‹ L'Israël des Alpes (volume 2)Chapitre 30 sur 48 · ANCIENS MANUSCRITS VAUDOIS EN LANGUE ROMANE. § I · texte numérisé non relu

ANCIENS MANUSCRITS VAUDOIS EN LANGUE ROMANE. § I

Origine de ces MSC.

Bossuet, dans son Histoire des variations (livre XI, § GXXVII), s'écrie : « jusqu'à ce qu'on nous ait indiqué quelque bibiothè- « que connue où Ton puisse voir ces manuscrits, nous ne pou- « vous que nous étonner de ce qu'on nous produit comme au- « then tiques des livres qui n'ont été vus que de Perrin seul; « puisque ni Aubertin, ni La Roque, ne les citent que sur sa « foi, sans nous dire seulement qu'ils les aient jamais maniés. « Ce Perrin, qui nous les vante seul, n'y observe aucune des « marques par lesquelles on peut établir la date d'un volume « ou en prouver l'antiquité; il nous dit seulement que ce sont « de vieux livres vaudois, ce qui en gros peut convenir aux plus « modernes gothiques... » Et précédemment : « Non-seulement « le langage de Villebardouin, qui a écrit cent ans après Pierre « de Bruys , mais encore celui des auteurs qui ont suivi Vil- « lehardouin, est plus ancien et plus obscur, que celui qu'on « veut dater de Tan 1120 ; si bien qu'on ne peut se moquer du « monde d'une façon plus grossière qu'en nous donnant ces « discours comme fort anciens. (Id. § CXXVI.) Ainsi s'exprime

Bossuet. « Il y a donc tout sujet de croire (ajoute-t-il plus loin), « que ces livres dont on nous fait voir ce qu'on veut, sans au- « cune preuve solide de leur date, ont été composés ou altérés « par ces Vaudois réformés, de la façon de Farel et de ses con- « frères. » (Fin du § GXXVII.)

Par ces paroles Bossuet, 1° met en doute l'existence des manuscrits vaudois; 2° il suppose que le langage dans lequel ils sont écrits, est postérieur au treizième siècle; 3° il insinue que ces livres ont pu être composés ou falsifiés par les Vaudois du dixseptième siècle. — De plus, d'autres auteurs ont avancé : 4° que ces manuscrits provenaient non des Vaudois mais des Petrobrusiens ; 5° qu'ils portaient dans leur contexte des preuves d'une origine plus récente; et 60 qu'ils n'appartenaient pas plus aux Vaudois qu'aux autres sectes protestantes du moyen âge.

Ce sont ces différentes objections que je me propose d'examiner en peu de mots :

1° Presque tous les manuscrits vaudois cités par Perrin sont aujourd'hui déposés dans des bibliothèques publiques où l'auteur des Variations pourrait les consulter. Il suffit de cette réponse à sa première objection. (Voir pour l'indication de ces MSG. le § II, III et IV de cette section.)

II0 Quand à ce que le langage de Ville-Hardouin serait plus ancien que celui des MSC. vaudois, qu'on en juge : « Un Véni- « sien et un chevalier de France qui avoit nom André d'Ur « boise, entrèrent en la tor (tour), et autres genz comencent à « entrer après als (eux) ; et cil (ceux) de la tor se desconfisent « (débandent) et s'en vont... Ensi fu l'oz hebergié com vos avez « oï (ouï), et Constantinople prise le lundi de Pasque florie. » — Tel est le langage de Ville-Hardouin, qui vivait de 1167 à 1213. — Hist. de la conquête de Constantinople : vers la fin. — Voici maintenant les premiers vers du poëme vaudois, la Barca : (MSC. de Genève, no 207, de Dublin. Clas. C. Tab. V, no 21.)

La sancta Trinita nos don parlar Cosa que sia donor e de gloria E que al profeit de tuit poysa tornar E a li auTidor done atalentament, etc..

Comme nous ne présumons pas qu'on puisse trouver ce langage plus facile à comprendre que celui de Ville-Hardouin, voici la traduction de ces vers :

Que la sainte Trinité nous donne de dire

Des choses qui soient à son honneur et à sa gloire ,

Et qui au profit de tous puissent tourner;

Et qu'aux auditeurs elle donne pareillement (l), etc..

