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LES VALLÉES VAUDOISES

PENDANT LES GUERRES SURVENUES EN ITALIE A LA SUITE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

(De 1789 à 1801.)

Sources et autorités. — En général, les auteurs modernes, mentionnes à la fin de la Bibliographie. — En particulier les Mémoires inédits de Paul Appia, renfermant le récit des événements qui ont eu lieu dans les vallées vaudoises , de 1799 à 1816. — Enfin, les sources de détail indiquées au bas des pages.

Les scènes révolutionnaires dont la France était le théâtre, n'excitèrent d'abord, dans les vallées vaudoises, qu'un sentiment de prudente réserve.

Dans un sermon prononcé en public (1), un pasteur

fl) A l'ouverture du synode de 1789, dit M. Monastier, T. II, p. 193. Mais aucun synode n'a été tenu, que je sache, dans les vallées vaudoises, de 1788 à 1791.

vaudois s'étant permis, en 1789, de faire allusion aux événements qui s'accomplissaient de l'autre côté des Alpes, fut suspendu de ses fonctions pour six mois. « Cette décision, dit M. Monastier, était aussi sage que juste, car le prédicateur avait manqué à son devoir, soit comme sujet du roi de Sardaigne, en attirant l'attention sur des questions antipathiques à son gouvernement , soit comme pasteur, en introduisant la politique dans la chaire chrétienne. — Il était difficile que des hommes aussi peu favorisés du pouvoir que les Vaudois l'avaient été, pussent montrer, en de pareilles circonstances, plus de prudence et de modération (1).»

Mais il était difficile aussi que d'ardentes sympathies pour la cause de la liberté ne fissent pas en secret palpiter bien des cœurs , dans ces pauvres vallées si longtemps asservies.

Le fait même que nous venons de citer prouve l'existence de ces sympathies secrètes , dont l'expression publique était seule blâmée.

Et comme si le génie du passé avait pressenti sa défaite , comme s'il avait voulu livrer une dernière lutte au génie des temps modernes, l'esprit haineux

(1) Moaastier, T. II, p. 183.

et fanatique du vieux papisme se redressa au seuil de cette nouvelle ère, pour conspirer le massacre des Vaudois; il voulut répondre par de nouveaux martyres à cette acclamation républicaine : « liberté , fraternité , égalité , » dont les échos de nos montagnes , commençaient à vibrer.

En 1792, la guerre s'était déclarée entre la France et l'Autriche. Le Piémont soutenait cette dernière puissance. Vers la fin de l'année, la Savoie, conquise par Montesquiou, et la province de Nice, par Anselme, furent unies à la France, qui venait de s'ériger en république (1).

Le roi de Sardaigne (Victor-Amédée III), ayant fait ■prendre les armes aux Vaudois, leur confia la défense de leurs frontières , sous les ordres du général Gandin (2).

Toutes les milices vaudoises étaient campées sur la crête des Alpes, pour s'opposer à l'ennemi. Il ne restait dans le bas des Vallées que les femmes , les enfants , les vieillards , les infirmes : faibles défenseurs! dit M. Monastier (3).

(1) 21 septembre 1792.

(2) Originaire Suisse; né à Nyou ; sou nom est écrit da us quelques auteurs Gudin, et daus d'autres Gûdin.

(3) T. II, p. 185.

Le fanatisme catholique conçut l'idée d'une nouvelle Saint-Barthélémy contre ces familles protestantes, ainsi privées de leurs protecteurs naturels, occupés à la défense de la patrie.

L'exécution de ce complot devait avoir lieu dans la nuit du 14 au 15 mai 1793. La liste des conjurés portait plus de sept cents noms. Une colonne d'assassins, réunie à Luserne, devait, à un signal donné, se répandre dans les communes de Saint-Jean et de La Tour, pour y mettre tout à feu et à sang (i). La maison du curé de La Tour, son église , le couvent des Récollets et quelques maisons des catholiques du lieu , étaient remplies de sicaires, prêts à courir également au pillage et au massacre (2).

Mais il se trouvait aussi des catholiques généreux, qui avaient refusé de s'associer à cet odieux attentat. Ces hommes probes valaient mieux que le catholicisme ; et pour la quatrième fois dans le cours de cette histoire, nous avons la douceur de voir sortir des rangs

(1) Monastier, II, 185.

(2) Ces détails et les suivants sont tirés d'un mémoire contemporain, qui donne même, en partie, les noms des conjures. — L'auteur fut plus tard membre du cooseil général du département du Pô, comme représentant du canton de Luserne.

de l'Eglise romaine les libérateurs du peuple qu'elle voulait anéantir.

DonBrianza, curé deLuseme, avait non-seulement refusé de s'associer aux conspirateurs, mais il se hâta encore de faire connaître cette conjuration à ceux dont l'existence était menacée.

Le capitaine Odetti, de Cavour, accourut aussi pour en prévenir lesYaudois, et défendre les amis qu'il avait parmi eux.

Aussitôt un message pressant est envoyé au général Gaudin (1), pour obtenir qu'il fasse descendre ses troupes des montagnes . ou du moins qu'il permette à la légion vaudoise de venir préserver ses foyers de l'invasion des assassins.

Le brave général, ne pouvant croire à d'aussi perfides cruautés, n'attacha aucune importance à cette révélation.

Un nouveau messager lui est dépêché sans qu'il produise plus d'effet.

