CHAPITRE XIII
DU NORD A l'ouest PAR LE CHEMIN DES ÉCOLIERS
Rencontre d'un lépreux. — Cascade de la Glera. — La gentille fermière de Skipalon. — Môdruvellir. — Le Gustave Doré des Islandais. — Urdir et George Sand. — Holar et ses splendeurs passées. — Gurieuse ordonnance des rois de Norvège. — Mœurs indigènes. — Chez le curé de Vidvik. — Une scène digne de Gil Blas. — Glaces polaires.
Sur le perron de l'hôtel Jensen m'attendait un client dont je suis obligé de parler, sous peine de laisser une lacune dans un ouvrage traitant de l'Islande. Le malheureux jeune homme était atteint de l'affection terrible qui tourmentait et défigurait Job, de cette maladie que l'Écriture appelle la « fille aînée de la mort », de la lèpre.
Il avait appris mon arrivée à Akreyri, et il attendait patiemment mon retour du Myvatn depuis deux jours. Le pauvre homme s'imaginait que je pourrais réussir là où mes confrères indigènes avaient échoué. Hélas! je devais me borner, pour cause, à lui prodiguer des paroles d'espoir, à lui donner quelques opiacés pour calmer ses douleurs et à étudier son cas particulier. La phase d'ulcération n'était pas encore commencée pour le visage, qui n'était que parsemé de tubercules; malgré cela, l'élargissement du nez, l'épaississement des lèvres, le boursouflement des paupières, les colonies de boutons du front, des oreilles, des pom-
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mettes et du menton, lui donnaient déjà ce que nous désignons sous le nom de faciès léonin (léontiasis). Que mes lecteurs (je n'ai pas écrit lectrices) veuillent bien jeter un coup d'œil sur la reproduction de ma photographie, et ils reconnaîtront sans peine la physionomie du lion.
Par contre, les mains commençaient à se détruire, et je prévoyais le jour où des ravages plus manifestes détacheraient les phalanges des doigts !
Après la consultation, l'infortuné me remercia beaucoup; mais, malgré la gratitude qu'il me témoignait, je dus le supplier longtemps pour obtenir qu'il voulût bien poser ilevant l'objectif. J'aurais voulu respecter l'instinct de pudeur qui le faisait hésiter, mais la science m'intima l'ordre de faire taire mes scrupules.
La lèpre, c'est-à-dire l'éléphanliasis, autrefois très commune en Islande, v est maintenant en décroissance. Je n'en ai rencontré que trois cas dans mes longues excursions, et toujours sur la zone du littoral. La maladie est de même rare en Norvège dans l'intérieur des terres : elle est presque entièrement confinée sur les côtes, dans les fjords s'éten- <lant du 61'' au 69" degré de latitude nord, entre Stavargn et Finmarken. Faut-il, avec l'opinion généralement répandue que l'ichtyophagie joue un ruie caj^tal dans la production de la spedahked (nom Scandinave de la lèpre), accuser la chair du poisson, dont la fumure ou la salure dénaturent l'état et y introduisent peut-être des microbes? Faut-il au contraire incriminer le misérable état de la population maritime, qui, après avoir subi toutes les intempéries sur les bateaux de pèche, n'a pour se reposer qu'une hutte étroite et basse, où vit enterrée toute une famille? Je ne peux que poser la question. ^
Mais je ferai remarquer cependant que, lors de mon voyage aux Fa^rœer on m'affirma que la lèpre avait disparu de l'archipel du jour où les habitants, abandonnant l'usage exclusif du poisson et de la chair de baleine, s'étaient procuré une nourriture plus variée par la culture et les transactions commerciales.
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Le d(îcleurHansen,(fe Bergen, fit en 1873 une découverte importante. 11 constata chez les lépreux la présence d'une bactérie spéciale, à laquelle il donna le nom de Bacillus
leprx. Le problème des causes semblait donc résolu ; mais mal heureusement la preuve, qui n'aurait pu se faire que par l'inoculation eux animaux, manqua complètement; on ne détermine à peu près rien lorsqu'on injecte de l'homme au chien ou au singe un peu de matière lépreuse.
