‹ L'Islande et l'archipel des FærœerChapitre 38 sur 53 · DELOCEAN GLACIAL A REYKJAVIK EN PASSANT PAR REYKHOLT · texte numérisé non relu

DELOCEAN GLACIAL A REYKJAVIK EN PASSANT PAR REYKHOLT

Bordeyri. — La presqu'île déchiquetée du Nord-Ouest. — Cap Nord et le soleil de minuit. — Autel païen. — Runes. — Montagnes de Baula. — Curieux gisement de bois fossile. — Histoire d'une brouette à deux roues. — Les sources thermales de Reykholt. — Biographie du grand écrivain Snorre Sturleson. — Arhver ou glace et feu. — La tempête. — Saurbœr. — Le golfe des Baleines. — Massif de l'Esjà. — Mosfell. — Fin de mon premier voyage.

Stadr est construit tout à l'extrémité du Hrulafjôrdr, golfe qui constitue la partie la plus avancée du grand fjord nommé Hunafloi. La mer s'enfonce là jusqu'à 18 milles marins dans les terres et n'offre aucun mouillage. Il faut dépasser de 3 milles l'îlot de Hrutey (île de Hrut, le personnage de la saga de Njal) pour trouver Bordeyri, qui est construit sur les rives d'un petit port naturel. Les navires danois ne viennent pas encore y faire escale, mais le Camoens s'y arrête toujours en septembre.

Presque parallèlement au Hrutafjôrdr, mais beaucoup moins avant que lui dans l'intérieur, court le Midfjôrdr, que je ne cite pas pour le seul plaisir d'énumérer des noms plus ou moins barbares, mais parce que l'on a trouvé, sur une montagne de la presqu'île comprise entre les deux bras de mer, un squelette de baleine. La présence d'ossements de cétacés à une pareille hauteur semblerait confir-

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iTier la théorie des partisans du soulèvement des montagnes, soulèvement qui serait survenu vers la fin de l'époque glaciaire.

On pourrait à la rigueur faire de Bordeyri le point de départ d'une visite à la curieuse presqu'île du Nord-Ouest, qui n'est plus reliée aujourd'hui au reste de la Terre de Glace que par une étroite bande de terre de sept à huit kilomètres. Mais nulle autre partie de l'île n'est aussi difficile à explorer, par suite des difficultés de communication ; et je crois que plusieurs des volcans ou des glaciers dont elle est toute hérissée sont encore vierges de pas humains. La côte, que je compare à une main gigantesque dont les doigts seraient séparés par les golfes profonds, est au contraire fort praticable pendant la belle saison. Croiseurs français, navires danois, steamers anglais contournent chaque année le cap Nord ou cap Horn, et les passagers peuvent admirer le grandiose et majestueux aspect de la falaise noire zébrée de neige blanche qui s'élève à pic du sein de la mer.

Favorisé par un beau tempa et vers le 24 juin, on peut également apercevoir au loin les énormes glaçons flottants qui, sous les rayons jaunâtres du soleil de minuit, prennent les formes les plus fantastiques.

A propos du cap Nord islandais, je ferai remarquer qu'il ne mérite pas mieux son nom que son confrère si visité ; j'ai désigné le cap Nord de Magerô. En effet, l'extrémité la plus avancée de la péninsule Scandinave dans la mer Glaciale est le cap Norkyn et non le cap Nord ; de môme la pointe de Rifstangi est seule coupée au nord de l'Islande par le cercle arctique.

Le cap Horn est marqué, de manière à ne pouvoir le confondre avec d'autres, par le mont Kalftindr d'abord et ensuite par ses curieuses aiguilles détachées de la masse principale.

Si l'on désirait tenter l'ascension des deux plus grands glaciers de la péninsule, le Drangajôkull (glacier Isolé) et le Glamujokull (glacier Turbulent), voici comment il faudrait faire.

Pour le premier on imiterait le voyageur Shepherd, qui prit des guides à Hamar. Hamar est une excellente ferme, distante seulement de deux heures de cheval d'Armuli, au pied même du glacier. Il ne serait pas impossible non plus de partir d'Isafjôrdr, qui est une véritable ville.

