‹ L'Islande et l'archipel des FærœerChapitre 41 sur 53 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

MON SECOND VOYAGE, OU l'iSLANDE AU PRINTEMPS

Départ de Cherbourg. — L*av iso-transport VIndre. — L*îlot du Feu. — Le grand pingouin. — Reykjavik en hiver. — Les Vestmannaeyar. — La vie de nos pêcheurs en Islande. — Le chemin de Hhum. — Les fjords de l'est. — Sans nouvelles. — Rencontre de la banquise. — Imprudents projets d'excursion.

Le 13 avril 1887 je recevais de M. le lieutenant Pichon, commandant Taviso-lransport VIndre, un télégramme ainsi conçu : « Appareillerons demain matin et laisserons Cherbourg dans la soirée » . Pour moi, qui ne m'attendais à quitter Paris qu'au moins quinze jours plus lard, la nouvelle n'était pas absolument agréable. Je n'avais que quelques heures pour emballer les centaines d'objets dont doit se charger un explorateur; je n'avais que quelques heures pour préparer ma « mobihsalion ». Malgré cela, je constatai avec plaisir que vers le soir tous mes instruments répondaient à l'appel, ou, pour parler plus exactement, au dénombrement que je suis accoutumé de faire avant de boucler malles et valise.

A huit heures parents et amis m'avaient donné la dernière accolade, et le train m'emportait à Cherbourg, où j'arrivai le lendemain à la pointe du jour. Comme il n'était pas sans intérêt au point de vue botanique de noter quelques points de comparaison entre l'aspect sous lequel m'apparaî- Irait l'Islande au printemps et celui qu'offrait le nord de la France à la même époque ; comme d'autre part l'heure était

encore trop matinale pour me faire conduire à la rade, je commençai immédiatement une promenade dans les environs de la montagne du Roule, qui domine Cherbourg à l'est. On sait que cette année l'hiver fut très prolongé ; je constatai par conséquent un retard notable dans le développement des plantes qui poussent également dans la Terre de Glace. Puis je descendis, après avoir pris quelques mensurations de feuilles et de fleurs, et je ne pus m'empécher de trouver grandiose le panorama qui se déroulait au loin : la digue, vrai travail de géant, le port militaire, le port marchand, les chantiers, les forts, une partie de la ville avec ses clochers gris, formaient, sous le soleil du matin, un tableau sévère, auquel la mer elle-même, parsemée de barques, servait d'admirable fond.

Enfin j'arrivai au quai par un chemin creusé dans des phyllades qui se débitent comme des ardoises, et j'eus la chance d'y trouver les officiers avec lesquels je devais faire une partie de la campagne des côtes de l'Ultime Thulé. Bientôt le canot à vapeur dit de l'état-major fit entendre son sifflet, et nous voilà paré^ piquant droit sur Ylndre^ qui se tenait modestement entre deux autres navires plus importants que lui. V Indre est un aviso -transport solide à la mer et qui, tout en étant à vapeur, est surtout un bon voilier. L'état-major se compose du capitaine commandant, M. Pichon, lieutenant de vaisseau; d'un second, également lieutenant de vaisseau, M. Joulia; de deux enseignes, MM. d'Andrezel et Glergeol; d'un aspirant de première classe, M. McUéart; d'un docteur, M. Desrobert, et d'un commissaire, M. Duplessis. L'équipage comprend une centaine d'hommes.

En route maintenant, et comme, sous peine d'écrire un livre trop volumineux, je dois passer sur bien des détails, transportons-nous dans les parages de l'Islande ; nous n'avons pris terre du reste que deux fois avant de nous trouver en face des rochers à oiseaux qui avoisinent le cap Reykjanes, et c'était dans les deux villes si connues de Newcastle et d'Edimbourg.

303 l'isunue

Nous sommes doue, à la date du o mai, non loin du buL mais assaillis par une lempéle épouvantable. L'eau et le ciel ne fonl pour ainsi dire plus qu'un ; les cordages sifflent étrangement ; des montagnes d eau glauque semblent courir les unes après les autres pour se dépasser et touchent de leurs crêtes écumantes nos deux baleinières. Soudain Tune de ceHes-ci rompt ses amarres sous le choc de l'océan, et nous allions la perdre, sans un gabier, qui, plus agile qu'un chat, s'élance, l'agrafe solidement au seul crochet que le Ilot a respecté, et reçoit pour récompense un : « Bravo, mon garçon ! » du commandant.

