‹ L'Islande et l'archipel des FærœerChapitre 33 sur 53 · DEPART POUR LE NORR DE L ILE · texte numérisé non relu

DEPART POUR LE NORR DE L ILE

dix heures de suite le ciel, irrité, versa sur nous des torrents de pluie glacée , quand enfin le majestueux lac décrit au précédent chapitre nous apparut aussi terne et glauque qu'il était clair et hleu lors de notre premier passage. Nous touchions au repos : le presbytère de ThingveUir allait nous procurer un bon poisson, du lait chaud et ses édredons moelleux! Je me complaisais dans ces jouissances matérielles, j'en doublais le prix en comparant ce qui nous attendait à ce que nous éprouvions au moment même, perchés sur nos chevaux ruisselants, les jambes meurtries par la course furibonde, le visage couperosé par la bise. Hélas! les douces images évoquées ne furent pas longues à s'évanouir, un fait brutal nous rappela qu'il y a loin de la coupe aux lèvres.

Sept Américains, débarqués la veille du Camoens, venaient d'accaparer tous les lits disponibles. Que faire? Coucher sous la tente par une tempête pareille, il n'y fallait point penser. Le mieux était de regaloper jusqu'à un autre baer. Nous enfourchons à pouveau nos malheureuses bêtes, nous recourbons la tête sous les cataractes du ciel, et, la rage au cœur, car il m'avait semblé voir un sourire sarcastique errer sur les rigides physionomies des sept Yankees, nous filons à la recherche d'un gîte pour la nuit. Que venaient-ils voir dans l'ultime Thulé? que ne se contenlaient-ils de leurs geysers à eux? n'ont-ils pas transformé en parc national la magnifique Yellowstone, où les jets d'eau sont naturels et bouillants? J'espère qu'ils n'ont pas l'intention de venir construire autour de l'Haukadalr le mur d'enceinte que je redoute. Peut-être ont-ils parié que leurs geysers montaient plus haut que ceux d'Islande, et n'ontils franchi l'Atlantique que pour fixer le vainqueur d'une gageure! Mon Dieu, pardonnez-leur, ils ne savent pas pourquoi ils voyagent, et éloignez de nous le calice d'une hutte trop sale ou trop enfumée.

A l'horizon je distingue avec ma lorgnette des plaques de gazon dont la couleur se fond avec la teinte verdâtre du rocher voisin : c'est un hameau nommé Karastazir, que je

cherche vainement sur ma carte. Gunnlaugssonn, comme pour bien d'autres points, a négligé de le porter. Il est situé au nordrouest du lac, et le baer nous semble avoir bonne mine.

Mais comme c'était décidément une journée de guigne, de black'heart, le fermier nous avertit que la chambre de l'hôte est habitée depuis quelques jours par la femme de feu monsieur le curé de Thingvellir et ses trois demoiselles. « Or, juge-t-il à propos d'ajouter, il ne serait peut-être pas convenable que le Fransko couchât, lui aussi, dans cette salle ! » Le guide vint immédiatement me traduire l'embarras du bonhomme. La pluie tombait toujours; toujours, véritable centaure, je ne faisais plus qu'un avec mon poney ; la grande aile de mon chapeau rabattue au vent pour ne pas recevoir d'eau dans les yeux, je ne voyais rien, j'entendais seulement. « Laissez en paix, criai-je, la veuve et ses trois demoiselles, et emportez-moi où vous voudrez, pourvu qu'il n'y pleuve pas. » Thorgrimur m'arrache de la selle, nous escaladons la badslofa en nous bouchant le nez, puis, sans souper, sans me déshabiller, je me laisse tomber sur un édredon qui me sèche et me réchauffe. Trop fatigué pour dormir tout de suite, l'estomac creux, l'esprit morose, je me prends à penser que demain le Camoens ramènera sur le continent le prince de Bourbon, sa suite et ceux dont j'ai fait la connaissance sur le bateau ; alors je jalouse leur sort et il me prend une envie folle de dire à Thorgrimur : < Levez-vous, procurez-vous deux chevaux frais, rentrons à Reykjavik : j'ai assez de vos cavalcades, de vos pluies, de votre disette, et de plus il y a trop longtemps déjà que je suis séparé des miens.

