‹ L'Islande et l'archipel des FærœerChapitre 32 sur 53 · DÉPART POUR LE NORD DE L'ÎLE · texte numérisé non relu

DÉPART POUR LE NORD DE L'ÎLE

Plan de campagne. — La Marseillaise. — Hospice pour nos soldats. — Lettres de France. — L'école latine. — Le cimetière. — Deux amoureux surpris. — Je change de groom. — Fatale rencontre de sept Américains. — Effet d'un monologue. — Mortalité des nouveau-nés. — Cruelle coutume.

Il fut décidé que nous laisserions les poneys se refaire * quelques jours des fatigues qu'ils venaient d'éprouver, et que nous entreprendrions ensuite la traversée totale de l'île, du sud-ouest au nord-ouest. Nous prendrions comme guide le sentier qui conduit de Reykjavik à Akreyri; mais, au lieu de le suivre servilement, nous pousserions, à droite et à gauche, des pointes vers les lieux renommés pour leur pittoresque ou méritant une visite au point de vue de l'histoire naturelle.

^Pour mes huit chevaux nous fîmes ce que l'on doit toujours pratiquer lorsqu'on se trouve dans une ville islandaise : nous les conduisîmes aux environs, parce que l'herbe y est toujours meilleure et surtout beaucoup moins chère. Je me rappelle que le coût des neuf jours de pâturage dans un baer situé près de la capitale fut presque insignifiant. J'étais donc plongé dans l'étude de la carte du professeur Gunnlaugssonn et du major Olsen, quand on frappa à la porte. C'étaient mes amis Gunn et Krûger, que

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VOUS connaissez déjà, accompagnés d'un docteur islandais, M. Tomashallgrimsen ; ils venaient m'inviter à dîner.

-Au risque de passer pour un plagiaire de l'ami Fritz, je'me décide encore à décrire ces agapes fraternelles. De quoi parlerais-je, après tout, si je ne racontais les fêtes de la bouché? La pauvre Islande ne connaît guère d'autres distractions. On venait de recevoir du Danemark un excellent pâté de gibier, des petits pois, des choux-fleurs et jusqu'à des asperges! Faites comme moi une cure de morue crue et séchée au soleil pendant quelques semaines, et vous éprouverez aussi la tentation de raconter ce que vous avez trouvé sur la table en revenant à un monde plus civilisé.

Bientôt le vin d'Espagne (le vin de Bordeaux n'a pas encore d'importateur) excita les idées ; et en un langage en partie islandais, danois, anglais, français, nous échangeâmes les histoires grivoises qui depuis cinq mille ans se suspendent toujours aux lèvres des dînants.

Puis M. Kriiger, au piano, entonna la Marseillaise^ et, faut-il le dire? unanimement nous bûmes à l'écrasement de l'ennemi héréditaire !

Que Nice ou la Savoie soient annexées après un plébiscite sincère, le fait est prouvé maintenant; que Mulhouse se donne librement à la France, voilà le droit; mais que l'on dépouille deux pays, dont un petit, ce qui fut une lâcheté, de provinces jurant après de longues années fidélité inébranlable à l'antique patrie, voilà le crime ; et, s'il est vrai que les leçons de l'histoire se recommencent à bref délai, l'usurpateur verra le châtiment, à moins qu'il ne consente à réparer son erreur par un compromis honorable qui éviterait de faire pleurer bien des mères innocentes des fautes sanguinaires de la politique I

Qui vivra verra : pour le moment, il est temps de quitter joyeuse et bonne compagnie et de rentrer. La pêche avait été abondante pendant que j'accomplissais ma première expédition : aussi les murailles des maisons disparaissaientelles sous les guirlandes de poisson que les habitants mettaient à sécher, tandis que, sur le devant des portes, les

femmes cardaient la laine et filaient le vadmel. Ce travail silencieux, accompli au crépuscule étrange du minuit polaire, donnait aux rues de Reykjavik un aspect singulier : on eût dit des ombres s'agitant au milieu d'une ville morte.

Dès huit heures du matin je fus sur pied pour aller visiter l'hôpital ; ce n'est, à la vérité, qu'une modeste maison en bois, située à droite de la roule de l'observatoire, mais elle est généreusement ouverte par la pauvre ville aux étrangers comme aux gens du pays ; elle est desservie par mon brave ami le D' Jônas Jônassen, dont la thèse sur l'échinocoque islandais est fort remarquable. Sur cinq malades, trois étaient des matelots français. L'un avait la fièvre; le second, appartenant à notre cçoiseur de guerre V Indre ^ s'était brisé la clavicule en tombant du grand mât sur le pont par un jour de tempête; le troisième s'était contusionné dans une chute analogue. M 'entendre parler français fut pour ces braves gens une surprise et une joie.

