre de sujets intéressants n'échappent à l'attention du touriste.-

A la mer Morte de laves succède un taillis de bouleaux et de saules; les chatons fleuris laissent échapper leur jaune poussière staminale, en parfumant l'air d'une odeur amie, celle qui en France embaume les rives des cours d'eau à l'époque du printemps ; mais je ne saurais jamais dire assez combien ces chétives feuilles vertes suspendues aux branches rabougries me rendent mélancolique, en m'évoquant sur cette terre désolée les paysages de la patrie, que je me représente plus beaux encore par la vision du souvenir.

Généralement ces forêts lilliputiennes comprennent trois espèces de saules : l'une à feuilles de myrte ; l'autre à feuillage vert en dessus, blanc et cotonneux en dessous ; la troisième à feuilles luisantes et n'atteignant jamais qu'au quart de la hauteur des deux autres *. Cette dernière variété, quoi qu'en disent les livres anglais, est bien un saule ; je déterminai ses chatons avec une flore. Au pied, géraniums sau-

1. Dans mon rapport à M. le Ministre de Plnstruction publique j'ai décrit ces saules.

vages, myosotis et même ronces des rochers, mais sans épines, croissent avec une vigueur surprenante. Subilcmenl la végétation cesse et un profond ravin coupe le sentier. Il nous semble apercevoir à nos pieds le fossé d'un gigantesque château fort ; nous sommes arrivés sur les rives de la Hrafnagjà, la crevasse des Corbeaux, qui termine à l'est la fameuse plaine de l'Althing. Semblables à des boucs qui se frayeraient un chemin sur un roc escarpé, nos poneys tâtent prudemment les blocs de scories avant d'y placer les quatre pieds, tantôt avançant, tantôt reculant, puis finissent à grand'peine par trouver un pont naturel, que les éboulement successifs ont jeté sur la crevasse. Au moindre faux pas nous roulerions dans Tabîme. Nous pénétrons enfin dans la vallée, et jusqu'au presbytère de Thingvellir nous n'abandonnerons plus le sol sacré où tour à tour paganisme Scandinave et christianisme civilisateur, comices de la république, attirèrent. en foule le peuple accouru de tous les points de l'ultime Thulé. Chacune de ces anfractuosités, de ces collines, de ces dépressions a sa place marquée dans les sagas historiques.

« Le soir, quand ce paysage est éclairé par les doux reflets d'une lumière argentée, quand tout est calme et qu'on n'entend que la chute de l'eau et le léger frôlement de quelques touffes de mousse chassées par le vent, c'est l'un des lieux les plus romantiques qu'il soit possible de voir; et si, au milieu de cette solitude profonde, on se représente les grandes réunions d'autrefois, les lentes blanches dressées dans le vallon, les juges assis sur les blocs de lave, les chefs de chaque cohorte marchant sous leur bannière et le peuple dispersé à travers les rochers, je ne sache pas de tableau plus digne d'occuper le pinceau du peintre et la plume de l'historien et du romancier. » (X. Marmier.)

Tandis que nous approchions de l'église, nous vîmes venir à nous un jeune homme habillé à l'écossaise et portant sur ses épaules nombre d'engins de pêche. Il nous souhaita la bienvenue, nous aida à mettre pied h terre, puis nous

expliqua que, le pasteur étant parti pour Reykjavik, nous aurions à prendre sans façon et au plus vite possession des chambres qui restaient disponibles au presbytère, dans la crainte que quelque caravane arrivant nous privât du droit du premier occupant. Cet enfant de la blonde Albion venait chaque année, comine beaucoup d'autres de ses compatriotes, planter sa tente en Islande, pour y louer successivement différentes rivières à saumons. Vivre plusieurs mois dans la Terre de Glace pour l'unique plaisir de prendre à la ligne une malheureuse truite, voilà qui est bien anglais î Le trout fishing les absorbe à ce point qu'ils ne se donnent même pas la peine de contempler les paysages uniques au monde qu'ils traversent ou de lire quoi que ce soit sur l'histoire de la contrée. « Pourriez- vous m 'indiquer le Logberg? » demandai-je au gentleman en question. Il ouvrit de grands yeux, mit la main à l'oreille pour me faire répéter, et je ne tardai pas à me convaincre que ni le « Gapitole islandais » ni les champs historiques de Thingvellir qu'il foulait journellement, n'éveillaient en lui la moindre réminiscence. En revanche il savait à merveille que le Sog, fleuve qui conduit à l'Océan les eaux du lac, est peuplé de chars, et que si ces derniers poissons happent difficilement les mouches artificielles dans l'eau dormante, ils les prennent par contre avidement dans les torrents.