— Mais quoi ! répondit à l'esprit de découragement celui qui m'avait excité à faire ce voyage de la Terre de Glace, tu. le laisserais aller à une lâche décision ; tu renoncerais a une exploration qui depuis plusieurs années est ton rêve le plus cher ; lu ne rapporterais pas au Muséum les collections promises, aux amis les échantillons de spath d'Islande 1 Sursum corda .'haut le cœur 1 » Et, joignant le geste à la parole,

DÉPART POUR LE NORD DE l'ÎLE 195

je donnai à mon oreiller, qui me représentait l'indécision, un vigoureux coup de poing.

Biâtnê en tressaillit, et, tirant Gudmundsend'un sommeil profond, ils se levèrent tous deux et me demandèrent si je n'étais point malade. « Du tout », leur dis-je. Mais, comme ces demandes et ces réponses n'eurent pas lieu sans bruit, les chiens hurlèrent, les enfants au berceau crièrent, bref la correction intempestive que j'avais administrée à mon oreiller fut cause que tous les êtres de la badstofa s'agitèrent, comme secoués par une commotion électrique.

Heureuse animation, que tu me fus propice! Je ris de la mine effarée de mes hôtes ; les idées lugubres disparurent, et, ayant obtenu que l'on ouvrît la petite lucarne du bouge, je m'endormis sous les caresses d'un air froid qui n'était pas du goût de tout le monde.

Je ne fus réveillé qu'à l'aube et par un enfant qui demandait à manger; de sorte que de mon lit j'eus l'occasion de me rendre compte de l'alimentation et des soins donnés aux nouveau -nés.

La maman lui mil dans la bouche un biberon des plus primitifs. C'était une simple bouteille, mal fermée à dessein par un chiffon de laine conique qui jouait le rôle d'un filtre et d'une mèche de lampe. Le lait passait soit par l'inlenalle entre le bouchon et la paroi du goulot, soit par capillarité. Le pauvre être s'épuisait à tirer sans beaucoup de profit et me faisait grand'peine. Je demandai pourquoi sa jeune mère, qui était forte et vigoureuse, ne le nourrissait pas. On me répondit que ce n'était pas la coutume en Islande! Aussi les nouveau-nés meurent-ils comme mouches et généralement au bout de quelques jours.

J'aurais eu mauvaise grâce à sermonner la famille pour ses préjugés sur la lactation, puisqu'en France nous n'obtenons que très difficilement l'allaitement maternel et que nous n avons jamais assez d'autorité pour empêcher l'alimentation prématurée! En Islande j'ai vu des petits enfants de trois ou quatre jours auxquels on enfournait de vive force une pâtée de morue ! J'aime à croire qu'avec le temps

le peuple écoutera ses médecins et renoncera h ses erreurs. Le tétanos des nouveau -nés, surtout aux îles Vestmann, est également une cause de grande mortalité. Et cependant je dois ajouter bien vite que les enfants sont très aimés, très choyés par leurs parents.

Il existait primitivement une horrible coutume, qui dura penijant toute l'époque païenne et que les missionnaires chrétiens ne parvinrent à détruire qu'avec beaucoup de peine. Lorsqu'un chef de famille se jugeait trop misérable pour élever sa progéniture, il la faisait exposer par terre au bord du sentier. Si un passant en avait pitié, il pouvait l'emporter chez lui. Faute de cette heureuse rencontre, le pauvre petit innocent mourait de faim et dé froid. Comme nous l'apprend la saga de Gunulangur, la mère n'avait pas le droit de s'opposer à cet abominable abandon. Un homme riche partant pour l'Althing au moment où sa femme était sur le point d'accoucher, lui ordonna d'exposer son enfant. L'infortunée n'eut pas le courage d'accomplir une telle cruauté, mais sauva le nouveau- né en l'envoyant secrètement chez une amie éloignée. (Édition in-4", 1775, Copenhague.)

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