Un troisième arrive et lui présente la liste des conspirateurs. Le général ne peut y croire. D'ailleurs , il a des ordres; il ne saurait abandonner son poste , ni

1, Dont le quartier gênerai était à Malpretus, au-dessus de Bobi.

consentir à la retraite d'une partie de ses troupes; et ce troisième émissaire revient encore sans avoir rien obtenu.

Dix-sept personnes se rendent successivement auprès de lui. Le temps pressait; l'alarme était donnée; les milices vaudoises, frémissantes d'indignation, brûlaient de courir au secours de leurs familles. Enfin les magistrats de La Tour et du Villar viennent euxmêmes confirmer, au général Gaudin, la réalité de cette atroce conspiration, et le supplier de les en garantir.

Il se décide alors.

C'était la veille du jour fatal ; on répandit le bruit d'une prochaine attaque des Français; les troupes se replièrent ; les compagnies vaudoises prirent position dans leurs communes respectives. Mais les milices de Saint- Jean et de La Tour, plus éloignées de leurs demeures et plus impatientes d'y rentrer, descendirent alors avec tant de rapidité, que plusieurs soldats perdirent en route une partie de leurs bagages. Le retard d'un instant, qu'ils eussent mis à relever de terre un objet échappé de leurs mains, leur eût semblé pouvoir compromettre l'existence de ce qu'ils avaient de plus cher et constituer la perte la plus irréparable.

Voyant arriver ces troupes irritées et aguerries , les conjurés se sauvèrent par la porte du couvent des Recollets, qui donnait sur le torrent d'Angrogne (4).

On remit la liste de leurs noms, dressée par euxmêmes , au duc d'Aoste (2) , qui avait témoigné de l'intérêt aux Vaudois; mais aucun de ces traîtres ne fut poursuivi. Le roi (3) fit même des reproches au général Gaudin d'avoir permis à ses troupes d'abandonner leur poste : — Sire, répondit-il, c'est le plus beau jour de ma vie; car j'ai empêché l'effusion du sang et n'ai point eu à en verser.

Il n'en fut pas moins éloigné du service. Mais s'il encourait la disgrâce des cours, il devint l'objet de la plus vive gratitude de la part des Vaudois qui lui devaient leur conservation.

« Les Français, dit M. Monastier, qui n'ignoraient pas combien la position de ce pauvre peuple avait été précaire et exceptionnelle , crurent qu'ils n'auraient

(1) Ces détails sont tirés du mémoire précité. — Il existe sur cet événement un poème manuscrit de 225 vers, commençant ainsi:

Dieu toul-puissant, Dieu de nos pères, Ton bras s'est encor déployé...

(Àrch. partie, de M. Appia.)

(2) Qui monta sur le trône en 1706, et prit le nom de Charles-Emmanuel IV.

(3) Victor-Amedee III.

pas de peine à le porter à la révolte , à leur livrer les passages des Alpes , et à faire cause commune avec eux. Ils se trompaient. Les Vaudois estimèrent la fidélité au serment, même dans une condition inférieure, préférable aux splendides espérances de liberté religieuse, civile et politique, obtenue par un parjure. Cette belle conduite ne put cependant faire taire la calomnie, ni étouffer le soupçon (1). »

Le fort de Mirabouc s'était rendu. Cette place était très faible; elle n'avait que deux canons; l'une de ces pièces sauta quand on y mit le feu. La garnison se composait d'une seule compagnie de Vaudois et d'invalides piémontais. Un officier suisse, nommé Mesmer, y commandait. Les Français vinrent surprendre le fort, du côté du col La Croix. On accusa les Vaudois de les avoir favorisés. Mesmer était malade ; il se rendit : et à vrai dire, il n'eût pu résister; mais il était protestant, et il fut fusillé dans la citadelle de Turin.

La tyrannie du gouvernement piémontais devenait plus soupçonneuse , à mesure qu'elle se vovait plus menacée. Le colonel Frésia avait succédé dans les Vallées au général Gaudin. Un de ses officiers d'ordon-

(1) Monastier, T. II, p. 184.

nance était Vaudois; il se nommait Davit ; on l'accusa de trahison et il fut mis à mort. Les deux militaires les plus élevés en grade , dans les milices vaudoises, le colonel Marauda et le major Goante, furent jetés en prison (1).

Toutes les puissances de l'Europe s'étaient coalisées contre la France (2). Elle s'agrandissait en les combattant. Le souffle orageux de la terreur avait passé sur elle (3); Napoléon faisait ses premières armes (-4) ; le Piémont pressentait des dangers. Le général Zimmerman , ancien colonel des gardes suisses à Paris, ayant échappé au massacre du 10 août (5), venait d'entrer au service du roi de Sardaigne. ïl sut bientôt se concilier l'affection générale.

Quoique catholique romain, il réclama pour les Yaudois les droits civils et politiques, que la France leur avait offerts, et que leurs princes, fidèles à la politique de Rome , persistaient à leur refuser. Le duc d'Aoste, second fils de Victor-Amédée, se chargea de transmettre au souverain les réclamations du noble

(1) Ces détails sont extraits de Monastier. T. II, p. 186.

(2) Moins la Turquie, la Suisse, le Danemark et la Russie. (7 mars 1793.)

