DERNIÈRES ÉTAPES AVANT AKREYRI LE PAYS DE GRETTIR LE FORT
Galop dressai. — L'une des trois merveilles de l'Islande. — Problème géologique. — Le lac Svinavatn et ses myriades de moustiques. — Le géant Goliath. — Drangey. — Saga de Grettir le Fort. — Pluie continuelle. — Dernière étape.
Quand nous eûmes remercié M. Blôndal pour son hospitalité, quand nous eûmes dit adieu à toute sa famille, et embrassé ses douze enfants, nous nous demandâmes si, après nos q«arante-cinq lieues en deux jours, les poneys pourraient encore fournir quelques rudes étapes sans une semaine de repos, et il fut décidé qu'un galop d'essai trancherait la question. Nous soulevons donc des flots de poussière jusqu'au lac qui se trouve au-dessus de Brei- (labolstadr, et, parvenus là, Gudmundsen, qui les connaît bien, m'affirme que les braves bêtes sont fatiguées et que le mieux est d'aller coucher à Reykir, chez un autre de ses nombreux amis.
Point donc n'est besoin de nous hâter pour atteindre cette station rapprochée ; nous pouvons visiter en détail les curiosités de la région où nous sommes.
Trottons d'abord jusqu'au pied de ces cônes que j'aperçois dressés sur le sol comme des pains de sucre. Que sont ces monticules? Précisément l'une des trois merveilles de
risl^de, les fameux cônes de soulèvement avec les non moins fameux blocs perchés. On dirait de gigantesques fourmilières élevées par quelques prodigieux insectes antédiluviens !
Quelle surprenante contrée et qu'elle offre d'intérêt ^u géologue ! Comment se sont produits ces monticules analogues aux hormitos de la base du Jorullo? Certainement de la manière suivante. Un beau jour la lave en fusion, vomie par un volcan éloigné, et contenue dans un profond canal souterrain, vint essayer de soulever ce sol formé de roches très résistantes, mais elle y épuisa ses efforts sans pouvoir produire d'autre effet que ces curieux petits cônes d'éruption. Sans doute, elle dut poursuivre son chemin el s'épancher ailleurs, mais ici l'on ne trouve pas trace de lave dans la constitution des cônes, et c'est à peine si à leur sommet cratériforme on voit quelques blocs volcaniques tordus et crevassés comme la lave refroidie. Lock a pu recueillir jusqu'à 17 variétés de roches dans ces élevures, preuve de la profondeur du réservoir, puisque 17 couches stratifiées ont dû être repoussées de bas en haut par le fluide central. Il arriva ensuite que, sous l'influence des intempéries, plusieurs cônes s'affaissèrent partiellement, que les substances poreuses se désagrégèrent, el alors les blocs persistèrent seuls, grâce à leur texture chimique plus résistante. De sorte que, si l'on n'était pas prévenu de leur origine ignée, on les prendrait pour de véritables blocs perchés (en anglais, iceborne boulders) et l'on serait tenté de les rapporter à la période glaciaire. De même Lock se demande si telle n'est point la création de plusieurs des blocs perchés écossais, que maints géologues considèrent comme des roches erratiques. .N'auraient-ils pas été formés de la même façon, alors que les dernières convulsions volcaniques secouèrent le nord du Royaume-Uni? C'estlà un problème des plus intéressants et sur lequel j'appelle l'attention de ceux qui ne sauraient considérer un fait comme suffisamment démontré par cela seul que tous les traités répètent la même chose.
Que les monts norvégiens aient été un centre de disper-
sion d'où les roches éboulées ont été ensuite distribuées par les glaces flottantes sur le nord des îles Britanniques, la pétrographie semble le prouver, mais cela n'empêche pas que j'ai vu en Ecosse des blocs perchés et erratiques de composition analogue aux roches récentes sous-jacentes !
Que faudrait-il pour élucider la question? Quelques kilogrammes de dynamite et creuser un puits.
Les cônes sont situés sur la rive ouest de la Vatnsdalsa et s'étendent presque jusqu'au torrent bien nommé Gliufra (rivière Crevassée) ; ils ont une hauteur qui varie de 3 à 30 mètres. Non loin d'eux existe une ferme, Hnausar, où nous demandâmes un verre de lait ; le bondi nous apprit que sa demeure actuelle a été construite avec les débris d'une maison qui, il y a environ trois . siècles, fut ensevehe sous un éboulement lors d'un tremblement de terre.
Plusieurs habitants trouvèrent la mort dans cette catastrophe, due au glissement de toute une partie de la montagne. Nous visitâmes également le grand lac salé de Hop (Espérance), et nous recommandons ses rives marécageuses aux sportsmen amateurs de grouses. Généralement je n'avais qu'un signe à faire pour que Gudmundsen détachât de la selle d'un poney ma carabine. Ce jour-là il me sembla ne pas vouloir comprendre, et j'agitais désespérément les bras pour qu'il vînt à la hâte me permettre de tirer sur les perdrix : peine inutile, mes signaux télégraphiques restaient sans effet ; je dus courir moi-même prendre le fusil. Cependant le brave garçon me contemplait avec un air que je ne lui connaissais pas encore et dont j'eus bientôt l'explication : il avait perdu le second levier.
