INFLUENCE
de là philosophie du dix-huitième siècle sur l'église vaudoise, et suite des événements jusqu'à là révolution frànçàise.
(De 1730 à 1792.)
Sources et autorités : — Indiquées au bas des pages.
Aucune époque n'a laissé un plus grand nombre de documents que celle dont nous allons traiter (1); mais aucun horizon n'est plus monotone que celui des faits qui la remplissent. Jamais les événements
(1) On ne doit pas oublier que ces documents sont presque tous inédits. J'en indiquerai un assez grand nombre pour qu'on puisse juger de leur richesse, en mentionnant les sources d'où ils émanent.
n'ont été plus nombreux ni moins saillants qu'en cette partie de notre histoire.
L'esprit de persécution continuait à s'exercer de mille manières contre le repos des Vaudois ; mais il avait perdu son audace , comme leur foi son héroïsme . La hardiesse passait à des idées nouvelles, aussi éloignées de la foi que de l'intolérance. Une longue tuite de vexations rampantes et assidues, cauteleuses et acharnées, sourdes et tracassières à la fois, s'étendit comme un réseau étouffant sur l'Eglise vaudoise.
Celte Eglise elle-même se ressentait obscurément déjà de l'influence dissolvante du dix-huitième siècle. « Les candidats au saint ministère, dit M. Monastier, « n'acquéraient plus, pour la plupart, dans les acadé- « mies étrangères où ils allaient se préparer , qu'une « froide orthodoxie ou des germes fatals de socinia- « nisme. La vertu fut souvent prêchée et exaltée, « plus que l'œuvre du Christ, plus que la foi, plus « que l'amour du Seigneur (4). » Et c'est alors aussi que la vertu devenait plus rare !
Cet apparent contraste n'est qu'une conséquence parfaitement claire aux yeux du chrétien ; et la mé-
(1) Monastier. Hist. des Vaudois, t. II, p. 198.
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taphysique elle-même, en reconnaissant aujourd'hui qu'un grand nombre de phénomènes moraux s'opèrent au dedans de nous-mêmes . sans l'intervention de notre propre volonté , devra forcément avancer vers l'instauration logique de cette influence mystérieuse, libre et puissante, que le puis humble enfant de Christ connaît déjà sous le nom de la grâce de Dieu.
Mais à l'époque où ce chapitre doit reprendre l'histoire des Vaudois . les questions de forme se disputaient encore un empire qui déjà ne leur appartenait plus.
C'était surtout le formalisme étroit et tyrannique de J'Eglise romaine qui voulait s'imposer , et qui luttait par la violence contre la répulsion croissante qu'il inspirait.
« Nous avons d amères tribulations, écrivait-on des Vallées, car les personnes nées ou baptisées catholiques, avant 1686. et celles qui se sont catholisées dans la persécution, mais qui sont revenues à leur Eglise en des temps plus calmes, ainsi que les y autorisait l edit de 1694. ont reçu l'ordre, contrairement à cet édit. d'abandonner le protestantisme , et de ne pas sortir du pays pour l'aller professer au dehors . sous
peine de confiscation des biens et des galères. Plusieurs d'entre ceux qui sont rentrés depuis 1730, sont morts dans les prisons ; d'autres sont errants dans les montagnes , ou sans ressources à l'étranger (1).
« Le 23 juin dernier, dit un autre Yaudois (en 1535), une de mes filles, nommée Catherine, nous fut enlevée sans que nous sussions d'abord ce qu'elle était devenue. Mais quelques jours après, son petit frère, âgé de sept ans, la rencontra; et elle, l'ayant pris par la main, le conduisit au Périer, chez le prêtre don Quadro. J'allai alors chez cet ecclésiastique pour réclamer mes enfants; mais il refusa de me les rendre, sous prétexte qu'ils s'étaient catholisés. Je dis alors que le petit, de sept ans, n'était pas en âge de raison pour une chose semblable; mais tout fut inutile, et je ne les revis plus (2).
Les pasteurs vaudois réclamèrent à Pignerol pour que ces enfants fussent rendus à leur malheureux
(1) Lettre du 12 juillet 1733, adressée par M. Cyprien Appia , pasteur de Saint-Jean, à M. Turretin professeur à Genève. (Archives partie.)
(2) Requête de Jean Richard, natif et habitant du village des Prals, dans la vallée de Saint-Martin. — Elle n'est pas datée. (Archives de cour ; Turin, S. 528.) Le signataire demande que ses enfants lui soient rendus. — A* n'ai point trouvé de réponse à cette requête.
père; mais ils n'obtinrent que des promesses sans résultats ; et la requête adressée au roi dans le même but ne parait pas même avoir reçu de réponse.
