CHAPITRE XVIII
LES F.ERŒER
Parallèle entre l'Islande et les Faerœer. — Iles du Nord-Est. — Découvcrie de rAmêriquc. — Montons sauvages. — L'amende du corbeau. — Le village de Klaksvig et la montagne qui le «lomine. — Lacs curieux. — Chiens et chats. — Inquiétude. — Les strôms ou courants. — Voyage en barque. — Musique fœroïenne. — Plat national. — Arrivée à Thorshavn.
— Comment l'amour fonda cette ville. — La capitale. — Rencontre de l'un des deux catholiques de tout l'archipel.
— La forteresse. — Histoire de Magnus Heinessen. — Monopole commercial. — Misère des habitants. — Situation actuelle.
c Pour trouver un aspect riant aux Fœrœer, a dit le voyageur Ch . Edmond , il faudrait y être jeté par la tempête. »
Telle n'était pas ma situation quand j'y abordai le 1" juin 1887, et ce})endant je ne pus m'empêcher d'admirer la magnifique verdure de l'archipel.
Il est vrai que je revenais d'Islande, que j'avais laissé l'Ultime Thulé recouverte d'un manteau de neige et de glace, tandis que les îlots étranges des Faerœer m 'apparurent complètement dégagés de leur blanc linceul et revêtus de leur parure printanière.
Mais, quelque favorable que fût pour les Faerœer la comparaison avec l'Islande, leur grande sœur du Nord, je n'en
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conclus pas moins, après un séjour et une étude prolongés, que presque tous les touristes qui ont écrit sur l'archipel (il y en a très peu en France) se sont efforcés (Je donner à ces îles un caractère plus triste et plus lugubre qu'il ne l'est en réalité .
Le plus souvent aussi, ceux qui ont peint ces tableaux désolés ne sont restés dans le pays que quelques jours, voire que quelques heures, entre l'arrivée et le départ du bateau danois, et souvent quand une brume épaisse s'étendait sur les côtes battues par l'ouragan ou couvrait de blanches nuées les pentes fleuries des montagnes.
Pendant mon excursion du 1°' au 30 juin, la température fut très agréable, 6 degrés le matin et 12 degrés à midi ; la pluie dura peu, et je fus toujours surpris de voir, ayant lu le contraire, combien les cultures et l'herbe des pâturages se détachaient en bandes d'un vert splendide sur les noirs rocs basaltiques qui les bordaient.
Cette douceur de température tient au peu d'élévation des vallées et au Gulf-Stream, qui baigne ces îles et les enveloppe de ses chaudes vapeurs. C'est le climat le plus égal que nous ayqns en Europe : la différence entre l'hiver et l'été n'est que de neuf degrés. Pas plus qu'en Islande il n'y a d'arbres dans la campagne : l'ouragan les déracine ; mais dans les jardins abrités j'ai vu de beaux arbustes très touffus. On vient de voir qu'au contraire il n'y a que deux ou trois arbres dans toute l'Islande.
En certains endroits, les collines sont recouvertes d'un humus épais, d'une fécondité remarquable. Le seigle et l'orge, dans les années où ils mûrissent, rendent plus de trente pour un, tandis que la Terre de Glace ne possède aucune culture de céréale.
Si donc j'étais obligé de faire un choix pour... un exil, je préférerais l'archipel à l'Islande.
D'après l'opinion la plus généralement adoptée, le nom de Fœrœer vient defae?% qui, en langue scancjînave, signifie « brebis » , la terminaison œe)' n'étant autre chose que le mot « îles » ; nous faisons donc en Angleterre et en
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France un pléonasme lorsque nous écrivons îles Faprœer.. Landt prétend que l'élymologie véritable est Faraway (îles Éloignées)..
Elles représentent vraisemblablement l'ancienne Frislande, que Ton retrouve encore sur quelques vieilles cartes et dont la prétendue submersion a tant fait chercher les géographes.
Leur découverte ne date guère que du ix" siècle, et elle est attribuée au pirate norvégien Floke, qui y trouva de grands troupeaux de moutons, vivant, comme ceux d'aujourd'hui du reste, à l'état sauvage sur les montagnes.
Ces moulons descendraient de ceux que les pirates normands transportèrent dans les îles pour les utiliser- ensuite comme provisions de ravitaillement.
Un fait très intéressant à signaler et qui semble bien prouvé aujourd'hui, c'est que Christophe Colomb y aborda en 1467, que de là il gagna l'Islande, où les habitants lui apprirent l'existence du Vinland (Terre du Vin), c'est-àdire de l'Amérique.
M. Frédéric Lacroix a vu une note écrite de la main même de l'illustre navigateur où celui-ci dit qu'après avoir longtemps sillonné la Méditerranée, il parcourut les mers du Nord. Christophe Colomb ajoute qu'il vint aux Faerœer, qui entretenaient alors des relations commerciales avec l'Islande, vers 1467. Jusqu'au xv^ siècle, les peuples Scandinaves furent en rapport avec les établissements américains de Grœnland et Vinland.
Alexandre de Humboldl affirme comme un fait également certain que c'est à Reykjavik que le célèbre Génois puisa dans les sagas islandaises les informations qui lui firent se mettre en tête de rechercher une nouvelle roule commerciale vers l'Inde.
Les Faprœer et l'Islande sont donc, suivant l'expression de M. Anderson, les gonds sur lesquels s'appuie' la porte qui ouvrit r Amérique à l'Europe,
Au point de vue géographique, les Fa?rœer représentent
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certainement une des parties émergées de cette chaîne continue qui, avec les Orcades, les Shetland et l'Islande, rattache l'extrémité nord de TÉcosse à la côte est du Grœnland.
L'archipel, qui comprend vingt-six îles, grandes et petites, surgit au milieu de ce large canal et occupe dans toute sa longueur un degré de latitude. La pointe nord extrême du groupe est Ennebierg, sur Widero par 62® 25', et le rocher de Munken représente sur les cartes l'extrémité sud, par 61** 24'. Mais il y a lieu de faire disparaître ce point, car le récif n'existe plus. Il s'est englouti le 7 novembre 1885. Cette petite île inhabitée, que l'on nommait Simbôe Mônch (Moine de Simbô), et sur laquelle je suis passé en bateau en 1887, n'était qu'une immense falaise de 27 mètres de haut ; mais elle avait une extrême utilité pour les navires, auxquels elle signalait des tourbillons fort dangereux.