Un formidable « Sapristi !» le fit tressaillir, lui et Biâtnê; mais leur embarras était si grand, leur mine si piteuse, leurs gestes si contrits, que je n'eus pas le courage de les admonester trop vertement. « What a lazy peoplel » fut mon seul mot de reproche. Ils ne s'étaient pas donné la peine de boucler la courroie qui fermait l'étui, et la pièce en question avait été semée sur le sentier. Désormais, pour chasser, je dus fixer de la main gauche les canons surla crosse.
De zigzag en zigzag nous étions parvenus au terme de la journée, et nous fûmes presque reçus comme des parents, par le propriétaire de Reykir, qui resta bien un quart d'heure à presser son ami Thorgrimur dans ses bras. Si j'en juge parles démonstrations extérieures, l'Islande est le pays qu'auraient choisi les anciens pour y placer le culte de la déesse Amitié ; il faut voir ces caresses, ces embrassements où l'on se murmure mille choses à l'oreille! Quand l'eau-de-vie agit, c'est bien mieux encore : la folle étreinte ne prend plus fin, et les deux bonshommes, archontes l'un sur l'autre, la face enluminée, semblent toucher à l'extrême béatitude.
Reykir, comme le nom vous l'indique déjà, est bâti près d'une source d'eau chaude; c'est un baer coquet et portant en lettres bleues son nom sur sa porte d'entrée. Avoir dans son jardin une fontaine d'eau bouillante, voilà qui est commode; aussi trouvai-je sur les bords du bassin plusieurs femmes occupées à dégraisser Ja laine fraîchement arrachée aux moutons. Un usage industriel qui pourrait rapporter quelque profit serait de faire servir la chaleur dégagée par ce puits voisin de la mer à la fabrication du sel : l'évaporation marcherait nuit et jour sans qu'on fût obligé de la surveiller.
Rien souvent j'ai demandé aux riverains de pareilles sources si leur grand-père, leur père y avait constaté une diminution de température ; toujours il m'a été répondu que, aussi loin que remontait la tradition, on avait indiqué une chaleur constante. Je sais bien qu'il faut en général des siècles pour modifier un état géologique, mais le fait de la constance thermométrique des hvers n'en est pas moins à noter, quand cela ne servirait qu'aux hydrologues futurs.
Mon étude fut troublée par l'arrivée d'un véritable géant : je n'ai jamais vu Islandais plus gros ou plus grand ; c'était un cultivateur qui s'en allait vendre dix chevaux à Akreyri et qui nous demanda la permission de cheminer cote à côte avec nous. J'y consentis volontiers, car je me faisais cette réflexion que, si un peu d'aide fait grand bien, l'as-
sislance d'un pareil athlète ne devait pas être inutile le cas échéant. Malheureusement il était aussi naturel que le paysan du Danube de La Fontaine, se mouchant si fréquemment dans ses doigts, crachant si souvent partout, qu*il linil par me causer une répugnance invincible, et je regrettai beaucoup de ne pas l'avoir laissé partir seul.
Nous formâmes dès lors une caravane de trois hommes et de dix-huit poneys, qui le lendemain malin à l'aube contourna le lac du Cochon (Svinavatn). Ce beau lac doit peutêtre son nom, toute révérence gardée, à un ancêtre de mon Goliath ! Sur ses bords je trouvai de belles calcédoines arrachées par les torrents aux montagnes voisines, mais je ne pus continuer longtemps cette collection, à cause des moustiques qui s'élançaient par myriades sur mon pauvre chef. Les oreilles, les yeux, le nez en étaient remplis, et, si d'aventure l'on ouvrait la bouche, on en engloutissait une légion.
C'était à devenir fou. Un ancien héros, Viga Skoti, imagina, dit une légende, d'abandonner pieds et mains liés un ennemi, qui avait voulu le tuer, sur les bords d'un lac à moustiques; le malheureux mourut horriblement torturé par les morsures. Ce qui me porterait à croire que l'histoire du supplice est contestable, c'est que les moustiques qui me couvraient le visage ne piquaient pas, ils n'étaient insupportables que comme le serait un nuage de poussière.
Du haut de la colline qui domine le Svinavatn on a dans le lointain une magnifique vue sur l'Hunafjordr, et l'immensité est là tangible à l'imagination, puisque l'on rencontrerait le pôle avant d'aborder une terre connue.
Mais il s'agit bien de songer à reprendre l'idée de ce valeureux Français, Gustave Lambert, qui, tombant sur le champ de bataille, s'écriait, pensant à son projet : « Ce n'était pas ce voyage-là que j'avais rêvé ; . . . mais ce qui me console, c'est que je le fais aussi pour la France! » Voici la Blanda, la grande rivière blanche descendue de l'ArnasfellsjôkulI, et ses eaux tumultueuses, grossies par la pluie, semblent nous
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menacer de malheur si nous avons l'insolence de la braver.