Il m'expliqua aussi qu'il y avait dans les rivières deux sortes de truites, les unes à chair rose et les autres à chair blanche. Sa science valait peut-être mieux que la mienne, tout bien considéré, et lorsque nous nous trouvâmes à table, assis en face d'un magnifique saumon qu'il avait pris le matin et qu'il nous invita fort civilement à déguster, je vis bien que Gudmundsen prisait plus le talent de notre nouvel ami que les modestes connaissances de votre serviteur. Paraphrasant le mot de l'Évangile, il me dit même : « L'homme ne vit pas seulement des cailloux qu'il ramasse (allusion intéressée aux échantillons de géologie que je lui faisais porter), mais il vit surtout du gibier qu'il tue ou du poisson qu'il sait pêcher. »

Les produits de la pêche ne sont pas toujours ainsi consommés sur place. Les fishermen enragés fument les beaux saumons qu'ils attrapent, pour les rapporter en Angleterre. Seulement, comme ils n'ont pas sous la main tout ce qu'il faut pour mener à bien une opération longue et délicate, qu'ils n'ont au contraire que du feu de tourbe ou de fiente desséchée, ils ne réussissent guère qu'à préparer un je ne sais quoi rougeâtre qui n'offre rien de ban, ni à l'œil ni à l'odorat. Je me souviens que sur le CamoenSy au retour de mon premier voyage, un compagnon de route m'en présenta une tranche ; mal disposé sans doute, je lui dis : « Grand merci pour ce mets de sauvage ! — Vous mangez bien des grenouilles, vous ! » ajouta- t-il vivement.

On sait que Jacq Frog (Jacques Grenouille) est le nom donné aux Français par nos voisins d'outre-Manche. Inutile d'ajouter que cet échange de bons compliments : sauvage, mangeur de grenouilles, se faisait sur le ton d'une douce raillerie, sans y mettre la moindre intention blessante, comme il convient à des frères qui se taquinent. Je serais un ingrat si je ne proclamais que, seul Français à bord d'un navire où se trouvaient vingt touristes anglais, je fus de leur part l'objet de beaucoup de prévenances ; tous se plaisaient à me rendre service. Nos bons amis nous détestent cordialement en tant que grande nation rivale, mais se plaisent beaucoup dans notre société en tant qu'individus. Il est vrai que les mauvaises langues prétendent bien que le chat ne caresse son maître que parce que le frottement lui dégage de l'électricité! Toute révérence gardée, l'Anglais dégagerait son spleen au contact de notre gaieté.

Après dîner (n'oublions jamais que le jour est perpétuel) l'Écossais reprit ses lignes, je saisis le fusil, et nous allâmes explorer les rives du plus grand lac de toute l'Islande. Chemin faisant, nous avions à sauter plusieurs fossés, et, tout en les franchissant, je manifestai mon étonnement de rencontrer assez souvent des boîtes rectangulaires, munies de grillages à leurs deux extrémités et fixées au milieu

LASSIQUES 169

^ qui les attachaient aux blocs

Il compagnon souleva alors le

ces boîtes ; je m'attendais à y

lant ces appareils pour des pièges

(lie; mais pas du tout : je n'y vis

truites et de petits saumons gros

i grouillaient sur un lit de fins cail-

s avec soin au fond de la boîte.

(' comprenais pas, il m'expliqua ceci,

ce que l'on pourrait dire, peint bien la

itc islandaises.

anl pêche une mère truite, char ou sau- >, il se garde bien de ne penser qu'à lui :

inent la béte pour sa nourriture, mais a le édiatement déposer tous les œufs dans l'aps décrit ; là ces œufs sont arrosés avec de la e dans un peu d'eau . Au bout de quelques jours losent et croissent très bien, puisque, grâce à la intelligente des cloisons, ils se trouvent absolules mêmes conditions que s'ils avaient pris naismilieu du torrent. A peine ce menu fretin, nourri > débris de cuisine, est-il parvenu à une taille raiie, qu'on va le semer dans les différents fleuves, lacs iiigs du voisinage.

■ t^s une heure du matin, au soleil levant, nous regagnâs la chambretle du prêtre de Thingvellir, et je ne tardai ^uère à tomber dans une succession de rêves où cratères vomissant des flammes rouges, geysers lançant vers le ciel leurs gerbes de feu d'artifice, poneys escaladant des murailles à pic, poissons géants traversant les ondes bleues, (léfllèrent tour à tour ou dans une confusion inextricable.

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