La petite île de Hôlm, à l'ouest de Myggenaes (cap des Moustiques), marque la longitude occidentale extrême, 10° 2', et la pointe de Bispen, à l'est de Fuglô (île aux Oiseaux), limite la longitude orientale, 8° 38'.
Ces renseignements indispensables donnés pour comprendre la carte, je commence maintenant la relation de mon voyage dans l'archipel.
Le dimanche 29 mai à minuit, au soleil levant sous cette latitude et à celte saison, je quittai, monté sur un petit steamer islandais nommé Miaca^ Seydisfjôrdr, petite ville de la côte est de l'Islande, qui est sur le point de devenir la rivale de Reykjavik. Le propriétaire et capitaine avait consenti à me conduire aux Fa^rœer moyennant cent cinquante francs, prix approximatif du charbon; de plus, il espérait prendre un certain nombre de Faeroïens qu'il ramènerait avec lui pour pêcher sur les côtes de la Terre de Glace.
Vers quatre heures nous étions à Faskrudsfjordr, où nous prîmes un homme des Faerœer en qualité de pilote.
Cette dernière petite baie était animée par toute une
flottille (le pêcheurs français; on se serait cru en terre natale, tant nos couleurs nationales flottaient sur le détroit. Là nous essayâmes, mais sans résultat, de mettre à flot une barque bretonne alterrie dans le sable : jusqu'à trois fois le câble accroché à notre vapeur cassa, bien qu'il fût plus gros que le bras, et force nous fut de l'abandonner .
Continuant notre route, nous fûmes en vue des Faerœer le mercredi l"juin, vers deux heures du matin, par un vent sud-ouest assez fort, et bientôt nous nous engageâmes . dans Kalsofjord entre les deux îles de Kalso (île du Veau) et Kuno (île de la Femme).
A proprement parler, Kalsofjord n'est pas un fjord, puisque c'est un détroit séparant deux îles; mais, à ne considérer que sa forme ou les rivages qui l'enserrent, il mérite celle quahficalion, que lui ont donnée les Scandinaves.
Si les coteaux verdoyants étaient ombragés de bouleaux ou de sapins, l'illusion de la Norvège serait même complète. Quand nous voguions silencieusement sur ce bras de mer aux eaux limpides et réfléchissant les montagnes, il nous semblait faire une seconde fois l'admirable voyage du cap Nord.
Le paysage variait à chaque tournant. Quelquefois la falaise s'abaissait en pente douce, et nous apercevions, nichées au pied des rocs, de charmantes cabanes émergeant çà et là de jolis enclos semés d'orge. Plus loin, au contraire, une grande masse noire de roches nues, échancrée par des cascades (»t j)ercée de cavernes profondes, s'élançait d'un seul jet au-dessus des vagues jusqu'à 300 mètres d'altitude. La plume se refuse à rendre î'efl'et produit par le spectacle aussi grandiose qu'extraordinaire de ces falaises abruptes qui surgissent perpendiculairement du sein de la mer. Les indigènes nomment ces sauvages beautés Ouvrage des Sorciers (Trelle Nypen).
Kunô, qui a sept milles en longueur et deux milles en largeur, ne possède que deux villages.
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Kalso est très étroite et a neuf milles de long ; c'est une (les iles les plus pittoresques à contempler d'un sommet élevé. Elle n'a que vaguement la forme d'un veau, ou tout au moins n'a d'un veau que la tête, c'est-à-dire l'extrémité sud-est, qui se termine par un renflement d'aspect bizarre.
A vrai dire, elle est constituée par une série de pyramides à quatre pans, ressemblant assez, de loin, à celles d'Egypte, s'affaissant vers le sund (détroit) à gauche et à droite par les deux faces les plus larges, et se reliant les unes aux autres par un des pans les plus étroits, la première et la dernière pyramide ayant naturellement une face libre tournée vers la pleine mer. Je demande pardon au lecteur de cette comparaison géométrique, mais je tiens à bien l'expliquer, parce que c'est là une forme caractéristique et générale des montagnes faeroïennes. Il en résulte que ces sommets sont si rapprochés que l'extrémité de la base de l'un est le commencement de la base de l'autre.
Souvent les collines ne sont séparées que par un ruisseau permanent ou le lit d'un torrent hivernal.
La direction des détroits ou sund est également uniforme; tous sont orientés du sud-est au nord-ouest, ni plus ni moins, que les fjords eux-mêmes avant d'être détruits. Cette remarque est très importante au point de vue géologique et de beaucoup d'autres observations qu'il serait oiseux de développer ici. J'ai acquis la conviction que ces îlots n'étaient que les sommets surnageants d'un ancien continent submergé. Les personnes qui s'intéresseraient à ce problème de .géologie i)Ourront lire les notes que j'ai d-onnées à la Société de Géographie de Paris»
La passe franchie, nous vînmes mouiller dans un excel* lent port de l'île Borô, à Klaksvig, où je restai trois jours, pendant que la Miaca continuait sa route vers Thorshavn, la capitale de tout l'archijpel. Je fus reçu et traité avec la l)lus obhgèante hospitalité par un négociant qui se lit un l)laisir de me i)romener à travers l'île entière.
Klaksvig est un village de mille habitants environ, dont les maisons s'échelonnent tout le long d'une vallée qui n'est qu'une vaste prairie et qui se termine bientôt par le bras de mer de Bordevig. Ici encore, le contraste avec l'Islande est frappant : au lieu des hautes montagnes, des jokull^ des neiges éternelles, des plaines volcaniques stériles de la Terre de Glace, c'est presque un vallon de notre Normandie, aux vergers près, sillonné de gentils petits chemins herbeux qui invitent à la promenade.
Nous prenons un de ces sentiers, bordé par les splendides touffes du populage des marais aux larges pétales jaunes; il nous conduit à une petite église toute en bois et entourée d'un cimetière, où la place de chacun n'est marquée que par une pierre droite portant un numéro. C'est l'égalité la plus parfaite.
Tous les habitants que je rencontre me saluent respectueusement en enlevant leur bonnet de laine.
Riches ou pauvres possèdent la même coiffure : c'est un cap en étoffe brune à petites raies rouges, qui rappelle assez un bonnet de coton sans gland terminal.
Plus loin un grand nombre d'indigènes . étaient réunis pour assister à l'exécution de quelques malheureux moulons, que l'on venait d'aller chercher au loin, avec l'aide de chiens dressés ad hoc. Les pauvres bêtes étaient apportées à dos d'homme, les quatre pattes solidement attachées, et l'on allait les saigner. L'exécuteur des hautes œuvres était au premier plan ; a sa gauche se tenait une jeune fille qui recevait le sang dans un seau, et une dame (c'était la femme du pasteur) emplissait un verre de bière, destiné au principal acteur.