Je ne connais pas de spectacle plus émouvant que celui de la lutte des matelots contre la tourmente, et je ne me suis jamais lassé d'admirer l'adresse et l'intrépidité de nos marins, carguanl tranquillement les vergues, grimpant au grand mat alors que les lames se jouent du bâtiment comme un enfant de sa toupie. 11 faut les voir suspendus, ainsi que le ferait une grappe d'abeilles, après le grand hunier, sans tenir compte d'oscillations qui ressemblent à celles d'un gigantesque balancier ; il faut les voir aussi courir en ordre sur le pont, se débrouiller au milieu du chaos et tirer en cadence sur les câbles au commandement des maîtres.

On devait manœuvrer avec adresse, car, comme l'annonçaient les milliers d'oiseaux de mer qui tourbillonnaient au-dessus de nous, les rochers situés à 12 kilomètres de la cote, en style maritime les cailloux, étaient proches.

Ces Fuglaskersonl au nombre de cinq, et le plus curieux, dont je pris un croquis, a reçu des Danois le nom de Mœlsek (Sac-à-Farine) ; les Islandais l'appellent Eldey ou île du Feu; qui a raison? L'un et l'autre peuple, car, si l'on examine avec une lorgnette ce noir récif de basalte au sommet évasé et blanchi sous des amoncellements de guano, on lui reconnaîtra parfaitement la forme d'un sac à farine ; mais, si l'on réfléchit à son origine ignée, on verra que les Islandais ont bien pensé en l'appelant île du Feu.

Toute celte partie sous-marine a été en effet profondé-

MO?i SECOND VOYAGE 303

ment bouleversée par les éruptions volcaniques qui, (fens le dernier siècle, ont été très fréquentes.

Au printemps de 1783 — le fait est constaté par les rapports des capitaines de goélettes qui se trouvaient dans les parages et par la relation des habitants de Stadr — une île se forma lentement non loin d'Eldey et disparut bientôt, car en 1786 M. de Lovenhoërn, qui commandait alors en Islande, la fit chercher en vain par des officiers de marine.

Enfin, pas plus lard que 1879, les 30 et 31 mai, il y eut une nouvelle éruption sous-marine au sud-ouest de Reykjanes, et les populations de la côte virent de la fumée sortir de la mer.

Eldey lui-même, si le fait affirmé par plusieurs géologues anglais est vrai, n'est apparu qu'au moment de l'épouvantable déluge de lave sortie du Skaptarjokull, volcan situé à plus de i241 kilomètres de là ; il faudrait donc admettre une gigantesque ligne de fracture qui s'étendrait des îlots dont je parle jusqu'au Vatnajokull, en passant par l'Hékla.

Au commencement du siècle vivait encore sur ces rocs singuliers le grand pingouin [Alca impennis), dont le dernier individu capturé a été vendu 3000 francs, m'a-t-on dit, pour un musée. Peut-être aurait-on chance d'en rencontrer encore en explorant attentivement tous les récifs, mais, comme la mer qui les baigne est toujours dure et clapoteuse, il est difficile de décider des pêcheurs à s'y aventurer.

Les espèces qui s'y disputent aujourd'hui le moindre coin inoccupé sont les guillemots, les macareux, les uria, les mouettes, les frégates, etc. Nous ne pensions plus à l'orage, tant notre attention était occupée par les cris, les mouvements gracieux, les luttes même de ces nuages d'oiseaux, qui semblaient grisés par la vue du navire et qui se plaisaient à tournoyer jusque dans les voiles. Mais les plus intéressants étaient les pétrels ou oiseaux des tempêtes ; la puissance et l'aisance merveilleuse de leur vol leur permettaient de poursuivre notre loch à coups de bec, ou de pêcher leur proie sur la croupe des vagues furieuses.

Nous fûmes bientôt en face du cap Reyivjanes, qui doit

son nom aux fumées qui s'échappent des sources sulfureuses situées dans son voisinage, et qui forme le talon d'une presqu'île ressemblant mieux à une botte que celle d'Italie.

Reykjavik, dans ma comparaison, serait située sur Tun des tirants.

Nous distinguions fort bien le phare récemment construit, le seul (|u'il y ait en Islande, mais nous avions dépassé l'époque où les feux sont allumés, car à partir du l'^' mai on considère le jour nocturne comme suffisant pour éclairer la marche des bateaux.

L'entretien du bâtiment et du gardien qui l'habite est payé par un droit spécial perçu sur les navires étrangers : or ce droit, ([uoique peu élevé, ne manque pas cependant d'exaspérer nos braves pécheurs de morue.

« Est-ce que je m'en sers de leur phare? me disait un jour un maître au cabotage de Gravelines : je ne pêche que sur la côte est. »

La presqu'île de Reykjanes doit être envisagée comme une continuation de l'Hekla. Géologiquement elle se compose de masses slralifiées alternantes de tuf et de Irapp, qui s'élèvent jusqu'à lâo mètres et qui souvent sont recouvertes par les flots de lave sortis des cratères situés à l'est.

