‹ L'Islande et l'archipel des FærœerChapitre 31 sur 53 · Skjaldabreid, u Large-Bouclier · texte numérisé non relu

Skjaldabreid, u Large-Bouclier

murs et la fente qu'ils circonscrivent forment l'Almannagjà. A cette crevasse de l'ouest succède la grande plaine de 6 kilomètres, couverte d'arbrisseaux; puis se présente la barrière de l'est, qui n'est autre que la Hrafnagjà, avec une grande muraille, un fossé profond, une seconde muraille. Du lac vers le cratère ayant vomi les couches de laves qui composent le lieu sacré, le terrain s'élève en pente douce. Les crevasses et les murailles, qui courent parallèlement l'une à l'autre, prennent de même des proportions d'autant moindres qu'elles s'éloignent davantage du lac.

Comment expliquer que cette plaine, dont les deux bordures gauche et droite sont au môme niveau, ait subi un effondrement qui lui donne l'apparence d'une gigantesque dépression? A mon avis, la théorie d'un affaissement est seule plausible. Je me suis assuré en effet que la lave sortie du Skjaldabreid s'était dirigée à l'ouest vers le lac ; or les deux crevasses, fait très important, comprennent entre elles un espace qui semble faire suite à la rive nord du lac, ou, pour exprimer ma remarque sous une autre forme, si l'on forçait par un moyen hydraulique quelconque l'eau à déborder au nord, elle couvrirait exactement la plaine de l'Althing, et le lac se trouverait contenu par l'Almannagjà et par la Hrafnagjà.

Que conclure de cette constatation? Que, au moment où la nappe de lave se refroidissait à sa superficie par son contact avec l'air ambiant, la partie moyenne, encore fluide, se créait une issue vers le lac de Thingvalla, et la croûte qui recouvrait le tout, n'étant plus soutenue, s'effondra de façon à créer une vallée comprise entre les gjà et d'une largeur égale au bord nord du lac. ♦

Le reste de la masse fluide, ne trouvant pas une pareille voie d'échappement, s'épancha au contraire uniformément, et il en résulta la dénivellation brusque qui forme aujourd'hui l'étonnement de tous les voyageurs.

La constitution géologique de cette partie de l'Islande apporte du reste une preuve irréfragable à l'appui de mon opinion. Le basalte s'y présente en stratification horizontale,

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aussi bien au milieu de la plaine, où il n'est recouvert que par un mince feuillet d'humus composé de détritus volcaniques, que dans les deux murailles perpendiculaires. C'est même cette horizontalité de blocs basaltiques qui donne aux gjà l'apparence de constructions dues à la main des hommes.

Je ne saurais donc admettre avec plusieurs auteurs anglais qu'il n'y a pas eu A' affaissement^ mais que l'envahissement du fleuve de feu n'aurait fait que combler en partie une vallée préexistante. Je ne pense pas que, dans cette hypothèse, le retrait causé par la sohdification du fluide visqueux ait suffi, comme ces géologues le croient, à engendrer de pareilles crevasses.

Vers le milieu de l'Almannagjà, une rivière, descendue des glaciers du nord, se précipite en belle cascade du haut de la paroi la plus élevée : c'est l'Oxara. Son nom, qui signifie la « rivière de la Hache » , lui vient de ce qu'un héros du temps des sagas, Kettellejorn, y perdit sa hache en visitant la contrée, où il méditait de s'étabhr.

La cataracte a 30 mètres de hauteur, et ses ondes écumantes détachent admirablement leur blancheur de lait sur le fond noir du basalte poli par la chute.

Au pied s'est creusée avec les siècles une mare profonde, dans laquelle les farouches Scandinaves précipitaient, cousues dans un sac, les femmes convaincues d'infanticide ou d'adultère. C'était aussi la roche Tarpéienne pour les pauvres diables accusés du crime de sorcellerie, quand on ne les brûlait pas vifs sur le tumulus voisin.

