CHAPITRE X
Le royaume de Borée. — Tendance à disparaître qu'ont actuellement les glaciers du plateau central de l'Islande. -^ Poney mort. — Bain forcé. — Nuit passée avec deux députés. — Les fameuses cavernes de Surtshellir. — Histoire de brigands. — L'EjriksjôkuU. — La région des lacs. — Chasses merveilleuses. — Étranges fantômes. — De l'embarras que Ton peut avoir à se mettre au lit. — Service religieux. — Kornsà et le maire, M. Blôndal. — Un vallon poétique. — Pittoresques cascades.
Oui, lecteurs, le litre de ce chapitre est exact. Nous avons résolu, pour gagner du temps, de traverser tout le plateau central en quarante-huit heures, et, comme la suite de ce récit vous l'apprendra, nous réussîmes dans notre entreprise. A vaillant poney islandais rien d'impossible, partît-on un vendredi de la fin de juillet et même fort tard à 11 heures du malin. Mais comme qui veut aller loin doit ménager sa monture, surtout au début, après un galop d'une heure et demie seulement nous laissons les chevaux brouter quelques minutes.
Nous sommes du reste dans une luxuriante prairie, où ils peuvent s'en donner à cœur joie, sur le fameux pré de la vallée d'Hofmannafljôlr, qui s'étend au nord de l'Allhing. C'est ici que campaient les députés du nord quand ils venaient en session, parce que, dit l'histoire, les pâturages y sont merveilleusement bons. Or ils sont restés tels. Non-
velle preuve apportée à la théorie que je défends : la conpguration du sol de la vieille Islande n'a pas varié; les courants de lave, les avalanches, les glaciers ont pu supprimer certaines portions jadis verdoyantes, mais les parlies respectées par ces fléaux destructeurs ne sont pas différentes de ce qu'/clles étaient autrefois.
L'herbe n'y a jamais poussé plus dru, les arbres n'y ont jamais crû, et les chevaux n'y trouvent à manger que le même foin, que la même flouve odorante qu'il y avait lors du voyage des premiers explorateurs.
Le substratum volcanique a toujours été à la même température depuis la période historique.
Des crassulacées jaune d'or ou blanc de lait, des caryophyllées rouges, à feuilles découpées comme dé la mousse, émaillent gentiment ce large tapis de verdure, qui se déroule au pied de la montagne neigeuse du Large-Bouclier. On dirait une bande de velours vert tacheté, placée là tout exprès sous les pas du voyageur pour le conduire jusqu'aux glaces immaculées du Skaldabreid.
A 4 heures, nouvelle halle près du beau lac de Reydarvatn, où sur l'herbe humide nous dînons de pluviers froids et d'un verre de rhum. Il y a en réalité deux étangs, un grand et un petit, réunis par une rivière, dont nous approchons avec précaution pour y surprendre les canards. A peine avais-je écarté les joncs du rivage du bout de ma carabine que j'aperçus deux magnifiques oiseaux à bec noir allongé, au cou d'un rouge écarlate, au corps gris et blanc, appelant avec désespoir deux petits qui, nullement effrayés, semblaient vouloir rester pour se rendre compte du bruit que j'avais fait en cassant les roseaux secs. J'eus le triste courage de les rendre orpheUns. Ces deux gros oiseaux, qui font maintenant très bon effet dans mon cabinet, étaient un couple de Colymbus septentrionalis. Généralement c'est sur les bords de la mer qu'on les rencontre, mais au printemps ils viennent faire leur nid dans les lacs de l'intérieur ; la femelle, dévouée au point de se laisser tuer plutôt que d'abandonner les jeunes, ne pond que deux œufs.
Brunnar franchi, car c'est ainsi que se nomme Toasis de gazon située sur les rives des deux lacs, nous nous trouvâmes dans la Vallée-Froide (Kaldi-Dahlr), le royaume de Borée assurément quand il descend sur la terre. « Jamais, me dit mon guide, je n'ai traversé cette gorge sans qu'il y régnât un vent d'une violence extrême. » Il est vrai que mon baromètre accusait déjà plus de 500 mètres au-dessus du niveau de la mer, et que la passe est comprise entre le volcan éteint Ok à gauche et le GeltlandsjôkuU à droite.
