CHAPITRE XV
l/lSLANDE DEPUIS SA DÉCOUVERTE JUSQU'A NOS JOURS
(de 874 A 1888)
La vérité sur l'Ultime Thulé. — Découverte de l'Islande. — Fondation de la république. — Erikr le Rouge colonise le Groenland. — Comment Christophe Colomb connut rcxistonce du nouveau continent. — Adoption du christianisme. — Littérature et langue islandaises. — Conquête de l'île par un marchand anglais. — Le hideux monopole. — Une nouvelle constitution est proclamée le !<"" août 1874. — Le parlement actuel.
— Projets sur Tlslandc prêtes aux Français par les Anglais.
— Comment les Islandais amélioreront leur sort.
Je n'ai pas rinleniion, en écrivant ce chapitre indispensable, de venir, après Marmier et beaucoup d'autres auteurs islandais, danois ou anglais, donner de l'Islande une histoire même très abrégée ; ce résumé serait encore trop long à la suite d'une simple relation de voyage : je veux seulement, avant de publier le récit de ma deuxième exploration, récit qui sera très court, présenter au lecteur un léger aperçu des vicissitudes par lesquelles a successivement passé la Terre de Glace depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Je veux aussi m'abandonner à quelques réflexions sur l'existence d'un peuple très intéressant, et me livrer à quelques comparaisons entre l'état actuel et celui du commencement du siècle. En un mot, je m'appliquerai surtout à faire connaître les changements contemporains, qui sont, je crois, peu connus en France.
Avant d'en venir à l'année 825, époque à laquelle le moine irlandais Dicuil, qui écrivit un livre intitulé Liber de mensurâ or bis terrœ, désigna clairement l'Islande, nous devons trancher avec les critiques sérieux une question qui a fait couler des flots d'encre. L'Islande était-elle connue des anciens? Est-ce bien elle qui fut décrite sous le nom d'Ullima Thulé par le navigateur carthaginois Pylhéas, dont Strabon nous raconte le voyage dans son livre H, chapitre v? ou bien encore est-elle l'Ultima Thulé de l'historien Procope, qui vivait au vi® siècle? Nous pouvons répondre assurément non. « C'est une grande terre située à six jours de navigation au nord de l'Angleterre, dit Strabon, où le solstice.d'été amène pendant six mois une lumière perpétuelle, et le solstice d'hiver une nuit continue qui dure également six mois. Les hommes se nourrissent surtout d'une racine appelée kenchros; ils boivent de l'hydromel et ils récoltent du grain, qu'ils transportent dans de grandes maisons pour le faire sécher avant de le battre, car, si on le laissait mûrir, il se corromprait. On voit dans la contrée un curieux phénomène : c'est une masse compacte qui n'est ni terre, ni air, ni eau, mais un composé de ces trois matières. Elle entoure la côte comme une ceinture, et on ne peut la traverser ni à pied ni avec un navire. » Chaque trait de ce récit n'est-il pas applicable à la côte norvégienne ? Si, certainement, et pas du tout à la Terre de Glace. D'Angleterre, Romains ou Carthaginois pouvaient atteindreia Scandinavie en six jours, mais difficilement, pour ne pas dire jamais, l'Islande.
Au delà des îles Lofoden, l'alternative du jour et de la nuit perpétuels est un fait exact ; en Islande on ne peut voir le soleil à minuit qu'en juin et en grimpant sur une montagne. Les Islandais ne mangent pas souvent de racines; les Scandinaves font au contraire» un grand usage de l'angélique, le kenchros de Strabon, au dire du professeur Nilsson (à moins que ce ne soit l'épilobe, comme j'incline à le croire). « Ils boivent de l'hydromel » : donc les habitants de l'Ultime Thulé récollaient du miel; en Islande j'ai bien
rencontré le bourdon (hunangs-fluga) ^ mais jamais de ruches à abeilles. En Suède au contraire, j'ai bu de l'hydromel à Gamla Upsala. « Ils récoltent du grain qu'ils font sécher » ; au 60° la terre produit encore de l'orge, mais il faut le faire mûrir dans des greniers chauffés ; en Islande, les habitants ignorent complètement la culture des céréales.
Enfin la masse compacte dépeinte si vaguement par Pythéas, c'est l'épaisse brume des côtes de Norvège, le fameux brouillard blanc de lait qui me retint un jour à la cape près de Hammerfesl.
Quant à Procope, il désigne les Lapons aussi nettement que possible.