Voici maintenant des vers du châtelain de Coucy, qui mourut en 1192. On verra s'ils ne se rapprochent pas bien plus du français d'à présent, que le langage vaudois ne se rapprochait de celui des troubadours au douzième siècle.

Bêle dame me prie de chanter Si est bien drois que je face chançon... (Cette chanson est citée par Tissot dans les Leçons et modèles de littérature française T. II, p. 41.) Pour trouver l'analogue du langage vaudois dans les origines de la langue française, il faut remonter bien plus haut que l'époque des troubadours. Je vais faire connaître celui qui s'en rapproche le plus.

« Pro Deo, et pro Christian poblo, et nostro commun salvament, d'ist di (de ce jour) in avant, in quant Deus savir et po-

(1) Le mot alalenlament, traduit ici par l'adverbe pareillement, vient de tal, aitat, qui signifie : tel, pareil, semblable : avec la terminaison adverbiale en ment, dont l'usage est passé de la langue romane dans la nôtre. Raynouard, qui a traduit ce mot par désir, fait ressortir à son insu la différence qui existait entre l'idiome des troubadours et celui des Vaudois; car il connaissait parfaitement le premier, et l'on peut présumer, sans manquer à sa gloire, que le second lui était moins familier. On aurait tort par conséquent de les confondre l'un avec l'autre. Les travaux récents de l'Ecole des Chartes ont fait ressortir, dans la grande famille des langues romanes, un bien plus grand nombre de branches qu'on n'avait cru jusqu'ei. Celle qui s'étendait dans les vallées vaudoises est une des plus distinctes. M. Fauricl déjà lui donnait une place à part : (Communie, verbales, novembre 1834;) M. Augustin Thierry a reconnu l'individualité gc l'idiome vaudois. (10 novembre 1851.) Cette opinion est partagée par M. Villemain: (Vu à la même époque; ) elle est conforme aux idées de M. de Sismondi , que ses longues recherches sur l'histoire du moyen-âge avaient rendu compétent à cet égard. (Lettre sur l'antiquité de la nobla Leyczon : Genève, 12 juin 1852.)

dir me dunat (autant que Dieu me donnera savoir et pouvoir) si salvarai io cist meon fradre Karlo (ainsi défendrai-je ce mien frère Charles), etc. » (Tissot, T. I, p. 13.)

Ce langage était celui du huitième et du neuvième siècles. Les lignes qu'on vient de lire sont extraites du serment de Louis de Germanie, aux vassaux de Charles-le-Chauve, mort en 876,au pied du Mont-Cenis. — Ces échantillons suffisent pour faire connaître le caractère de la langue à ces différentes époques. Il en résulte que l'idiome des livres vaudois se rapproche bien plus de la langue du huitième siècle que de celle du douzième. — Et Raynouard, en plaçant ces poèmes vaudois au nombre des monuments primitifs de la langue romane, reconnaît par cela même qu'ils remontent à une époque antérieure à celle des troubadours.

III. Tous les manuscrits vaudois cités par Perrin, et que cette notice a pour but de faire connaître, sont antérieurs à la réformation; par conséquent ils ne peuvent avoir été ni composés ni falsifiés par les réformés, comme l'insinue Bossuet, avec plus de malveillance que de justesse. — Tous ces manuscrits, (à l'exception reconnue d'un seul), sont antérieurs à l'invention de l'imprimerie. — Mais aucun n'est cependant aussi ancien que les ouvrages qui s'y trouvent. — En d'autres termes, nous n'avons pas, (sauf une ou deux exceptions douteuses), le cahier même dans lequel l'auteur de ces traités les a écrits de sa propre main ; il ne nous en reste que des copies. — Voilà pourquoi des modifications ont pu s'y introduire par le fait des copistes, comme nous le verrons plus tard. Mais ces copistes eux-mêmes existaient avant la réforme, et n'ont par conséquent subi en rien son influence : ce qui ôte toute valeur aux insinuations de Bossuet. — A la fin d'un traité sur la lecture et l'efficacité de la Parole de Dieu, qui se trouvait dans le premier volume des anciens manuscrits vaudois, déposés à Cambridge, no 4, on lisait cette date : anno domini 1230.