On se rappelle que nous avons décrit ces solfatares à propos de Krisuvik. Au nord des sources chaudes auxquelles le ca[) doit son appellation existe une effrayante crevasse, d'une étendue considérable et courant en zigzag de l'ouesl à l'est : c'est un des plus curieux effets de dislocation por tremblement de terre qui se puisse voir au monde ; on la nomme Hauksvordugjà. Interrompue sur une faible étendue, elle re[)rend de nouveau et aboutit, sous le nom de Hrafnagjà, à Kalfatjorn.

La tourmente continua jusqu'à notre entrée dans le Faxafjordr, où nous retrouvâmes le calme, et, quelques heures ensuite, Reykjavik était encore devant nos yeux.

Mais combien l'aspect hivernal des champs qui circonscrivent les maisons de la capitale différait de celui sous

lequel ils nous étaient apparus en juillet ! La neige recouvrait encore les anfractuosités protégées contre les rayons du soleil de mai, dessinant de grandes taches blanches sur le sol noirâtre; toute végétation était assoupie : plus d'herbe, plus de renoncules ou de populage émaillant la verte prairie de leurs brillantes corolles jaunes ; rien que d'affreuses tourbières à surface totalement dénudée, rien qu'une série de petits marécages gardant encore la trace des glaçons à peine fondus.

La baie, en revanche, était plus animée qu'en juillet, on s'y serait cru en port fraaçais, tant le drapeau tricolore apparaissait de fois sur les barques de nos pêcheurs, déjà revenus d'une première campagne dans les fjords de l'ouest.

Je tairai l'accueil si cordial que me firent mes amis islandais; je ne peindrai pas la joie que nous éprouvâmes en nous revoyant, et je dirai qu'après quelques jours de repos nous côtoyions la eu le sud, à la recherche des navires qui pouvaient avoir besoin de secours.

Bientôt nous fûmes aux Vestmannaeyar (îles des Hommes de l'Ouest), que je connaissais déjà, mais dont je n'ai pas encore eu occasion de parler, réservant jusqu'à ce chapitre-ci la brève description que je vais en donner.

Le lecteur se souvient que les deux premiers Norvégiens qui partirent pour l'Islande étaient deux pirales : Ingolf et Hiorleifr (Leif à l'Épée). C'est justement à la mort de ce dernier que les îles en question doivent leur désignation d'îles des Hommes de l'Ouest. Un jour qu'il surveillait ses esclaves irlandais, nous apprend le Làndnàmabok, et qu'il voulait les forcer à traîner la charrue, bien qu'il eût également amené des bœufs avec lui, les esclaves résolurent de tuer leur maître. Pour mettre leur projet à exécution, ils se servirent d'un stratagème qui rappelle de loin celui que les frères de Joseph employèrent pour Taire croire à la perte de celui-ci : ayant immolé un bœuf, ils racontèrent à Hiorleifr qu'un ours blanc l'avait dévoré, et le tuèrent lui-même quand il se fut isolé à la poursuite de l'ours imaginaire.

306 l/iSUNDE

Puis, prenant ses femmes avec leurs effets les plus riches, ils «'enfuirent en barque sur le groupe d'îles silué au sud (le l'Islande. (iCpeudanl Ingolf, ayant pensé que les meurtriers avaient dû se réfugier aux futures Vestmannaeyar, ne tarda guère à s'y rendre et linit par les y découvrir. Tous furent égorgés. Ainsi vengea-t-il son frère d'armes, dont il se conlenla de dire en manière d'oraison funèbre : « C'est une grande honte (ju'un homme brave ait élé tué par des esclaves. Mais c'est ainsi que maleniort arrive à ceux qui refusent de sacrilier aux dieux. » Hiorleifr n'avait pas voulu, comme Ingolf, emporter ses idoles domestiques. Le nom d'îles des Hommes de l'Ouest, c'est-à-dire des Irlandais, perpétue le souvenir du meurtre.

Sauf Heimaey (île de l'Habitation), qui possède un port bien abrité et un comptoir qui se livre au trafic des plumes de palmipèdes et du jmisson séché, les Vestmannaeyar ne sont que des îlots ou des roclies. Environ 500 âmes se groupent dans les différents ba^s qui entourent le cône volcanique d'Helgafell, haut de 2i>0 mètres. Les autres principales montagnes, qui sont Heimaklettr et Dahlfield, atteignent une altitude de 314 mètres. Quant au paysage, il rappelle celui des Fîerœer. Un noir roc basaltique, sinistre d'aspect, surgit à pic au-dessus de l'océan gris de fer; des myriades d'oiseaux occuj)ent les moindres aspérités, les moindres prolongements de cette falaise abrupte, tandis que des bandes de moulons sillonnent les verts pâturages qui succèdent à la paroi perpendiculaire; hardis comme (les chèvres ou comme des chamois, on les voit courir en broutant jusque sur le rebord de l'abîme, où pourrait les précipiter le moindre faux pas. Çà et là des rivières, descendues des plateaux, viennent former de grandioses cascades dont le fracas s'entend de fort loin en mer.