(3) Du 28 mars 1793 au 27 juillet 1794. (■4) A Toulon ; en décembre 1793.

général. Le roi répondit à son fils : « Nous avons lu « le mémoire que le général Zimmerman nous a re- « mis de votre part, touchant les désirs que nos chers « fidèles sujets, les Vaudois, vous ont fait témoigner « relativement à leur existence politique actuelle. D'a- « près les preuves constantes et distinguées, qu'ils ont « données de tout temps à nos royaux prédécesseurs, « de leur attachement et de leur fidélité , et le dé- « vouement qu'ils ont montré dans la guerre actuelle, « nous ont d'abord disposé à accueillir favorablece ment le contenu dans ledit mémoire, et à leur faire « ressentir dès à présent les effets de notre bien- « veillance spéciale : nous réservant , quant à quelce ques-uns des articles qui exigent maintenant de plus « amples renseignements, de leur accorder, après la « guerre , telles concessions qui , étant compatibles « avec la constitution de l'Etat , pourront les assurer « toujours plus du cas que nous faisons de leurs ser- « vices. »

A la suite de ces paroles embrouillées, et pour prix de tant de fidélité , de bravoure et de vertus qu'il se plaisait à reconnaître aux Vaudois, Victor- Amédée III leur accordait : 1° l'autorisation d'exercer la médecine , mais uniquement parmi leurs coreligionnaires.

2° La promesse qu'on ferait cesser les abus dont ils étaient victimes, surtout en matières fiscales. (Mais les abus ne doivent exister pour personne. Sous quelle législation avait donc été tenu le peuple des Vallées, pour qu'on en fût venu à oser présenter la cessation des abus comme une grande faveur?) 3° Nous défendons, ajoutait-il, qu'on enlève aux Yaudois leurs enfants, avant l'âge établi. (Mais la loi le défendait déjà; et cet âge établi, n'était-il pas le comble de l'arbitraire?) 4° S'il arrive qu'on fasse peser sur les Yaudois des charges dont les catholiques seraient exempts, nous y ferons pourvoir selon que la justice exige.

Yoilà quelles étaient ces faveurs signalées annoncées avec tant d'apparat; voilà jusqu'où s'étendait la bienveillance spéciale du roi de Sardaigne à l'égard de ces Yaudois, qui avaient donné de tout temps des preuves constantes et distinguées de leur fidélité à ses royaux prédécesseurs.

Il continue ainsi :

« Yous voudrez bien annoncer à nos chers et fidèles « sujets vaudois, nos déterminations et nos sentiments « ci-dessus exprimés; en leur faisant sentir qu'autant « que nous sommes persuadés , qu'ils en seront plus « animés à déployer, dans cette occasion , tout leur

« zèie, leur courage et leur bravoure contre nos enne- « mis; ils doivent aussi compter toujours plus, avec « confiance, sur notre empressement à leur donner, à « la fin de la guerre (1), des marques les plus parti- « lières de notre protection spéciale ; et sur ce nous « prions Dieu qu'il vous ait dans sa sainte et digne « garde (2), »

Est-ce bien là le langage d'un père qui écrit à son fils, d'un prince qui traite en père ses sujets? Les promesses enveloppées sous cet ajournement à la fin de la guerre n'ont point été réalisées; mais les témoignages de bienveillance à l'égard des Yaudois croissaient en raison des dangers extérieurs , et ces dangers passés, les rigueurs reprenaient leur cours.

Quelques insignifiantes concessions suivirent d'abord ces promesses pompeuses. Les communes de Maneille et de Chiabrans obtinrent d'avoir un cimetière (3).

On accorda aux Yaudois une nouvelle ratification

(1) Une armistice fut conclu à Cherasco, le 28 avril 1796, et la paix signée bientôt après.

(2) Donne à Turin, le 4 juin 1794. Signé : Votre très affectionné Père V. Amé. Contresigné : Granéri.

(3) Par autorisation du 6 décembre 1094. (Turin , archives de cour, n« de S. 617.)

de leurs privilèges, il) déjà ratifiés plus de cinquante fois, sans qu'aucune extension, en harmonie avec les besoins et les lumières du temps, y eût été apportée depuis trois siècles. Et à mesure que la grande voix du siècle actuel semblait se faire moins entendre, cette faveur précaire s'éloignait des enfants des martyrs , pour se reporter du côté de leurs persécuteurs (2).

« Il n'est personne, cependant , que la cour de Savoie devrait avoir plus à cœur de s'attacher que les habitants des Vallées . » dit encore le général Zimmerman, dans un de ses mémoires (3): « car leurs a montagnes sont presque partout des remparts inex- « pugnables... et une armée, quelque nombreuse quelle a fît , pourrait échouer dans l'entreprise de les sou- « mettre : s'il était possible que jamais des démar- « ches hostiles détruisissent cet amour pour leurs sou-

(1) Le 1er février 1795; sanctionnant ceux du 14 septembre 1448. — (Turin : Arch. de la cour des comptes. Un petit vol. in-fol. sur papier timbré; no 576.)

(•2) Par un rescrit royal du 3 décembre 1796, enregistré le 17 janvier 1797. le roi accordait une somme de -2114 francs aux catholiques et catholises des Vallées. (Turin, Arch. d'Etat, no 507. — Le no 506 est intitulé : Relazione so-pra l'origine del' annual gracia, sovra i tiibuti, che S. 31. fa, aile (ommunita dtUe vall, etc. — C'est en suite de ce rapport que le rescrit a été rendu.)

(3) Accompagnant une lettre du même, datée du 15 juin 1797. (Turin, Arch. d'Etat.)