Cependant l edit du 18 août d655 n'autorisait l'abjuration des enfants, contrairement à la volonté des auteurs de leurs jours, qu'à un âge déterminé (1). Mais l'inihience des auteurs de ces rapts était si grande, que plusieurs faits semblables se reproduisirent encore.
On lit dans les actes synodaux des Vallées (2) « L'assemblée ayant la douleur de voir que contre a les édils de nos souverains . et notamment contre « la patente de Pignerol de 1655 , on a enlevé quel- •« ques enfants à leurs parents , a arrêté qu'on sup- « pliera très bumblement S. M. d'ordonner qu'ils « nous soient restitués , et qu'à l'avenir on observe « en notre faveur les royales et gracieuses disposi- « lions de S. M. et celles de ses glorieux prédéces- « seurs. »
Les représentations du synode étant restées inutiles, on recourut à la médiation de l'Angleterre, qui n'obtint pas de meilleurs résultats. « On n'a point en-
(1) Plus de douze ans pour les garçons et plus de dix pour les fille».
(2) Synode tenu aux Clols, le 23 octobre 1736, § V.
levé d'enfants aux Vaudois , fut-il répondu a l'ambassadeur de cette puissance ; on a seulement reçu dans l'hospice de refuge (1) ceux qui s'y sont volontairement retirés (2). »La note d'où sont extraites ces paroles ajoute même que deux enfants qui n'avaient pas atteint l'âge voulu, savoir : un garçon de onze ans et une fille de sept, avaient été renvoyés de l'hospice à leurs parents. Mais si ce fait a eu lieu, ce n'a pu être que par un faux semblant, préparé peut-être pour la circonstance; car on trouve au contraire, que cet hospice, loin de renvoyer volontairement à leurs parents les enfants qu'il avait réclusionnés, n'aspirait pas moins qu'à obliger les parents eux-mêmes à lui restituer forcément ceux de ces enfants qui avaient échappé à la surveillance de leurs ravisseurs, pour retourner dans leur famille (3).
(1) Opéra del rifugio , cd ospizio pe' cattolizzati e catlolizandi. Fondé d'abord à Turin, en 1679, par la duchesse Marie, régente alors des Etats de Savoie. A cet établissement était affectée une rente de 3000 francs prise sur les revenus de l'ordre de Saint-Maurice et Lazare; et de 2500 francs sur ceux de la compagnie de Saint-Paul. C'est en 1740 seulement qu'il fut transporté à Pignerol. — On peut voir de très longs détails, sur ce sujet, dans Duboin, t. XIII, vol. XV, de la p. 217 à 251.
(2) Réponse au mémoire remis par M. le duc de Bed fort, minisire d'Angleterre, à M. le chevalier Ossorio, et par celui-ci envoyé à Turin, avec sa lettre du 31 mai 1748, à M. le marquis de Gorzègue, au sujet des représentations des Vaudois. (Inscription de l'enveloppe renfermant cette note, aux archives d'Etat à Turin.)
(3) Cela résulte d'une dépèche de l'Intendant de Pignerol, qui avait de-
Les moines et les curés .disséminés dans les Vallées, étaient les pourvoyeurs naturels de l'hospice détentionnaire. On demanda au gouvernement de restreindre le nombre de ces ecclésiastiques. Loin de le diminuer, on l'augmenta. C'est à cette époque que remonte l'érection de l'évêché de Pignerol il). Le gouvernement répondit qu'on n'avait envoyé dans les Vallées que le nombre de prêtres strictement nécessaire, pour la direction spirituelle des catholiques (2).
On espérait, par ces paroles, donner le change aux étrangers sur l'existence des missions prosélytistes qui avaient lieu dans les Vallées. La dénégation était implicite, quoique non exprimée en termes formelset cependant ce prosélytisme organisé était incontestable. Qu'on juge par là de la foi qu'on pouvait atta-
manié a l'Avocat Général, « pmna obligani un religionario , a militaire alf o.tpizio, w» figlio minore d'ttnni dieci? — La réponse de l'avocat sréaénl fat négative. — Cette réponse est datée de Turin, 21 juillet 1778. (Archives de cour; no de S. 613. Hais on trouve, à la date du 15 novembre 1747, une requête de Pierre Roche, ayant pour but d'obtenir la restitution d'an enfant qui lui avait été enle»é, avant l'âge autorise pour les abjurations; c'est en vain que le pere produisait l'acte de naissance de son enfant, cet acte fut renvoje cinq fois de suite, poar être rédigé sous des formes différentes. — J'ignore si la restitution a été obtenue, i Ea 1748.