IV. Après avoir cité le traité vaudois de l'Antéchrist, en date de l'an mil cent et vingt (p. 57), Perrin se trouva embarrassé pour faire cadrer cette date avec son système, par lequel il fai-

sait descendre les Vaudois de Valdo de Lyon, (chap. I et II), comme tous les écrivains de son temps. Afin d'échapper à cette difficulté, il ne trouva rien de mieux que d'attribuer à Piètre de Bruys, les ouvrages vaudois, qui portaient une date antérieure à Valdo : et en particulier ce traité de V Antéchrist. (Voir la note marginale des p. 253 et 254.) — C'est sans doute d'après cette note que Fuesselin, Baumgarten et d'autres auteurs, ont émis l'opinion que les livres vaudois étaient dus aux Petrobrusiens. — Mais le caractère de ces derniers, comme l'a observé Néander, {vie de saint Bernard), est bien différent dans sa fougue belliqueuse, du caractère paisible, de la foi calme et sereine que respirent la plupart des livres vaudois. — D'ailleurs Pierre de Bruys, disent les auteurs du pays, était de Vallouise: (Hist. du diocèse d'Embrun par le P. Albert, T. I, p. 56; Mémoires de Dominique Rochas, manuscrit de Garpentras et de Grenoble; Hist. des Alpes Cottiennes, par le P. Marcelin Fournier, manuscrit de Gap et de Lyon). D'après d'autres auteurs, Valdo luimême se retira à Freyssinières : (Manuscrits de Carpentras, numéro 606, T.I p. loi.); l'abbé de Gluny (Pierre le Vénérable) écrivit contre Pierre de Bruys, aux prélats d'Embrun, de Gap, de Die et d'Arles : (voir cette lettre dans Fleury, Hist. ecclés. T. LX1X, no 24.) On sait que Bruys fut brûlé vif à Saint-Gilles. Or ce n'est que dans ces pays, où il était nouveau d'entendre sa doctrine, qu'un parti violent se dessina contre lui. Ce parti dura peu, et n'eut par conséquent pas le temps de produire des ouvrages qui supposaient de longues méditations. En outre, ces manuscrits ne se sont retrouvés que dans les montagnes des Vaudois. Si c'est là que Pierre de Bruys était né, il est naturel d'admettre que c'est d'eux qu'il était descendu. — En somme, on peut rendre raison à l'égard de ces manuscrits du motif qui les a fait attribuer aux Petrobusiens, ce motif n'était basé que sur une hypothèse; cette hypothèse n'était soutenue par aucune preuve, et il y a des preuves nombreuses pour établir qu'ils sont dus aux Vaudois. (Voir aux nos VI et VII de ce §.)

V. Les divers traités en langue romane renfermés dans les manuscrits vaudois , n'ont pas tous été composés a la même

époque. Les exemplaires qui nous en restent ne sont que des copies ; ces copies ont également été faites à des époques bien différentes. Les unes sont sur papier (et ne peuvent pas remonter au-delà du XIVe siècle); d'autres sur parchemin et peuvent remonter beaucoup plus haut. Dans ces dernières cependant, l'ortographe, récriture, les abréviations, la forme des lettres, etc., varient encore assez pour établir entre elles de grandes différences d âge. — « J'ai lieu de croire qu'il n'existe aucun manuscrit « très ancien de ces pièces; » me disait M. Raynouard dans une lettre à ce sujet (du 6 avril 1833). — Sur plusieurs de ces manuscrits, on trouve des annotations particulières ou des citations nouvelles, inscrites, soit en marge soit au bas des pages, par des mains subséquentes: (par exemple dans le manuscrit de Genève, no 208, pages 4, 5, 6, 7, 12, 14, 20, 21, etc.; et dans celui de Dublin, Glas. G., Tab. 5, no 18.) — Les copistes ultérieurs faisaient souvent entrer ces adjonctions dans le texte auquel elles se rapportaient, afin qu'en sortant de leurs mains, le livre nouveau fût intact sur ses marges et parût réellement neuf; de là des interpolations incontestables. — C'est par ces considérations que l'on a défendu l'authenticité de la date de 1120, apposée au livre de V Antéchrist, précédemment cité, malgré la citation du milleloquium qu'il renferme, et qui ne peut avoir été faite qu'au XIVe siècle. — Ce motif est valable; mais les nombreux passages de l'Ancien et du N. T. qui sont renfermés daus ce traité, (Perrin, p. 273 à 280 ; et Léger, p. 77 à 79), ne correspondent pas aux anciennes divisions de nos livres sacrés (tit>oi et xEpodatOi) mais bien à la division actuelle; (voir Perrin, p. 279, 280, etc.), introduits pas le cardinal Hugues de Saint Cher, dans le XIIIe siècle (1).