Les moutons vivent sur ces îles en bandes considérables ; avec les produits de la pêche, ils représentent la véritable richesse des habitants. Le mouton est pour eux ce que le phoque est pour le Grœnlandais ou le renne pour le Lapon. J'ai lu dans maints auteurs que la plupart des brebis sont blanches dans les îles septentrionales et noires dans les îles du sud, et que la toison des brebis blanches transpor-
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lées sur l'îlot désert de Lille Dimon devient noire à la longue : ce sont des erreurs d'observation. La vérité, c'est que les toisons noires et blanches se mélangent sans règle fixe.
Ces pauvres bêles, plus maltraitées encore qu'en Islande, sont absolument réduites à l'état sauvage ; sans étable et sans hangar pour l'hiver, elles errent continuellement par monts et par vaux, cherchant sous la neige glacée une nourriture qu'elles ne peuvent pas toujours atteindre, c Aussi, me disait un habitant, si les gelées durent plu« longtemps que décembre ou janvier, nous en perdons beaucoup, qui meurent de faim, et souvent on trouve alors leur estomac rempli de laine, qu'elles ont mangée. » L'hiver n'çst.pas leur seul ennemi; le bon La Fontaine dit dans une fable :
L'oiseau de Jupiter enlevant un mouton,
Un Corbeau, témoin de l'affaire, Et plus faible de reins, mais non pas moins glouton,
En voulut sur l'heure autant faire.
Gela arrive maintes fois aux Faerœer pour les jeunes agneaux, dont les squelettes jonchent les champs. Les corbeaux, avant l'importation du fusil, en détruisaient tant, qu'autrefois chaque pécheur était tenu d'apporter à la cour de justice, le jour de saint Olaiis, deux becs de ces oiseaux, sous peine de payer une amende, dite « amende du corbeau » [roven fine).
De nos jours on accorde une récompense de huit ore (environ quinze centimes) pour chacun de ces malfaiteurs tués, et, leur chasse étant permise en tout temps, je ne me privai pas de rendre ce service aux habitants. Je réussis même fort bien, car si maître corbeau, aussi rusé là qu'ailleurs, sait échapper aux vieux fusils, les seuls que possèdent les fermiers, il ne connaissait pas encore la canardière à longue portée, et j'en fis un grand carnage.
Au mois de juin, le paysan, aidé par ses parents et ses
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chiens, se mot à la recherche des moulons qui lui ap[)artiennent; il les reconnaît à une marque qu'il a eu le soin de leur faire Tannée précédente. Peu à j)eu il les rassemble en un pré entouré de pierres et procède à la tonte : opération qui se fait, non pas avec dos ciseaux, mais par un simple arrachement à la main.
Puis « la victime, dénudée et couverte de sang, retourne à sa vie sauvage » (Ch. Edmond). Couverte de sang, je le croyais avant de venir ici, je l'ai même dit dans une conférence géographique sur llslande, et cela me valut une lettre d'une auditrice me suppliant d'user de toute mon influence de missionnaire français pour faire cesser ce traitement barbare. Que mon auditrice se rassure : cette manière d'opérer n'est pas aussi sauvage qu'elle le paraît au premier abord !
L'auteur s'est trompé : les brebis ne sont pas couvertes de sang, car on n'arrache que la longue toison qui est sur le i)oint de tomber et dont l'animal, comme je l'ai vu, sait se débarrasser lui-même en se frottant contre les aspérités des rocs. Cela vaut mieux que de les tondre ras sous un climat plutôt froid que chaud.
La laine est longue, fine et soyeuse. On en fait de fort jolis châles et des habits dits de vadmel, semblables à ceux des Islandais.
Quand j'eus Uni de parcourir Boro, qui a dix milles de long du nord au sud, et qui ressemble à une patte d'oie, je terminai mon exploration en allant jusqu'au sommet nonuné Boromes.
Du haut de celte monlagne, dont je déterminai exactement l'altitude (600 mètres), le panorama était féerique» Je découvrais presque toutes les îles; un beau soleil les inondait de lumière, tandis que je voyais le Gulf- Stream répandre au-dessus des fjords ses brouillards blancs comme du lait. C'était une nature séduisante par sa douceur mélancolique, son calme absolu et ce je ne sais quoi d'étrange et de nouveau (jui n'appartient qu'aux îles (lu Nord.
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Getlo belle lumière ne dura qu'une heure ; petit à petit les vapeurs assombrirent les pentes, puis finirent par gagner même le sommet sur lequel j'étais, et je ne retrouvai qu'avec difficulté le chemin de Klaksvig, où m'attendait mon bute, très inquiet.
Les FaRroïens ont une peur exagérée des ascensions ; c'était toujours avec surprise ou effroi qu'ils me voyaient partir seul en excursion. Ils n'avaient qu'une confiance limitée dans la boussole et le baromètre qui ne me quittaient pas, et voulaient absolument m'adj oindre un guide. « Vous périrez un jour dans un ravin! » fut la prophétie que j'emportai de Klaksvig.
Toutes les montagnes ont presque la même facture; elles débutent par des pâturages, qui font bientôt place aux mousses et aux lichens ; çà et là un mur de rochers vous arrête, et son sosie se représente trois ou quatre fois avant de parvenir au faîte, qui se termine également lui-même par une forteresse naturelle, sur laquelle on ne peut grimper qu'en s'aidanl des genoux et des mains. Certains plateaux finissent si bien en dos d'âne que l'on peut s'y mettre à cheval : c'est dire jusqu'à quel point l'arête terminale est vive ; c'est ce qui explique aussi pourquoi, quand le temps est clair, l'on embrasse facilement tous les cotés de l'horizon.
Le sol des plateaux, comme du reste celui des vallées, est absolument d'origine volcanique. Les roches qu'on y rencontre appartiennent toutes à la série basique; comme avant moi l'avait constaté un géologue français, R. Bréon, qui vint aux Faerœer en 1880, « il est impossible d'y trouver un seul échantillon de roche acide ou seulement intermédiaire.