L'un d'eux, Parisien de naissance, me sembla prendre son mal fort en patience. < Croiriez-vous, me dit le docteur, que notre infirmière (Chrétienne était son nom) est venue se plaindre qu'elle ne pouvait plus entrer dans sa chambre sans qu'il tombent à genoux, en lui faisant ce qu'elle croit être des déclarations, puisqu'elle ne comprend pas le français! »

Ayant taquiné à ce sujet notre jeune compatriote, il prit le ciel à témoin de la i)ureté de ses intentions et me répondit : « Je ne lui fais pas la cour, je la supplie seulement de me donner de l'alcool camphré, mais elle ne peut deviner ce que je lui demande. — Voilà quelques cigares pour vous et pour vos deux camarades, dis-je à mon gavroche ; mais ne tourmentez plus Chrétienne; Reykjavik et Batignolles ont des mœurs différentes 1 »

Dans une autre chambrette gisait sur son Ht de sangle un pauvre adolescent qui, fait curieux dans un pays où la phtisie n'existe pas, avait une tumeur blanche du genou nettement caractérisée. M. Jônassen me demanda si j'amputerais : je dis que non, parce que nous sommes en

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Islande. Plus tard je revis ce petit malheureux : il revint avec moi en Angleterre, pour de là gagner le Canada ; deux mois s'étaient écoulés; le mal restait étendu, mais les poumons n'étaient pas pris! Preuve de la salubrité extraordinaire de ce climat, unique au monde comme situation géographique et conditions météorologiques.

En sortant de l'asile de la souffrance, j'aperçus le courrier danois Thyra franchissant avec autant de calme que de majesté la passe qui commande la rade de la capitale. Le cœur me bondit de crainte et de joie. Quelles lettres allaient sortir des flancs de ce navire? Douce et pénible émotion, je n'ai jamais pu te surmonter lorsque ])lusieurs mois je suis resté sans nouvelles de la patrie. Est-ce la mort d'un être adoré, l'annonce d'une catastrophe? Brisons vite ces cachets ; qu'une enveloppe est donc longue à ouvrir!... AU right/ tout allait bien. Hélas! que n'ai-je toujours eu le même bonheur !

Ce jour-là nous fûmes du reste absolument comblés, car, à dix heures du soir, mon guide vint me prévenir que le Cainoens était signalé ; le steamer m'apportait, lui aussi, de bonnes et plus fraîches nouvelles. Nous sautâmes dans une barque pour aller à bord; j'espérais y rencontrer quelques touristes français et parler un peu la langue maternelle ; mais un simple coup d'œil jeté sur les accoutrements écossais, ou encore sur les lunettes qui décoraient de grosses faces rougeaudes, suffit à me convaincre que je n'avais devant moi qu'Anglo- Saxons ou Teutons. C'était écrit, l'Islande ne devait voir en 1886 qu'un seul voyageur français parcourant ses plaines désolées : voire serviteur.

Le lendemain, veille du départ, j'utilisai ce reste de loisir en me rendant à l'école latine, vaste monument à deux étages où l'on enseigne l'islandais, le danois, l'anglais, le français, l'allemand, le latin et le grec.

Le professeur [skolakennari) de français {frakkneska) se nomme Geir Zoega. Le recteur, Jon Thorkelsson, est un fort bienveillant homme, qui me dit entre autres choses :

€ Nous avons une foule de livres sur l'Islande en anglais et en allemand, mais un seul en français, celui de Gaimard, et généralement on se montre dans les ouvrages étrangers très sévère pour la pauvre Islande, aux dépens de laquelle on s'égaye beaucoup. Si vous en écrivez un, Monsieur, j'espère que vous serez plus aimable à notre égard. — Je n'aurai qu'à être vrai, lui répondis-je. — Oh! ajoutat-il, je reconnais là la galanterie française. — Pardon, continuai-je, je ne sais ce que me réserve la nouvelle expédition que j'entreprends demain, mais je vous affirme que, sans flatterie, j'ai trouvé, de Reykjavik au. grand glacier de Vatnajôkull , des fermes qui , toute comparaison mise à part, puisque pour résister à l'ouragan vous ne pouvez construire que des huttes, étaient dirigées par des chefs de famille plus instruits et plus franchement hospitaliers que nos campagnards. »

Sur cette réflexion sincère, je laissai monsieur le recteur très content, et, poursuivant seul ma promenade au travers du village, j'arrivai au cimetière.