Il ne faut rien moins que l'ardent amour du sol natal pour attacher à ces rochers une population plus malheureuse encore et beaucoup plus privée de communications avec le continent que c(*lle de l'Islande. C'est à peine si les navires danois ou le Cnmoena y vi(^nnent d(Mix fois par an.

MON SECOND VOÏACE 307

el à la (Condition qu'ils n'aperçoivent pas la mer déferler pardessus les récifs.

Les habitanls, bien souvent, n'osenl même pas se risquer

jusqu'à la t d I 1 T I Glace, qui n'est située

qu'à une p I d can n l nt 1 edoulent sa rive basse

el noyée p 1 1 gu

A peine I d I I ni Iles disparu à l'horizon.

que nous apercevons le cap Portiand, en islandais Dyrholaey (île du Trou aux bêles fauves), avec ses deux gigantesques arches de pont naturelles, sous lesquelles pourrait passer un grand navire. Année par année, la vague furieuse continue son travail, et bientôt elle aura détruit entièrement cette pointe méridionale de Tlslaiide. Seul le rocher de basalte qui la continue résistera, parce qu'il est difficile à ronger, et son sommet hérissé de jiointes et d'aiguilles semblera prophétiser le naufrage aux pécheurs imprudents. Que de barques françaises sont venues et viendront encore se briser sur ce dangereux littoral !

A son tour, Portiand, que je viens d'admirer pour la quatrième fois, s'est évanoui, et je me demande maintenant si nous ne côtoyons pas les cotes de France, car plus de cent goélettes, dundees, lougres ou bisquines voguent dans notre horizon, animant de leurs blanches voiles le noir océan. C'était la Marie Jeanne, V Agneau de Dieu, la Providence, V Etoile du Marin, etc., etc., tous noms poétiques ou religieux. Beaucoup avaient leur drapeau en panne, ce qui signifiait : « Nous demandons du secours » . Us avaient en effet quitté Dunkerque, Gravelines ou Paimpol depuis les premiers jours de mars, et ils avaient déjà plusieurs malades à bord, plusieurs avaries à réparer. Faut-il Je dire aussi? ils commençaient à désirer ardemment des nouvelles de la vieille mère ou de la jeune femme, parfois de la fiancée ! On se figure donc aisément leur joie à tous quand ils aperçoivent de leur petite barque le grand croiseur s'avançant majestueusement et déployant au loin les couleurs nationales. Depuis deux longs mois ils ne savent rien de la France ; ils ont, nous venons de le dire, d'anxieux malades à bord, des mâts brisés ; le navire de l'État va leur remettre des lettres, leur donner un médecin, remplacer le gréement détruit par la tempôle. Aussi comme à toutes voiles ils couraient sur nous ! Alors nous ralentissions notre marche autant que faire se pouvait sur une mer souvent démontée, et notre pilote Joonekin (un vieux loup de mer qui comptait !25 campagnes d'Islande) s'armait du grand

porte- voix et, se penchant sur les bastingages, posait cette première question en un langage maritime que les lecteurs du Nord reconnaîtront bien ? « Bonjour! comment va-t-y la pêce'^. — Merci, commandant, répondait le capitaine de k goélette (dans le doute, les maîtres au cabotage vous appellent volontiers commandant, pour peu que vous apparteniez au navire de l'État) ; y va bien. — Combien avez -vous de barriques de mourue? — 410, répondait toute fîère la Belle Dijonnaise. — Avez-vous des malades à bord? — Oui. » Mais ce n'était là que la troisième question ; la pêce avant tout, la pêce prime tout.

Sur le mot oui, nous descendions dans une baleinière, ou mieux on nous descendait à la corde, mon confrère de la marine et moi! les deux taoutés^ comme on nous appelait d'un mot emprunté au langage mahori des ïahitiens ; puis souvent, avec une extrême difficulté, vu la colère et la hauteur des vagues, nous nous hissions sur le lougre. C'est qu'il n'y avait point d'escalier pour monter! Ce serait trop de luxe, et cela prendrait trop de place. Nous devions grimper sur les flancs de la barque en appuyant pieds ou genoux sur quelques raccords et en nous suspendant aux cordages.

n nous fallait enfin découvrir un petit coin libre entre les barils de poissons pour y sauter, au risque d'être pinces au mollet par le chien de garde, irrité ! Presque chaque équipage possède un terre-neuve, fort utile pour aller chercher à la mer un objet tombé ; si je ne dis pas chercher un homme, c'est que dans notre siècle d'incrédulité on ne croit plus au légendaire terre-neuve. Nous descendions ensuite à la chambre du capitaine, petit réduit noir, dont tout l'ameublement se compose d'un placard-lit, d'un fourneaucuisine et d'une table. Là le ou les malades venaient réclamer nos soins.