L'Ok, en anglais yoke^ ce qui signifie « joug », doit vraisemblablement son nom à sa forme : il ressemble en effet à un gigantesque arc-boutant dont les piliers seraient des pyramides.
Quant au Getllands, ce n'est qu'une portion, qu'une pointe avancée de cette vaste étendue de neige perpétuelle que l'on appelle Langjôkull.
Peu de voyageurs ont, je crois, contourné comme je le fis cet immense glacier, puisque je suis allé, pendant mon séjour aux Geysers, jusqu'au Hvitàrvatn, et qu'ensuite, pour me rendre au nord, j'ai suivi la Vallée-Froide jusqu'au delà de l'EiriksjôkuU. Durant cçtte exploration circulaire j'ai constaté un fait qui surprendra beaucoup de géologues : celui de la tendance à disparaître qu'ont actuellement les glaciers du plateau central d'Islande. Tous les guides se rappellent avoir vu la pointe ouest du glacier plus rapprochée * de Brunnar, et j'ai, de visu, constaté des moraines terminales à 2 kilomètres en avant du front même du glacier. Des considérations très importantes découlent de cette constatation ; mais elles ne seraient pas à leur place ici. Je me réserve d'en faire l'objet d'un mémoire que je présenterai à la Société de Géographie.
Le paysage lointain est grandiose : on croirait entrevoir les sommets découpés, les pics aigus des Pyrénées; mais combien la vallée diffère de celles qui se rencontrenf chez nous au pied des massifs 1 Ici, pas un brin de gazon, pas un oiseau dans l'air, pas d'insectes bourdonnants, toute vie animale ou végétale a complètement disparu ; ce n'est qu'un
vaste amoncellement de blocs scoriacés, d'obsidiennes sur lesquels buttent nos chevaux, ou d'immenses étendues de cendre et de laves grisâtres dont la monotonie n'est interrompue que par quelques flaques d'eau boueuse.
Pour compléter l'illusion d'un champ de mort infini, çà et là nous rencontrons des restes de poney. Ces squelettes en disent long au voyageur : ils racontent tout un drame, ils reportent la pensée à l'heure sinistre où le pauvre bondi a vu sa monture refuser de marcher ; il l'a frappée, mais l'inteUigent animal, tournant vers le maître un grand œil plein de douceur, a semblé lui expliquer que les coups ne serviraient à rien : ce n'était pas sa faute si l'hiver, plus rude qu'à l'ordinaire, avait empêché l'herbe de pousser, et si de longs jeûnes l'avaient rendu incapable de traverser une fois encore le grand désert de sable. Alors le bondi l'avait laissé mourir en paix ; puis, chargeant sur son propre dos les harnais de la bête, l'homme avait dû, en proie à la faim, marcher des journées entières, aveuglé par la poussière, les pieds meurtris par les scories !
Maintenant il est 10 heures du soir, les dernières lueurs. du vrai jour se dégradent dans la demi-teinte des nuits aurorales, un vent glacé nous cingle la figure, et je commencerais à désespérer de voir jamais la fin de notre rude étape si je n'étais soutenu par la vue de la montagne bleue' qui, au dire de Gudmundsen, abrite le baer où nous trouverons un refuge. Gourons, courons; mais plus nous avançons, plus la montagne semble reculer. Nous étions victimes de l'illusion propre aux régions du Nord : l'air y est si pur, si transparent, que l'œil ne sait plus apprécier les distances.
Une première rivière nous barre la route, la Kalda !
Puis un taillis de bouleaux et enfin un véritable fleuve, la Hvital'
Minuit : de gros nuages noirs, vainqueurs du jour perpétuel, ont obscurci l'atmosphère; les eaux roulent mugissantes au fond de l'abîme, et nous devons passer. A genoux sur la selle, les mains crispées dans la crinière, le regard fixé
sur la rive pour éviter le vertige, je laisse aller ; comme les perdrix qui se cachent la tête dans le sable pour avoir moins peur, je m'efforce de ne pas entendre le bruit des cataractes et m'étourdis de mes propres cris : « Oh ! oh î attention ! hardi! » Nous sommes au milieu, cela va bien; encore quelques mètres et nous touchons la rive, quand, patatras! mon poney, heurtant les deux genoux contre un caillou du fond, s'abat et m'entraîne avec lui. Je roule sous l'écume; le froid est si vif, la douleur si acerbe, que j'éprouve mille difficultés à me relever. Biâtnê me tend la main; mais, augmenté de tout le poids de l'eau qui a pénétré mes vêtements, je dus être hissé sur le cheval. Lorsque, arrivé au basr de Kalmanstunga, je voulus descendre, je m'aperçus que des centaines de petits glaçons me collaient à la selle !