Le coin de gauche est catholique, au milieu du reste, qui est terre luthérienne, et on se croirait en France, tant les croix de bois noires aux inscriptions blanches marquent de places pour nos matelots, jeunes gens de vingt à vingtdeux ans, qui dorment là leur dernier sommeil après qu'une tempête ou une maladie est venue finir leurs terribles luttes. Qui sait si au dernier soupir ils n'ont pas regretté le ciel bleu de la patrie, et si leur douleur ne s'est pas augmentée en pensant que ce sol, triste et désolé comme les nuages blafards de son horizon, les garderait à jamais? Qu'elle est terrible la mort de ces marins ! Leurs dernières angoisses ne sont jamais adoucies par le serrement d'une main amie, et après eux il reste une tombe où personne ne vient s'agenouiller.

Au milieu de l'allée principale s'élève le monument du grand patriote islandais Jon Sigurdsson, dont la voix éloquente parvint jusqu'au roi et obtint de la cour de Danemark la constitution libérale de 1874 ; c'est une petite pyra-

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mide portant sur sa face antérieure le médaillou de ce membre de l'Althiag, avec cette iascriplion :

Jon SJgurdsson Althingumadr t. lijuin ISll D. 1 deBemtier 1879.

og Kooa haos logibjOrg Einar dottir f. 9 octob«r 1804 D. 16 december iS73.

Détail bizarre, les murs du cimetière sont utilisés pour-la dessiccation des tdtes de morue !

Plus loin, à la sortie du champ funèbre, je me trouvai su milieu d'une vaste plaine couverte de roches moutonnées, et je m'occupais à dessiner, à prendie à la boussole l'orienlation des stries glaciaires, lorsqu'un cri de surprise me lit lever la léte, et je m'aperçus alors que la roche que j'étudiais abritait deux amoureux méditant sans doute d'échanger un serment de fiançailles. Quand ils me virent placer l'aimant sur son support, ils s'enfuirent à toutes jambes ; je crois que, m'ayant aperçu prendre des photographies quelques jours auparavant, ils s'imaginèrent que j'aurais la malice de dévoiler par une image traîtresse le secret que je venais de surprendre. Daigne Vénus pardonner h

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Minerve ! Désormais je m'efforcerai de ne plus troubler les mystères qu'aime à présider la déesse de la. beauté.

Au retour je trouvai Gudmundsen, qui m'avertit d'un changement dans le personnel de la caravane : les huit poneys resteraient bien les mêmes, sauf que j'en monterais un au trot plus doux ; mais celui qui veillait à leur bonne tenue, le groom Sigurd en un mot, allait être remplacé par un beau jeune homme blond, à la chevelure aussi longue qu'hirsute et répondant au doux nom de Bjôrn (prononcez Biâtnê). Son savoir égalait celui de Sigurd, m'affirmait mon guide : mes bottes seraient aussi bien graissées (c'està-dire, murmurai-je tout bas, qu'il ne s'en occuperait pas plus que son prédécesseur), les poneys aussi bien sellés; bref, je serais très aimable d'accepter celte modification, qui permettrait de satisfaire un chasseur anglais auquel Sigurd plaisait. « Va pour Biâlnê. Mais est-il aussi gentleman? — Oui, d(ktô! il est candidat en théologie. » Après la magistrature, le clergé était admis à l'insigne honneur de me servir de palefrenier.

A peine l'aurore aux doigts de rose ailleurs, mais trempés dans l'encre ici, eut-elle ouvert les portes du ciel, que ma caravane, légèrement modifiée, vint saluer M. Kriiger. Il me donna l'accolade, des cigares pour la route, prévint les amis, et vers huit heures nous défilâmes en bon ordre devant une haie d'honneur pour reprendre une seconde fois le chemin de Thingvellir.

L'ouragan faisait rage, l'aquilon poursuivait les .nuages amoncelés, et une pluie diluvienne semblait imminente; mais comme nous ne pouvions pas différer le départ pour une aussi longue étape, nous disparûmes dans un nuage de poussière soulevée par le vent, nous arrachant ainsi aux hourras des camarades et aux voluptés de la grrrande capitale.

Que pouvait l'orage contre le waterproof qui m'emmitouflait des pieds au menton?

Dix heures de suite la lave succéda à la lave ; dix heures de suite les flaques d'eau jaillirent sous le galop des poneys ;

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