« verains, dont ils ont donné en tant d'occasions les « preuves les moins suspectes. »

Dans la lettre d'envoi, jointe au mémoire, il est dit que plusieurs propositions de soulèvement démocratique avaient été faites aux Vaudois par les habitants de la plaine , mais que ces montagnards les avaient toujours repoussées; et le mémoire ajoute : «les feux a de la plaine seront toujours des feux de paille , si « nous savons nous conserver imperturbablement les c< montagnes. »

« Le général a parcouru lui-même les Vallées , » est-il dit dans la lettre (1); « il s'y est entretenu avec « les moindres habitants; et quelle a été sa peine... « de les entendre se plaindre amèrement... surtout de « l'enlèvement des enfants, dont un, âgé de neuf ans, « vient d'être récemment ravi pour l'hospice de Pi- « gnerol ! La nature de ces plaintes , ajoute-t-il , « mérite la plus prompte et la plus grande considé- « ration. »

Il propose, dans son mémoire, « de traiter les Vau- « dois sur pied d'égalité avec les catholiques , » et recommande en particulier à l'attention du souverain

(1) A la troisième page.

le colonel Maraude, le major Musset, les deux frères Arnaud , de La Tour, et le modérateur Geymet qui . dit-il . « est un homme d'esprit . instruit , doux et gé- « néralement estimé . ne voulant que l'ordre et la « pais. etc. »

Ce devait être aux administrations françaises de rendre justice à son mérite ; car dans l'article premier du synode de 1801. on lit : « Le citoyen Geymet, mo- « dérateur des Eglises vaudoises . ayant été nommé « sous-préfet de l'arrondissement de Pignerol, l'as- « semblée le remercie de ses soins, et nomme pour « le remplacer J. R. Peyran. »

Mais avant que ces événements se fussent accomplis, un nouveau roi était monté sur le trône ébranlé de Vietor-Amédée III. C'était le frère du jeune duc d'Aoste . à qui Zimmerman s'était adressé une première fois, en faveur des Vaudois (1).

Les Vaudois eux-mêmes lui adressèrent une requête, dont voici, pour abréger, les points principaux, suivis des réponses correspondantes faites par le ministre d'Etat 3).

(1) Il monta sur le trône le 10 octobre 1796 , sons le nom de Charles- Emmanuel IV.

(2) Signée Gtymtt modérateur, et MtilU secrétaire (de la Table vau-

Demandes : \o Qu'on ne fasse pas contribuer les protestants aux dépenses du culte catholique. — Réponse : Il faut se conformer à l'usage (4).

2° Que les élections municipales se fassent sans acception de culte. — La loi s'y oppose, et veut expressément que le nombre des conseillers catholiques soit supérieur à celui des protestants : quelle que soit du reste la portion de la population appartenant à l'un ou à l'autre culte.

3° Que lorsqu'on diminuera les impôts pour les catholiques, ils soient aussi diminués pour les protestants. — Cela peut dépendre de la volonté de Sa Majesté , mais ne ferait que restreindre les revenus de l'Etat,

4° Que, sans augmenter le nombre de leurs temples, les Vaudois puissent réparer ceux qui existent. — Ceci mérite quelque égard, quoique les anciens édits n'admettent ni réparation, ni agrandissement des temples (2).

doise). La requête n'est pas datée ; mais le parère du ministre porte la date du 19 juillet 1797.

(1) On se souvient que dans sa réponse au mémoire remis par le duc de Bedfort, au chevalier Ossorio , et par celui-ci envoyé à Turin le 31 mai 1748, le gouvernement piémontais affirme (§ V), qu'on n'a jamais fait contribuer les protestants pour le culte catholique.

(2) M. le ministre aurait bien dû nous faire connaître les édits qui interdisent les réparations aux édifices religieux.

5° Que les habitants de Saint-Jean puissent avoir une école dans cette commune. — Refusé.

6° Que les protestants soient admis aux emplois civils comme les catholiques. (C'était ce que demandait Zimmerman : c'était ce que le duc d'Aoste avait fait espérer, n'étant que l'héritier du trône : aujourd'hui qu'il régnait il ne s'en souvenait plus.) — U n'y a point de réponse à cette dernière demande.

On voit combien l'esprit de réaction était prompt à repousser les Vaudois, dès que l'appui de leurs armes n;était plus nécessaire.

C'est qu'alors l'esprit national de l'Italie s'était uni aux haines aristocratiques des divers pouvoirs de ce- pays, dans un élan commun contre la domination étrangère. Bonaparte, vainqueur, avait forcé le roi de Sardaigne à conclure une alliance offensive et défensive avec la republique française (1) : mais la cour de Savoie n'eut pas été plus fidèle à la republique qu'elle ne l'avait été à Louis XIV. Charles-Emmanuel IV espérait être bientôt affranchi de ses embarrassants alliés. Les Français étaient massacré> à Vérone (;2i : Venise s'insurgeait contre eux i3k la liberté semblait

(1) Traité signé à Turin le 5 ami 1797.

(2) Du 4 an 6 arril 1797.