« Les laves récentes n'y sont pas non plus représentées, et c'est en vain qu'op chercherai! la trace d'un cratère ou d'une bouche volcariique. Le feu souterrain, dont l'aclivilé se traduit encore en Islande soit par des coulées de lave, soit par des fumerolles et des sources d'eau bouillante, a cessé de s'y faire sentir longtemps avant la période
hislorique. » Cependant, à Noragota, au nord de File d'Oslerô, lout près du rivage, il y a une source liède dont l'eau est chargée d'acide carbonique ; mais on ne trouve plus, sur toute la surface de l'archipel, ni espaces chauds ni sources thermales proprement dites. Le thermomètre, que je laissai dix minutes dans la source, accusa 19 degrés. Il y a loin de cette donnée mathématique à ce qu'en dit une description de 1840 ou environ :
« L'eau de Varmakielde (la fontaine en question), ajoute notre îfuteur, est si chaude en hiver, que, si l'on y jette un coquillage, l'animal est bientôt séparé de son enveloppe. »
Autrefois on s'y rendait dans l'été, autant dans un but de plaisir et de distraction que pour boire de cette eau comme remède (ni plus ni moins qu'en France). Maintenant la société qui s'y donne rendez-vous est beaucoup moins nombreuse : ce dont les habitants du voisinage se plaignent amèrement, car ils trouvaient dans cet usage une occasion commode de réaliser des profits qui leur procure :c:il une honnête aisance.
Se serait-on attendu à trouver une ville d'eaux aux Fœrœer? Quant aux sources froides, on les renconlre un peu partout dans les montagnes, et ce qui prouve bien qu'elles n'ont plus rien à faire avec l'activité volcanique, c'est que, comme le sol, leur température diminue h mesure qu'on mt)nte.
Près des bords de la mer, ces sources accusent 7 degrés centigrades, tandis que celle que j'examinai à la plus grande hauteur, à 750 mètres, était à 2°, 5. .
Près du village de Famoye, dans Suderô, est un lac qui se trouve au sommet d'une montagne et qui, à en croire les voyageurs, présenterait journellement, comme la mer, le phénomène du flux et du reflux ; je n'ai jamais pu observer ces mouvements. J'ai bien vU, près de beaucoup de falaises, des jets d'eau intermittents, mais, comme Durocher, je les explique par la théorie du bélier hydraulique. Ce qui est vrai et non moins intéressant, c'est que
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ces nombreuses fontaines (ou étangs), perchées au sommet (les plus hauts rochers, sont peuplées de poissons, truites et saumons. Mon compagnon de roule, le capitaine Blum, en prit fréquemment sous mes yeux; nous déjeunâmes . môme une fois de notre pèche sur le faîte de la colline.
Si Ton n'admet pas le soulèvement du sol, il reste encore deux moyens pour expliquer le phénomène : d'abord les oiseaux peuvent y laisser choir une proie chargée d'œufs fécondés * ; ensuite une de ces trombes nommées par les Danois œs et qui agitent prodigieusement rOcéan a pu transporter jusqu'à cette altitude tout le poisson qu'elle cachait dans ses flancs.
Le dernier soir que je restai à Klaksvig, il advint un petit incident dont je fus heureux d'être le témoin, parce qu'il m'expliqua pourquoi les chiens, qui, en Islande, encombrent toutes les chaumières, sont si rares dans l'archipel.
Deux habitants se prirent de querelle devant moi, échangeant, autant que je pouvais comprendre, les injures qui, en pareille circonstance, sont de mise sous toutes les latitudes.
Le mot « chien » revenait à chaque instant, ainsi que celui de « mouton » . Bref on alla chez le sénéchal, et là ' j'appris que la pauvre plaignante possédait un troupeau qui avait été chassé par le chien de l'adversaire.
Les moutons, effrayés, s'étaient dispersés, et il faudrait de longues journées de poursuite pour aller les rejoindre à • travers les rochers.
Quel fut le résultat du procès? je l'ignore, mais je sus ainsi pourquoi le nombre des chiens est réglementé, et, par contre-coup, j'eus la raison de l'absence de la maladie de foie causée par les échinocoques.
Les Islandais n'ont qu'à îmiter cet exemple, et ils verront
1. Des œufs fécondés au moment où ils sortent peuvent parfaitement rester agglutinés au corps d'une femelle enlevée par un aigle ou par un faucon. ,
disparaître la maladie hydalique qui les décime encore, sans préjudice de l'apprivoisement des brebis, qui, dans certaines îles lointaines, comme celle de Drangô, deviennent si farouches qu'elles se précipitent quelquefois dans la mer lorsqu'on veut les prendre.
Inversement, il n'y a presque pas de chats dans la Terre de Glace, tandis qu'ici ces animaux pullulent; c'est un fait qui saute aux yeux à la première promenade. Ils sont la ruine des jardins ; car, comme les arbres n'existent pas en rase campagne, ils s'en prennent à ceux des villages : dès qu'un arbuste commence à s'élefer, ils le déi)ouillent de son écorce, qu'ils arrachent avec leurs griffes, et tous les troncs sont ainsi égratignés jusqu'à la hauteur de 80 centimètres au-dessus du sol.
Le pasteur de la localité a renoncé pour cela aux essais d'acclimatement qu'il avait entrepris.
Gomme il n'y a pas d'hôtel à Klaksvig, j'allai coucher chez un ami du marchand qui me recevait.
Un violent coup de sifflet nous réveilla le lendemain; en nous levant, nous aperçûmes un vapeur danois pénétrant avec majesté dans lé fjord.
G'était le courrier Laura^ qui, arrivant de Gopenhague, allait sans doute nous donner des lettres de la patrie, dont nous étions sans nouvelle^ depuis plus d'un mois. Hélas î par suite d'un malentendu, mes parents et amis avaient tout adressé en Islande, où se rendait le paquebot, et le capitaine n'osa pas prendre sur lui d'ouvrir le sac qui contenait la poste de France. Je vis donc défiler sous mes yeux un navire qui, sans pouvoir me les remettre, portait nouvelles de joie ou nouvelles de mort peut-être! Un seul passager descendit; il rentrait du Danemark, et ce fut lui qui m'apprit l'incendie de TOpéra-Gomique, dont il portait à plus de mille le nombre des victimes : avis qui ne contribua pas peu à augmenter l'inquiétude à laquelle j'étais en proie !
Puis la Laura continua vers le nord, où elle ne devait guère larder à se prendre dans la banquise, pour me laisser
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prisonnier sur les îles, comme la suite de ce voyage rapprendra.
Le dimanche 5 juin, je décidai de gagner Thorsbavn, le Paris de l'archipel. Le soleil, chose rare, brillait de tout son éclat, et le thermomètre marquait 11 degrés à huit heures du matin.