Un îlot sablonneux, dit des Bolm-gangs, s'élève au milieu de la rivière et mérite également une visite; c'est sur ce terrain uni que se livraient les duels, en présence de la foule assemblée sur les rives. Les lois du duel islandais sont exposées dans la saga de Karmak : les combattants s'assignaient l'espace étroit d'une peau de bœuf, n'en pouvaient sortir et se frappaient soit de l'espadon, soit de la hache d'armes. De nos jours du reste, les Norvégiens ont une façon de se battre qui rappelle beaucoup le holmgang, aboli en 1006 par le christianisme; leur manière est

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même plus barbare encore, puisque les deux ennemis se font attacher Tun à Tautre par une courroie et qu'ils se lardent de coups deioiieknive (couteau de pêcheur) jusqu'à ce que l'un deux succombe à une lutte où vainqueur et vaincus ruissellent de sang.

Dans un voyage que je fis à Bergen il y a cinq ans, on m'affirma que deux pêcheurs venaient de se battre ainsi dans un cabaret boi^ne.

A Christiania on voit sur la place publique un magnifique groupe où le sculpteur a fort bien mis en scène ce dernier vestige d'une époque barbare.

Quand vous aurez regardé maintenant au pied de la muraille un assemblage de roches dépolies formant un abri carré, servant aujourd'hui de bergerie, et que Ton vous aura dit que c'était là que les députés avaient jadis l'habitude de retirer leurs bottes de vadmel avant la séance, TAlmannagjà n'aura plus de secret pour vous, et vous pourrez relraverser la rivière afin de visiter le Lôgberg.

Si nous ïH)ssédions sur le sol sacré de notre vieille et chère France un sile étrange où jusqu'en 1800, depuis Pharamond et Clodion le Chevelu, se seraient accomplis tous les faits saillants de notre histoire, où tour à tour les druides, puis les prêtres, puis les élus du peuple, nous auraient appelés au combat pour défendre l'indépendance de la patrie, pourrions-nous approcher sans émotion d'une telle enceinte? Que l'on pardonne donc à ceux qui,- soit indigènes, soit étrangers, n'ont pu décrire la montagne de la Loi sans employer un style plus ou moins emphatique. Que l'on me pardonne à moi-même si je me laisse gagner par la contagion et si, nourri de la lecture des épopées islandaises, je me laisse aller à agrémenter mes descriptions des faits et gestes de l'histoire moderne.

Le Logberg forme au-dessus du village de Thingvellir une petite éminence herbeuse, de configuration ovale, large de 30 mètres et longue de 120 environ. Celle langue de terre, seule couverte, chose curieuse, d'un gazon verdoyant, quand tout n'est autour d'elle que stériles rochers, n'est

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elle-même qu'tine portion, qu'un fragment de la plaine de l'Allhing, séparé du reste de la vallée par deux crevasses plus petites, mais parallèles à leurs deux grandes sœurs. C'est donc un îlot inaccessible, sauf par un seul endroit, qui regarde l'église et qui, comme un pont de lave, se trouve cerné par les deux fissures. De plus, pour compléter la ressemblance avec un glacis, pour achever d'en faire une place forte naturelle, les fentes sont remplies d'eau. On ne saurait se défendre du vertige en contemplant ces ondes glauques aux reflets chatoyants et qui sont d'une telle profondeur, qu'en certains points la sonde s'y perd. Il me fut impossible d'imiter le jeune Écossais dont j'ai parlé dans le précédent chapitre : obéissant à ses instincts de pêcheur, il se coucha sur les aspérités rocheuses et, se penchant à micorps au-dessus du formidable abîme, il resta longtemps à observer les truites monstrueuses glissant silencieusement avec une gravité de reines qui promèneraient leur majesté dans un parc interdit aux profanes. Quand il se releva, ses yeux brillaient de convoitise, et si grande était son émotion, que je crus qu'il allait être malade du désespoir de ne jamais trouver une ligne assez longue pour atteindre l'objet de sa passion.