Le plus souvent nous avions à guérir des panaris causés par le frottement des lignes, les piqûres d'arêtes, etc. ; plus rarement c'était une pneumonie, une pleurésie occasionnée par le froid humide.

310 l'jsumde

Si le cas était grave, nous ramenions le patient avec nous sur le vaisseau de guerre; si c'était moins dangereux, nous nous contentions de doniitr une ordonnance au second, qui utilisait la boîte de médicaments qu'emporte chaque barque. ^

Quelle terrible situation que celle d'un pauvre malade couché dans un mauvais hamac, ballotté sur ce frêle esquif, sans aliments frais, et, n'ayant, pour tout espoir dans les longs jours de fièvre et d'insomnie, que le problématique médecin du croiseur, impatiemment attendu !

Chemin faisant, en rentrant à notre navire, nous pouvions examiner les pêcheurs, revenus à leur poste de combat, c'est-à-dire se balançant en cadence pour agiter leurs longues lignes. Ils se tiennent par bâbord et tribord et se servent de deux cordes terminées chacune par deux hameçons. L'appât ou boëlte varie avec la saison. On emploie le plus souvent les coquillages, le hareng, le maquereau, le lançon, le capelan, la jeune morue, etc. Dès qu'ils croient observer la moindre tension dans la ligne, ils la liaient aussi promplement que possible, jettent le grand poisson dans le bateau et lui ôtent l'hameçon de la bouche.

Parfois la morue est de telle dimension — quelques-unes pèsent 30 kilogrammes , — que par la force et l'excessive variété de ses mouvements elle pourrait s'échapper; ils l'accrochent alors avec une gaffe ou avec une boucle, et c'est un spectacle fort intéressant que de voir la lutte d'adresse qui s'engage entre l'homme et le monstre à la bouche prodigieuse. Les cris, les jurons, les épithètes les plus salées accompagnent le hissage de la capture. Cet exercice dure dix-neuf heures sur les vingt-quatre du jour perpétuel; ils ne s'accordent en effet, lorsque le poisson donne, comme ils disent, que cinq heures de sommeil, et cela mouillés, exposés au froid d'avril et aux rafales, n'ayant pour vivres qu'un peu de biscuit, de lard et quelques verres d'eau-de-vie. Sauf les mineurs, peut-être nul autre ouvrier n'est occupé sur le globe à un plus dur labeur ou à une plus dangereuse profession. Détail inté-

MO?ï SECOr^D VOYAGE 311

ressanl : ils se privent môme d'alcool durant la semaine, préférant coUeelionner chaque petit verre pour boire la totalité le dimanche. Celle économie domestique mal entendue imposait un autre devoir a notre commandant, celui de sévir contre les indisciplinés. Il me souvient en effet qu'on nous amena un jour un grand gaillard aux cheveux roux, aux yeux bleus, à la carrure «Ihlélique, répondant absolument au type des anciens Vikings qui vinrent conquérir la Normandie et dont le capitaine ne pouvait [)lus être le maître. « Je suis le meilleur pécheur du bord, criait-il, le patron le sait bien, mais il ne peut pas voir ça, il me taquine; je ne veux plus lui obéir; qu'on me coupache en mille morceaux, je m'en f... », etc.

La menace du conseil de guerre suffit heureusement à convaincre cet énergumène momentané, et l'équipage put ramener à son bord notre homme, radouci par la semonce paternelle du commandant du croiseur. Le lendemain il n'y paraissait plus : le grand gars était redevenu le doux et intrépide marin, le frère Yves de Pierre Loti !

Cependant on ne peut s'empêcher de reconnaître que les capitaines de goélette ne manquent pas de mérite. Oulre la direction du navire, outre les plus humbles travaux qu'ils partagent avec leurs matlilots, ils ont encore à maintenir ces hommes, bons et honnêtes à jeun, mais souvent terribles quand ils sont excités.

Malgré leurs petits travers, nos 4000 pêcheurs annuels font très bon ménage avec les Islandais de la cute. J'ai assisté bien souvent à des fêtes où Français et habitants de la Terre de Glace oubliaient, dans un moment de joie, les fatigues et les dangers de la veille. Pour se comprendre entre eux, ils ont créé une véritable langue tripartite, flamande, bretonne et islandaise. Si vous interrogez un de nos pêcheurs, il vous réj)ondra de la meilleure foi du monde : « Je parle l'islandais » ; et maints Islandais qui ne savaient un traître mot de notre belle langue, m'affirmaient qu'ils parlaient français avec les pêcheurs.