Une dame et une demoiselle qui étaient venues en visite à Klaksvig retournaient aveo moi. Mon hôte m'avait dit, la veille, qu'il faudrait engager huit rameurs et me tenir prêt à partir au premier signal, à cause du courant. Le courant est le premier mot que vous entendrez prononcer quand il s'agira de voyages ; c'est en effet une chose très importante que de l'avoir pour soi, au lieu d'être obligé de lutter contre lui à force d'avirons. Ce n'est pas tant au Gulf-Stream, je crois, qu'aux déplacements rapides du flot et du jusant dans ces canaux étroits, qu'il faut attribuer ces strôms ou courants.
Le brassiage dans les détroits est considérable, et l'on rencontre en plusieurs places des gouffres ou tourbillons. Il y en a un entre Widero et Svinô. Plus tard je passai très près de celui qui touche l'extrémité méridionale de Suderô, et, comme j'ai vu le fameux Malstrom en Norvège, j'ai pu constater que celui dont je parle ne le cède en rien pour la violence, à marée haute, à son frère Scandinave.
Il s'accuse par quatre tournants impétueux se jouant au milieu d'une spirale de récifs à fleur d'eau, sur lesquels se briserait en mille éclats la barque du pêcheur imprudent.
On raconte qu'un jour quatre paysans allèrent jeter leurs filets sur les rives mêmes du gouffre, mais les Nikars ou « hommes de mer » firent entendre leur cri singulier, et aussitôt une énorme baleine engouffra barques et pêcheurs. Une nuit entière se passa dans ces angoisses cruelles renouvelées de Jonas, et les familles des hommes perdus n'espéraient plus les revoir, lorsqu'au matin le monstre échoua sur le rivage; on le tua, on l'ouvrit, et la foule, stupéfaite, aperçut les quatre paysans couchés sains et saufs dans leur bateau. Mais, malgré la terrible légende,
les FaM'oïens (raiijoiird'hui, attirés par les bancs de poissons, n'hésitent pas à (!.j loyer ces rives, dont on a beaucoup exagéré Je danger : ni plus ni moins que pour le Malstrom, ce tournant n'est pas impraticable à marée basse —
Donc, à neuf heures, le courant, qui réalise ce grand desideratum de Rabelais d'un chsmin qui chemine, se trouvait être pour nous, et nous fûmes invités à prendre place dans un bateau de pèche. C'était absolument la yaz/;/ norvégienne avec un avant et une poupe très élevés, ses quatre rangs de rameurs et deux larges voiles carrées qui descendaient très bas jusque sur les bancs. Quant aux hommes, pour tracer leurs portraits il suffit également de dire qu'ils offrent le type Scandinave; ils sont, comme les anciens Vikings, grands et forts, rouges de cheveux et de barbe; mais les dangers de la chasse et de la i)eche, la nature sévère des rochers qu'ils habitent, impriment à leur physionomie un cachet particulier de froideur et de mélancolie.
Ils avaient pris leur costume de fête : veste en drap noir, courte, à collet droit, ornée de larges boutons; gilet montant et culotte de laine se boutonnant au-dessous du genou; bas ,de laine grise s'enroulant jusqu'à la rencontre de la culotte; quant à la chaussure, c'était, à quelque chose près, le mocassin islandais, un morceau carré de peau de phoque ou de bieuf, cousu par devant pour faire Tempeigne, relevé en arrière pour le talon et maintenu sur le cou -de-pied au moyen do courroies rouges.
L'effet produit était celui qui résulterait d'un costume moderne avec culotte Louis XV et chaussure à la napolitaine.
Gomme aucune ride ne troublait en ce moment l'eau du fjord, et que le courant nous poussait, nos huit hommes n'avaient guère à travailler : aussi commencèrent-ils immédiatement à chanter les exploits des ancêtres, ou la femelle de phoque aimée par un pêcheur et changée en femme, ou encore les méfails des esprits des eaux qui attirent les jeunes {illes sur la plage et les emportent dans les sombres cavernes do la falaise. Je me réjouissais de les voir si dis-
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l)os, j'étais heureux aussi de faire coniiaissauce avec le seiilimeut musical des Fœroïens, et malgré moi je me revoyais dans le golfe de Naples, où souvent je m'étais assoupi en barque, bercé par les chansons mélodieuses des rameurs. Hélas ! l'illusion ne fut pas de longue durée : jamais voix plus rauque, plus stridente, plus désagréable, ne sortit d'une poitrine humaine; c'était une horrible cacophonie, une véritable crécelle.
Mes deux compagnes de voyage me regardèrent avec terreur et ne purent que lire pareil effroi dans mes yeux. Impossible d'échapper! nous n'avions qu'à courber la tête, entendre le moins possible et nous résigner à souffrir quelques heures ce désagrément imprévu. Il eût été par trop cruel de prier ces braves gens de ne plus troubler les échos d'alentour; sûrement ils chantaient à notre intention, et c'était une manière de remercier le ciel pour ses rayons de soleil et pour le calm^ qu'il laissait à la mer.
Cette douce navigation ne devait cependant pas durer. Comme nous arrivions en plein océan, vis-à-vis du cap Miavenaes, sur Osterô (île de l'Est), le vent s'éleva du large, les vagues s'enflèrent, une brume épaisse couvrit rapidement les flots, et nous passâmes brusquement d'une mer qui rappelait les canaux de Venise à celle toujours irritée et sombre des côtes d'Islande.
Mais à quelque chose tourmente fut bonne : les batehers cessèrent leur désagréable musique, n'ayant pas trop de tous leurs efforts pour amortir le choc des lames et vaincre leur résistance.
Malheureusement les pauvres dames ne purent pas apprécier le calme laissé à nos oreilles : un mal pis remplaçait le premier, le mal de mer venait d'entrer en scène.
Pour le moment les rameurs faisaient peine à voir : de grosses gouttes de sueur perlaient le long de leurs tempes, et ils se passaient continuellement de l'un à l'autre un grand baril d'eau douce qu'ils tenaient longtemps suspendu à leurs lèvres. Ds profitèrent cependant d'un instant d'accalmie pour déjeuner.
Ils mangèrent le plat national, qui ne demande ni cuisine, ni sauce, ni feu : du mouton cru, simplement séché. Voici comment se prépare cet aliment, moins désagréable au goût qu'on pourrait le supposer et fort utile pour les paysans et les pêcheurs des Faerœer.
En novembre on suspend, dans des espèces de huttes nommées kiadl^ des moutons tout entiers. Le vent froid et vif qui passe à travers les fentes des cloisons les dessèche et les conserve; si bien que, quelques mois après, la viande est ce que je la voyais entre leurs mains, ferme et pleine de suc. Le grand gaillard roux qui se tenait au gouvernail absorba pour sa part un gigot, et encore sa faim ne semblait-elle pas apaisée, car il raclait l'os d'une façon désespérée.