Gunnlaugssonn assigne au Dranga l'altitude de 2837 pieds danois.

Pour le second glacier, ou mieux pour lesj'ôklar (pluriel de jôkull) nommés Glamu, on irait d'Isafjôrdr à Kleijfar, sur les bords du Skôlufjôrdr, par bateau, et de cette dernière ferme l'ascension des pics neigeux est facile. Altitude probable donnée par l'auteur déjà cité, 2872 pieds danois.

La ville d'Isafjôrdr (Golfe-de-la-Glace), qui est, elle aussi, rivale de Reykjavik, s'échelonne à l'ouest de Skutulsfjord, sur une bande de terrain étroite, plate, demi-circulaire et formée de boue ou de cailloux roulés. Cette barre, qui s'étend jusqu'à la moitié du fjord, doit être considérée comme la moraine terminale d'un ancien glacier. Les maisons du village sont presque toutes converties en magasins, et l'une d'elles est une auberge dans le genre de celle d'Akreyri.

Le sysselmadr actuel se nomme Finsmark et le dispute d'obligeance avec mon confrère le docteur Thorvaldjohnson.

Mais laissons là les descriptions géographiques et continuons la relation de notre voyage.

Après nous être reposés à Stadr, nous nous remîmes en route, et, ayant franchi la Hrutafjardara, nous fûmes bientôt à Melar, que traverse un -sentier connu.

Ce chemin se déroule sur un plateau élevé, l'Hollavordheidi (Lande du Monument), où nous ne trouvâmes en fait de végétation que le célèbre lichen d'Islande {Cetraria Islandica), Sous l'influence de la pluie, le cryptogame s'était gonflé et ses touffes grisâtres enlaçaient jusqu'aux moindres blocs.

Le point culminant du plateau est marqué par un lac et aussi par un monoHthe à forme pyramidale, qui aide à se reconnaître au miheu de ce désert. Le lac, qui porte le même nom que le sentier Hollavorduvatn, donne naissance

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à la Nordra (rivière du'Nord). Quant au monument, Robert le dénomme à faux « pierre d'Eider » . Haedarslein se traduit en anglais par Beight-stone, « pierre du Sommet » , à moins que ce ne soit « pierre Haute » . La lettre H s'oppose absolument à l'étymologie fantaisiste de pierre d'Eider.

On croit généralement dans le pays que c'est un ancien autel païen.

De là nous côtoyâmes, jusqu'à Hvammr, les rives du fleuve, agréablement ornées de touffes de petits saules {Salix herbacea). A Hvammr il faut s'arrêter un jour pour aller visiter d'abord les curieuses montagnes de Baula (la Vache) et de Litla (Petite) Baula, ensuite un des plus remarquables gisements de surturbrandur ou bois fossile.

La montagne de Baula, si étrange par sa forme pyramidale et sa teinte jaunâtre, au milieu des pics noirs et rougeâtres qui l'environnent, n'est située qu'à une demi-heure du baer.

A cause de sa structure et de ses annexes, on l'a comparée au puy de Ddme en Auvergne, et le cratère d'éruption, appelé Litla Baula, représente le petit puy de Dôme; elle offre à sa base de nombreuses colonnes à cinq pans, dont les habitants se servent pour recouvrir les tombes. Des analyses récentes ont démontré qu'elle est composée de micro-granulites et de porphyres, c'est-à-dire de roches acides. Or, comme il n'est pas déraisonnable d'admettre que l'Islande a dû commencer par un ou plusieurs points, ou par un archipel d'îlots que d'autres manifestations volcaniques avec laves basiques (dolérite et labradorite) ont ensuite liés successivement entre eux, Baula, à cause de ses roches acides, fut, dans cette hypothèse, un de ces premiers sommets.