En outre, Léger place dans ce même livre de l'Antéchrist et

(1) Je parle ici de la division en chapitres, car la division en versets n'a été introduite dans l'Evangile qu'en 1551, par Robert Etienne. — M. Monastier (T. II, p. 344) a indiqué les versets où le texte publié par Perrin (p. 274) n'en indique pas. — Mais les livres de l'Ancien Testament étaient déjà divisés en versets, du temps de Jésus-Christ.

sous la date de 1120, une confession de foi, qui contient un canon des livres bibliques, tel qu'il ne fut arrêté que beaucoup plus tard (1), (Léger, p. 92); et cette confession de foi se retrouve presque textuellement dans le manuscrit de Dublin, Clas. C, Tab. V, n° 18, p. 21 ; sous la date de l'an 1530. — Perrin la donne enfin comme étant extraite, non pas du traité de Y Antéchrist, mais bien d'un autre livre dont la date n'est pas indiquée. — (Note marginale de la p. 79.) Mais toutes ces difficultés étant levées, par la supposition des remaniements ultérieurs que les copistes eussent fait subir à ce traité, il n'en resterait pas moins peu probable qu'il fût de l'an 1120, (Léger le date de 1126, chap. XY, p. 83), car à cette époque on ne considérait pas encore l'église romaine comme étant l'Antéchrist : et enfin parce que les Vaudois ne parlent d'elle qu'avec respect, dans leurs plus anciens écrits, lors même qu'ils combattent et signalent ses erreurs.

Il serait intéressant d'étudier si plusieurs de ces traités en langue romane, ne sont pas des traductions ou des imitations de divers petits traités latins, publiés à la même époque. — Enfin l'on doit observer que l'usage de l'idiome roman s'est conservé dans les vallées vaudoises, beaucoup plus longtemps que partout ailleurs, comme l'attestent les actes du Synode de 1532, (man. de Dublin, Clas. C, Tab. V, n° 18.)— En somme, les ouvrages vaudois n'ont pas tous la même antiquité ; mais lors même que dans un ouvrage de composition ancienne, on trouve des passages d'une date moderne, il ne s'en suit pas que l'anti-

(1) Je crois même pouvoir dire que ce canon n'a été rédigé qu'après la réforme : 10 Parce que jamais avant cette époque (depuis le Ye siècle du moins), on ne distingua les livres de l'Ancien Testament en apocryphes et en MMMfMi 2o Parce que la phrase qui commence ainsi : Ara sen segon li libres Apocriphes, etc. se retrouve dans des confessions produites depuis la réforme [Gallicane, art. IV; Anglicane , art. VI, Belg. id. etc.) 3o Parce que c'est depuis la réforme seulement qu*on a compté deux Livres de Samuel, et deux des Rois; avant cette époque on comptait seulement quatre Lit res des Rois. — D'autres incompatibilités ont été relevées dans le T. I, p. 33-4, de la Revue théologique, Strasbourg, 1850.

quité du livre doive être rejetée : car ces passages peuvent avoir été interpolés pas des copistes. — De même, un ouvrage écrit sur papier, peut être antérieur a l'invention du papier : tels Homère et Virgile, imprimés de nos jours, sont cependant antérieurs à l'invention de l'imprimerie. — Les indices les plus sûrs d'antiquité sont offerts par le texte même des ouvrages dont il s'agii. — Le caractère général, les racines, et pour ainsi dire la trame fondamentale de la langue dans laquelle ils sont écrits, offrent aussi une base solide pour déterminer leur date. — Plus cette langue se rapprochera du latin et plus elle sera ancienne. (Voir les éléments de cette comparaison, appliquée aux manuscrits vaudois, dans le no II de ce §.)

VI. Ces écrits appartiennent-ils réellement aux .vaudois? — 1° On lit sur le premier feuillet du manuscrit de Genève, n° 207 : « Ce livre contient ^exposition du Cantique des Cantiques de « Salomon, et les poëmes intitulés : La Barca, Novel confort, « Nobla-Leyczon, Lo Payre Eternal, Lo Novel sermon, Lo Des- « preczi del mont, et XAvangeli de li quatre semencz, plus un « traité de la pénitence.