Quittons vite ce vilain sujet d'étude et continuons nos courses au travers de cet étrange pays, où la nature, pareille
à une froide courtisane, se montre aussi soucieuse de captiver par son incomparable beauté qu'elle s'applique ensuite à torturer de mille façons les malheureux qu'elle a séduhs.
Voici d'abord la charmante cascade de la Glera (Limpide), à un kilomètre et demi d'Akreyri. La rivière, cristalline, saute du plateau dans une crevasse, d'où elle rebondit pour se rendre sur la plage caillouteuse par une douzaine de gentils ruisseaux. Avant la construction du pont, un négociant ayant un peu fêté la dive bouteille en compagnie d'un collègue paria avec celui-ci que d'un bond il franchirait la chute. Il n'arriva qu'à la moitié de sa course et se fit au front une horrible blessure en dégringolant jusqu'au plus profond de l'abîme. Bacchus opéra un véritable miracle en faveur de son adorateur, que je rencontrai mieux portant que jamais, promenant dans les rues son affreuse balafre.
Plus loin, la gentille église de Glœsibaer appelle l'attention, parce que les habitants ont été obligés d'en consolider le toit avec des cordes reliées à des pieux fichés en terre ; ils ont craint que le génie des tempêtes ne parvienne un beau jour à emporter temple, presbytère et ministre.
Gomme compensation, les rafales furieuses qui, de la vallée de l'Hôrga, soufflent sur le village, purifient l'air en chassant au loin les miasmes dangereux amassés autour de l'usine à poisson.
Au moment où nous arrivions sur les bords du fleuve, l'ouragan était déchaîné, et une pluie torrentielle vint me rappeler que j'avais oublié mon waterproof chez maître Jensen; Biâtnô dut reprendre le chemin de la ville pour aller le chercher.
L'Hôrga (rivière Profonde) est un véritable fleuve, qui compense la faible longueur de son parcours par sa profondeur; il serait périlleux de chercher à le franchir à dos de poney. Nous priâmes donc le fermier de Skipalon dé nous passer, et, pendant qu'il préparait le bateau, opération toujours longue, nous nous dirigeâmes vers sa maison. Gudmundsen me dit sur le seuil de la porte : « Je vous ménage
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un petit surprise (le pauvre garçon avait beaucoup de difficulté avec le genre des substantifs) ; pour cela il faut demander une verre de lait ». « Mjeulk, du lait! criai je. — Avec plaisir », répondit en islandais une voix féminine. Puis la porte d'une salle voisine s'ouvrit et nous vîmes apparaître une jeune femme d'une beauté remarquable. Elle était gracieusement vêtue d'un peignoir rouge en vadmel, et sa taille serrée mettait en évidence des charmes qui ne sont pas plus communs chez l'Islandaise que chez l'Anglaise. Si je ne craignais d'être médisant, si je n'avais peur de blesser la susceptibilité des autres, je dirais que, pour la seconde* fois seulement, je rencontrais dans la Terre de Glace une personne qui me fit penser à vous, adorables Parisiennes!
Gudmundsen jouissait de mon admiration et semblait radieux. Maintes fois j'avais décoché des traits contre le peu de grâces de ses compatriotes, maintes fois j'avais devant lui mis en doute qu'il existât dans toute l'île une Vénus Scandinave : il triomphait.
L'arrivée du mari mit heureusement fin au flirtage que mon guide menaçait d'éterniser, au détriment du départ. Mais la « fleur des neiges » n'était pas moins fille d'Eve que les habitantes des pays ensoleillés : mue par un sûr instinct de coquetterie, elle s'élança sur la pelouse, et, détachant deux rameaux fleuris du petit sorbier qui ombrageait la fenêtre, elle nous pria de les conserver en souvenir de la tasse de lait.
Puis de nouveau : fugit ad sorbum et secupit antevideri.