■•2, Réponse au Mémoire du i>*c d» Bedfort. 'Pièce déjà citée.)
cher à de semblables promesses, lc-rsqu e les rapports diplomatiques étaient si peu sincères.
Dans cette môme note il est dit (1) qu'on n'avait jamais fait contribuer les protestants aux frais du culte catholique; et néanmoins, deux ans auparavant, les Vaudois de Saint-Jean contribuaient encore à la dépense du cierge pascal et à l'entretien des cloches de l'église papiste de leur localité, comme nous l'apprennent leurs propres requêtes (2).
Et, par une inconcevable injustice, les poursuites les plus sévères étaientalors dirigées contre tout protestant qui eût été soupçonné de faire des prosélyles à l'Eglise réformée (3). C'était de la part du papisme
(1) A l'article V.
(2) Datées de mars 1746.
(3) On intenta un procès au pasteur de Saint-Jean (Daniel Isaac Appia)' sur i'accusation d'un renégat prétendant que ce pasteur lui avait fait des représentations pour le détourner d'embrasser le catholicisme. ( Lettre d'Appia au commandant de Pignerol, pour se justifier de cette accusation. — La letie n'est pas datée, mais on y trouve cette phrase qui eu détermine l'époque : Sotlo li tre di questo medesimo mese d'Agoslo del cadenle anno 1773.) — Comme, depuis 1708 jusqu'à 1780, il y eut dans les vallées vaudo:ses huit pasteurs qui portèrent le nom d'Appia , je crois utile d'en donner ici la généalogie. Deux frères de ce nom, Paul et Cyprien , qui avaient fait l'un cl l'autre leurs études en Angleterre, furent consacrés à La Tour, le 13 février 1708.
Paul Appia fut pasteur à Prarusting, de 1708 à 1724; puis au Villar, de 1728 à 1738 ; et enfin à Bobi , de 1739 à 1756. Son -fils, Paul Joseph, fut pasteur à Maneille, de 1732 à 1734; puisàRora, de 1735 à 1764. Il eut un
une défiance accusatrice qui laissait soupçonner bien peu de force dans ses doctrines.
La crainte du protestantisme était telle qu'on s'opposait, même d'office, à es que ses adhérents fussent en majorité dans les conseils municipaux (1); et l'on allait jusqu'à interdire le culte de famille, dans lequel la Bible offrait aux âmes simples de nos bons montagnards , la nourriture spirituelle dont elles avaient besoin (2).
C'était les priver de l'un des biens auxquels ils tenaient le plus j et le prix qu'ils y attachaient est attesté parles nombreuses, mais inutiles requêtes qu'ils adressèrent à cet égard à l'autorité (3), qui se réser-
fils, nommé Paul , qui fut pasteur à Prarusting, de 1730 à 17C0 ; puis à Bobi, de 1760 à 1768.
Cyprien Appia fut pasteur à Saint-Jean, de 1708 à 1738. Son fils, Daniel Isaac, à Angrogne, de 1730 à 1739; puis au Yillar, de 1730 à 1761. Le fils île Daniel Isaac se nommait simplement Daniel et fut pasteur à Saint-Jean, de 1743 à 1702. Celui-ci eut deux fils: Cyprien Barthélémy qui fut pasteur à Maneille'de 1760 à 1762; puis à Prarusting, de 1762 à 1787; et Daniel Isaac Appia, qui fut pasteur à Saint-Jean, de 1762 à 1780. (C'est de ce dernier dont il est question dans cette note.)
(1) Informations et rapport du commandant de Piguerol, sur la formation du conseil de Prarusting , ch' erano tutti religionarii. Datées du 13 juillet 1747. (Turin, Archives de cot.r, n» de S. 577.)
(2) Décret du Sénat de Turin, datée du 18 janvier 1771, et renouvelant l'interdiction de toute assemblée ou conférence religieuse hors des temples. (Archives du Sénat.) — Elles avaient déjà été interdites par défenses du H février 1756 et du 9 août 1769.
(3) « Après la leeture du mémoire, présenté par M. Jahier, touchant les
vait ainsi la faculté de faire à son gré d'arbitraires poursuites, sous prétexte de réunions religieuses.