Kalmanstunga, bâti sur les ruines d'un ancien temple païen, à en juger par son enceinte ovale ou par les inscriptions runiques que je trouvai dans le cimetière, est un antre noir, qui semble un merveilleux palais au sortir du désert que je viens de décrire. Le touriste n'a du reste pas l'embarras du choix. La ferme, située au miheu d'une vallée fertile, est à quatre jours (aller et retour) de toute autre habitation.
Généralement on se plaint de la rapacité du fermier. Murray dit que pour une nuit on lui demanda 51 couronnes (71 fr. 30), dont 14 francs pour un gigot (which was cooked so disgustingly that we could non eat il). 'Je n'eus pas à me plaindre d'une semblable extorsion, grâce à la photographie. Je fis le portrait des trois jeunes servantes et des deux filles du propriétaire, qui — où diable la morgue va-t-elle se nicher! — ne voulurent jamais consentir à faire partie du même groupe que leurs subalternes. On eut égard à mon cadeau, et je ne payai qu'une somme ordinaire.
Le voyageur qui serait tenté de crier au vol ne doit pas oublier que café, sucre, farine pour le biscuit, en un mot toute denrée, doivent être apportés de fort loin à dos de poney, et que pendant plusieurs mois les habitants restent privés de communications avec les stations de trafic.
202 l'isunde
Mais revenons à notre arrivée. Après une demi-heure d'allente — c'était sacramentel, — la fermière, arrachée à sOn premier sommeil, nous conduit dans la cuisine et nous avertit qu'elle n'a que du mouton salé ; peu m'importe, du lait me suffira pour apaiser la faim. < Mais où me coucherez -vous ? — Dans l'unique chambre, et vous y serez très bien, car il y a trois lits, un pour vous, deux pour votre suite. » C'était parfait. Oui ; mais, là encore, nous attendait une désillusion.
Nous venions d'achever le plus frugal des soupers, lorsque deux poneys, portant chacun un cavalier mieux habillé que ne le sont d'ordinaire les Islandais, firent irruption dans la cour. « Atthlngmadr/ {hes députés!) » crièrent en chœur fermière, guide et groom. Hélas! c'était vrai. Un instant je voulais douter, parce que je les avais vus remplacer le mouchoir par la paume qui servait de tasse à Diogène ; mais ce qui constituerait en France une preuve d'éducation première un peu négligée, ce qui suffirait, à la rigueur, pour exclure la qualité d'honorable, n'est pas une preuve ici. C'étaient bel et bien deux élus de la nation, traversant le désert pour aller siéger à Reykjavik. Peut-être me dira-t-on : « Nous ne voyons pas ce qu'avait de fâcheux pour vous l'arrivée de ces hommes ; n'étiez-vous pas flatté de faire leur connaissance? » Certainement j'étais flatté, mais je songeais qu'eux aussi partageraient Y unique chambre. Voilà ce qui m'effrayait.
Une heure après, nous nous trouvions empilés tous les cinq dans le petit cabinet muni d'une fenêtre grande comme la main, qu'ils s'empressèrent de fermer.
Mais, semblable au faucon d'Islande qui guetterait sa victime, je surveillais attentivement l'instant propice où un lourd sommeil s'emparerait de ces défenseurs du droit. Je n'attendis pas longtemps : alors je me levai en tapinois et j'ouvris la lucarne.
Puis, comme un plongeur qui sortirait de sa cloche, je me délectai longtemps à aspirer l'air frais. Bonheur fugitif! bientôt un député s'agita, rêvant sans doute qu'il pronon-
çait un discours pour Findépendance de la patrie ; Tautre, couché dans le même lit, se réveilla en criant : « Khldi, kaldi! (Froid, froid!) » Gudmundsen fit chorus, et... la lucarne fut irrévocablement fermée jusqu'à Taube. Je connais maintenant toutes les horreurs de l'asphyxie.