En visitant le cimetière de Hvammr, nous vîmes sur un tumulus une de ces colonnes retirées de la base de la montagne. Elle portait de très belles inscriptions runiques sur deux de ses faces. Les voyageurs de la Recherche avaient également remarqué cette curiosité archéologique. On sait que peu de questions ont occupé autant que celle des

runes les antiquaires. Il s'agissait,* et je crois qu'il s'agit encore, de savoir si ces caractères étaient primitifs, c'est-àdire employés dans le Nord au temps du paganisme, ou si ce n'était pas tout simplement une déviation des caractères latins, introduits en Islande l'an 1057, par Isleif, évoque de Skalholt. Kopp, entre autres érudits, affirme que les runes ont été formées d'après les grossiers caractères latins du moyen âge. Sans vouloir prendre parti dans un débat qui dépasse ma compétence, et tout en renvoyant à Y Histoire de la littérature islandaise de Marmier, je pense qu'il est facile d'identifier au moins la plupart des lettres à des formes imparfaites ou abrégées des alphabets grecs et romains. Voici ces runes, d'après l'auteur que je viens de citer. L'alphabet en usage dans le monde entier se composait des seize caractères suivants :

f'U'th-o-r ' A'/i-n-i-a-s - tô-l • m- ô

J'ajouterai cependant que j'en vis un [our de fort différentes. Nous revenions de la fameuse forêt de Thorsmork et nous suivions le sentier montagneux qui mène à Breidabolstadr, quand tout à coup nous dûmes descendre de cheval, tant la pente était escarpée. A droite nous côtoyions un ravin, tandis qu'à gauche s'élevait perpendiculairement une paroi très haute de trachyle poreux. A deux mètres du sol exactement, une ouverture ronde entaillait la cloison, et le pourtour de l'orifice était garni des caractères suivants, que je dessinai très fidèlement :

Tin,

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Le guide local — on se rappelle que c'était le sellier instruit de Hlitharendi — les considérait si bien comme des 7iines qu'il me hissa sur ses épaules pour me permettre de les calquer. Je profitai même dç la situation pour constater que le trou donnait accès dans une grotte volcanique semblable à celles que j'ai déjà décrites. Il est bien difficile de trouver une analogie entre ces signes hiéroglyphiques et l'alphabet classique . C'étaient là peut-être quelques unes de ces runes mystiques auxquelles le peuple ignorant et superstitieux attribuait une influence merveilleuse.

Un jour, nous apprend la saga d'Egils, on présenta à ce héros une coupe empoisonnée ; mçiis, s'ouVrant une veine, il écrivit avec le sang des paroles runiques sur la coupe, et, à l'instant même, elle se rompit en deux.

La seconde curiosité des envions de Hvammr est la mine de bois fossile qui se trouve sur le revers de la montagne de Thoriseingis-muli. Pour aller l'étudier, on remonte d'abord le cours impétueux d'un torrent remarquable par les dykes volcaniques qui lui forment autant d'écluses naturelles, et l'on arrive bientôt en face des couches de lignite mises à nu par la violence des eaux provenant de la fonte des neiges. Les fragments de végétaux, de la famille des pins d'après les examens les plus récents, sont couchés horizontalement, suivant leur longueur, et fortement comprimés dans des matériaux de projection alternant avec des coulées de basalte. La hauteur de ces gisements au-dessus du niveau de la mer est d'environ 250 mètres, et ils semblent avoir occupé jadis le fond d'un prolongement du Faxafjôrdr, à une époque où la mer atteignait un niveau plus élevé dans tout le Nord. Ces pins ont été amenés d'Amérique ou de Sibérie par l'action combinée des courants marins ou strôm et des tempêtes ; plusieurs troncs sont susceptibles d'être travaillés; d'autres, au contraire, passent à l'anthracite et paraissent avoir subi un commencement de fusion postérieure à leur transformation en lignite.