Les deux fissures qui séparent le Lôgberg de la plaine noire ont gardé les noms que leur donnèrent les anciens Islandais. Celle de l'est est la Hrossagjà, celle de l'ouest la Nikolasagjà. C'est la première que Flosi franchit d'un bond pour échapper à l'exécution de la sentence de mort que l'Allhing venait de prononcer contre lui. Le président du redoutable tribunal, entouré des juges assis sur des mottes de terre, occupait le centre de la montagne de la Loi, et de là il lisait au peuple assemblé de l'autre côté des précipices les jugements qui, comme le lynch aux États-Unis, devaient être immédiatement exécutés. Celui contre qui la peine capitale venait d'être prononcée pouvait toutefois en appeler à la foule : si les rangs des hommes, revêtus de leur armure, s'ouvraient, le condamné avait la vie sauve ; si, au contraire, les groupes se resserraient, l'arrêt était à jamais

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confirmé et le malheureux lancé dans l'abîme. Sur la crevasse de droite, un bloc de pierre s'avance au-dessus de Tonde : c'est le roc du sang ; c'est là que pour certains crimes on brisait à coups de bâton les bras et les jambes de l'accusé.

Sur le Lôgberg aussi se tenaient les assemblées annuelles, dans lesquelles on délibérait sur les affaires du pays et où étaient promulguées les lois nouvelles, que l'on confiait à la mémoire des hommes, puisque, avant l'introduction du christianisme, l'usage de l'écriture était inconnu.

C'est là également que l'an 1000, par la volonté d'Olaf et grâce à l'habileté des missionnaires, les Islandais abjurèrent leurs faux dieux, dans une séance à jamais mémorable. Prêtres païens, néophytes convertis, s'étaient assemblés le 24 juin pour discuter sur la question de savoir si la patrie continuerait à honorer Thor et Odin, ou si elle adopterait la foi chrétienne avec ses nouvelles doctrines.

Les partisans et les adversaires exposaient tour à tour des arguments qui devaient faire pencher la balance en faveur de leurs croyances respectives, quand un homme accourt, fend les rangs et raconte qu'un volcan vient d'entrer en éruption, que la lave s'écoule à grands flots et que déjà elle a détruit fa maison du prêtre Thorodr. < Vous voyez bien, s'écrie alors le champion du paganisme, que. les dieux sont courroucés et que, si vous continuez à parler d'une autre religion, ils vont entr'ouvrir la terre pour vous engloutir, vous qui osez blasphémer ! » Mais Snorri, prêtre chrétien, désarme la foule en lui demandant : < Contre qui donc étaient irritées vos idoles lorsqu'elles firent couler la lave sur laquelle nous nous tenons et lorsqu'elles déchirèrent le sol des crevasses qui nous entourent? »

Malgré les secousses répétées des tremblements de terre, malgré le volcan, qui, augmentant de puissance, éclaire maintenant le ciel de rougeurs sanglantes, le peuple n'est pas convaincu que les dieux soient en courroux et réserve, grâce à l'esprit d'à-propos de Snorri, son jugement pour le lendemain.

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Pendant la nuit toutefois, l*éfat de crise s'aggrava, et l'on allait, comme de coutume, résoudre la discussion par un combat, lorsqu'un Islandais plus sage que les autres persuada au peuple de suspendre les hostilités et de s'en rapporter au jugement d'arbitres pris dans les deux camps. Les païens avaient grande confiance en l'éloquence de Thorgeir, qu'ils considéraient comme le plus habile et le plus fidèle de leurs défenseurs. Donc le lendemain, avant toute chose, Thorgeir démontra combien ces divisions intestines nuisaient à leur jeune république et voulut que la foule promît d'accepter la religion qu'il allait proposer.

Les adorateurs d'Odin acquiescèrent immédiatement à cette proposition, pensant bien que le jugement leur serait favorable ; aussi grand fut leur désappointement quand ils entendirent leur représentant proclamer la religion chrétienne.

Le plus intraitable des païens s'était laissé acheter par les missionnaires catholiques pour trois marcs d'argent! Dès lors le Christ régna en maître sur les adorateurs du dieu du tonnerre.

L'avènement du christianisme en Islande, sans mettre fin d'un seul coup aux mœurs Scandinaves, ouvrit cependant une ère nouvelle à ce peuple, dont les bonnes dispositions n'attendaient qu'une occasion pour s'épanouir. Dès le commencement du xi° siècle, plusieurs néophytes vinrent en Europe, étudièrent aux principales universités et fondèrent à leur retour des écoles qui devinrent une pépinière d'évèques et de prêtres indigènes.