Le dessert consista en un litre d'eau-de-vie blanche danoise (alcoolat de cumin), qui se vida en un clin d'œil jusqu'à la dernière goutte.
Puis Naalsô se montra, et enfin la baie de Thorshavn laissa deviner ses contours. Quand nous fûmes plus près, nous aperçûmes tout un essaim de femmes préparant les morues et entassant les poissons dans le sel avec un bourdonnement de ruche.
Cette capitale de toutes les îles est située au fond d'un golfe de la côte orientale de Stromo (l'île du Torrent). La ville, qui s'étend sur une langue de terre rocailleuse, ne s'aperçoit que lorsqu'on est presque arrivé dans son port. Nous la décrirons tout à l'heure, car, ventre affamé n'ayant pas plus d'yeux que d'oreilles, je songeais bien plus, pour l'instant, à un déjeuner quelconque qu'à étudier le site.
Nous mettons pied à terre au milieu de cadavres de dauphins récemment péchés gisant par terre ou suspendus aux murs, devant une grande usine à poisson à peine construite (1886), appartenant à la The normal Company limlted, et son directeur, M. Ostrom, Suédois de naissance, me recul avec une telle amabilité, mit une telle bonne volonté à seconder mes recherches d'histoire naturelle, que je suis heureux de lui exi)rimer ici toute ma gratitude.
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L'entrée de la maison particulière de M. Ostroui ne manque pas d'originalité : la grille traditionnelle est remplacée par un gigantesque maxillaire de baleine formant ogive. Quant à l'usine, on vient de voir que les dauphins accrochés aux murs fournissent un décor des plus caractéristiques.
Il ne nous restait plus qu'à payer nos hommes pour prendre le déjeuner tant désiré ; ils réclamèrent vingt-huit couronnes (39 fr. 20) ; le voyage avait duré quatre heures. Puis chacun d'eux vint, à tour de rôle, nous serrer forte- ' ment la main, en accompagnant cette étreinte d'un vigoureux tak (merci). Pas plus que moi, mes compagnes de voyage n'échappèrent à l'usage.
Somme toute, on voit que les déplacements sont fort coûteux aux FcPrœer. En prévision de la tempête, on doit toujours prendre un nombre de rameurs assez considérable, et ils se payent huit francs par jour en moyenne.
Il est probable que lorsque Grim Kamban, fuyant la tyrannie du roi Harald Haarfager, vint fonder la capitale où nous venions d'abofrder, il n'avait [)as beaucoup plus de rameurs que nous n'en avions ])ris jmur faire une simple excursion. Car si le pirate norvégien Floke découvrit l'Islande et les îles désertes des Fterœer, ce ne fut pas lui qui les peupla en y entraînant des colons; ceux-ci faisaient partie de l'aristocratie norvégienne, qui, froissée dans son orgueil, préféra s'en aller chercher les volcans arides, plutôt que de se soumettre aux caprices de la belle Gyda, fille du roi Erik. Dans ce temps-là, nous raconte la saga d'Olaf Tryggvason (lomeP^), Harald aux beaux cheveux, roitelet d'une de ces étroites principautés comme il y en avait jadis beaucoup en Suède et en Danemark, osa demander en mariage la fière Gyda, fille d'un puissant monarque. Mais celle-ci répondit que s'il voulait être aimé d'elle, il fallait qu'il lui mît sur la tête non pas une couronne de duchesse, mais celle de la Norvège entière. Dès lors Harald ne connut plus (le repos : il fait le vœu assez malpropre do ne pas couper sa chevelure et de ne pas la ]K'igner avant d'avoir
soumis tout le pays à sa domination. Son armée devint si redoutable que- pas un de ses anciens égaux n'osa lui résister, et bientôt Gyda Tépousa en le saluant roi. Les famOles puissantes, indignées de se courber devant l'usurpateur, furent heureuses de mettre entre elles et lui Timmense espace des mers du Nord.
Disons toutefois, pour être complet, qu'une autre version y fait venir au ix* siècle des moines des îles d'Ecosse et aussi des habitants des Shetland et des Hébrides, contrées dont la population a quelque ressemblance ethnologique avec celle qui nous occupe.
Thorshavn, < la ville consacrée au dieu Thor », où, à mon grand désespoir, un accident de navire m'obligea de rester vingt jours, est la capitale de l'île et de tout l'archipel ; c'est le siège du gouvernement, le séjour du gouverneur, du shériff, du juge, le centre du commerce.
La facilité de l'atterrage l'a fait préférer aux autres ports de Stromô, qui ne peuvent être atteints qu'après avoir navigué dans les détroits, où les courants et les orages rendent dangereuse la marche des navires. Sa rade est large et profonde ; mais la tenue, passable en été, est très mauvaise en hiver ; aussi je ne serais pas étonné de voir à bref délai Westmansbavn, dont j'aurai occasion de parler dans le chapitre suivant, supplanter la capitale actuelle.
Les maisons, bâties sur de hauts soubassements en pierres trachytiques , sont adossées les unes contre les autres et généralement rangées symétriquement sur deux lignes. Xavier Marmier rapporte que, « pour pouvoir y passer en certains endroits avec quelque chance de sécurité, il faut se cramponner au roc avec les pieds et les mains. En hiver, par un jour de verglas, la descente d'un de ces rocs peut être regardée comme un exercice d'équilibriste assez hasardeux. »
Toutefois, comme le reste du globe, Thorshavn est en progrès.
Certes on n'y voit pas encore de voies spacieuses ou bien pavées, mais on peut y marcher sans crainte, et beaucoup
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de peliles villes du fond de l'Auvergne envieraienl la slructure actuelle de cette capitale.
Il me fut également impossible d'approuver la comparaison de Charles Edmond, qui considère les n
une rangée de mendiants déguenillés, transis de froid et mornes de misère.
Je les trouve, au contraire, fort plaisantes, perchées sur leurs pilotis avec leur couverture verdoyante faite de mottes (le gazon et maintenue par des planches dont l'entre-croisement forme autant de petits carrés deuris. On \itsul du
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reste prendre pour juge de celle divergence d'impressions la ])holographie, qui n'a pas d'opinion!
On voit page 357 une maison faite au hasard. Un mouton broutait sur le faîte au moment où j'opérai mon instantané.