Dans la même région et près du lac Hredarvatn se voient deux bouches volcaniques dont les orles sont très nets, sur-

tout celui du Grabrok (Pantalon). Elles sont une miniature du fameux cratère d'Eldborg, situé à l'autre extrémité" de la vallée et que je dois signaler pour rectifier une erreur. Lock et beaucoup d'autres auteurs disent que l'Eldborg fut le premier volcan qui entra en éruption après la découverte de l'Islande ; or cette éruption n'eut lieu qu'en 930, tandis qu'en 900 deux des principaux colons durent fuir devant la lave du Katla, qui dévasta toute la contrée corpprise entre l'Eyjara et le Holmsa jusqu'à la rivière de Skalm. Le cratère d'Eldborg est élevé de 50 mètres au-dessus de la plaine et est entouré d'une vaste coulée de lave de deux lieues de longueur environ; il mérite une ascension.

On voit que les sujets d'étude abondent dans la région, et il faut rendre cette justice au géologue Robert qu'il sut dès 183»j appeler l'attention sur les plus intéressantes particularités du voisinage de Hvammr.

Mais, comme il est bon de ne jamais négliger la note gaie pour reposer l'esprit des études sérieuses, je veux ajouter que notre auteur fut singulièrement agacé par la vue de deux ou trois brouettés qui avaient chacune deux roues se touchant presque. « Singulier exemple de superfluité à côté de tant de privations », s'écrie-t-il dans son- livre de minéralogie. Puis, non content d'avoir signalé le fait une première fois, il y revient encore dans son histoire du voyage, où je trouve ce passage : « Si les Islandais sont habiles à se construire des maisons avec de simples gazons, ou des embarcations avec du bois flotté, assurément ils n'excellent pas dans l'art du charronnage, et rien ne prouve mieux le peu d'application qu'ils en font, que cette brouette de Hvammr montée sur deux roues qui en rendaient l'usage très difficile » .

Je ne quittai la ferme qu'après avoir vu la brouette; et, lorsque nous eûmes traversé deux rivières, la Thvéra et la Hvita, que je connaissais déjà près de sa source, nous aperçûmes du haut d'un monticule des nuages blancs s'échappant du fond d'une large vallée et s'élevant vers le ciel en longues spirales. Ces vapeurs provenaient des sources Iher-

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maies de Reykholt, sources qui s'échelonnent à gauche et à droite de la Reykjadalsa, sur une ligne de fracture du sol orientée exactement de l'est à l'ouest.

Je reçus l'hospitalité dans la maison du jeune pasteur (encore un ami de Gudmundsen!), et je profitai de deux belles journées pour explorer ce lieu, illustré par Snorre Sturleson, le plus grand scalde du Nord, l'auteur de l'Edda prosaïque ; il fit de Reykholt son séjour favori, et il y succomba sous les coups de Gissur, son irréconciliable ennemi.

Arrêtons-nous un instant sur la biographie de cet écrivain, qui nous légua, suivant l'expression de l'auteur que j'ai si souvent nommé, un livre d'histoire élégant comme Tite-Live, simple et majestueux comme Hérodote.

Snorre Sturleson naquit l'an 1178 à Hvammr, sur le Hvammsfjordr, et passa toute sa jeunesse à Oddi, dans la maison du savant Jon Loptson, le petit-fils du célèbre Sœmund qui recueillit les divers poèmes connus sous le nom de première Edda ou Edda en vers. Ce fut là qu'il prit le goût de l'élude et qu'il développa ce génie littéraire dont les productions devaient un jour immortaliser son nom.

A vingt-deux ans il épousa la fille d'un prêtre fort riche et augmenta si bien la fortune qu'il avait acquise par ce mariage, qu'il se trouva bientôt en mesure d'armer neuf cents hommes. Les princes de Norvège lui ayant de plus envoyé maints présents, il chercha un endroit où il pourrait faire construire une habitation digne du rang qu'il désirait tenir, et il choisit précisément Reykholt. En 1213 il fut nommé lôgsàgumadr ^ c'est-à-dire président de l'Althing. Plus tard, Snorre voyage en Scandinavie, gagne d'abord l'amitié du roi Hakon, puis se brouille avec lui pour avoir composé un chant moqueur sur un des principaux partisans de ce même roi qui luttait alors contre le puissant Jarl Skuli. Notre héros retourne précipitamment en Islande, où il est fort mal accueilli, parce qu'on l'accuse d'avoir préparé avec la cour norvégienne la perte de l'autonomie politique de son pays. Mais, loin de chercher à se disculper et de repousser une imputation fausse, l'impru-

(lent achève de s'aliéner ses concitoyens par son avarice et court à sa perte en refusant à son gendre Gissur la dot qu'il lui avait promise.