Ce fut en 928, lorsque le code d'Ulfljot fut adopté par la nation, que la cour suprême de justice transféra ses assises sur le Logherg. Auparavant le conseil se réunissait en une place nommée Hof, dans le district de Kiosar.

Beaucoup plus tard, un édifice dont il ne reste plus trace aujourd'hui fut érigé à Thingvalla pour abriter les réunions parlementaires. Ce monument, bâti en 1690, servit peu, car en 1800, un formidable tremblement de terre ayant disloqué le pays environnant, les députés profitèrent

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de 1 événement pour transporter k Reykjavik le siège du pouvoir. Nous avons décrit le palais du Corps législatif actuel dans notre chapitre premier.

Cependant l'histoire du Lôgbei^ n*était pas encore finie, car tout récemment, en 1874, le i^' août, un voyageur qui serait venu à Thinpellir aurait pu se croire aux beaux jours de la répuhUque, tant le lieu sacré présentait d'animation.

Christian IX, roi de Danemark, accordait enfin aux pau^Tes Islandais la constitution qu*ils demandaient depuis 1848, et le peuple, par une touchante réminiscence des heures de liberté, avait voulu recevoir le monarque sur le Logberg lui-même. Mais quand Christian se fut éloigné, quand la foule se fut dispersée, la plaine retomba dans son silence de mort, et la solitude ne sera plus troublée désormais que par le chant plaintif du pluvier doré, celui, plus triste encore, du courlis, oiseaux qui semblent pleurer sur ces régions désolées, ou par le bruit de TOxara tombant dans la vallée.

Tel est ce merveilleux endroit, dont Lock dit, avec le poète anglais, < que si deux ennemis s'y rencontraient, ils échangeraient un amical salut; que si un homme sur le point de perpétrer un crime venait à s'en approcher, il s'arrêterait, puis s'éloignerait, n'osant commettre le sacrilège de fouler un pareil sanctuaire >.

Lorsque nous eûmes achevé de visiter la vallée dans ses moindres détails, nous revînmes au village, et il n'est pas difficile de vous en faire la description. Thingvellir ne se com{H)se que d'une église et de l'habitation du prêtre.

Ne pouvant vivre avec le peu de ressources que leur offre leur traitement, les ministres sont obligés de travailler comme leurs paroissiens : ils cultivent leur herbe, vont à la pêche, etc., etc. ; c'est \}out cela que nous aperçûmes, attenants à la maison, granges pour mettre le foin, hangars pour sécher le poisson. Grâce aux touristes, aux chasseurs et aux pêcheurs anglais, qui ne manquent jamais de rétribuer généreusement l'hospitalité qu'ils reçoivent et qui, de-

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puis quelques années, sont assez nombreux sur cette route de l'Hekla et des Geysers, la cure est réputée une des meilleures de Tîle.

Les fonctions déjà multiples du ministre se sont augmentées d'une nouvelle : il est devenu aubergiste.

Le pasteur n'étant pas encore rentré de Reykjavik, nous ne pûmes faire sa connaissance, et, pour régler notre note, nous fûmes obligé de nous adresser à la servante.

C'était une belle grande fille, aux yeux bleus, qui accourut très vite à l'appel de Gudmundsen, et sa gentille hufa, trop coquettement placée sur l'oreille, me fit un peu l'effet de vouloir s'envoler par-dessus le lac de Thingvalla. t Combien devons-nous payer? » me risquai-je à lui demander, en utilisant de mon mieux le peu d'islandais que je savais.

Pour toute réponse, n'ayant assurément pas compris un traître mot, elle me découvrit une superbe rangée de dents en éclatant de rire, et la scène aurait pu se prolonger longtemps si le guide ne m'eût tiré d'embarras en répétant ma demande dans l'harmonieuse langue des sagas.

« Je ne sais pas, dit-elle. Ce que vous voudrez. »

Je donnai 8 couronnes, et, pour utiliser le temps pris par l'opération toujours longue du harnachement des chevaux, j'entrai dans le cimetière.

Il ne présente d'intéressant qu'une colonne de lave vésiculaire, dont la face Est est marquée d'une raie qui servait, dit-on, jadis d'étalon pour l'aune et les autres mesures de longueur.