Des géologues ont prétendu qu'il n'y avait même pas lieu de se demander si l'Islande était connue des anciens, parce que sa formation serait contemporaine de la grande éruption du Vésuve qui détruisit Pompéi ; mais j'ai démontré la fantaisie d'une pareille affirmation en prouvant que les fossiles que j'ai recueillis sous la silice déposée par le Grand-Geyser ont plus de 2000 ans.
Le mot de ïhulé provient du vieux mot irlandais thual (nord), et la Thulé aux routes ténébreuses, la Thulé aux sombres rivages, Vincredebilta Thule insula, la Thulé dont on disait des choses incroyables, c'était la Norvège, jusqu'à ce que Dicuil vienne enfin donner raison à ceux qui, de nos jours, appellent la Terre de Glace l'Ultime Thulé.
Il raconte dans son livre qu'il obtint des renseignements sur la Terre de Glace de moines irlandais qui en arrivaient, après y être restés depuis le 1" février jusqu'au 1*" août de l'année 795. Ils quittèrent le pays quand vinrent des Scandinaves païens, des pêcheurs probablement, ne voulant pas habiter, ajoutèrent-ils, avec des infidèles. {Islendigabok, chap. ii.)
Des cloches (bidllur), des crosses {baglar) et différents autres objets trouvés dans le pays qui borde le Harnafjordr, ainsi que le nom même de Papey (île du Pape) donné par les Norvégiens au lieu où les religieux avaient séjourné,
laissent supposer que l'Islande eut bien réellement ces moines comme premiers colons.
Malgré cela, c'est au pirate Nadoddr, cité dans la chronique d'Are Frode, qu'il faut attribuer l'honneur de la découverte de l'Islande, dans le sens historique de ce mot.
Naddodr, obligé de fuir la Norvège, son pays natal, pour échapper au châtiment des lois, s'était retiré aux Faerœer. Au retour d'un de ses voyages, il fut surpris par une violente tempête et jeté sur les cotes d'Islande; mais il se rembarqua en voyant les montagnes couvertes de neige, et donna à l'île le nom de Snaeland (Terre de Neige). Trois ans après, un second hasard poussa dans les mêmes parages le Suédois Gardar, qui prit terre sur le Skjalfjord et qui bâtit une maison, devenue un baer important (Husavik, Baie-de-la-Maison). Au printemps il retourna en Scandinavie, et le récit qu'il fit de ses aventures inspira à son ami Floki le projet d'aller prendre possession de l'île nouvellement découverte. Il parlit, emportant trois corbeaux pour le guider dans son voyage. Quand il eut laissé à une grande dislance le groupe des Faerœer, où il avait d'abord touché, il donna la liberté à un de ses trois oiseaux, espérant que son vol lui tracerait la ligne à suivre; mais le corbeau, malin, retourna à tire-d'aile vers le point de départ. Le second, délivré quelques jours après, se posa simplement sur les mâts du bâtiment, qu'il s'obstina à ne pas vouloir quitter. Enfin le pirate lâcha son troisième corbeau, qui cette fois se dirigea sans hésiter vers la côte orientale d'Islande, où le navire arriva après lui.
De l'est, Floki, peu satisfait de l'aspect des terres, longea le littoral jusque vers la partie ouest, où un de ses compagnons, nommé Faxi, lui dit : « Nous devons être ici près d'une grande terre, car il en sort de grandes eaux qui tombent dans la mer ». Celte baie où ils se trouvaient porte aujourd'hui le nom de Faxifjordr. Toutefois il ne débarqua que plus haut, sur les rives du Breidifjordr, où, séduit par les magnifiques produits de la pêche, il médita de fonder une importante colonie. Mais l'hiver vint avec son cortège
de neige et de vent ; la glace encombra les baies ; les bestiaux qu'il avait amenés avec lui périrent, et l'été suivant il repartit en Norvège, maudissant un pays qu'il appelait « Terre de Glace ». L'Ultime Thulé courait donc le risque de n'être jamais habitée, si par bonheur un marin, enthousiaste de la flotte de Floki, n'en avait au retour fait un tableau aussi enchanteur que celui de Floki était sombre. « Le pays est si fertile, disait à ceux qui le questionnaient notre Gascon du Nord, que chaque plante y distille du beurre. » Aussi lorsque Harald aux beaux cheveux eut réuni toutes les provinces de la Norvège sous son sceptre tyrannique, les familles patriciennes, fatiguées du despotisme, tournèrent-elles leurs regards vers la terre récemment découverte comme vers une retraite assurée. Les nobles mécontents partirent en 874, sous la conduite d'Ingolfr et de son cousin Leifr, qui, dans une querelle d'amour, avait tué les deux fils d'un jarl redoutable, et, lorsqu'ils arrivèrent en vue de la /côte, on jeta les piliers sacrés à la mer en faisant le vœu de fonder une ville à l'endroit où ils s'arrêteraient. Mais le courant les entraîna si vite qu'on les perdit de vue, et l'on dut prendre terre sur la côte sud, près de la pointe que nos pêcheurs d'Islande nomment toujours la Tête d'Ingolfr.