Les poneys, qui peut-être partageaient les sentiments du conducteur pour ce lieu de délices, ne se décidèrent qu'à grand'peine à nager vers l'autre rive. Au beau milieu ils rebroussèrent chemin et se dirigèrent de notre côté. Ce que voyant, deux ou trois chiens qui assistaient à la scène se jetèrent immédiatement à l'eau, et, saisissant nos montures au museau, ils les forcèrent à reprendre le droit chemin.
C'était merveille de les contempler se donnant une peine incroyable pour aider l'action du batelier, et j'admirai l'air d'importance qu'ils prirent après le passage ; ils sautaien
joyeusement, agitaient vigoureusement leur belle queue recourbée et semblaient nous dire : « Sans nous, vos chevaux n'auraient jamais traversé ».
A peine avions-nous fait quelques kilomètres, que je m'aperçus que j'avais oublié mon trousseau de clefs sur un roc, au beau milieu du marécage.
Je m'étais servi de l'anneau pour retirer de mon fusil une cartouche récalcitrante, et, dans le feu de la chasse, j'avais laissé l'instrument libérateur.
Nous voilà de nouveau obligés de franchir l'Hôrga et de perdre plusieurs heures en recherches, qui aboutirent heureusement. Nous eûmes môme la bonne fortune d'être rejoints par Biâtnô, qui revenait avec le waterproof. C'était décidément le jour aux absences !
Le batelier ne s'en plaignit pas : nous dûmes payer trois passages au lieu d'un; mais, en revanche, trois fois aussi nous saluâmes la belle campagne de l'hirsute nocher.
A notre gauche s'étendait une grande vallée, et nous apercevions deux importantes constructions s'élevant au milieu de la prairie : c'était Môdruvellir, avec son église et son école d'agriculture. Le directeur actuel du collège est 'le savant Herra Jo. A. Hjaltahn, qui fut longtemps employé comme bibliothécaire au cercle des avocats d'Edimbourg.
Nous côtoyâmes ensuite l'Eyafjordr jusqu'au baer -d'Arnarnes, où le bondi nous taxa d'irtipor tance pour un maigre souper et une bien mauvaise couchette. L'habitation confine à un lac d'eau douce qui n'est séparé de la mer que par une mince bande de terre sur laquelle passe le sentier que nous suivons pour aller à Urdir. Juste au milieu du fjord se trouve la grande Hrisey.
L'île a environ trois milles du nord au sud, et ses bords sont taillés à pic, à l'exception de la partie sud-ouest, qui s'incline en pente douce par une belle plage de sable noir. On a comparé sa forme à une langue de bœuf dont la pointe formerait la presqu'île du nord. Une compagnie norvégienne vient d'y fonder un vaste comptoir et se livre avec succès à la pêche des harengs. Le capitaine de frégate Bar-
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lalier de Maas raconte que, lorsqu'il vinl mouiller dans la petite baie de Saltnœs (avant l'établissement des Norvégiens), l'île était tellement couverte de gibier, pluviers, courlis, etc., qu'il put en nourrir pendant plusieurs jours son équijiage.
A Hrisar seulement nous quittâmes la mer, et, après avoir
longtemps cberehé notre chemin, perdus que nous étions au milieu des massifs qui commencent là le plateau du nord, nous trouvâmes enfin le sentier qui nous conduisit à Veliir. Nous fîmes la sieste au presbytère, et je profitai d'un rayon de soleil pour photographier l'église itilus et extra. Je remai'quai un tableau ve|irésentanl lu Cène, une Résurrection impossible à décrire, et le portrait étrangement grotesque des quatre évangélisles. Mais les peintures de l'autel
méritaient par contre une plus sérieuse attention : elles sont l'œuvre d'un Gustave Doré islandais, qui, bien que n'ayant jamais pris de leçons que de lui-même, a pu faire des dessins charmants.
Pendant que je m'évertuais à reproduire ces modèles de l'art indigène, mes deux hommes laissèrent tranquillement dévorer par le chien du curé une partie de mon matériel photographique, et je ne trouvai plus au sortir du temple que des diaphragmes en miettes ou des caches déchirées. Les châssis eux-mêmes avaient été rongés. Ce qui m'exaspéra au suprême degré, ce fut de voir Biâtnê accueillir par un éclat de rire le Quos ego.., que je lançai.