Celui-ci, devenu implacable, obtient deHakon, resté seul maître de la Norvège, une lettre qui ordonne d'arrêter Snorre comme coupable de lèse-majesté et de l'exiler ou de le tuer.

L'aimable gendre préféra se débarrasser immédiatement de son beau-père.

Au milieu de la nuit, Gissur se présente dans le ba?r de Reykholt avec une escorte de soixante- dix hommes et parvient à découvrir Snorre, qui était allé se cacher dans la cave du presbytère. « Ne frappe pas >, dit le malheureux au premier soldat qui venait de lever le glaive, et le guerrier s'arrête à la vue de cet homme sans défense, épouvanté sans doute du meurtre qu'il allait accomplir. Mais un autre sbire commandé par Gissur frappe sans pitié le premier coup, et ses compagnons achèvent le scalde infortuné {Stw'linga Saga, liv. VI, chap. xxi). Ainsi fut assassiné l'auteur de Heimskringla^ la meilleure et la plus belle chronique du moyen âge. On a écrit que Snorre avait souillé sa gloire en méditant d'enlever la liberté à sa patrie, mais le poète danois Grundtevig a repoussé avec colère l'assertion de Schôning, qui reproduisait cette calomnie, due à Tévéque Finjohnsen. Il dit en parlant de Schôning : « ce nain méchant qui chercha à noircir avec la suie de l'enfer la mémoire du grand homme » . Le véritable auteur de la soumission des nobles familles islandaises au roi Hakon fut précisément le meurtrier Gissur.

A quelques mètres du presbytère, le prêtre me montra un tumulus sous lequel il suppose que Snorre est enterré.

Personne, soit respect, soit superstition, n'a encore osé pratiquer des fouilles faciles, qui mettraient certainement au jour des objets du moyen âge fort intéressants.

Peut-être y trouverait-on l'épée, le casque et le bouclier* d'un travail admirable, que le jarl Hakon envoya au poète pour le remercier de ses chants élogieux*

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Tout h cc'tédii monticule se trouve le fameux bain chaud nommé Snorralaug, que le savant écrivain se fil construire vers l'an ISOO, et, faut-il le dire, bien des Islandais actuels ne counaissent guère des œuvres du grand homme que cet ouvrage en maçonnerie! Le bassin, qui dure depuis bieutdt

sept cents ans, bien qu'on n'ait jamais pris le soin d'y faire la moindre réparation, est absolument circulaire; il a environ 5 mètres de diamètre, et j'indiquerai sa profondeur en disant que, lorsque je m'y baignai, j'eus de l'eau jusqu'aux épaules — ce qui me fournit l'occasion de vous faire savoirque je suis de taille moyenne. — Le mur qui en assure l'im perméabilité est en pierres volcaniques parfaitement jointes par un ciment dont la composition serait curieuse à connaître. Le fond est garni de dalles trachytiques extraites de la vallée, et un banc de pierre reclasgu-

laire, que Ton voit sur ma photographie en avant du jeune groom Bjorn, que je fis poser là, était suffisamment long pour permettre à trente personnes de venir s*y reposer après les exercices hydrolhérapiques. L'eau chaude y est amenée de la source Skrifla par un canal souterrain, également cimenté et d'une longueur de plus de cent cinquante mètres. Chose curieuse, il est facile de suivre le trajet de la conduite au milieu de la verte prairie, parce que le grand plantain, qui a besoin pour croître d'une température assez élevée, pousse très exactement sur le petit aqueduc et dessine ainsi une ligne droite de ses larges feuilles rondes.

« Plantago rotundifolia crescit super canalem ad fontem », me dit dans la langue de Cicéron le ministre, qui me servait précisément de cicérone.