« Appartient aux Eglises réformées des vallées du Piémont, « lesquelles prient de le leur conserver en la bibliothèque de « Genève. »

2° Le traité de la penitencia se retrouve partiellement dans les autres manuscrits de Genève, numéros 208 et 209, ainsi que dans le manuscrit de Dublin, Glas. G., Tab. V, no 22. Les poëmes se retrouvent également dans le manuscrit de Dublin, même série, no 21.

3" C'est exactement dans le même idiome , que sont écrits tous les autres ouvrages qui portent la désignation générale d'Anciens manuscrits Vaudois en langue romane.

4o Perrin, qui donne la liste de ces manuscrits ( Ire partie, p. 57 à 60), déclare qu'ils viennent tous des vallées vaudoises; (Perrin, Irc partie, p. 13, 18, 20, 24, 29, etc.; IIe partie p. 157 et suivantes.) Ceux que Léger remit au bibliothécaire de Genève en 1662, en venaient également. (Léger, chap. III. p. 23.)

5° Les actes de divers synodes attestent l'origine vaudoise de

ces manuscrits. (Voir dans cette bibliographie, section Ire, article Perrin.)

6° Dans ces manuscrit?, les Vaudois parlent en leur nom: {Livre de Georges Morel, manuscrit de Dublin, Clas. C, Tab. V, n° 18.) et se nomment souvent : {Il h clion qu'es Yatjdès : nobla Leyczon, vers 372; lo petit tropel de li christians, appella par fais nom, Vaudes... Perrin, p. 224.) car ce petit troupeau qu'on appelait Vaudois ne prétendait qu'au nom de chrétiens.)

lo Tous les savants qui ont reproduit des fragments de ces divers manuscrits, s'accordent à les donner, sans réserve, pour des manuscrits vaudois. 'Raynouard,!. II; Morland, ehap. III, Hahn. p. 560-703, etc.)

8° Les ennemis des Vaudois, qui ont fréquenté leur pays, attestent eux-mêmes l'existence de manuscrits semblables, comme les ayant vus, tenus et lus dans les vallées. Rorexgo, memorie istorichi deU'introduttione degleresie nelle valli. Edit. in-4. p. 20. «Se bene il Perrino n'habbia prodotto qualche particel- « la... » dit-il, ce qui suppose que la partie inédite était fort considérable.)

9° Nous savons qu'une des principales occupations des Barbas vaudois, était de recopier ces livres de piété, pour l'instruction de leurs disciples. ^Gilles, chap. II, ^age 15. Bible d'Olivetan, préface.)

10° Tous ces livres, maintenant répandus en différentes bibliothèques, sont sortis jadis des vallées vaudoises. (Perrin, p. 57: note marginale; et dans cette bibliographie les articles Perrin et Gilles.) Il ne s'en est point trouvé ailleurs. Le synode de Grenoble (1602 ) ayant fait rechercher tous les manuscrits vaudois et albigeois qui subsistaient encore, ne trouva que des manuscrits vaudois. Aucun autre peuple, que je sache, n'en a produit de semblables. — Tout atteste donc que ces manuscrits sont réellement l'ouvrage des Vaudois, et rien n'indique le contraire.

VII. Ces écrits ont-ils été composés dans la langue des vallées vaudoises ? Une circonstance qui n'a jamais été relevée, et dont les Vaudois seuls peuvent rendre témoignage , mais qui n'en est pas moins d'un grand poids dans la question, c'est

que tous ceux qui savent le patois actuel des vallées, (surtout celui des montagnes (1),) comprennent très aisément et presque sans étude préparatoire le langage de ces anciens livres vaudois, que Raynouard appelle langue romane primitive. Il arrive au contraire fréquemment que des personnes versées dans l'idiome des troubadours, sont très éloignées de comprendre les livres vaudois ; et pour mon compte, je ne crains pas de l'avouer, il y a souvent dans les écrits des troubadours des passages que je ne saurais comprendre sans traduction, tandis qu'il n'en est pas ainsi des livres dont nous nous occupons. — L'auteur du Choix de poésies originales des Troubadours et de la Grammaire de la langue romane, devait certes connaître l'idiome des monuments primitifs de cette langue; et cependant, M. Monastier relève avec raison des inexactitudes commises par Raynouard, dans la traduction de la Nobla Leyczon: aux vers 100, 146, 147, 151, 190, 191, 196,208, 223,276, 281, 299, etc.. On voudra bien ne pas m'en vouloir, si je me permets d'en relever aussi dans les auteurs modernes.