De colère, j'ordonnai immédiatement le départ, et bientôt mon courroux s'évanouit en face des sublimes paysages qui se déroulèrent devant nous jusqu'à Urdir.
Certes je n'ai pas la prétention d'avoir découvert cette partie septentrionale de l'Islande, mais je crois être le premier à appeler l'attention sur les beautés alpestres qui bordent à gauche et à droite ce sentier ignoré des touristes.
George Sand trouva un jour dans le département de l'Indre un coin de la Suisse, le fameux village de Gargilesse, sur les bords de la Creuse, et elle le chanta si bien que le hameau, inconnu la veille, fut dès le lendemain visité par maints voyageurs. S'il est permis de comparer ma narration bien modeste aux descriptions enchanteresses de l'immortel écrivain, je m'estimerai heureux d'avoir appelé l'attention sur Urdir et ses environs.
Voici les quelques lignes que je trouve sur mon carnet :
Urdir, 10 août.
Je ne voulais écrire mon journal que demain et prendre à l'instant un repos bien gagné ; mais la vue que je viens d'apercevoir est d'une telle magnificence, d'une telle étrangeté, que malgré moi je prends la plume. Il est il heures du soir, mais c'est plus qu'un crépuscule : il fait demi-jour, le ciel est même bleu au zénith, tandis qu'un épais brouillard couvre la rivière, dont on entend le bruit formidable
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produit par le roulement de ses eaux tumultueuses sur les blocs sonores; au-dessus du nuage de vapeur, les noires montagnes hérissées d'aiguilles bizarres semblent les géants de la mythologie qui élèveraient leurs grands bras pour tenter l'escalade impossible! Dans l'air planent de noirs corbeaux qui coassent l'adieu au soleil. C'est d'uu effet indescriptible. Jamais scène théâtrale, d'une imagination aussi hardie qu'elle se puisse établir, ne procurerait pareille impression.
En face du baer, à droite, à gauche, partout de gigantesques amas de projections volcaniques témoignent des épouvantables convulsions qui bouleversèrent le sol primitif et lui donnèrent la configuration horriblement, tourmentée qu'il offre aujourd'hui.
Je me représente chacun de ses pics dardant vers le ciel sa flamme aux lueurs sanglantes, pendant que les abîmes s'entr'ouvraient avec fracas!
Un peu plus loin qu'Urdir se termine la vallée qui commence à la mer, en face Hrisey, et qui finit brusquement par une chaîne dont les sommets atteignent jusqu'à 1500 mètres (évaluation de mon baromètre).
Nous allons être obligés de faire l'ascension de ces pointes détachées du pittoresque glacier d'Unadds, pour regagner la route classique dite de la vallée d'Heljar.
Les malheureux poneys fatiguent beaucoup; la pente est rapide, et leurs jambes entrent jusqu'au genou dans la neige ; cet exercice dure trois ou quatre heures. Enfin nous sommes sur le plateau, juste à point pour recevoir une affreuse averse de grésil qui nous cingle plus cruellement le visage que des coups de fouet. Nous tenons bon cependant, et sans arrêt nous redescendons jusqu'à l'antique cité de Holar, où nous mettons pied à terre par un soleil aussi bon et aussi chaud que le vent de la montagne était mauvais et froid.
Holar, de même que Skalholt, l'ancienne capitale, est un nom qui évoque à l'instant mille légendes du passé. C'est là que fut fondé en 1105 le deuxième évêché de l'Islande^
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avec Jon Ogmundson comme titulaire. Le choix n'avait pas été heureux. Ce premier évêque ne tenta rien moins que ^le rétabhr la polygamie, interdite par le christianisme, en prenant deux femmes pour sa part.
L'archevêque de Lund lui refusa la consécration, mais il alla la demander à Rome et l'obtint de Pascal H.
En 1481, vingt-quatre prêtres du diocèse de Holar adressèrent au roi de Norvège une lettre contre leur évêque; ils expliquaient que, si l'on ne s'opposait aux exactions du prélat, on courrait le risque de détruire le christianisme.