Quant à l'égUse, j'aurais préféré qu'elle fût semblable à celles des plus pauvres baers et couverte de chaume ; les planches modernes sont un anachronisme sur le territoire de h Légende des siècles. L'intérieur du temple n'offre de notable qu'un vieux tableau représentant la Cène et une chaire de vérité datant de 1683.

Sur ce, les poneys, agitant au vent leur longue crinière, se trouvaient réunis, et, les enfourchant à l'islandaise, c'està-dire d'un bond sans me servir du petit étrier national, nous galopâmes jusqu'à l'Almannagjà.

L'abîme franchi, je stoppai, et de la colline je voulus dire adieu au pays«ige en\ironnant le vallon, resserré par ses lugubres murailles de pierre.

Le grandiose lac bleu déroulait au sud ses eaux plus belles et plus limpides que celles des lacs suisses ; une brise assez violente élançait Tonde avec impétuosité contre les deux ilôts noirâtres qui surgissent au milieu, et faisait jaillir sur le roc des flots d'écume étincelanls ; Fliorizon, des trois autres côtés, élait fermé par des montagnes élevées : au nordouest, les créneaux de Sulur, dentelés, hérissés comme les aiguilles de la banquise; au nord-est, le < Large-Bouclier », tachant le ciel bleuâtre de sa neige argentée, et plus loin, vaguement ai>erçus, les glaciers immaculés du Langjôkull, puis TArmansfell, qui doit son nom au géant Orman, dont le tombeau fut creusé sur les flancs du noir massif.

A peine ces tableaux grandioses avaient-ils disparu à l'horizon, que nous nous retrouvâmes au miheu de rocéan de pierres qui entoure Reykjavik. La monotonie de ces déserts volcaniques n'est interrompue que par les pyramides (varda) destinées à montrer le chemin au voyageur.

£n avril, comme je le dirai plus loin, je dus mon salut à ces bornes indicatrices , que les Islandais ne passent jamais sans ajouter charitablement une pierre au tas primitif. Sans ces pyramides, comment se reconnaître sur un sol dénudé et enfoui sous la neige? On traverse ensuite de véritables landes, dont la tristesse n'est égayée que par deux étangs assez jolis, Leirugvogsvatn et Geldingatjôrn, pour aborder enfin une roule faite dans la vallée de Seljadalr.

En 1887 la chaussée se prolongeait même plus loin. Je citerai encore, pour ne rien négliger, le lac de Hafravatn (lac du Bouc), la rivière Ellidaar, où je pris maints saumons avec les officiers du Dupleix; et... la blanche tour de l'observatoire, entrevue au bout du sentier, nous excite à jouer des jambes pour ranimer l'ardeur éteinte de nos gentils petits coursiers. De nouveau et vue de la terre ferme cette fois, voici la capitale. Mais combien changée! Autant

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elle m'avait semblé misérable quand nous étions débarqués, arrivant de France et d'Angleterre, autant je la trouvais grande au retour de notre excursion, n'ayant visité depuis de longs jours que les baers au toit de tourbe disséminés cà et là dans les champs. Nombre dé maisons qui m'avaient échappé la première fois me semblaient maintenant de grandioses édifices. De môme l'hôtel Alexandra me parut du dernier confortable, et je trouvai le souper un vrai festin de Ballhazar.

Du reste, tout était aimable : l'air était parfaitement Calme; le soleil, qui met un temps infini à disparaître à l'horizon sous cette latitude, dorait de ses feux mourants le port et ses jetées, puis se réfléchissait en rayons d'or sur l'onde du fjord, que pas une ride ne troublait ; un groupe d'habitants chantait une de ces mélodies plaintives dont les peuples du Nord ont le secret. Bref, tout cela, joint au bonheur intime de se sentir sain et sauf au retour d'une pénible excursion, de revoir mon ami Gunn ou mes camarades de la ville, me permit d'oublier un peu les êlres chéris abandonnés à regret et d'avoir sur une terre bien triste un véritable accès de joie. Tant il est vrai que nos rares instants de bonheur ne sont jamais qu'une question de contraste !

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