Les Islandais les aiment beaucoup, parc3 qu'ils échan-

3lâ l'isunde

genl du biscuit, du vin, de Teau-de-vie contre des vivres frais, des bas ou des gilets de laine, et qu'à part quelques chants, quelque tapage longtemps prolongés les soirs de fêle, ils ne troublent en rien la douce quiétude si chère aux circompolaires. De plus — il vaut la peine d'en parler — tandis que les pécheurs anglais ne se gênent pas pour aller voler des moutons errant sur la montagne, jamais on a eu pareil reproche à adresser à nos compatriotes.

« Français pas voleurs » , me disait un jour certain propriétaire riverain d'un fjord. Pou!* être négative, cette qualité n'en avait pas moins son prix aux yeux de cet agriculteur.

Quant à la réparation des avaries, nous donnions, en passant, rendez-vous dans une baie de la cûle est, et, lorsque nous allions y mouiller, nous trouvions déjà rassemblés tous les invalides de la campagne, attendant qui une voile neuve, qui un màt, qui un gouvernail. Cette année — on le sait par la souscription du Figaro — la mer d'Islande a été fort mauvaise. Outre la Petite Jeanne, la Catherine s'est perdue corps et biens, sur les rochers des Trois-Frères (Tvisker), et il s'en perdra d'autres, jusqu'à ce que l'autorité maritime se décide à faire observer le règlement qui s'oppose aux départs prématurés. Malheureusement on aura difficilement raison d'un enlêlement qui s'explique par ce fait que les morues ne se rapprochent des rivages que pendant la période du frai, c'est-à-dire à la fin d'août, et (ju'elles choisissent la ci') le la plus dangereuse, celle du sud, où les récifs sont aussi nombreux que les criques sont rares.

En face de Tvisker, Joonekin (le pilote) me fit admirer le monarque des montagnes islandaises, l'Oraefajokull, dont le cône élincelant sous les ravons d'un brillant soleil était seul visible au-dessus des nuages laiteux qui couraient sur ses flancs. Vierge de tout pas humain, ce pic immaculé, haut de î2000 mètres, mérite de tenter un alpiniste, et, en choisissant le ba»r de Sviuafell comme base d'opérations, je pe doute pas qu'il ne soit escaladé par le premier tou-

liste qui tentera sérieusement l'ascension, surtout si l'on est accompagné de bons guides suisses ou français. L'Oraefajokull serait un volcan, si l'on en croit les annales islandaises, et il aurait été en activité en 1349, 1362, 1598 et 1727. Ce serait même la première éruption qui aurait complètement dévasté les régions autrefois peuplées au pied du glacier actuel. A la vérité, cette partie de l'Islande est encore très peu connue et réclame un autre Watts.

Je n'eus pas plus tôt détourné les regards de tous les magnifiques dômes neigeux qui semblent vouloir s'entasser les uns sur les autres au sud-est du grand Yatnajokull, que Joonekin, me tirant une seconde fois par le bras, me signala une autre particularité bien intéressante.

« Tenez, me dit-il, voilà les deux chemins de Rhum », et en môme temps il me montrait sur une montagne couverte de neige deux longues bandes noires, larges d'environ 100 mètres, où la lave apparaissait à nu. Parties du pied du mont, ces lignes allaient jusqu'au faîte, qui se confondait alors avec le ciel au bout de l'horizon. On aurait dit qu'un géant s'était amusé à venir promener en ces deux points quelque gigantesque balai.

Je comprenais Rome tout d'abord, pensant que nos marins disaient cela ainsi qu'on dit le chemin de Saint- Jacques en parlant de la Voie lactée ; mais le pilote rectifia mon orthographe et la changea en Rhum, mot qui est bien plus significatif et qui servira, je l'espère, à une découverte géographique. Nos pêcheurs, qui rêvent volontiers d'eau-de-vie et qui ne manquent pas toujours d'imagination, expliquent ces deux rubans perpétuellement libres de neige, quelque temps qu'il fasse, par deux grands courants de rhum qui, s'échappant de vastes réservoirs, dissoudraient la neige sur leur passage. Au rhum près, ce n'est pas déjà si mal attribué, car, comme la particularité que je signale est absolument constatée — je l'ai vue. de mes propres yeux vue, — et comme, d'autre part, le phénomène se reproduit depuis de longues années, il y a tout lieu de croire que, si un jour ou l'autre on explore cette région

ne

escarpées, tombent de tous côtés avec un bruit assourdissant, et quand l'œil est revenu de Téblouissement causé par ces ondes en mouvement, on ne peut s'empêcher d'admirer avec saisissement ces étranges dykes de basalte émergeant seuls au-dessus des flocons neigeux et dessinant comme les gradins d'un cirque romain aux prodigieuses dimensions.