M. Herzog, dit à la fin de sa thèse {De origine et pristino statu Vald. etc., p. 44 ;) « secutus sum adjutorem Genevensem, Hahn éditons, linguse valdensiœ admodurn peritum. » Et, dans la première pièce publiée par Hahn, je trouve les inexactitudes suivantes : p. 560, note 1 : atalentament, traduit par désir, si*gnifie pareillement. — P. 561, note 1: Per que... non se debia levar, traduit: comment il ne doit pas prendre, signifie afin qu'il ne s'élève pas. — P. 562, note 7 : Paure riintren, traduit

(1) Car la partie de ces Vallées qui est attenante à la plaine du Piémont, a subi, dans son langage, les modifications qu'y a introduites le mé lange du piémontais. — Il paraît qu'il en était déjà ainsi du temps de Roj rengo ; car il compare Y ancienne langue romane, qui était pour lui la langue vaudoise,a celle que l'on parlait alors dans nos montagnes : Sono qui, libri scrilli a inano, uno de quali lengo appresso di me in lingua Valdese, oper dir meglio moutagnara. [Memorie Istorichi dell' introd. degl' eresie nelle valli, p. 20.) C'est aujourd'hui dans les communes de Bobi, de Pral et de Rodoret, qu'on peut le mieux en retrouver l'usage.

par: nous y entrons, signifie pauvres y entrons. — P. 563, not. 1: Frevols etdevols... Ce dernier mot traduit par dévot, signifie débiles; le premier n'est pas traduit, il signifie frêles , languissants : et il est difficile de concevoir le sens qu'eût pu lui donner le traducteur. — A la même page, note 10 : Local es verms, (il faut lire vernis) e lendenas e peolh abrivol, (il faut lire abimnol).

— Ces rectifications ont été prises sur le manuscrit original. La première partie de ce vers a été traduite ainsi: semence de vermine; il faut traduire: lequel est vernis, (brillant au dehors) ; le mot lendenas qu'on a traduit par lente, signifie l'intérieur; la fin du vers, qui n'est pas traduite, signifie poussière abominable. Il est à remarquer que les passages qui auraient eu quelquefois le plus besoin d'éclaircissements , sont ceux qu'on a laissés sans traduction. — Même page, note 13: neyes, traduit par même, signifie il y en a. — A la fin de ce vers se trouve le mot abastat; il n'est pas traduit et probablement n'était pas compris; il signifie à suffisance ; de là le mot italien abbastanza.

— A la page 564, note 1 : U scurezis traduit par arrache, signifie s'obscurcit. — Même page, note 3:... li colla e lo fia..., traduit par se colle et son côté... signifie lui coule, et son haleine... — P. 565, note 7: chaezin, traduit par barque, doit se lire chamin et être traduit chemin. (Chaezin du. reste, ne signifierait pas du tout une barque.) — Même page, note 9 : pereisere, traduit par périront; doit se lire pareisere et être traduit paraîtra, etc.

Je n'irai pas plus loin. J'en suis à peine à la moitié de la première pièce publiée par Hahn, (la Barca : de la p. 560 à 570.) — Dans les rares citations de livres vaudois,pour lesquelles M. Herzog n'a pu faire usage des traductions de Raynouard, on pourrait peut-être relever aussi quelques inexactitudes. Ainsi à la p. 8, IVe citation : les mots cum trey de sostenguis, traduit par sicut très Deos sustines, signifient cum tribus digittis sustines. — Cette citation est empruntée à la str. 16 du poëme Lo Payre Eternal. — A la page 9, troisième citation, le mot ordenament traduit par commode, serait peut-être plus régulièrement traduit par ordinale, regulariter. — Page 10, citation première : seneza defalhiment, traduit par sine vitio, devrait l'être par:

sine intermissione. — Même page, dernier vers: al segle présent, traduit par hominibus hujus mund'i, signifierait littéralement, ad seculum prœsentem. N'ayant pu comprendre la traduction que M. Herzog donne à la page suivante, p. 11, de la première citation qui s'y trouve, je me contenterai de faire observer que le premier mot perque, traduit pnr nam; devrait l'être par ut; et que le sens général du passage a trait à la régénération. — A la page suivante, dernières citations : De renovellar me al présent tu t'afprecza, traduit par in eo est ut restaures me in présent i, signifie : Ad nunc me renovandum te ipsum deprimis. (S'affreczar, onomatopée propre à peindre le bruit des ailes d'un oiseau qui s'abat.) — Au vers suivant: que yo non rimagna en fecza, traduit par ne remaneam rétro, doit plutôt signifier: ne morar in cœno. — Au vers suivant: de gracias istament, rendu approximativement par pleine de grâce, (plena gratiœ) signifierait littéralement: de gracieux maintien, etc.