Après un séjour de trois ans sur ce promontoire, Ingolf, qui n'avait jamais cessé d'envoyer des hommes à la recherche de ses dieux lares, apprit que les colonnes sacrées de son siège domestique avaient été retrouVées sur la côte sudouest ; il y transféra sa demeure, et c'est ainsi que fut fondé Reykjavik.
Plus tard j'aurai occasion de raconter ce qu'il advint de Leifr à propos des Vestmannaeyar.
Pendant plus de quarante ans l'élite des sujets du roi Harald se porta en foule vers l'Islande, qui fut complètement peuplée vers l'année 920, disent les sagas. Ainsi, moins d'un demi-siècle avait suffi pour transformer un désert de laves en une colonie florissante et non fréquentée, comme il arrive à l'origine, par un ramassis d'aventuriers, mais par
286 l'isi^nde
la fleur de la populalion Scandinave. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que la prise de possession des terres se fit paisiblement. Les émigrants se conformèrent à un usage répandu d&ns la mère patrie. Il fut décidé que tout chef de tribu prendrait un tison enflammé et parcourrait une certaine étendue de pays en allumant des tas de combustible disposés de distance en distance; tout l'espace qu'il enlacerait ainsi en une journée dans ce cercle de feu lui appartiendrait et il le distribuerait à ses vassaux. Une femme ne pouvait pas obtenir une étendue plus grande que celle qu'elle pouvait faire traverser à une génisse de deux ans entre le lever et le coucher du soleil au printemps. Mais quand toutes les cultures eurent été occupées, les nouveaux arrivés durent recourir aux armes pour s'en procurer, et l'Islande fut livrée à la plus complète anarchie. Les Godi, du moi god^ « dieu », ou les ministres de la religion, aussi bien que les things, ou parlements locaux, devinrent impuissants à maîtriser les belliqueux Normands, et bientôt on reconnut la nécessité d'un gouvernement fortement constitué.
Un homme très au courant des lois de Norvège, Ulfljot, reçut mission d'établir le code et la constitution. L'île entière fut divisée en quatre grandes provinces ; les départements Est, Sud et Ouest furent de plus subdivisés en trois districts, et celui du Nord en quatre. Chaque district eut trois chefs ou prêtres du temple, qui avaient siège à l'Althing ; enfin les districts furent eux-mêmes subdivisés en dix provinces ou hrepps. Quant à l'Althing, qui siégea pour la première fois en 928 sur le fameux Logberg de la plaine de Thingvellir, c'était à la fois une assemblée délibératrice et executive : elle édictait les lois nouvelles et administrait la justice. La session durait deux semaines, et l'Assemblée nationale était présidée par le lôgs'ogumadr (le narrateur de la loi), qui était le premier magistrat de la république et qui devait Ravoir par cœur la loi afin de la réciter au peuple et de l'interpréter dans les cas difficiles ; bref il rempUssait des fonctions si analogues à celles qui sont aujourd'hui dévolues au speaker du Parlement anglais, que M. Conybeare
voit dans le logsogumadr islandais l'origine du titre analogue réservé au « parleur » de la Chambre des communes.
Suivant sa propre loi, Ulfljot fut élu président pour trois ans seulement, et, si l'on ne cite que 37 « speakers » pendant la durée de la république islandaise, de 928 à 1263, c'est que d'abord les logsogumadr populaires furent souvent réélus et qu'ensuite la dignité fut conférée à vie.
Pendant cette longue période de 335 ans les Islandais comptèrent les époques par l'élection de leurs législateurs, comme les Grecs pour les olympiades.
Maintenant que nous savons comment fut fondée la république et combien de temps elle dura, examinons rapidement et par ordre chronologique les principaux événements qui appartiennent à l'histoire de ce gouvernement.