Le dernier évêque catholique, Ogmundur Paulsson, commença par voler une somme de deux cents florins à l'église. Les prêtres, indignés, nommèrent un autre évêque, pour défendre la religion, menacée par l'avidité de leur pasteur régulier. Mais celui-ci rassembla aussitôt trois cents hommes et se mit en route pour s'emparer de l'élu du diocèse, qui se nommait Jon Arason et qui, lui aussi, possédait une escorte. Les deux adversaires se rencontrèrent dans une grande plaine et allaient en venir aux mains lorsque quelques curés proposèrent une lutte renouvelée des Romains. Nos deux prélats confièrent leur cause à deux champions, qui se battirent immédiatement. Celui de Jon fut vaincu, et le résultat du duel fut accepté comme un arrêt rendu par la justice divine. Plus tard cependant Jon Arason devint titulaire à son tour et soutint si bien la lutte contre le protestantisme, que la Réformation ne put s'introduire en Islande qu'après sa mort, en 1551. Ce fut Olaf Hialtason qui réussit à convertir la population aux doctrines du Luther.
En 1584 l'évêque Gudbrand Thorlaksson fil venir à Holar une magnifique imprimerie, d'où sortit le livre remarquable que nous avons admiré dans la bibliothèque de la capitale, une grande bible islandaise in-folio.
L'évêque ne se contenta pas de traduire l'original (la version allemande de Martin Luther) : il prit encore la peine de graver de ses propres mains la plupart des bois qui servirent à illustrer le volume. Le gouverneur de Reykjavik me
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laissa feuilleter et me montra avec un légitime orgueil ce premier livre sorti des presses indigènes.
Plus tard, les rois de Norvège donnèrent aux évêques une partie des biens qui du temps du catholicisme appartenaient à l'église, à condition qu'ils entretiendraient un établissement d'éducation, et je trouve ddinsY Histoire ecclésiastique d'Islande (t. III, page 167), une curieuse ordonnance que X. Marmier a traduite ^
Cette ordonnance vaut, à elle seule, plusieurs pages d'histoire pour peindre les coutumes et les mœurs du pays au xvi° siècle.
Jusqu'en 1801 il y eut ainsi deux collèges adjacents aux cathédrales de Holar et de Skalholt, mais cette année-là il fut décidé qu'il n'y aurait plus désormais qu'un archevêque et un séminaire pour toute l'île. Holar, privé de l'animation que lui donnaient et son prélat et ses écohers, ne fuf bientôt plus qu'un hameau semblable à tous les autres.
Nous ne vîmes en arrivant qu'une église sans toit, un cimetière sans mur, où nos chevaux se mirent immédiatement à brouter au milieu des tombes épiscopales en ruine et une ferme délabrée.
Quant au monument, sa construction nous frappa d'abord ; faite avec une sorte de conglomérat rougeâtre très tendre, nous aurions pu croire que c'était de la brique, si
1. « L'évêque, dit cette ordonnance, entretiendra une bonne école et vingt-quatre écoliers pour l'amour de Dieu. "Il sera tenu .d'avoir un maître répétiteur et un adjoint. 11 donnera au premier soixante écus par an, soit en argent, soit en beurre, poisson, ^^admel ou autres denrées; il lui donnera pour sa nourriture quatre vieilles brebis, six tonnes de malt, trois tonnes de farine, une de sel, une de beurre, deux cents poissons et du lait. Il donnera à l'adjoint vingt écus par an et une bonne nourriture et une bonne boisson selon l'usage du pays; aux plus forts des élèves, le quart d'un grand poisson ou la moitié d'un poisson de moyenne grosseur; aux plus jeunes, le quart d'un bon poisson, et du beurre et du lait, etc., etc. Enfin, il ne pourra arracher ies élèves à leurs études, pour les employer à son propre service et les faire travailler dans leâ champs. »
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nous n'avions su que cette matière était inconnue dans la Terre de Glace.