Pour être juste, il faut dire aussi que les deux auteurs dont je parle n'ont connu que l'ancienne ville, tandis qu'il existe maintenant nombre d'habitations plus modernes formant comme des villas autour du bourg primitif. Chacune de ces dernières est môme entourée d'un petit jardin où le frêne, l'érable sycomore, le sorbier des oiseaux, le saule, le groseillier atteignent de bonnes dimensions ; la rhubarbe et l'angélique surtout s'y développent à meiTeille. A la fin de juin j'ai mesuré des feuilles de 50 centimètres de long.
Les vieilles maisons qui sont le type de la demeure faeroïenne sont toutes construites sur le même plan, non plus en blocs de trachyte, comme les baers de la Terre de Glace, ou en poutres rondes comme celles de Scandinavie, mais en planches rabotées et juxtaposées l'une à l'autre. Elles n'ont qu'un rez-de-chaussée et sont assez uniformément séparées en deux par une cloison. L'un des compartiments, qui ne reçoit d'air et de jour que par la porte ou le trou qui serl de cheminée, forme cuisine. Le second est garni de quelques meubles et possède deux ou quatre fenêtres vitrées; c'est le séjour ordinaire de la famille.
En y pénétrant, je retrouvai l'odeur qui ne m'était, hélas! que trop connue depuis l'Islande, celle de la fumée du feu de tourbe jointe à l'exhalaison nauséabonde des l)oissons. Les murs extérieurs sont tous en effet décorés par les i)roduits de la pêche, qui forment comme des guirlandes aux bases des toits.
Les monuments, si monuments il y a, sont, sans parler du palais du gouverneur, au aombre de deux : une église calviniste, toute en bois, qui se trouve au milieu du village, et une colonne, sorte d'obélisque comméraoratif, qui domine la ville du haut d'un monticule situé à l'ouest.
Sur une face on lit 1874, au-dessous du chiffre de Christian IX, et sur l'autre, la devise de la couronne.
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Au |)ied de celte nouvelle et artificielle aiguille de Cleopaire yni photographié la jeunesse de Thorshavn. Sauf un, tous ces gamias sont coiffés du bonnet phrygien national.
UbéI laque ix Thorshavii.
L'église, que l'on peut voir sur la gi'avurt; un uiriérc <le l'éuole royale ou latine, dessert à la fois le culte catholique et le culte iirotesl^int sans que le contact de ces deux religions soeurs ait jamais entraîné de conflit. Du reste, le nombre des catholiques est, en 1887, réduit à deux, une dauie et un vieillard de soixante-dix ans, qui me fut présenté. Ce
brave lioinme entra, le jour de saint Jean, dans une maison où je me trouvais, et quand mon hôte lui eut expliqué que j'étais Français et probablement catholique, il se précipita sur moi pour m'embrasser en criant : Catholical catholicat Je voulus en vain échapper à une accolade dont je ne me souciais -qu'à demi, car, comme tous ses compatriotes, il avait les lèvres enduites de jus de tabac ; je dus la subir, tant il y mil de ra[)idité, et peut-être aussi parce que je ne me sentis pas le courage de désillusionner une foi aussi robuste. Puis il me sortit de sa poche un crucifix, des médailles de la Vierge, qu'il embrassa ; et quand nous nous quittâmes, de grosses larmes perlaient le long de ses joues ridées.
Un ecclésiastique des Missions catholiques du Nord vient une fois i)ar an aux Faerœer visiter ces deux vieux fidèles. La maison de 1 evéque calviniste se trouve dans Osterô ; on la nomme Ntes Prestegaard.
Enfin, on trouve môme un hospice dans cette pauvre petite capitale : c'est une simple maison de bois, comme les autres, bâtie au bord de la baie ; il est desservi par le docteur Efferso, l'un des quatre médecins de l'archipel.
J'y visitai dans un cabanon, en compagnie de mon confrère, un pauvre fou furieux, ancien marin danois, qui, je ne sais pourquoi, voulait absolument me boxer en affirmant que j'étais le prince de Galles!
La population de Thorshavn, de 500 âmes en 1827, est aujourd'hui de 1200. Reste maintenant à décrire la forteresse, à vous narrer son histoire, et vous connaîtrez complètement la ville.
La construction de cette citadelle, qui ne résisterait pas un quart d'heure aux canons-revolvers modernes, est due à des circonstances assez intéressantes. Après la réforme de Luther, que Christian III introduisit vers la fin du xvi'' siècle, un prêtre norvégien vint s'établir aux Faerœer; il se nommait Magnus Beinessen; mais, entraîné par le goût des aventures, il ne tarda pas à quitter l'exercice de son ministère pour se faire marin. Intrépide comme notre Jean Bart, il allait hardiment avec un seul navire mal
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armé et quelques hommes d'équipage donner la chasse aux flibustiers anglais, allemands, voire m^me turcs, qui infestaient à cette époque la mer du Nord. Mais, craignant que les pirates ne vinssent l'attaquer dans sa propre retraite, il voulut défendre la ville par une forteresse : telle est l'origine du bastion garni de vieilles pièces d'artillerie que l'on voit encore aujourd'hui s'élever à l'entrée du port et commander la rade. Bientôt le renom du héros des îles parvint jusqu'à la cour du roi Frédéric II, et ce monarque, pour récompenser Magnus, lui confia une corvette danoise, faveur qui occasionna dans la suite la mort de l'infortuné soldat. Plus que jamais, notre héros recommença à purger le pays des forbans qui l'infestaient, et fut assez habile pour s'emparer d'un vaisseau anglais qui s'enfuyait chargé de marchandises volées aux Faerqeer.
Les Anglais réclamèrent," affirmant que leur chargement provenait des îles Shetland, et finirent par faire accuser de piraterie l'ennemi des pirates lui-même. Les compatriotes jaloux, qui ne manquent jamais de porter envie à ceux qui réussissent, insistèrent et finirent par faire condamner et exécuter celui qui avait si souvent éhâtié les flibustiers anglais pour leurs brigandages maritimes. Ce crime judiciaire eul lieu en 1589. Bientôt le mensonge fut constaté, la mémoire du martyr réhabilitée, le juge qui l'avait condamné cruellement puni. Mais il n'était plus temps. Les pêcheurs ne pouvaient que conserver le souvenir du constructeur du fort de Thorshavn et assurer à leur brave défenseur l'immortalité qu'il méritait par des chants traditionnels consacrant ses exploits. Un jour je pris part à une danse où, la main dans la main, et tournant en rond, nous vantions les hauts faits de Magnus Heinessen.