En voilà assez, je pense, pour faire comprendre (non à propos des ouvrages de MM. Hahn et Herzog, mais, en général) , que des vues contestables , ont pu être émises sur ces livres vaudois, en langue romane, que Raynouard seul, et des habitants des vallées vaudoises, ont pu tenter avec succès de traduire en entier. (Voir, dans YEcho des vallées, T. I, n° 10, la trad. d'un ancien poëme vaudois, récemment découvert.)

Je crois donc pouvoir dire que : 1° L'idiome dans lequel sont écrits les anciens livres vaudois (du XIIe au XIVe siècle), n'était pas la langue vulgaire de la France, à cette époque (on peut s'en assurer en comparant avec ces livres, les écrits des troubadours contemporains : particulièrement ceux du Lyonnais, de la Provence et du Dauphiné. — La place me manque ici pour établir ce parallèle).

2° L'idiome des livres vaudois est nommé langue romane primitive, par Raynouard (T. II), et lingua valdese, o per dir meglio montagnera, par Rorengo (p. 20).

Où donc était parlée cette langue montagnarde ? — Là sans doute où nous la trouvons encore en usage après le XIVe siècle. — Or, c'est d'elle que les Vaudois se servirent ,

en 1530, pour écrire à OEcolampade Perrin, p. 211) et à Bucer : (id., p. 213, et pour l'original, manuscrit de Dublin, clas. A. Tab. IV, n° 13, p. 5). C'est dans cette langue qu'ils ont exposé aux Réformateurs leurs doctrines et leurs usages. Même manuscrit dont un passage est cité dans Y Israël des Alpes, T. I , p. 22 de la note.) C'est encore dans cet idiome que sont rédigés les actes du Synode tenu à Angrogne , en 1532 : (même manuscrit de la p. 118 à p. 125, quoique le style de cette dernière prière reflète déjà plusieurs nuances d'italien.) C'est entin du même idiome que se servaient les Vaudois des Alpes pour s'écrire les uns aux autres. (Voir Vepitre du Barba, "Barthélémy Tertian, dans Perrin, de la p. 73 à 78. — Ce Barba vivait en 1470, et son langage est encore la langue romane 'primitive, presque sans altération.)

4° En comparant le dialecte actuel des différentes parties de la vallée du Rhône, avec celui des vallées vaudoises , on voit que c'est également ce dernier qui offre le plus d'analogies avec l'ancien roman.

5° Je crois pouvoir conclure de ces différentes considérations : 1° que, la Xobla leyczon, et les autres ouvrages écrits dans la même langue, appartiennent au peuple qui la parlait; 2« que cet idiome, nommé langue romane primitive, par Raynouard, et liugua valdese. par Rorengo, était réellemènt l'idiome des Vaudois; 3° que les livres susdits sont dus, par conséquent, aux Vaudois. — Voir au no VII, du chapitre suivant, les considérations de linguistique, relatives à la différence qui existait au XIIe siècle, entre l'idiome des Alpes, et celui du Lyonnais.

Manuscrits Ubl iques.

Gilles dit : «Ce peuple vaudois a eu des pasteurs fort doctes... « versés dans la connaissance des langues et de l'Ecriture « sainte... et très laborieux... spécialement pour transcrire, tant

« qu'ils pouvaient, les livres de la sainte Escripture, pour Tu- « sage de leurs disciples.» (chap. II, p. 15, al. 2.) — Cela explique pourquoi les livres de la Bible, traduits en langue romane, sont en plus nombreuses copies que nul autre ouvrage conservé dans nos manuscrits vaudois.