Ces vexations d'ailleurs n'étaient pas les seules. Arrivait-il par exemple que des vieillards se laissassent aller, par faiblesse d'esprit ou par toute autre cause, à embrasser le catholicisme, on voulait que leurs enfants élevés dans la foi protestante abandonnassent leurs propres convictions, pour entrer dans l'Eglise romaine (l).Quantaux enfants illégitimes, ils étaient de plein droit acquis au papisme (2); et souvent il y eut pour
« démarches qu'il a faites , de concert avec MM. ses collègues, pour obu tenir la révocation des défenses prononcées par le royal Sénat, concer- « nant les exercices de religion hors des temples... l'assemblée décide qu'on « renouvellera les requêtes présentées à ce sujet le 12 mars 1771, et le 23 « septembre 1773. » (Procès-verbal du Synode tenu au Chiabas, le 6 ma; 1772, article VII.) Mais il paraît que ces requêtes furent inutiles, car dans le Synode du 12 au 13 octobre 1774, le pasteur Jahier lut un nouveau mémoire sur la suite de ses démarches ; et à la date du 24 octobre 1774, un ordre de l'intendant de Piguerol (Sylvestre Beltram), renouvelait la défense di far adunanze, Sinodi o colloquii, in luoghi e case parlicolari, senza licenza di S. M. (Àrch. part.)
(1) Ordre du Secrétaire d'Etat, au département de l'intérieur, enjoignant au Préfet de Pignerol de veiller à ce que les enfants nés de parents protestants, mais qui se seraient ensuite catholisés, fussent élevés catholiques. — Cet ordre, basé sur le Bigiiello reggio du 17 juillet 1728, est daté du 14 avril 1744. [Turin, Archives du Sénat : Materie eccles. et ordinarie, de 1738 à 1745. Registre V. Fol. 351.)
(2) Nel 1751, un fanciulo essendo nato da due herelici, sciolti amendue dal Vincolo matrimonalie , fu scritlo dal Prefelto da Pinarolo al senalo, etc.. Il fat décidé que cet enfant serait enlevé à ses parents et élevé catholique. (Parère, sul ricorso del Vescovo di Pinerolo, toccanlo l'allevamenle nella caltol.rel. de spurii nati dareligionarii. Daté du 21 mai 1788.
la mère coupable une douleur non moins cruelle que la honte , à voir son nourrisson enlevé de ses bras pour être transporté à l'hospice des catholisés. D'un autre côté , les vallées vaudoises souffrirent pendant presque toute la durée du dix-huitième siècle , d'une extrême misère; tantôt provenant des événements publics (i), tantôt causée par de mauvaises récoltes (2.;
— Turin. Archives d'État. Cat. Valdesi, n0 518.) — Par un real biglietto du 24 juin 1739, Charles-Emmanuel III avait ordonné, pour un enfant né en de telles circonstances, la recherche de la paternité, afin que si le père était protestant, l'enfant ne fut point élevé catholique. — D'après un ordre du sénat de Turin, daté du 2 mai 1755, le préfet de Pignerol devait recommander aux juges de Saint -Jean et d'Angrogne de veiller à ce que deux enfants, qui se trouvaient en pareil cas, fussent élevés par leurs mères, jusqu'à ce qu'ils pussent être recueillis par l'hospice. Les mères devaient être tenius de présenter ces nourrissons, toutes les fois qu'elles en seraient requises. (Détails tirés du même parère.) — En 1757, les Vaudois adressèrent une requête pour avoir la faculté d'élever dans leur religion de tels enfants, lorsque les parents ou l'Eglise voudraient s'en charger. — Cette requête n'est pas datée, mais le Mémoire du Se'nal de Pignerol, présenté à S. M. sur cette demande , est daté du 29 novembre 1757. — Il rappelle que cette matière a déjà été examinée en juin 1739, et d"une manière contradictoire en 1751. Il propose de s'en tenir aux dispositions du 18 août 1655. —
(1) « Les calamités dont Dieu a affligé divers peuples, les châtiments « dont il nous a visités nous-mêmes, dans ces dernières années, par la té- « nuité des récoltes (seule ressource de ce pays) et autres malheurs qui ont a réduit la plupart des habitants à un état de pauvreté lamentable... en- » gagent l'assemblée à décider qu'un jeûne public sera célébré, etc.. » (Actes du synode vaudois, tenu au Villar, le 19 avril 1768, art. IV et V.)
(2) ii Les rigueurs de l'hiver ont détruit nos récoltes et causé une grande misère. » (Synode du 19 octobre 1716, § IV.) — i Nos récoltes ont presque totalement manqué (Lettre de Cyprien Appia, septembre 1728.)