En 1733, nous apprend YHeimskringla, cette conduite fut détériorée par un tremblement de terre et refaite par le doyen Finn Jonson, qui devint plus lard évêque de Skalholt ; aujourd'hui elle débouche dans le bassin par une petite ouverture qu'il est facile de fermer avec une pierre. Une autre solution de continuité permet au trop-plein de s'écouler et assure ainsi la propreté de la fontaine.

Plusieurs descriptions prétendent qu'on peut également faire arriver de l'eau froide d'une source voisine. Si cela était, ce serait parfait ; il n'y aurait plus alors qu'à munir la baignoire naturelle de deux robinets que l'on tournerait à volonté, et l'on pourrait se croire au Hammam; mais malheureusement il n'existe que des sources chaudes dans la vallée. Comment faire alors? me demanderez- vous ; — attendre que le liquide se refroidisse.

C'est ainsi que je laissai ce réservoir s'emplir vers minuit, et le lendemain malin, à 8 heures, je pris un délicieux bain.

L'eau, douée de ce velouté si spécial que j'avais déjà trouvé à celle des geysers, me parut avoir 25" centigrades environ. En revanche, la sortie à l'air libre, qui n'était là qu'à la température de 3 ou 4", me gâta quelque peu la

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volupté première ; je regrettai sincèrement la démolition du couloir qui jadis, comme en témoignent encore les vestiges, abritait contre le vent l'intelligent Snorre depuis sa demeure jusqu'à la fontaine. Quant au Skrifla, c'est un véritable petit geyser, qui occupe un bassin rétréci artificiellement vers son orifice et légèrement évasé à l'intérieur : autrement dit, il a la forme d'un entonnoir renversé; il jaillit par intermittences très rapprochées à un mètre de hauteur, en faisant entendre un assez fort bruissement souterrain.

« In propinquo nulla extet frigida nullaque ad usum domesticum et œconomicum, ajoute le prêtre, quam hœcce adhibetur aqua. »

On y cuisait le pain au moment de ma visite.

L'eau nouvellement puisée dégage une légère odeur d'hydrogène sulfuré, mais n'a aucune saveur lorsqu'elle est refroidie. Je crois cependant que sa teneur en silice n'est pas pour peu de chose dans les maux d'estomac que j'éprouvai durant les deux jours que je passai à Reykholt.

Plus loin nous visitâmes une autre source, bien plus curieuse, à cause de sa situation. Elle occupe le milieu même de la rivière, et c'est merveille de voir Veau bouillante jaillir du sein d'un torrent glacé. Le massif qui la compose, formé de tufs sablonneux agglutinés par de la silice, est d'une étendue de 3 mètres carrés et s'élève de 1 mètre au-dessus du niveau de l'onde. J'eus mille peines pour décider mon poney à s'approcher de l'îlot mugissant, et, quand il fut enfin arrivé vers la base du cône, j'appris à mes dépens combien était glissant l'enduit siliceux. A peine en effet «vais-je mis pied à terre que je tombai sur les parois brûlaiîtes, et, la peur d'un mal me conduisant dans un pire, je ne lâchai vivement les concrétions chaudes que pour choir en pleine eau glacée. Effrayé par le bruit de mon accident, le cheval s'empressa de regagner la rive, et je dus traverser la rivière, assez large en cet endroit, pour le rattraper au milieu d'un groupe de faneurs qui contemplaient joyeusement ma mésaventure. Hommes et femmes s'étaient si bien rangés afin de mieux jouir du spectacle.

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que je les priai, par riotermédiaire de Gudmundsen, de conserver 1res exaclenient leur position, ol voilà pourquoi, leeleurs. je possède une photographie représentant un grou|K' d'indijîènes regardant un Français tombé à l'eau.

Fit- il pas mieux que de se plaindre?

Cette source, que je n'oublierai pas certainement, se nomme Arhver, cVst-à-dire source chaude de la rivière.