I. Bible vaudoise de Lyon. (Biblioth. du palais des Arts, n° 60.) Ce manuscrit forme un volume petit in-4° sur vélin (parchemin) , renfermant les IV Evangiles, les Actes des Apôtres, l'Apocalypse, l'Epître de saint Jaques, celles de Pierre et de Jean, et enfin celles de saint Paul. — Parmi ces dernières se trouve Yépître aux Laodicéens placée après celle aux Colossiens, et commençant ainsi : « Paulus , Apostols , no dômes ni per « liomes, mais per Jesu-Xrist, als fres que son a laudicia : « graezia a vos , et patz de Diu lo paire nostre ed el senhor « Jesu-Xrist. » C'est une traduction du texte qui se trouve dans Fabmcius: (Codices Apocryphorum Novi Testamenti, TI, p. 859.)

IlaOAos v.Ttb'jToAz, ou-/. à7r'àv0pw7rwv, ovSl ôîàv0pw7rou, à/).à. <$ioc IïjffoO XptTTOu, rots ht Aaoôixiia v.Szlyoïç. — Xàpis vpiv xal ûp-hv-q v.tzo 0îoO Trarpos, xai xupiou vj/zwv Ir^ou XpiTToO..., etc. (1).

Après Tépître aux Hébreux, qui est la dernière, viennent le benedicite et le Pater noster, en latin ; puis ce passage : « Ado- « remus patrem et filium et spiritum sanctum très vegadas , « gracia domini nostrilyesu-Xrist, sit cum omnibus nobis. » Le volume est terminé par six feuillets de passages divers.

Je crois ce manuscrit l'un des plus anciens de tous les manuscrits vaudois : 1° par la forme des lettres qui ne se ressent pas encore du gothique ; 2° par le caractère du langage qui est beaucoup plus rapproché du latin ; 3° par l'absence d'ornements ; 4° par la présence de l'épître aux Laodicéens.

II. Un autre manuscrit biblique, en langue romane est encore déposé à Lyon , mais aux archives de la préfecture. — D'a-

(1) Cette épître, dit M. E. Reuss , n n'existe qu'en latin. La traduction « grecque actuelle a été faite au seizième siècle; cependant il est probable « qu'il y avait autrefois un original grec, d (Lettre du 9 juillet 1850.)

près une lettre de l'archiviste de cet établissement , ce manuscrit aurait été apporté de Mines à Lyon, il y a quelques années. C'est un petit in-4° écrit sur deux colonnes et plein d'abréviations. Il contient tout le Nouveau Testament, et se termine par un rituel occupant une dixaine de feuillets. — Je n'ai pas vu ce manuscrit.

III. Bible vaudoise de Grenoble. (Déposée à la Bibliothèque publique, sous le n° 488 du nouveau catal. et 8595 de l'ancien.)

Ce manuscrit a 167 millimètres de hauteur, 123 de largeur et 51 d'épaisseur. La couverture est en bois , jadis recouvert de peau rouge, et retenue par deux fermoirs en laiton, dont l'un a disparu. Il est écrit en lettres gothiques (avec quelques ornements à la plume, et des capitales coloriées en rouge et en bleu\ sur deux colonnes, sauf la première page. Tous les feuillets de ce manuscrit sont en parchemin, sauf les 30 derniers, qui sont de papier. Il comprend tous les livres du Nouveau Testament; plus 12 chap. des Proverbes : le livre de YEccle'siaste ; 10 chap. de la Sapience: 15 chap. de l'Ecclésiastique ,e\ le Cantique des Cantiques, Tous ces livres de l'Ancien Testament sont placés après l'Apocalypse. Les versets ne sont marqués nulle part. Les divisions des chapitres ne correspondent pas toujours à celles de nos Bibles actuelles.

Chacun des livres du Nouveau Testament est précédé d'une petite préface, intitulée Prolic. Voici les premières lignes du Prolic sobre Mathio. « Abm Mathio hagues predica premiera- « ment en Judea, e volent trapassar a las gencz, fo lo primer « loqual scris levangeli en hebraye..., etc.»

Sur les 30 feuillets de papier, qui terminent le volume , se trouvent : 1° une liste de passages à lire et à méditer pour chaque dimanche et chaque fête de l'année ; 2° un chapitre intitulé de sanctis; 3° un petit commentaire sur les béatitudes ;Math. V, 2^10), intitulé de la oyt benayranczas scriptos cum breveta : 4° une paraphrase en tableau de l'oraison dominicale ; et enfin 5* un extrait du XXVlIe chap. du livre des nombres terminant le volume.

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