(3) Du 17 arril au 16 mai.

pâlir. Voilà pourquoi la tyrannie haussait le ton dans les vallées vaudoises. Mais avant qu'elle ait pu restaurer le passé, une révolution éclate à Gènes (1), et la république ligurienne est proclamée (2). Milan lui répond à l'autre bout de l'horizon et proclame la république cisalpine (3). Ces cris de liberté couvrent la voix du despotisme. Le danger revenait pour les rois; leur langage change à l'instant; et par ses instructions du 18 juillet 1797, adressées au sénat de Pignerol (4-), Charles-Emmanuel IV annonce inopinément : 4° que les Vaudois ne seront plus tenus de fournir aux dépenses du culte catholique ; 2° qu'on ne fera aucune acception de personnes dans les charges publiques (ceci ne se rapportait sans doute qu'aux élections municipales) ; 3° que lorsque Sa Majesté accorderait quelques exemptions aux papistes, elles seraient également accordées aux protestants; 4° que les Vaudois pourront, non-seulement réparer leurs temples, mais les agrandir et tenir leurs réunions religieuses partout où ils le jcegront convenable; 5° qu'à l'exemple de

(t) Du 22 au 23 mai.

(2) Le 14 juin.

(3) Le 6 juillet.

(4) Déposées aux Archives de cour; no de S. 594.

Ja Divinité qui fait du bien à tous, Sa Majesté veut rendre tous ses sujets heureux.

El comme si ces concessions inattendues n'étaient pas suffisantes , Charles-Emmanuel écrit encore au préfet qu'il doit engager les Yaudois à s'adresser en toute confiance à leur souverain , les assurer de son affection toute particulière, etc. (1). On voit bien que les temps avaient changé. A une sourde agitation succédèrent rapidement des mouvements tumultueux ; et cela jusques à Montcalier, aux portes de Turin. La vérité exige de nous l'aveu que les Vallées n'y restèrent pas étrangères. Une troupe de révolutionnaires, composée de catholiques aussi bien que de Vaudois , se rendit àCampillon, au château du marquis de Rora, et lui demanda ses titres féodaux pour les anéantir. « Mes amis, leur répondit-il, avec une présence d'es-

(1) Cette lettre est datée du 25 août 1797. (Même source : no 593.) Ces pièces furent publiées sous forme de Biglietto regio, le 26 août; mais avec quelques modifications. L'autorisation accordée aux Vaudois d'exercer la médecine envers leurs coreligionnaires y est rappelée. L'obligation d'avoir dans les conseils communaux une majorité catholique y est maintenue. Quant aux temples, il est permis de les réparer et de les agrandir, pourvu qu'on n'en augmente pas le nombre. — Une autre pièce datée également du 25 août 1797 , et qui semble n'avoir été que l'étude préparatoire de celles-ci, est intitulée : Parère intorno ad una rappresentanza de religionarii délie valli, in qua espongono varii aggravii. — Ce mémoire a 22 pages in-fol. (Même source. Nos 511 et 618.)

a prit et une aménité admirables, si ce ne sont que « mes titres que vous voulez, je vous les abandonne « volontiers, à l'exception d'un seul , que vous ne « m'arracherez pas : je veux parler de mon titre d'ami « des Yaudois , de ma vieille affection pour eux. » Ce mot, dit à propos, suffit pour les désarmer; ils se retirèrent sans commettre le plus petit désordre (1).

Les Yaudois cependant, en vertu des instructions du 18 juillet (1797), qui les autorisaient à former leurs réunions religieuses partout où ils le jugeraient convenable , demandèrent à pouvoir ériger un temple à Saint-Jean. Mais Napoléon avait quitté l'Italie (2); l'effervescence des premiers jours s'était calmée; le trône semblait se raffermir et la bienveillance que Charles- Emmanuel avait promise aux Yaudois, s'éloigna d'eux dans la même mesure. Il leur fut répondu que la pa-

(1) Monastier, T. II, p. 189, 190. — L'auteur ne donne pas la date de ce fait. Dans son récit il semble se rapporter à l'année 1797; mais quoique je m'abstienne de le déplacer, je crois qu'il se rapporterait avec plus d'exactitude à l'année 1799, où d'autres faits analogues se sont produits : notamment à La Tour , où l'on força le comte Rorengo à jeter lui-même ses parchemins dans un feu de joie, allumé au centre de la place publique, et à se joindre à une ronde révolutionnaire dansant autour de l'arbre de la liberté. — C'est à cette époque aussi que le vaste jardin, situé en face de la demeure du comte, fut détruit et qu'on nivela la place publique qui s'y trouve maintenant.

(2) Pour se rendre à Rastadt. Il partit le 17 novembre 1797.

roisse de Saint-Jean, ayant été privée de temple dans le passé, n'avait droit d'en élever aucun (1). Mais des armements nouveaux s'opérèrent bientôt en France pour une destination mystérieuse (2) ; le danger semblait revenir en Piémont , et l'intérêt se réveilla soudain pour les Vallées. La commune du Pomaret en profita, pour demander l'autorisation d'agrandir et de clore son cimetière protestant. Elle lui fut accordée (3) . C'était à ce qu'il semble une bien légère faveur. Cependant elle fut retirée , dès que le pouvoir crut se sentir plus fort (A),

Cette versatilité contribua à le déconsidérer. Charles-Emmanuel IV abdiqua, sans dignité, la couronne de ses pères, et se retira à Cagliari (5).

Je renvoie au chapitre suivant l'exposition des me-

(1) Extrait d'une de lettre M. P. Appia au comte de Nieperg, datée de La Tour, 2 décembre 1799. (Communiquée.)

(2) Pour l'expédition d'Egypte; de septembre 1797 à février 1798. (:$) Par décret du sénat de Turin , en date du 16 février 1798.

[U) Par un nouveau décret du sénat de Turin, en date du 11 avril 1798.