En 980 un intrépide marin du nom de Gunnbjôrn, monté sur un de ces excellents navires dont j'ai vu au musée de Christiania le spécimen récemment découvert, navigua jusqu'à Jan-Mayen et revint bientôt raconter son voyage à son ami Eirikr Raudi (Erikr le Rouge). Pour celui-ci, qui venait de s'entendre condamner à l'exil à la suite de meurtres commis près d'Haukadalur, la connaissance d'une île nouvelle et qu'il supposait peu différente de l'Islande arrivait très à propos. Muni des renseignements que Gunnbjôrn lui avait fournis, il s'embarqua et fit voile pour Jan-Mayen ; mais, apercevant une grande terre beaucoup plus rapprochée et plus libre de glace qu'elle ne l'est aujourd'hui, il abandonna sa première destination pour y aborder.
Cette grande terre, c'était le Grœnland, qui n'est éloigné de l'Ultime Thulé que de quarante-cinq milles géographiques.
Pendant deux ans, Erikr le Rouge explora la contrée qu'il venait de découvrir et en prit possession, en lui donnant le nom de Terre-Verte, qu'elle a toujours conservé. Revenu en Islande, après avoir purgé sa condamnation, dont la durée n'était que de trois années, il fit un tableau si séduisant. du Pays- Vert, que plusieurs familles résolurent d'aller s'y établir.
mièrcs sagas. Des auteurs célèbres couiient au parchemin, en leur donnant une forme admirable, les légendes du paganisme, qui jusque-là s^étaient seulement transmises de génération en génération \mr les récits des « troubadours * islandais. Successiv(*ment nous voyons apparaître TËdda en vers de Sœmund, TEdda en prose de Snorre Slurleson, car, cî)n)me toujours, après l'ode ou la ballade viennent la chronique et l'épopée; les Schedae d'Are Frode. Et, chose bien digne d'être notée, c'est justement à l'époque où l'Europe entière est plongée dans les ténèbres de l'ignorance que la pauvre Islande s'adonne le plus à la littérature. Que saurions-nous de l'histoire du Nord, que saurions-nous des productions littéraires, Scandinaves ou allemandes aux xi'' et xu'' siècles, si les écoliers de la Terre de Glace ne nous avaient fourni les documents essentiels? Mais qu'ai-je besoin d'insister sur l'importance des sagas, ces annales issues du sein du peuple et successivement transmises par héritage? Le fait n'a-t-il pas été démontré par X. Marmier dans les deux volumes qu'il a consacrés à l'Islande et. auxquels je me f>ermetlrai de renvoyer le lecteur?
Je veux seulement me borner à quelques mots sur la langue même qu'employaient les auteurs de ces différenfes œuvres de poésie ou d'histoire. D'où venait-elle, avec sa clarté, sa chaleur et son inimitable concision? Directement du gothique qu'employaient toutes les tribus des Teutons, et, tandis qu'ailleurs la Norrâna Tungu ou langue du Nord s'écartait de plus en plus du dialecte primitif, elle se conservait pure en Islande, où l'avaient transplantée les familles nobles de Norvège. Imaginez-vous que vous allez visiter un pays peuplé jadis par les Français et où l'on parlerait encore avec élégance la prose de Villehardouin, qui finit en 1207 son Histoire de la conquête de Constantinople, et vous vous représenterez ce qu'éprouvent les Dano-Norvégiens ou les Suédois actuels lorsqu'ils vont en Islande. Ils retrouvent là l'origine de leur langage primitif et ils peuvent se rendre compte des modilicalions survenues dans
le cours de huit à neuf siècles. Mais tandis que les Islandais, qui n'ont qu'à descendre le cours de la rivière, si j'ose me permettre celle comparaison, apprennent en quelques mois à lire ou à parler le danois, les Danois qui de Copenhague vont s'établir en Islande restent plusieurs années sans pouvoir parvenir à bien posséder l'islandais. Outre que ceux-là doivent remonter vers la source, ils sont aux prises avec une grammaire bien plus difficile. De même que l'anglais, le danois n'offre pas de construction et n'a qu'un minimum stricl de règles; l'islandais au contraire, à l'instar du grec ou du latin, présente une syntaxe fort compliquée. C'est ainsi que le nom a trois genres, quatre cas, et qu'il n'y a pas moins de huit déclinaisons pour le substantif, sans compter les formes anormales. L'article, qui se place après le nom, se décline aussi. Prenons un exemple, pour mieux nous rendre compte, et éludions le mol hestr (cheval), qui est de la première déclinaison.
SINGLLIER