A Reykholt on peut laisser son bagage et aller visiter la singulière prescpf île qui sépare le Faxafjordr du Breidifjôrdr. Ou y verra les cavernes de Slapi, moins spacieuses que celles de Sursthvellir, et on v fera facilement Tascension de Fadmirable ccW, aujourd'hui glacé, du Snapfells, cône que Ton aïjerçoit très bien de Reykjavik lorsqu'un soleil resplendissant éclaire tout ce que la vue peut embrasser.

Le coup d'œil, du sommet <lu cratère, élevé de 1600 mètres, est un des plus magnifiques que l'on puisse obtenir en Islande, parce que l'-on plane sur la longue chaîne de volcans qui séjmre les deux golfes.

Au sud de Reykholt, que nous quittâmes le dimanche matin, nous nous égarâmes dans la vallée de Flokadals, parce que nous avions voulu traverser au plus court, sans tenir compte du sentier classique. C'était un jour triste : le ciel était gris, sombre, et une pluie fine tombait depuis de longues heures, lorsque nous fîmes la rencontre d'un lugubre cortège, qui, vu au milieu de cette nature en pleurs, me causa une indicible impression de tristesse. En tête cheminait tout seul un poney portant en travers sur son dos un long cercueil. Derrière venaient à cheval des femmes velues de noir, manifestant leur douleur par des sanglots déchirants ; enfin les nombreux amis de la famille affligée suivaient mélancoliquement cette funèbre caravane!

A Lundr nous ne passâmes que la nuit, et, après avoir traversé la Grimsa, nous arrivâmes sur les bords d'un grand lac aux eaux jaunâtres, le Skorradalsvatn (lac de la Vallée de la Pie), qui communique avec l'étang d'Eyrik par un

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lorreiil i-empli de belles truites. Puis du lae nous ne fîmes guère qu'un temps de galop jusqu'à Saurhœr, sur le Hvalfjordr, où nous arrivâmes, poussés par un tel vent du nord, qu'à chaque moment je croyais âtre renversé de poney.

Autant le presbytère de Reykholt était confortable, au-, tant son ministre, qui avait visité 1» Suisse et l'Allemagne,

Un enterremenl.

était instruit, autant je trouvai celui de Saurbair misérable et le pauvre vieux curé qui le desservait l'ien moins que préoccupé du décorum; mais l'église était jiar contre très pittoresque dans sa solitude.

Et puis, que m'importait maintenant le bien-èlre ? n'allaisje pas rentrer en France et n'avais-je pas devant moi, pour me dédommager des petites misères, le panorama grandiose de la Terre de Glace aux approches de l'hiver? Le massif de l'Esjà m 'apparaissait de l'autre cùté du golfe comme un immense amas de neige que des géants auraient entassé jusqu'aux nues blafardes, et sa cime retlétait une belle

aurore boréale jaunâtre, tandis qu'à mes pieds la mer mugissante, soulevée par la tempête, semblait vouloir engloutir à jamais ce sol, où toute vie n'est qu'une lutte perpétuelle contre les éléments !

Je restai longtemps perdu dans ces contemplations, et j'éprouvais une volupté acre à errer seul au milieu de la tourmente sur cette grève terriblement désolée. En face des éléments déchaînés, loin de sentir la faiblesse humaine, je méditais le mot de Pascal : « L'homme est un roseau fragile, mais c'est un roseau pensant ». Soudain une lame, projetée à une grande hauteur et entraînée par l'ouragan, vint m'inonder des pieds à la tête, et, quand je me retournai, j'aperçus Gudmundsen, qui me demanda quel plaisir je pouvais prendre à m'exposer ainsi aux fureurs de l'orage. Certainement le pauvre garçon doutait de ma raison, et par de douces admonestations il me décida à le suivre jusque dans le bœr aux affreuses senteurs.

Sur une petite table vermoulue, seul meuble delà « salle à manger » , était préparé l'unique plat du dîner, un morceau de mouton salé garni d'épinards sortis d'une boîte de conserves; mieux aurait valu me laisser sur la plage, ne puis-je m'empêcher de penser, et, grelottant, je m'esquivai après ce maigre repas jusqu'à la chambre où je devais dormir.