(5) L'abdication est datée du 20 frimaire, an VII. (10 décembre 1798.) — Dans le 1er article, le roi de Sardaigne déclare renoncer à tout pouvoir, et ordonne à ses sujets d'obéir au gouvernement provisoire qui sera établi par le général français: (Suchet.) — L'héritier présomptif du troue ajouta au bas de l'acte d'abdication : Io garanlisco che non porlero impedimenlo alcuno ail' esecuzioue del présente atlo. Vittorio Emanuele. (l\ monta sur le trône en 1814, sous le nom de Victor-Emmanuel IV.)

sures prises par le gouvernement provisoire , qui fut alors établi en Piémont.

Son règne fut de peu de durée (1).

Une nouvelle coalition s'était formée contre la France (2) ; et six mois s'étaient à peine écoulés , qu'une armée russe envahissait le Piémont , sous les ordres de Suwarow (3). Napoléon n'était plus là; Milan (4) , Turin (5), Alexandrie (6), tombent au pouvoir des alliés. Les républiques de Gènes et de Naples, ont bientôt cessé d'exister (7).

(1) Devant l'iovasion dont nous allons parler, le gouvernement provisoire se retira à Pignerol ; ensuite à Fenestrelle, où sa retraite fut couverte par les Vaudois qui repoussèrent les Autrichiens, au déûlé du Malanage.| La place de Fenestrelle demeura aux Français pendant tout le temps de l'occupation austro-russe.

(2; Par suite du traité d'alliance offensive et défensive entre l'Angleterre et la Russie, signé le 5 janvier 1799. (Un simple traité d'alliance avait déjà été formé entre les deux puissances, le 18 décembre 1798.)

(3) Prononcez Souvarof.

(4) Le 20 juin.

(5) Le 22 juillet.

(6) Rendu le 24 mai.

(7) La République parthénopéenne avait été établie après l'occupation de Naples, par Championnet. (Le 23 janvier 1799.) — On lit dans la vie de ce général, que la population de Naples, et surtout le clergé, voyait avec déplaisir l'occupation de cette ville par l'armée française. — Le jour où s'opère annuellement le prétendu miracle de la liquéfaction du sang de saint Janvier, patron des Napolitains, le prodige habituel tardait à se réaliser. — C'est un signe de la colère divine contre l'occupation française disaient les moines. — Le peuple commençait à manifester des intentions menaçantes. — Le général est averti. — Allez dire à l'évèque que je le

L'armée française, victorieuse à la Trébie (1) et à JNovi (2), reculait, épuisée par ses victoires, devant des forces supérieures (3).

A Carmagnole , la population indigène se souleva contre la garnison , et la bravoure des Vaudois contribua puissamment à comprimer l'émeute (A).

Cependant il fallait reculer. Les cosaques venaient d'envahir Pignerol. Des blessés français, des invalides, augustes et misérables débris de l'armée de Vérone, refluaient devant eux. «Ces malheureux, dit un con-

rends responsable de l'effectuation du miracle, dit-il à l'un de ses aides de camp. Si dans dix minutes le miracle ne s'est pas accompli, Son Excellence sera immédiatement fusillée. — Il est inutile d'ajouter que la liquéfaction du prétendu sang de saint-Janvier eut lieu quelques instants après que ce message fut parvenu au prélat. — Le général Championnet était protestant.

(1) La bataille de la Trébie eut lieu du 17 au 19 juin 1799. Les Autrichiens prétendent l'avoir gagnée.

(2) Le 15 août.

(3) A Novi, les Français perdirent 10,000 hommes. — Les Austro-Russes eurent 12,000 morts et 7,000 blessés. — Mais leur armée était de 70,000 hommes et celle des Français de 45,000. Le général Joubert, qui les commandait, y périt.

(4) Voir là-dessus les réflexions de Monastier, T. IL p. 191. — Un contemporain présente ainsi ce fait : « L'administration générale du Piémont s'était réfugiée à Pignerol... On fit partir pour cette ville quatre à cinq cents Vaudois, qui croyaient ne pas devoir aller plus loin; mais on les fit marcher jusqu'à Noun, où ils se trouvèrent enveloppés par deux mille Français, qui les forcèrent de marcher sur Carmagnole.... « {Lettre au comte de Nieperg , précédemment citée.)

temporain (1), étaient arrivés à La Tour, entassés sur plusieurs charrettes. Ils venaient de Cavour. Ils mirent pied à terre sur la grande place. On apporta du pain, du fromage, du vin. Plusieurs d'entre eux souffraient cruellement. Il y en avait dont les blessures n'avaient pas été pansées depuis plus de quinze jours : parce que les Cosaques les poursuivaient, pour ainsi dire , l'épée dans les reins. Le chirurgien Fissour vint en panser plusieurs. Mais au moment où on allait les loger, une fausse alarme de l'arrivée des Cosaques , qu'on disait être aux Blonats, les jeta dans la terreur. Les charrettes qui les avaient amenés étaient reparties pour Cavour; la plupart d'entre eux avaient de la peine à se traîner. On les accompagna jusqu'à Sainte- Marguerite où ils firent une halte nouvelle , et poussèrent le soir jusqu'à Bobi, où ils arrivèrent sans argent, sans médicaments et sans linge. »

C'est à l'humanité du pasteur de Bobi, le vénérable Emmanuel Rostan , et au dévouement de ses parois-

(1) Mémoires de Paul Appia , sur les événements qui se sont passés de 1799 à 1816. — L'auteur de ces mémoires fut nommé membre du conseil général et juge de paix à La Tour. — Ses écrits sont la principale source à laquelle j'ai puisé pour l'année 1799. — Us m'ont été communiqués par le vén. M. Appia, pasteur de l'Eglise française de Francfort S. H. , à la mémoire duquel mon respectueux attachement ne saurait témoigner trop de reconnaissance.

siens, que les blessés français durent alors d'être rendus à leur patrie.