Tranchant sur le tout, les chaotiques amoncellements de lave donnent aux pentes les formes les plus tourmentées et les plus accidentées qui se puissent imaginer.

Si des rives on porte ensuite le regard sur l'extrémité du fjord, on aperçoit alors une vaste lagune, qui assèche le plus souvent à mer basse, découpée par les nombreux méandres d'une rivière, et s'élevant en pente douce jusqu'à une vallée que termine une montagne raccordée aux deux chaînes latérales qui bordent le golfe. Généralement les cimes du second plan, celles qui s'étagent jusqu'au plateau intérieur de l'île, sont plus élevées que celles qui confinent à l'extrémité du fjord.

Gomme FaskrudsQordr ressemble à ses feongénères, je me dispenserai maintenant de donner la description de tous les golfes où nous avons pénétré, et j'espère que le lecteur aura une juste idée de la côte est en se représentant qu'elle ressemble absolument à une main gigantesque dont les doigts tournés vers la mer seraient les montagnes, tandis que les intervalles qui les séparent en seraient les fjords.

Les changements brusques de température y sont extrêmement fréquents, à cause des rafales qui tombent soudainement des monts escarpés qui les dominent, et vers le li2 mai le thermomètre varia en quelques heures de 10 audessus de zéro à S au-dessous.

Le malin de ce jour-là nous nous demandions si nous n'étions pas caressés par l'air chaud sorti d'un volcan, tant nous trouvions agréable la brise qui régnait sur le détroit, et avant midi nous nous disputions la place autour de la cheminée du carré! Au soir, de gros glaçons couvraient les voiles, et le plus terrible dçs enfants que le Nord eût portés

jusque-là dans ses flancs faisait rage autour de nous. Il y a des exemples où des navires ont bataillé plus de huit jours par un temps semblable sans pouvoir atteindre un mouillage sûr en plein fjord.

Le lendemain nous vînmes dans Nordfjordr, où je pris une magnitique vue et où nous restâmes quelques jours. Nordfjordr est la division la plus au nord d'un granSl golfe qui finit en patte d'oie, et la division la plus au sud se nomme Vidljordr. Un f)eu avant l'arrivée à ce dernier, on peut voir le village de Bardones, où se trouve un gisement de bois fossile assez remarquable. Intermédiaire au véritable surtnrbrandur et au lignite des Faerœer, ce bois est disposé horizontalement à 2 mètres au-dessus du niveau de la mer. La couche a de 6 à 7 mètres de longueur sur 10 centimètres d'épaisseur.

En revenant au navire, je fis une lugubre découverte : trois petites croix de bois, renversées par le vent, gisaient sur trois petits monticules sablonneux, et je pus lire en les relevant qu'elles marquaient la place de pécheurs français enterrés là après un naufrage ! !

De Nordfjordr nous fîmes le projet d'aller à Seydisfjôrdr, où nous savions que le navire danois Tyra devait se trouver, apportant la poste, c'est-à-dire des nouvelles de France.

Aussi trouvions-nous bien lente la marche du croiseur ; (encore quelques heures, et nous allions avoir des nouvelles (le la famille, des amis; encore quelques heures, et nous allions savoir si l'incident Schna»belé, dont les journaux anglais d'Edimbourg nous avaient entretenus, était terminé. La France, la chère France, était- elle de nouveau menacée? Nous nous le demandions, et nos jeunes et braves officiers de marine discutaient ce que ferait Y Indre avec ses sept canons si, obligé de rentrer, il était attaqué dans la mer du Nord par des navires allemands. Unanimement ils furent d'avis que l'on imiterait plutôt le Vengeur que de se rendre !

Aussi agitions-nous l'un après l'autre la sonnette pour faire venir un gabier et lui demander combien de nœuds

accusait le loch. « Cinq, capitaine, et encore allons-nous ralentir, car de nombreux glaçons s'approchent, répondit le dernier gabier mandé. — La banquise! nous écriâmesnous, la banquise va nous empêcher d'entrer dans Seydis- Ijordr, et notre incertitude sera prolongée ! >

Nous courons sur la dunette et nous apercevons en effet le commandant qui dirige lui-même la manœuvre pour éviter de heurter les plus gros blocs. Mais plus nous avançons, plus nous les voyons arriver en bancs serrés, et comme, sans préjudice d'accident plus grave, nous risquions tout au moins de casser l'hélice, on ordonne à la fin 'machine en arrière. Je rageais bien et j'étais fort triste en pensant qu'à quelques milles de nous existaient des lettres de huil'jours, mais que nous ne pourrions les avoir que lorsqu'il plairait au vent de chasser les glaces qui encombraient la passe. Pour dissiper l'ennui, je cherchai à instantanéisor (le mot n'est pas encore académique, mais il le deviendra!) quelques beaux blocs à table d'argent sur pédoncule d'azur, et je fus assez heureux pour en placer un au beau milieu de la plaque. C'était du bonheur, car le navire, soulevé sur la crête des vagues, ne favorisait guère la stabilité de mon appareil.

