‹ L'Islande et l'archipel des FærœerChapitre 44 sur 53 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Voyage à Westmanshavn. — Les ruines d'une cathédrale. — La statue de Moïse. — Étranges rochers. — Une belle cascade. — Le docteur Ringberg. — Une lettre annonçant un malheur. — Projet de câble télégraphique. — La pêche du dauphin. — Les rochers à oiseaux. — Dangers que courent les dénicheurs. — Le beau village d'Eide. — Retour à la capitale. — Qvivig. — Les pasteurs calvinistes. — Histoire de lièvres. — Mœurs fœroïennes. — Un mariage. — Sans bateau pour rentrer en* France. — Aux Hébrides sur un petit sloop danois.

Lorsque j'eus terminé mes courses au travers et aux alentours de Thorshavn, que j'eus noté toutes les particularités intéressantes de ses mœurs et de son histoire, que j'eus rendu visite au gouverneur ou amimand^ l'aimable M. Buchwaldt, je me disposai à entreprendre des excursions dans d'autres parties de l'drchipel.

Juste à point il se présenta pour moi un incident très favorable.

Le docteur de Westmanshavn, M. Ringberg, avait envoyé une lettre dans laquelle il demandait des charpentiers pour réparer sa maison. M'entendre avec ces ouvriers que je trouvai occupés à réparer un des petits moulins de l'archipel * pour partir avec eux fut l'affaire d'un instant,

1. Ces moulins à meule horizontale ne servent qu\\ broyer le peu d'orge qui croît dans l'archipel.

enchantés qu'ils étaient de toucher une rétribution particulière.

Ce jour-là une brume épaisse couvrait la mer ; on distinguait à peine à quelques pas devant soi; c'était un beau temps pour la navigation à rames. « Nous n'aurions pas à redouter de coups de vent > , m'affirmaient les hommes. Ils avaient compté sans leur hôte, c'est-à-dire sans le changement subit qui devait se produire au tournant de Kirkebimaps, la pointe extrême de Stromo.

A peine y étions-nous parvenus, que le brouillard disl)arut comme par enchantement, et que le vent commença à soulever de terribles lames.

Un grand nombre de stràms agitaient les eaux dans loute la profondeur de l'Océan ; le vent s'engouffrait en sifflant dans nos* deux voiles, qui claquaient comme le fouet d'un robuste charretier, et à chaque instant nous embarquions une telle quantité d'eau, que je pensais bien voir la mer engloutir notre frêle esquif.

Pour comble, c'était de l'eau glacée, quien un instant rem- [)lit mes bottes de chasse, pénétra mon enrouait (j'écris comme on [)rononce en langage maritime), bref me réduisit à l'état d'homme congelé.

Les Faeroïens, qui se vantent de voir sans trembler la mort sur leur tête et l'abîme sous leurs pieds, rageaient de s'avouer vaincus, et ce fut en murmurant qu'ils abattirent le mat et jouèrent avec fureur de l'aviron pour aborder le rivage que nous côtoyions. C'était en effet courir à une mort certaine que de s'entêter à lutter plus longtemps contre les flots en courroux. En une heure nous avions fait un chemin considérable, tant l'ouragan nous poussait. Nous pouvions sans crainte rester un peu au repos : nous arriverions toujours j)Our le soir au but.

Nous atterrîmes en face de Kirkebi), l'une des fermes les plus importantes des Faerœer, près de deux petits îlots couverts d'eiders, qui s'enfuirent à notre approche. La situation de ce hameau entre la mer et de hautes collines ver- <lovanles est des plus pittoresques .

LE RETOUIl 369

C'est là que résidaient les anciens évêques catholiques et que s'était établie une congrégation de religieux. Tout près de la ferme se trouvent une chapelle calviniste moderne et une vieille ruine très intéressante, la seule qui existe du reste dans tout l'archipel : celle d'une basilique gothique, commencée par l'évêque Hilaire, qui voulait en faire la cathédrale du pays entier. L'introduction de la Réforme empêcha l'achèvement de l'édifice, et ses débris, que j'ai jihotographiés, témoigneront longtemps encore de la courte domination du catholicisme sur les îles. Si j'avais eu plus de temps à moi, j'aurais certainement pu mettre au jour d'intéressants vestiges du moyen âge, en pratiquant quelques fouilles près des fondations. Ces recherches n'ont jamais été faites. Les murs inachevés, les ogives, les cariatides et les statues commencées ont admirablement résisté aux tempêtes et aux intempéries du plus humide des climats.

La chaux qui servit à consolider les pierres avait été fabriquée par la calcination des écailles de la grande moule qui se trouve en quantité considérable le long des côtes.

Nous a.ttendîmes la fin de l'orage chez le fermier, qui nous offrit les gâteaux secs et le café traditionnels ; entre autres choses intéressantes, il nous montra le véritable costume faeroïen que portaient ses aïeux et un magnifique couteau pour tuer les dauphins. Je le décidai, à grand'peine, à me vendre cette pièce unique (voyez page 375), dont je reproduis un dessin.

Quand la tourmente ou mieux le grain fut un peu apaisé, les matelots, qui voulaient profiter d'une si bonne brise^ nous pressèrent de réintégrer domicile dans la y ai^Z inondée, et nous reprîmes une place qui, pour être moins dangereuse, n'en était pas moins froide et engourdissante. Mais fort heureusement le spectacle offert par les rochers que nous longions nous dédommageait amplement de la souffrance physique. C'étaient les plus beaux et les plus fantaisistes que l'imagination puisse concevoir : ici, des groupes de roche élevant jusqu'au ciel leurs colonnades basaltiques, tuyaux d'orgues géants; là, des falaises abruptes, longuement per-

forées [)ar l'action de la mer, qui les a creusées de cavernes profondes, où la lumière du jour miroite par réflexion et où les flots tumultueux s'engouffrent avec fracas; ou bien une arche de pont naturelle, comme celle de Sodngjoo, que je j)ris un jour de Saando, ou un curieux rocher comme celui de Tindholm, que je dessinai plus tard dans Vaago. Ce vieux reste d'une ile minée et engloutie par la mer ressemble absolument aux portraits de Moïse que l'on reproduit toujours d'après Michel-Ange : on dirait un prol)hète présidant au courroux du ciel sur l'Océan furieux. Arrive la tempête, on le voit, irrité, lancer des anathèmes, et il semble que ce soit sa voix puissante qui tonne au milieu du hurlement des vagues, lorsque, bondissantes, elles viennent former à sa tête une chevelure de blanches écumes....

Cet îlot de Tindholm, à l'ouest de l'île de Vaago, la j>lus pittoresque peut-être du groupe, est le plus remarquable exemple de la puissance du travail des flots.

D'abord séparé de la terre ferme par le Drag Sund, à la suite de quelque convulsion géologique, il est maintenant miné du enté du sud par d'énormes blocs de plusieurs mètres cubes, que les vagues mettent en mouvement ; le basalte s'est désagrégé, et une immense caverne s'est fait jour dans le roc, perçant de part en part la colossale statue de Michel -Ange !

Lorsqu'un beau soleil rayonne au travers de ces tubes naturels, si communs aux Faerœer, c'est, je le répète, l'un des plus étranges spectacles qu'il soit possible de contempler.

Les blocs qui viennent ainsi saper la base des falaises et en provoquer, avec les siècles, la destruction, ne sont autre chose que le talus d'éboulement de ces immenses murailles.

.... J'étais bien tenté d'aller visiter Myggenaes (cap des Moustiques) S dont je voyais les escarpements se projeter uu loin, hauts de 600 mètres ; mais les bateliers ne voulurent

Page 1