Dès l'aube nous avions pris congé de nos étouffeurs et nous avions en perspective non pas dix heures de poney, comme la veille, mais bien dix-sept. Il nous fallait aller d'une traite à Haukagill (ravin des Faucons), soit 104 kilomètres!
Le guide avait demandé à notre hôte un paquet de chandelles. N'allez pas croire que ce fût pour l'employer au même usage que les cavaliers lors des grandes étapes ; non, c'était pour visiter, en passant, les fameuses caves de Surtshellir.
Un dicton islandais prétend que trois choses sont impossibles à décrire dans l'ultime Thulé : ces grottes, la région des lacs avec ses blocs perchés dont nous aurons à parler, et enfin le BreidiQôrd avec ses nombreux îlots couverts d'eiders. Aurais-je le bonheur de donner au moins une idée de ces merveilles? Je vais faire de mon mieux.
Si l'on s'en rapportait au Landnâmabok, le nom de Surtshellir viendrait du géant Sourtour, qui aurait habité ces ténébreuses cavernes. On y Ht en effet qu'un poète, appelé Thorvald, se transporta un jour près du souterrain et récita devant la porte du géant des vers qu'il avait composés en son honneur.
Mais, à mon humble avis, point n'est besoin d'aller si loin chercher une étymologie. Surts veut dire « noir », et Surtshellir^ « caverne noire ». En réalité, ce n'est autre chose qu'un immense canal tortueux, à plusieurs embranchements latéraux, comme les oubliettes d'un château du moyen âge, par lesquels la lave de l'Hallmundarhaun, sortie du Gettlandsjôkull, s'épanchait en conservant sa fluidité initiale, tandis qu'une croûte solide formée par le refroidissement constituait au-dessus une véritable voûte.
On peut y pénétrer par plusieurs ouvertures, mais l'en-
Irée généralement choisie se trouve à quelques centaines de mètres du sentier. Elle ressemble à une arche de tunnel qui aurait environ 6 mètres de haut sur 8 de large. Nous nous engageons dans cette gueule de four, et nos lumières (j'avais emporté du magnésium) ne sont pas plus tôt allumées, qu'un spectacle plus merveilleux que celui que présentent les grottes si connues de Han, en Belgique, s'offre à nos regards.
La neige sur laquelle reposent nos pieds semble éblouissante; le plafond, couvert de paillettes de glace, scintille comme s'il était constellé de diamants : chaque cristal lance des reflets jaunali^es ; enfin les accidents les plus bizarres de la lave refroidie complètent le féerique décor. On dirait des parois ciselées comme les murs extérieurs du palais du Louvre.
Nous marchons pendant quatre cents pas, suivant un
canal orienté de l'est à l'ouest, et nous arrivons dans une
'galerie d'une magnificence qu'il est difficile de dépeindre.
On aperçoit maintenant au loin le jour qui perce au travers
d'un orifice du toit.
Groirail-on qu'il se trouve là une espèce de tumulus formé d'un gros bloc de lave sur lequel sont déposées plusieurs [)ièces de monnaie moyen âge ou modernes. Cette idée d'abandonner une collection numismatique à la disposition des visiteurs, rares à la vérité, donne mieux que tout ce que l'on pourrait écrire une exacte notion de l'honnêteté de ce petit peuple. Il est vrai que chez leurs ancêtres, les Norvégiens, nous avons vu un fait plus typique encore. Aux omnibus de Christiania est attachée une boîte où chacun dépose en montant le prix de sa place, sans que le conducteur fasse le moindre contrôle ; eh bien, il est très rare que le chiffre de recette ne concorde pas le soir avec le nombre des personnes qui ont été sonnées.
Non loin de l'ouverture de la voûte qui amène, comme je viens d'en faire mention, un rayon de jour, se voit l'entrée d'une autre caverne qui n'est qu'un canal latéral de la principale artère volcanique. La marche dans cette division
latérale est fort difficile ; de plus il est dangereux d'y stationner, car on est très exposé à recevoir sur la tête un fragment de basalte détaché du plafond. Nous trouvâmes . le sol jonché de ces pierres éboulées et aussi de nombreux ossements de bœufs et de moutons. Ces os ont conservé leur forme, mais tombent en morceaux si l'on vient à les toucher. Ils attestent la véracité de l'Halniveria Saga, qui raconte qu'une bande de voleurs s'était réfugiée là au X® siècle. L'histoire vaut la peine d'être narrée, et je me suis amusé à remonter avec les livres islandais jusqu'à l'origine de cette troupe de scélérats.