Le capitaine Pottier, du brick ï Agile, vit en juin 1854 des glaces entrer dans la baie, où il était mouillé, avec une vitesse (le trois milles à l'heure, et en si grande quantité qu'en moins de quatre heures le fjord était tellement encombré que des deux côtes on pouvait communiquer à pied sec.

Les plus grosses s'étaient échouées sur les pointes.

Il serait bien difficile de dire à quelle loi obéissent ces masses flottantes ; l'expérience seule apprend qu'elles quittent généralement la cote est en avril, qu'il est rare qu'elle ne soit pas dégagée avant le mois de mai, et qu'assez souvent, par suite de vents du nord prolongés, la banquise revient dans le milieu de l'été. Donc nous battions en retraite, et pour la seconde fois nous suivions, presque à les toucher, les curieuses falaises de la presqu'île qui sépare Seydisfjordr du Mjofîfjordr.

Les roches basaltiques s'y présentent en bancs superposés inclinés vers rintérieur de l'île et séparés par de petits lits de tuf sablonneux, jaunes, rouges et gris, qui intriguent fort les Islandais. Souvent sur la Miaca^ dont je parlerai bientôt, on me demanda si c'était du soufre ou de l'or. Quand, par suite d'éboulemenls, les strates se trouvent en retrait les unes en arrière des autres, on croirait voir un gigantesque escalier.

Ces roches, de même formation que le massif fondamental de l'île entière, sont plus .anciennes que les laves et ont dû coïncider avec les principales émissions de trachytes et de basaltes qui, au pliocène, c'est-à-dire à la fin de la période tertiaire, ont formé, en France, les points culminants de l'Auvergne et du Vivarais. Le i)laleau désolé, stérile et complètement inhabité du centre de la Terrç de Glace, est au contraire de formation quaternaire. Nous devons donc nous attendre, si mon assertion est vraie, à voir celte côte de l'est porter des traces de la période glaciaire, pendant que l'intérieur de l'île en est indemne. Or je puis affirmer qu'il en est justement ainsi, et j'en donnerais la preuve si je ne craignais de rendre une simple relation de voyage fastidieuse par trop de détails scientifiques.

Nous nous dirigions vers le sud, et bientôt nous nous trouvâmes entres l'île accore de Soley, bordée de deux îlots au nord et de trois au sud, et les curieux sommets en pain de sucre nommés Sukhertoppen ; puis nous pénétrâmes dans le grand ReydarQordr, de son embouchure à la pointe d'Holmanaes, où il se divise en deux branches.

Ce golfe n'a pas moins de 18 kilom. 520 de longueur, et il a plus de 2 kilomètres et demi de largeur dans sa partie la plus étroite. De ses deux subdivisions, celle du nord porte le nom célèbre d'Eskifjordr, parce que c'est là que se trouve le principal gisement du spath à double réfraction ; celle du sud se nomme Indrefjordr. Nous jetâmes l'ancre en face du village qui fut habité par les parents (lu sculpteur Thorvaldsen, et je ne voulus prendre aucun repos avant de m'étre enquis s'il était possible d'aller par

terre à Seydisfjordr pour y chercher les lellres. M. le sysselmadr, comme ses autres confrères, me reçut avec la dernière amabilité et m'exphqua que, quoique très difficile, le sentier n'était pas impraticable. Il me fit seulement entrevoir le péril des crevasses et le danger des torrents, qui n'étaient plus suffisamment gelés pour supporter le poids d'une caravane ; il me dit encore qu'au printemps les poneys, affaiblis par les jeûnes de l'hiver, n'auraient qu'à peine la force de nous suivre, et qu'il ne fallait guère compter sur eux pour nous porter : tout au plus toléreraient-ils quelques bagages.

Je n'en persistai pas moins dans ma résolution, et, ayant obtenu la permission du commandant, le commissaire du bord s'offrit à m 'accompagner. A midi les conventions étaient faites avec un vieux guide de soixante à soixante-dix ans, et vers quatre heures nos camarades nous apercevaient du pont du navire et apï)laudissaient à notre défilé. Montés chacun sur notre haridelle au poil aussi long qu'inculte, et suivant en file indienne notre cicérone, nous devions ressembler au Sancho Panca de Gustave Doré marchant sur les traces de son don Quichotte. Nous ne nous doutions pas alors des dangereuses péripéties par lesquelles nous devions passer, péripéties dont je suis obligé de renvoyer le récit au chapitre suivant, qui terminera la description de l'Islande.

Page 1