Voici comment le fait est officiellement exposé , dans un ordre du jour du général en chef de l'armée française (1).

« Trois cents malades ou blessés étaient arrivés à Bobi, dans le dénùment le plus absolu et prêts à périr faute de secours.

« Le respectable vieillard Rostan et son épouse se montrèrent dans cette circonstance avec cette noble

(1) C'était le général Suchet. Il envoya lui-même cet ordre du jour au ministre Rostan , avec une lettre qui se terminait ainsi : « Le général en « chef, citoyen pasteur, a pensé ne pouvoir dans cette circonstance donner a un témoignage plus sensible de sa satisfaction , qu'en offrant une telle « .conduite à l'admiration de l'armée, i Les deux pièces sont datées du camp de la Pietra, 3 frimaire 1799. (24 novembre 1800.) — Une lettre du chef de bataillon Pressecq, commandant de place au quartier général, accompagnait cet envoi. — « Je suis bien flatté, citoyen pasteur, d'avoir reçu a de mon gênerai l'honorable mission de vous faire passer le paquet ci- « joint. Il le remercie ensuite d'avoir sauvé la vie à tant de leurs frères « d'armes. Je n'ai pu, dit-il, donner plus tôt connaissance au général de cette « belle action, attendu que ce n'est que dans le mois de brumaire dernier « que j'en ai été instruit, et cela par un pur hasard, etc.... a

Rostan reçut plus tard une lettre du chancelier de l'ordre de la légion d'honneur (baron de Lacepède) , qui lui annonçait la décoration. — J'expliquerai plus loin pourquoi il ne l'a pas reçue. — Voici les premières lignes de l'o:dre du jour de Suchet. « Le général en chef, à qui il a été « rendu compte des actes d'humanité et de républicanisme, exercés envers « les Français, par les habitants de la vallée de Luserne et surtout par le « respectable vieillard Rostan, ministre protestant, ordonne que les détails « de leur louable conduite soient offerts à la reconnaissance de l'armée, n Suit le narré des événements.

simplicité qui caractérise les républicains. Ils n'ont qu'un veau et vingt-cinq pains, qui sont aussitôt distribués aux malades. Ce vénérable vieillard ne borne pas là sa générosité : il y ajoute le peu de vin qu'il a et quelques chemises qui sont employées au pansemer t des blessés. Vers la fin du jour (c'était plutôt quelques jours après) (1), on craint d'être surpris; car les ennemis n'étaient plus éloignés de Bobi que de quatre milles. A l'aspect du danger, la sollicitude du citoyen Rostan est réveillée de nouveau. Il fait un appel à ses compatriotes de toute la vallée, pour les inviter à porter sur leurs épaules (au delà des frontières piémontaises) (2), les trois cents français malades ou blessés.

« Cet appel est bientôt suivi de l'exécution. On traverse le col La-Croix, qui est un des plus longs et des plus difficiles des Alpes , et encore couvert de neige. Après dix heures d'une marche des plus pénibles, on arrive au premier village de France où les blessés sont déposés. Ils oublient leurs maux, pour bénir leurs li-

(1) Cette parenthèse se trouve dans l'écrit de Suchet. Les Austro-Russes arrivèrent à La Tour le 3 juin ; et c'est le k juin (1799) que les blesses français furent transportes de Bobi en France.

(2) Cette parenthèse n'est pas dans l'ordre du jour.

bérateurs; et les braves habitants de la vallée de Luserne, qui venaient de faire preuve d'un courage audessus de tout éloge, retournent dans leurs foyers.

« Puissent une telle conduite et un tel dévouement être d'un utile exemple et trouver des imitateurs! »

Ce fait cependant fut imputé à crime aux Yaudois. par leurs ennemis piémontais (i) ; et Souwarow leur adressa une menaçante proclamation.

« Peuples ! leur disait-il , quel parti comptez-vous

(1) Voy. Monastier T. II, p. 192. — Cet auteur a cru devoir rappeler au bas de cette page que Marauda, dans son ouvrage, Tableau du Piémont, revendique l'honneur de cet acte de dévouement, accompli, dit-il, par ses ordres. — Voici une anecdote contemporaine, qui montre la valeur de cette assertion. — «En 1801 (dit Appia dans ses mémoires), me trouvant à Turin, je fis visite à M. Marauda, qui était alors occupé d'écrire son Tableau du Piémont. — Vous pourriez y insérer la belle action de Rostan. — Quelle est-elle? dit-il. — Je la lui racontai. — Il ignorait donc ce fait ; et lors de la publication de son ouvrage, je fus extrêmement surpris de voir qu'il se l'appropriait : se faisant adresser une lettre où l'on disait que, sous ses ordres des soldats de son corps avaient sauvé ces Français. — Mais en 1799, ce corps n'existait pas. Marauda était alors dans la vallée de Saint-Martin, emmenant avec lui le cheval de Jean Bonjour de La Tour , qu'il n'a jamais voulu payer, et que les Austro-Russes lui prirent à Pral, au moment où il cherchait à passer le col , pour se retirer à Abriès. n — C'est à cause de l'incertitude jetée sur la belle action du pasteur de Bobi , par cette réclamation de Marauda, qu'on ne donna pas suite au projet de décorer le vénérable Rostan. — Marauda lui-même demaada la croix d'honneur, mais sa lettre resta sans réponse. — Je ne puis le juger comme militaire (quoique les mémoires d'Appia contiennent encore cette note : o Marauda avait fait le double espion en 1792 et 1793) ; i> mais, comme historien, il n'a aucune autorité. — Son nom ne se serait pas même trouvé dans ces pages, sans la note de M. Monastier.