Goliath devient soudain d'une tristesse noire et, ne pouvant plus se contenir, éclate en sanglots. Si je fus surpris de voir pleurer comme un enfant ce gros homme à face patibulaire, je le laisse à penser. Quelle était donc la cause d'un si violent chagrin? Une bien douloureuse réminiscence. Quatre mois auparavant, le malheureux avait vu son propre père englouti sous ses yeux par la traîtresse Blanda, alors recouverte d'une couche de glace qu'ils avaient crue solide. N'écoutant que son amour filial, Goliath avait voulu se précipiter dans le gouffre béant où son père venait de disparaître, mais les hommes de la caravane l'avaient retenu ; toute la nuit, à la lueur sinistre de l'aurore boréale, il avait brisé la glace avec rage, désirant au moins retrouver le cadavre ; mais le torrent, qui, malgré sa lourde carapace, n'en roulait pas moins ses ondes furibondes, l'avait entraîné au loin, et quelques semaines seulement ayant notre passage on avait pu le découvrir à une lieue de là. L'horrible scène venait de se dérouler à nouveau devant l'esprit du fils infortuné, qui, comme la grande majorité des islandais, aimait ardemment ses parents !
Après ce récit émouvant, nous ne pouvions guère nous empêcher de regarder la rivière avec le mauvais œil et d'être extrêmement prudents. Nous laissâmes d'abord un seul poney traverser en liberté, et, quand nous fûmes assurés qu'il n'avait pas eu besoin de nager, nous nous engageâmes servilement dans le sillon qu'il avait indiqué. Sains et saufs, nous débarquâmes ainsi sur la verte vallée de Blôndudal. L'épilobe ou laurier de Saint-Antoine croissait abondamment sur le banc de sable qui borde la rive droite du fleuve, et, remarque à faire, le trèfle sauvage émaillait la prairie de ses fleurs roses.
Plus loin, limitant la vallée, de belles montagnes abritaient dans leurs anfractuosités de nombreux troupeaux, qui paraissaient y trouver une pâture abondante. Tel est le paysage jusqu'à Yidimyri.
Sur ce les ennemis le traînent hors de la case et lui coupent la lele. Restait Glaum, qui suppliait, plus mort que vif; on le fouetta jusqu'au sang pour le punir de sa négligence.
Ainsi finit la saga de Grettir le Fort. Il eût eu la vie sauve s'il eût pu une année encore échapper à ses ennemis, car après vingt ans il y aurait eu prescription.
En 17oo, le 11 septembre, plusieurs rochers de Drangey Se fendirent et s'écroulèrent sous l'influence d'un violent tremblement de terre qui détruisit la plupart des retraites des oiseaux.
De Reykir, où tout rappelle la légende que je viens de résumer, la vue du fjord est splendide. Outre Drangey, on aperçoit la grande île de Malmey, qui est habitée et bordée de idusieurs rocs élancés sortant de la mer, tandis qu'à l'ouest les pics neigeux de Tindastoll forment au golfe une ceinture d'argent et semblent vouloir opposer aux tempêtes leur blanche barrière.
Après ce véritable pèlerinage nous revînmes à Miklibaer, puis de ce hameau à Sleinstadir, dernier gîte avant la capitale du Nord.
Sur mon journal de voyage je lis textuellement ceci (je ne change rien; le lecteur voudra bien me pardonner le style) : « Voici une journée désastreuse dans toute sa gloire ; à 11 heures et demie nous partons avec la pluie, et nous restons à cheval jusqu'à minuit également avec la pluie. Mon walerproof , pour la première fois, ne m'a pas protégé : je suis mouillé jusqu'aux os. Une eau fine, glacée, continue, nous harcèle. Que je regrette de ne plus avoir de moufles islandaises ; je comprends maintenant qu'il soit bon d'avoir des gants de laine même en étél Et, regrets éternels! car je ne puis la contempler au travers du brouillard, je devine aux silhouettes que celle vallée d'Oxnadahlr doit être splendide. Quelle bordure de cônes volcaniques; celui de droite, qui domine le sentier que nous suivons, est étrangement découpé et ressemble absolument à une immense scie qui entaillerait le ciel ; nous voudrions aller à Bakki, où il y a un presbytère, mais nous n'osons passer la rivière à
11 heures du soir, et nous nous décidons à coucher à Steinstadir, où j'ai le grenier pour moi tout seul, ce qui est royal : aussi j'y dors voluptueusement, après un souper de mouton froid, luxe non moins royal ;, en passant, notons le premier arbre vu en Islande, un sorbier des oiseaux.
De Sleinstadir nous contournons un petit glacier, le VindheimajôkuU, puis nous apercevons l'Eyafjôrdr; enfin, sur le soir, nous faisons notre entrée solennelle dans Akreyri.