Un certain Hverdur, homme de la noblesse, ayant été mis hors la loi, se réfugia avec ses partisans sur l'îlot escarpé de Geirholm, où tout autre qu'un gymnasiarque exercé ne saurait aborder sans le secours de cordes qu'on lui lancerait du haut des rochers. Ainsi abrités, ces bannis devinrent vite la terreur de toute la portion de côte qui se trouvait à proximité de leur repaire ; ils y abordaient la nuit et commettaient toutes sortes d'exactions. Enfin une troupe armée parvint à escalader la falaise ; mais notre horde de voleurs n'hésita pas : elle gagna la terre à la nage, se dispersa dans la campagne et finit par se rallier dans les cavernes de Surtshellir. Désormais personne n'osa plus approcher de cet antre, où ils avaient un gîte encore mieux assuré que sur leur île. Maints villages des environs furent pillés, maints troupeaux de moutons et de bœufs volés; peu à peu la lande se dépeupla. Un beau jour cependant, les habitants les surprirent par ruse, leur coupèrent la retraite et les tuèrent dans un petit vallon qui porte le nom d'Oumsaatour (Embuscade).
Perpétuée par les récits du coin du feu, l'histoire a produit une telle impression sur l'esprit du peuple, que la génération actuelle hésite à entrer dans les souterrains.
Le vieux grand-père du fermier de Kalmanstunga nous avertit que les esprits (sic) ne voient pas volontiers qu'on vienne troubler leur repos, et qu'ils pourraient nous punir, soit en nous ensorcelant, soit en nous causant une
206 l'Irlande
telle frayeur que nous ne saurions plus retrouver notre route.
Ce n'étaient pas les fantômes qu'évoquaient à mon imagination la beauté sévère et le silence imposant de cette grotte ténébreuse, mais je me représentais la lave en fusion passant comme un ruisseau de feu par ce canal, fondant les parois, décomposant les roches. Ou, si la science laissait place au sentiment, c'était pour me dire que les juges qui imposent aux condamnés les cachots noirs et humides n'ont rien à envier à la cruauté des temps passés. L'obscurité, l'air congelé, l'odeur méphitique qui se trouvaient réunis là, nous faisaient aspirer à la lumière. Aussi saluâmes-nous d'un vigoureux cri de joie la sortie au soleil.
Pendant quelque temps nous marchâmes sur le toit, plein de crevasses et donnant cours à la filtra tion des eaux pluviales, puis nous retrouvâmes au sentier le groom qui gardait mélancoliquement nos iK)neys^
Un premier galop nous conduisit à la montagne de Drangagil, constituée par du véritable trachyte, et nous ne tardâmes guère à contourner l'Eiriksjôkull.
Je ne saurais mieux comparer l'aspect que présente cette montagne qu'à une immense boule de neige ronde que des écoliers auraient élevée sur un amas de pierres noires. La glace éblouissante qui éclaire les nuages de ses reflets argentés contraste singulièrement avec les sombres roches de la base.
Alors que l'Islande était moins connue, l'Eiriksjôkull était considéré comme le monarque des glaciers islandais ; géographiquemenl il représente une partie détachée du Langjôkull, et, nouvelle preuve de mon opinion sur la régression de ces masses glaciaires centrales, il paraît n'avoir été séparé du massif principal que récemment. Ebenezer Hendersen, qui voyagea dans celte contrée en 1814, le décrit comme attenant au Langjôkull.
Le spectacle de ces grands jôklar s'élançant du sein des déserts est bien fait pour tenter le pinceau d'un peintre !
Le chemin qui se nomme Nordlingaver traverse au nord
quaAante-cinq lieues françaises en deux jours 307
du glacier que je viens de décrire une région qui, verdure, arbres, constitution du sol mis à part, ressemble beaucoup à la Sologne ou à la Brenne, tant elle est parsemée de lacs. Sur les bords du plus grand, rArnarvatnheidi (lac de la Lande aux Aigles), les touristes qui ne veulent pas rester à cheval quinze heures de suite viennent planter les piquets de leur tente. Deux fois je suis venu sur les rives de ce lac, deux fois j'ai trouvé une végétation suffisante pour permettre aux poneys un excellent dîner. On a même construit au milieu de la lande une petite hutte, semblable aux caravansérails d'Orient, pour abriter les voyageurs surpris par la tempête. Mais les indigènes y laissent accumuler tant de débris qu'il est plus sain de coucher dehors!