Le rez-de-chaussée a la forme d'un parallélogramme parfait jusque vers son tiers postérieur, où il se rétrécit un peu ; j'ai compté trente pas en longueur et dix en largeur.
L'ancien toit que les ouvriers venaient d'abattre était en bois et recouvrait un grenier où jusqu'à l'année dernière on laissa moisir et se détruire une quantité de vieux livres précieux. L'intérieur de l'édifice est vaste et bien éclairé par sept fenêtres rectangulaires percées dans la muraille du nord et par six autres ouvertes dans le mur du sud. Une pierre située au-dessus de la porte d'entrée porte la date de 1762, époque où l'église fut restaurée.
Au dçdans nous admirâmes la plus grosse cloche de l'Islande et un grand crucifix de deux mètres de hauteur. Les deux larrons qui entourent le Christ ont perdu bras et jambes, vraisemblablement lors de la Réforme. Les daHes portent presque toutes des inscriptions impossibles à déchiffrer à cause de l'usure et recouvrent les restes des douze évéques, dont on voit sur les murailles les portraits peints à l'huile, sauf un cependant, qui est en tapisserie. D'autres tableaux représentent : l'un, Jésus apparaissant à Marie-Madeleine; l'autre, le martyre de saint Jude, qui, attaché à un arbre, va être tué par les flèches de deux soldats revêtus d'armures moyen âge ; le troisième, plus grand, est une copie de la Cène. Enfin, pour finir, je citerai des ornements religieux anciens, qui sont suspendus rà et là, et des fonts baptismaux très intéressants. Quelle peine ont dû avoir les ouvriers munis d'instruments forl primitifs pour arrondir, creuser et polir ce bloc de basalte! Il est, de plus, agrémenté de figurines et de textes tirés de l'Écriture. Date, 1671.
Il me semble qu'un archéologue qui voudrait venir à Holar faire des fouilles et des études ne perdrait pas son temps. Quand nous eûmes achevé d'examiner le monument avec d'autant plus d'attention que l'occasion ne se présente que rarement de rencontrer des antiquités dans l'ultime
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Thulé, nous nous rendîmes chez le fermier, qui, en sa qualité d'ami de Thorgrimur, nous offrit un moka des mieux préparés. Tout en dégustant la liqueur chère aux Arabes, je me rappelai ï'embarras qu'éprouva en 1845 le brave Henderson dans ce inême bser où nous nous trouvions. Il était venu à Holar pour placer des bibles en sa qualité de missionnaire protestant, et voici comment il raconte la nuit qu'il passa chez le grand-père de notre hôte ; je vais tâcher de conserver, en traduisant, la saveur du récit :
« Lorsque l'heure d'aller coucher fut venue, je fus conduit par mes obligeants hôtes et hôtesses dans une arrièrechambre où se trouvait un vieux mais excellent Ut, sur lequel, pensais-je, plus d'un saint évêque d'Holar avait .certainement reposé. Puis je fus l'objet d'un cérémonial qui révèle au plus haut point l'hospitalité et l'innocente simplicité du caractère islandais. Ils me souhaitèrent une bonne nuit, se retirèrent et laissèrent auprès de moi leur fille aînée pour m'aider à tirer mon pantalon et mes bas. Je les aurais mille fois dispensés de cette preuve de bonté, qui répugnait tant aux sentiments de délicatesse auxquels j 'ai été accoutumé!
« En vain je fis observer que je saurais me passer d'assistance : la jeune Islandaise persista, en me disant que c'était l'usage et qu'il était de son devoir de venir en aide au voyageur fatigué. Quand je fus au lit, elle apporta une longue planche, qu'elle plaça sur le côté pour m'empécher de tomber, et, après avoir mis une jatte de lait frais sur une table près de mon chevet, elle me dit bonsoir et se retira. »
Cet usage est répandu dans toute l'Islande. S'il n'y a point de fille dans la famille, la corvée est accomplie par la maîtresse de la maison elle-même, qui se trouve très honorée de donner cette preuve de déférence à l'étranger. Il est aussi à propos de noter que le soin de délier les sandales des hommes est dévolu aux femmes, coutume qui rappelle les paroles de saint Jean-Baptiste : « Il en viendra un si au-dessus de moi que je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers » .
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Gomme nous l'avons raconté, ces originales coutumes existent encore en 1887. Je ne fus pas aussi scandalisé qu'Hendereon, loin de là, mais je dois cependant avouer que je ne pus jamais voir sans quelque répugnance une jeune (ille prosternée devant les pieds de mon guide et s'épuiser d'efforts pour extraire des bottes gluantes de boue !
Au sud-ouest d'Holar est un village qui vaut une visite. 11 a nom Hofstadir, mot qui signifie « place du temple », et celle appellation lui vient de ce que la première maison construite dans la vallée fut un temple païen.
On nous y montra une large pierre qui servait jadis d'autel pour les sacrifices aux dieux Thor, Freyr et Odin.
Mais au lieu de dormir sous là protection de ces divinités Scandinaves, nous préférâmes aller reposer chez le prêtre même de l'antique cathédrale, à Vidvik.
Je me décidai à cela pour deux raisons : d'abord je pensais trouver un homme instruit, puisqu'il desservait une vieille basilique ; ensuite je me faisais une fêle de jeter ua coup d'œil sur sa bibliothèque, car c'est une grande joie de retrouver ses vieux amis les livres quand on en a été quelques jours sevrés. Que de fois en effet j'avais déniché dans la demeure du ministre ou du sysselmadr, sur les fenêtres, sur les coffres en bois, sur une planche fixée au mur, de bons vieux ouvrages de littérature : V Essai sur r homme de Pope, le Paradis perdu de Milton, Shakespeare, etc. Hélas ! je vis rapidement crouler mes châteaux en Espagne.
Le prêtre était un brave homme, mais la mauvaise redingote dont il était vêtu accusait sa pauvreté, et je devinai qu'il n'avait jamais eu le temps ou le moyen d'apprendre les langues, partant de se procurer des livres même classiques. Où sont les neiges d'antan! jadis ses prédécesseurs endossaient de riches habits sacerdotaux, ils marchaient entourés d'un cortège : aujourd'hui pas un être n'est là pour l'encourager au travail. Il n'aj^erçoit devant lui que le cimetière, où il a déjà choisi sa tombe à côté de ses aïeux. Inutile d'écrire que notre souper se ressentit du dénû-
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ment général el que nous dûmes coucher dans une chambre humide et malsaine. Mais, heureux dédommagement, Taube nous fit assister à une scène digne de figurer dans Gil Bios. Contons-la en détail pour égayer un peu ce chapitre tristement commencé.
A 7 heures, la dame du curé et une sœur de ce dernier entrent dans ma stofa et, voyant que j'avais, la veille, accaparé l'unique chaise et les coffres pour y étendre une partie de mes effets, tiennent un premier conciliabule pour décider où elles placeront le plateau porteur de l'inévitable tasse de café; grand embarras, pas la moindre place libre, tout était pris; elles finissent par sortir et ramènent une grande table qu'elles roulent avec fracas jusqu'à mon chevet, déposent leur précieux fardeau et, me tirant par le bras, prononcent le sacramentel : « Gjorid Thjer sva velf (Faites, s'il vous plaît!) »
Je m'accoude sur mon lit en face de la liqueur chaude, el alors commence un deuxième conciliabule.
Je devine que les deux sœurs se demandent où sont mes habits, y compris le pantalon, car il est de règle absolue que l'on doit les brosser, sous peine de manquer gravement aux devoirs qu'impose une rigoureuse hospitalité. Or le soir je m'étais servi de plusieurs pièces de mon accoutrement en guise de couvre-pied, et mes évolutions nocturnes avaient enfoui les susdites pièces sous les couvertures.
J'avais même, à dessein, caché mon paletot, dont les poches renfermaient boussole, baromètre, thermomètre, etc., parce que ces objets risquaient fort de se briser en tombant durant l'opération du nettoyage.