Hélas! la fenêtre n'avait plus de vitres, le vent venait de les briser, et la fille du pasteur s'escrima en vain pendant une heure à' vouloir réussir une obturation impossible ; elle finit par clouer un drap d'autel aux quatre coins, et me quitta souriante lorsqu'elle eut vu que, loin d'être maussade, je fredonnais un refrain de circonstance : « La voile enfle son aile, la brise va souffler!... >

Le lendemain vous vous êtes réveillé avec un gros rhume', penserez- vous, lectrice compatissante; pardon. Madame. Ici, point de microbes. Je me levai frais et dispos pour aller prendre la photographie de l'éghse, ce que je ne pus faire qu'au prix de mille difficultés, tant l'orage menaçait à chaque instant d'enlever l'appareil. Mais, vers midi, Celui qui met un frein à la fureur des flots avait rétabli le calme,

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et nous mîmes à profil l'heureux événement pour aller étudier le golfe et le massif de l'Esjà.

Le Hvalfjôrdr a une ceinture de roches d'un beau vert, et, quand on s'y promène en barque, on jurerait apercevoir des pentes couvertes d'un gazon florissant. Nous côtoyâmes ses deux bords nord et sud, et en face de l'éperon de Mulafjall j'aperçus deux gros phoques, qui, beaucoup plus sauvages que ceux du Nord, plongèrent immédiatement. Nous nous ■ arrêtâmes à Reynivellir, et, après avoir franchi la Laxa, nous admirâmes à notre gauche le Sandfell (montagne de Sable), qui n'est que le sommet à forme de pain de sucre de la montagne de Reynivallahals, puis nous passâmes entre l'Esjà et le Skalafell, sur un sentier bien fait pour donner, à quelques lieues de la capitale, une idée nette des sauvages beautés des régions montagneuses de la Terre de Glace. C'est vers cette gorge, connue sous le nom de passe du Cochon, que les touristes amenés par le Camoens et qui n'ont que quelques jours à dépenser doivent tout d'abord diriger leurs pas, en attendant que l'organisation de leur caravane pour les geysers et l'Hekla soit terminée.

L'Esjà, dont la composition diffère beaucoup des autres monts du voisinage, attirera d'abord leur attention. C'est en effet une chaîne fort pittoresque à explorer, parce que ses crêtes, fortement déchiquetées, lui donnent un aspect d'une originahté extraordinaire. Çà et là des dykes, mis à nu par les dégradations dues aux intempéries, apparaissent comme ces vieux castels gothiques à murailles tombées en ruine que l'on admire sur les rives du Rhin.

Du côté de la mer, elle offre une gigantesque falaise, remarquable par les colonnes en tuyaux d'orgue qui la couronnent, tandis que sa base est noyée dans un talus d'éboulement où je récoltai de très beaux échantillons de calcédoine et jusqu'à de petits morceaux roulés de spath d'Islande.

Mosfell fut notre dernière étape de l'année 1886, et j'y vis une caravane bien caractéristique : une longue file de poneys rentrait au village, et chacun d'eux portait, liée sur

les flancs, une masse de foin séché sous laquelle il disparaissait. On eût dit des meules ambulantes. Quelques pas plus loin, la route aboutit à celle de Thingvellir, qui nous est connue; nous y arrivons au soleil couchant, et bientôt nous voilà, par une nuit froide et noire, galopant jusqu'à Reykjavik, où nous ne mettons pied à terre qu'à minuit....

Huit jours après, je me rembarquai pour FÉcosse à bord du même Camoens qui m'avait amené. Nous emportions, parquée dans la cale, une cargaison vivante de 700 poneys, tandis que l'entrepont était peuplé de deux cents malheureux émigrants qui délaissaient l'Islande pour le Canada.

Le septième jour au matin nous débarquions à Granton, où l'aspect des arbres plantés sur les collines qui dominent le port me causa une joie qui ne peut se comparer qu'à l'étonnement des exilés islandais pour le même sujet. « Môrk^ môrk! (Des bois, des bois! ! 1) •» criaient-ils frénétiquement sur le pont en montrant du doigt les luxuriants bosquets des jardins écossais ! î !

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