Le lac, quadrilatère, est coupé vers son quart ouest par une langue de terre qui s'avance presque de la rive sud à la rive nord. Aller sur cette presqu'île est un pèlerinage en terre historique, car les restes d'une solide maison (la grettir-skali), bâtie par Grettir le Fort, jonchent le sol. Plus loin je conterai l'histoire de cet Hercule islandais.
L'Amarvatn, aussi bien que tous les autres étangs qui l'entourent, donne asile à une si grande quantité de poissons, que l'ensemble de cette Sologne se nomme Fiski- Yôln (Lacs Poissonneux). Un Anglais me dit, un jour, qu'il avait pris jusqu'à quatre-vingts grosses truites en quelques heures !
Quant au marécage, il abonde en gibier. Outre les cygnes sauvages qui animent de leurs gracieux ébats les moindres lacs, sous les bruyères se cachent des milliers de grouses, pendant que les canards ou les oies se disputent les ruisseaux.
Pour un chasseur passionné quel paradis terrestre !
Mais déjà le disque du soleil semble plus large à l'horizon blafard, le brouillard commence à s'élever du marais; allons, Biâtnê, rassemblons les poneys, consolidons bien et les selles et les coffres ; nous n'avons pas encore fourni la moitié de notre traite, et probablement nous aurons à nous reconnaître au milieu des nuages opaques qui nous entou-
Feront, à traverser maints cours d'eau sans autre guide qu'un sondage au bâton pour trouver les gués.
Bientôt en effet, vers 9 heures du soir, nous vîmes fondre sur nous les nuées du Nord ; elles avaient passé sur la banquise et nous apportaient avec chaque contorsion de leurs blanches spirales le froid polaire qu'elles avaient emmfiagasiné. J'étais transi et je m'empressai de donner à ma monture la liberté, pour courir à pied, abandonnant derrière moi mes deux hommes, qui, fidèles aux principes de paresse nationale, préféraient grelotter et claquer des dents plutôt que de faire l'effort de marcher.
Un silence de mort, que la détonation de mon fusil troublait à peine, tant la neige amortissait l'écho, planait sur ces champs saupoudrés de déjections volcaniques, et jamais je n'oublierai l'impression que me causèrent quelques quarts d'heure de solitude voulue au milieu de ces mornes.
Au travers de la buée les objets semblaient fantastiques : les rochers, quelques spectres géants et les moutons sauvages descendus pour me regarder passer me faisaient l'effet, avec leur longue paire de cornes noires, leurs grands yeux, leur toison traînante et perlée de fines gouttelettes d'eau, de bêtes apocalyptiques vaguement entrevîmes dans un cauchemar. A un moment donné, je me retournai et j'aperçus, gravissant une pente, ma petite caravane ; la tête du grand Gudmundsen, enveloppée de son jaune oilskin^ semblait toucher le ciel, et sa monture quelque étrange et colossale haquenée des tableaux moyen âge ou encore celle du don Quichotte de Gustave Doré chevauchant au milieu des ombres vaporeuses dont le grand artiste avait le secret.
Et tout cela, l'œil le voyait réellement, question de réfraction à travers une atmosphère qui reste lumineuse malgré le brouillard, se résolvant en pluie fine, et grâce à l'inégalité de température de ses différentes couches.
Raconter maintenant nos souffances, le froid enduré, les dangers courus du fait des torrents glacés traversés presque à la nage sans voir les rives, serait m'exposer à des redites; j'aime mieux ajouter en un mot que nous fûmes soumis à un
véritable supplice jusqu'à 2 heures du malin, instant solennel où nous grimpâmes sur le toit du bœr d'Haukagill pour appeler par la cheminée le paysan endormi.