Malheureusement une manche dépassait, et je mè dis rapidement qu'il fallait à tout prix empêcher qu'elles ne cherchassent à obtenir l'habit en tirant sur cet appendice. Que faire?
Le leur abandonner après avoir vidé les poches? je ne le pouvais pas, au nom de la pudeur : le plus petit mouvement de rotation m'était interdit dans ce lit défait au delà de toute expression; et j'aurais paru défiant en retirant un
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objet quelconque. Je leur indiquai du doigt mon walerl)roof [dacé ^ur la chaise, et, pendant qu'elles conslalaienl avec stupéfaction que le caoutchouc prenait fort peu la poussière, je poussai si bien le paletot sous les draps, retraite impénétrable, que je crus avoir désormais sauvé mes instruments scientifiques. J'avais compté sans leur ténacité. Quand elles eurent consciencieusement achevé de brosser waterproof et gilet, elles revinrent vers ma couche, en quête d'une nouvelle proie, et agitèrent longuement la question de savoir si elles ne se livreraient pas à une violation de domicile. Enfin la plus jeune fit, autant qu'il me sembla, comprendre à la dame du pasteur que ce serait un peu trop hardi .de me découvrir, et elles se retirèrent fort désappointées. J'avais gagné la première partie de la bataille, et je m'empressai d'enfourcher mon pantalon et d'endosser mon paletot, précipitation bien inutile, car une traîtresse cuvette remplie d'eau me fit perdre tout le fruit de ma victoire et faillit causer ma défaite finale. Afin de me livrer aux ablutions, je dépose à nouveau habit et gilet, et déjà je me trempais avec délices dans F^u glacée, lorsque les deux entêtées, qui me guettaient par la porte entre-bàillèe, se précipitent sur ma défroque et l'emportent triomphantes. On raconte qu'à Florence un lion rendit à sa mère suppliante l'enfant qu'il venait de saisir ; tel fut mon geste de désespoir, qu'elles s'arrêtèrent et me donnèrent le temps d'arracher à une casse certaine les fragiles instruments. Gudmundsen se chargea d'expliquer que je n'avais pas agi par méfiance....
... Vidvik n'est pas loin de la mer, du Skagafjôrdr, que nous avons décrit à propos de Drangey.* En approchant du "rivage, nous aperçûmes au loin de grandes glaces arctiques que l'ouragan venait de faire échouer tout récemment sur la côte ; l'une d'elles, par ses dimensions et sa forme, ressemblait à un pont avec ses arches que l'on aurait jeté sur la plage sablonneuse. La couleur dominante des icebergs est d'un blanc éclatant, mais sur ce fond se détachent quelques masses d'un bleu de ciel admirable.
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Le 42 août fut employé à refaire le chemin de Vidimyri à Reykir, et il me faut remonter bien loin dans mes souvenirs pour me rappeler avoir autant souffert du froid ; il me faut remonter jusqu'au terrible hiver de 1879, pendant lequel je restai cinq heures bloqué par la neige dans une voilure de l'express du Nord.
Mieux valait cependant cet arrêt forcé dans un wagon aux bouillottes glacées que la chevauchée qu'il nous fallut subir sous les caresses de la brise polaire !
Vers le soir la neige se mêla de la partie, et le ciel au coucher du soleil nous annonça, par les lueurs aurorales qui le sillonnaient, que l'hiver allait venir jeter son blanc linceul sur toute la contrée. Ce qui me rassurait, c'est que Gudmundsen, tout en m'affirmant que depuis qu'il était guide il n'avait jamais vu pareil temps d'aussi bonne heure, n'était pas inquiet.
Il l'était si peu, le malheureux, qu'en passant devant un ba3r il me dit en anglais : « Doctoi\ ivill you take some refre^hment. — Merci beaucoup, lui répliquai-je ; je suis assez rafraîchi par la température. »
Quand nous arrivâmes à Reykir, la neige formait déjà sur les montagnes une couche de dix centimètres. Il ne fallait donc plus penser à explorer la presqu'île du Nord-Ouest, et nous nous dirigeâmes vers l'isthme, c'est-à-dire sur Stadr, au sud du port de Bordeyri.