En 1803 une frégate anglaise entrée sous pavillon français encloua sans résistance, grâce à cette ruse digne du cheval de Troie, les quelques canons qui s'y trouvaient, et emmena prisonniers vingt-quatre pêcheurs. « L'histoire, dit Marmier, ne nous a pas conservé le nom de ces braves qui s'en vinrent avec tant d'audace, dans une mer paisible,
masqués par un pavillon étrange^*^ qui eurent la gloire de faire prisonniers vingt-quatre pêcheurs, de descendre en plein jour sur une terre sans défense et de dévaster un bastion abandonné. Il faut croire que les annales maritimes anglaises sont, à cet égard, plus complètes que celles des Fa^roeer. Les héros de cette glorieuse campagne doivent être inscrits tout près de ceux qui, dans un temps d'armistice, sans aucune déclaration de guerre, s'en allèrent uu matin incendier la flotte de Copenhague. >
Depuis la mort inique du prêtre-marin, les fortifications n'ont donc plus servi. Elles abritent maintenant une dizaine de soldats faeroïens habillés à la danoise, chargés de signaler les navires, de prendre des observations météorologiques et au besoin de rétablir la paix si une rixe éclatait dans l'archipel. L'Angleterre a occupé ces îles jusqu'en 1814, année où elle les abandonna, dédaignant sans doute leur faible valeur commerciale. Par le traité de Kiel, le Danemark, en cédant à la Suède le royaume de Norvège, se réserva le Grœnland, les Faerœer et l'Islande. Actuellement l'archipel. est presque une terre danoise; tous les habitants comprennent et parlent le danois, ont le même drapeau, la même monnaie. Il est cependant bon de faire observer que la langue des paysans est un dialecte de l'ancienne langue norvégienne, mélangé d'islandais, d'anglais et de danois.
Primitivement le commerce était libre, les Faeroïens, malgré le danger d'une pareille navigation, s'en allaient eux-mêmes jusque sur les côtes de la Scandinavie pour échanger les productions de leurs îles contre celles qu'ils n'avaient pas chez eux. Plus tard, à la suite de tempêtes où maintes barques périrent successivement, ils renoncèrent à ces excursions lointaines et habituèrent les négociants des villes hanséatiques à venir chaque été acheter leur poisson, leur huile, leur laine, etc. Tout était donc pour le mieux ; l'échange de denrées était assuré sans qu'ils eussent pour cela à braver la mort; mais, un beau jour, Frédéric II, trouvant apparemment que la misère, l'isolemeul, le tkiiger incessant ne suffisaient pas à ses sujets,
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monopolisa tout le commerce et l'afferma à une société de Hambourg. Pour comble, en 1834, une nouvelle ordonnance prescrivit une diminution de 50 pour 100 sur les produits qu'ils fourniraient à la compagnie, et décréta que si les habitants essayaient de vendre le moindre objet à d'autres qu'à la compagnie, ils seraient traduits devant le juge comme des malfaiteurs.
Un paysan fut condamné à la prison pour avoir troqué, avec des pêcheurs anglais, du poisson contre quelques bouteilles d'eau-de-vie. Une femme ayant donné à un matelot de Dunkerque quelques châles de vadmel en échange d'une paire de boucles d'oreilles fut punie d'une amende de 60 francs. Bien plus, pour mieux affirmer encore que la politique du gouvernement danois était fermement résolue à les maintenir dans une situation de pauvreté et de dépendance continuelles, ils ne purent obtenir la permission de recevoir en hiver des lettres ou des journaux des îles Shetland. Aussi le découragement envahit l'âme des Faeroïens et se traduisit par un retard dans leur culture intellectuelle, qui contraste singulièrement avec l'activité littéraire des Islandais.
Chez les habitants de l'archipel, à part l'histoire de la citadelle que nous venons, de conter, point dé récits du passé ; point de ces merveilleuses sagas ; point de traditions populaires fixées siir le parchemin ou transmises de bouche en bouche durant les veillées autour du foyer paternel. Leurs légendes sont empruntées aux voisins. La préoccupation de la vie matérielle absorba toutes les minutes de ces victimes résignées de la hideuse loi du monopole et paralysa toute leur initiative.
Or savez-vous combien de temps dura la loi qui obligeait une femme à vendre 2 francs un gilet de laine tricoté? Jusqu'en 4874, date inscrite au-dessous de la couronne de Christian IX (voir la photographie de l'obélisque de Thorshavn, p. 359).
De nos jours, le commerce est libre] mais un décret a rétabli ce qu'un autre plus libéral avait accordé.
N'est-ce pas en effet la liberté une fois de plus anéantie que de fixer à trois francs le droit de tonnage pour tout navire grand ou petit qui jette l'ancre en un port quelconque des îles I
Quand Miaca, le petit steamer islandais qui me conduisit d'Islande aux Faerœer, vint mouiller en rade de Thorshavn, le shériff réclamait 700 francs pour m'avoir descendu.
Il me fallut exhiber mes lettres de recomman'dation du ministère danois pour faire lever ce droit exorbitant; puis, comme le capitaine profita de sa présence, dans l'archipel pour prendre quelques passagers, la réclamation se produisit de nouveau, et je crois que adhuc sub indice lis est.
Trois francs par tonne! cela n'existe guère ailleurs, je pense. Plusieurs marchands se plaignaient amèrement de celle décision el me disaient d'en parler si j'écrivais jamais une relation de mon voyage ; je tiens ma promesse et je m'estimerai heureux si quelques lignes d'un modeste explorateur peuvent appeler l'attention sur la plus intéressante (les ])opulations.
Une de ressources perdues seraient utilisées si nos pêcheurs français, qui jadis abordaient toujours les Faerœer en rentrant d'Islande, n'en avaient pas été détournés par ce tarif excessif atteignant toute barque, ne déchargeât-elle qu'une seule caisse !
Toutefois, malgré les entraves actuelles imposées au commerce étranger, les Faeroïens ont trouvé le moyen, par un travail et une oi)iniâtreté acharnés, d'accroître au triple l'exportation aussitôt que le monopole a été supprimé. Leurs produits sont : la laine brute, cent trente mille paires de bas de laine tricotés par les femmes, peaux, suif, viande de mouton salée, plumes d'oiseaux et duvet d'eider, huiles de baleines et phoques, poissons secs ou salés.
Non loin de l'archipel, pour terminer ce chapitre par une indication utile aux pécheurs français, existe un fameux banc, dit banc des Fœrœei^ ou les pêcheurs venant des Shetland ou des Hébrides prennent, en un an, pour une valeur de soixante mille francs de poisson.