Il nous répondit par un grognement sourd qui signifiait : c Allez au diable! je ne puis pas vous loger ». C'était le pis qui puisse nous arriver. « Pourquoi cela? dis- je au guid^. — Parce que la chambre de l'hôte esJt en réparation! Il y a dix personnes dans la badstofa, et ces personnes appartiennent presque toutes au beau sexe. — Il faut mourir de froid, de faim et de fatigue alors; je préfère une demiasphyxie ni plus ni moins que la nuit dernière. — Comme vous désirez, dôctô », répliqua en guise d'amen Gudmundsen, qui ne s'opposait jamais à ma volonté.
Or un beau soleil levant laissait alors pénétrer un jet de lumière par l'unique petite lucarne qui éclairait la salle, et, comme un appareil Molteni qu'aurait dirigé quelque farceur, l'astre du jour semblait' prendre plaisir à me mettre bien en lumière pour augmenter l'embarras que j'éprouvais à me déshabiller devant ces dames, qui, accoudées sur leur couchette, m'observaient avec curiosité, tandis qu'une à une tombaient les différentes pièces de mon accoutrement. Quelles précautions il me fallait prendre pour entrer en plein jour dans un lit sans rideaux à un mètre de mes compagnes de chambre ! Heureusement je me rappelai le mot de Mme de Sévigné : « Les bateliers ne sont pas des hommes! > Je pensai de même : la patriarcale Islandaise n'est pas une femme; puis bravement je m'enfonçai d'un seul bond sous les chaudes couvertures d'eider.
Comme^c'était voluptueux, comme c'était moelleux après le voyage que nous venions de faire !
Nous aurions volontiers dormi vingt-quatre heures de suite, mais nous étions mal tombés : c'était dimanche, et à dix heures nous fûmes réveillés par une étrange musique. Hommes, femmes et enfants venaient de saisir leurs livres de psaumes et se mirent à chanter les louanges du Seigneur.
Lorsque les baers sont trop éloignés des églises, ou si la
LISLANDE
pluie et Fouragan font rage, les habitants se passent ainsi de ministre et font eux-mêmes leur service religieux.
Bientôt ils en furent au psaume XXIII, verset 2, comme je pus le lire sur le missel de ma voisine, et il me sembla que l'on racontait notre histoire de la veille, car il y avait écrit : « // m'a conduit au milieu d'une verte prairie, après m'avoir secouru en m'aidant à passer les dangereux torrents ».
Notre toilette ainsi achevée en musique, nous nous demandâmes à quoi nous emploirions notre dimanche, car il avait été décidé qu'après les deux jours de marche continue nous laisserions les pauvres poneys se reposer jusqu'au soir.
Nous allâmes-'à pied jusqu'à la vallée de Forsaeludalr, et j'engage ceux qui auraient ainsi une journée à dépenser à ne pas négliger cette excursion.
La rivière donne lieu à de nombreuses cascades et se déroule dans un bassin où je vis les plus remarquables dykes basaltiques de tout mon voyage. L'ancien sol s'est fracturé en maints endroits, mais les crevasses, loin de s'accuser par des creux, sont au contraire remplacées par des murailles étroites qui élèvent jusqu'aux nues leurs gigantesques aiguilles. J'explique ces créneaux ainsi :
La lave en fusion se sera précipitée dans les fentes, les aura comblées, et, continuant à couler, aura formé un amoncellement allongé au-dessus du niveau des strates primitives : d'où ces murailles étranges qui coupent le vallon. Si nous avions traversé la rivière, nous serions parvenus sur la limite du grand désert, le Storisandr, où se dresse à Kellinga-Sandi un monument en pierre qui marque le point culminant du plateau.
A quelque distance de là s'élèvent douze petits monuments semblables, ex-voto dressés en souvenir du danger couru jadis par un évoque qui faillit être enseveh sous une tempête de neige, avec les douze personnes de sa suite.
Le soir nous allâmes coucher tout près d'Haukagill, à Konisà, la plus belle maison de l'intérieur de l'Islande, qui appartient au maire, M. Blondal.
QUARAnTE-CINQ UEUES FRANÇAISES EN DEUX JOURS SU
Gudmundsen et lui s'cmbrassêrenl avec ardeur, comme il conveuail à de vieilles connaissances, et nous ne lardâmes guère à nous trouver en face d'un dîner [iresque servi à l'européeime.
Un beau tableau représentant Napoléon I" décorait un des murs, et notre hôte nous expliqua que le grand homme était fort connu dans la Terre de Glace ; des poètes indigènes ont même composé en son honneur différentes odes.
Nous nous dîmes tout cela en lalin, car c'était le seul langage qui nous fût commun, et c'était merveille d'entendre le brave maire me i)réseQter sa femme : « Uxor mea », ou ses filles : * FilUe mem • ; ou encore avant la promenade : ■ Para(us sum ad iter f'aciendum » (prononcez fiicienndoum). Celle promenade se fit à cheval et dans la pittoresque vallée de la Vatnsdalsa. Chemin faisant, j'admirai comhien l'herbe était haute et verte ; cela lient à ce que les prés se trouvent sur l'ancien lit desséché de la rivière et aussi aux. drainages intelligents que le propriétaire a su établir.
M. Blôndal a fait ses études à Copenhague, dans
Técole. que le roi ouvre généreusement aux jeunes Islandais, qui y apprennent à devenir, les uns ministres du culte, les autres médecins, chefs de district, etc. On pourrait se demander comment, après avoir goûté à la vie continentale, surtout dans une ville aussi gaie que la capitale du Danemark, ces jeunes hommes peuvent retourner au milieu de leurs déserts. Mais quand je contemplais cette maison si belle dans la pauvreté environnante, si calme dans son vallon protégé par des amoncellements de lave, je me disais que peut-être mon hôte avait bien fait de renoncer à notre surmenage intellectuel, à nos folles ambitions, pour venir vivre là au milieu de ses douze enfants, ni envieux y ni envié.
Puis il était épris de ses belles montagnes et des espaces infinis. « Si vous saviez, me disait-il, combien le paysage est grandiose quand le soleil luit là-bas à l'entrée de la gorge, soit qu'il descende, soit qu'il monte à l'horizon! » Et il me déclama ces vers islandais, que Marmier a traduits en français :
Ma vieiHe et noble Islande, ô ma douce patrie, Reine des monts glacés, tes fils te chériront Tant que la mer ceindra la grève et la prairie, Tant que l'amour vivra dans une âme attendrie, Tant qu'au soleil de mai ses champs reverdiront. Du sein de Copenhague où pèse le nuage Nous tournons nos regards vers le toit paternel ; Ne pourrons-nous bientôt revoir ton beau rivage? Ici nous ne trouvons qu'un froid et faux langage, Ou le bruit importun, ou le rire cruel.
Ainsi devisant, nous nous trouvâmes au pied des monts qui enserrent le cours d'eau, et je suis à la recherche d'expressions nouvelles pour dépeindre le site. Non pas que les tableaux islandais se ressemblent, ils sont au contraire merveilleusement variés, mais c'est toujours des scènes alpestres qu'il faut décrire. Qu'il me suffise donc de dire que devant nous s'élevait le plus chaotique des amoncellements de roches noires, sur lequel se ruaient des milliers
de cascades descendues du plateau, qui se termine là brusquement. L'une d'elles était singulière : sa largeur, partant son poids, n'étant pas en rapport avec la hauteur d'où elle avait à se précipiter, ne pouvait arriver jusqu'au bas, mais se résolvait en pluie au tiers supérieur de sa chute. Il advint, un jour, que deux poneys de notre cicérone, rendus furieux par la jalousie, engagèrent un combat sur la crête même du plateau, et ils se poursuivirent si aveuglément que, n'ayant pas vu l'abîme, ils tombèrent anéantis sur les blocs basaltiques.
Les fermes sont nombreuses, grâce à l'abondance des pâturages ; celle de Hvanna appartient aussi à un M. Blôndal, le frère du maire ; nous le rencontrâmes dans son pré, occupé à la fenaison en compagnie de sa fille, qui était bien la plus jolie et la plus fraîche personne que j'aie encore vue. Vite ils abandonnèrent là râteaux et fourches, pour nous prier d'entrer un instant nous reposer dans leur demeure. Sur le seuil je ne pus m'empêcher de marmotter à l'oreille de l'oncle : « Pulcherrirnapuellal (La belle jeune fille) ! » compliment qu'il eut l'indiscrétion de transmettre à qui de droit, et qui de droit, rougissant comme une pivoine, sembla nous dire merci pour notre marivaudage.