de tenir? Hommes séduits, vous protégez les Français; les perturbateurs, les ennemis de la tranquillité publique. Ils se sont déclarés les ennemis de l'Homme- Dieu ! et l'ancien attachement de vos aïeux pour les dogmes chrétiens... vous a procuré la protection de l'Angleterre. Les Français se sont déclarés les ennemis de cette puissance ; et cette puissance , votre bienfaitrice , n'est-elle pas maintenant notre alliée ? etc (1).... »

Déjà les troupes russes étaient arrivées à Pignerol. a Les habitants de la vallée de Luserne (dit Appia dans ses mémoires) , prévoyant qu'ils ne tarderaient pas à recevoir leur visite , jugèrent à propos de nommer des députés, pour aller à leur rencontre et traiter avec elles (2). Je fus du nombre; et le 3 juin 1799, à la pointe du jour, ayant été prévenu que les coalisés paraissaient en grand nombre du côté de Luserne, je me levai ; mais avant que je fusse habillé, les cosa-

(1) Cette proclamation, qui n'est pas datée, est imprimée sur deux colonnes, l'une en italien et l'autre en français. Hahn la donne en entier à la p. 207, du 2e vol. de son ouvr. Hist. des Sectes au moyen âge.

(2) Ces députés furent : Jean Daniel Peyrot ; Jacques Vertu ; Pierre Voile, de Saint-Jean, ancien capitaine des milices vaudoises ; l'avocat Plochtu, quoique catholique; et Paul Appia, l'auteur des mémoires.

ques parcouraient déjà les rues de La Tour, en poussant des hourras! effrayants.

Des pillards les suivaient pour nous dévaliser. Mes collègues étaient absents ; Pierre Voile défendait sa maison contre le pillage. Jacques Vertu avait perdu la parole de saisissement , et ne pouvait me suivre. Je revins sur mes pas, fort inquiet du parti que j'avais à prendre ; car j'hésitais à me présenter seul à quatre ou cinq cents furieux, qui ne pourraient peut-être pas comprendre mes paroles. — M. Appia, prenez garde ! me dit un catholique, que je rencontrai; car vous avez encore votre cocarde tricolore. — Je le remerciai de son avis et remplaçai aussitôt ma périlleuse cocarde par un morceau de papier blanc. Puis, élevant les mains vers le ciel , je priai Dieu de m'assister et dans l'espoir d'être utile à ma patrie, je m'acheminai vers les Cosaques. Ils venaient de massacrer huit hussards de Zimmerman. Mon cœur tremblait comme suspendu à un fil. On commençait le pillage; je vis la boutique des frères Long envahie.

Le danger raffermit mon courage. Ce que Dieu garde est bien gardé : remettant mon sort entre ses mains, je m'avançai sans crainte vers l'officier qui

me parut le plus élevé en grade. — Qui êtes-vous? et que voulezvous? me dit-il en allemand.

Je lui répondis, dans cette langue , que j'étais un magistrat du lieu et que je désirais savoir ce qu'il exigeait des habitants de La Tour.

— Qu'ils mettent bas les armes; et qu'on nous livre tous les Français.

— Nul n'est armé. Les Français sont en fuite ou massacrés.

— Votre nom?

— Appia.

— Garantissez-vous sur votre tête la vérité de ce que vous dites?

— Oui, Monsieur.

— En ce cas, je vais sonner la retraite.

Mais avant de le quitter, je voulus m'informer du lieu où se trouvait son général. — Il n'y a point de général ! reprit-il.

— Et votre commandant?

— Il est à Saint- Jean.

— Donnez-moi un sauf-conduit pour me rendre auprès de lui.

Il réfléchit un moment, puis il dit : — Vous n'en avez pas besoin.

Alors il fit sonner la retraite , et je me mis à la recherche de mes collègues en députation.

Les deux premiers que je vis n'osaient sortir, parce qu'ils avaient entendu dire au premier officier qui avait paru, qu'on allait mettre tout le bourg à feu et à sang. Je les rassurai et nous nous mîmes en marche pour Saint-Jean.

On s'y battait ; car nous entendions le bruit de la fusillade. Chaque coup me portait au cœur. Arrivés aux Blonats , nous fûmes cernés par trois patrouilles de Croates. Mais il nous était impossible de rien faire comprendre. A ce moment parut un officier sur le pont. Nous levâmes un mouchoir blanc en l'air; il nous répondit de même et nous fit amener à lui. Lui ayant expliqué l'objet de notre mission , il nous dit d'aller le rejoindre à Luserne, auprès du colonel Woisach.

Nous y allâmes. Cet officier nous reçut très bien. La première chose que je lui demandai fut de rendre la liberté à la fille aînée de Pierre Voile , qui avait été arrêtée par les soldats. Il me l'accorda tout de suite. Enhardi , je lui demandai la même grâce pour une trentaine de prisonniers, que nous avions vus sous la halle ; mais il nous la refusa. Après quoi il nous dit :

« Messieurs, retournez dans vos maisons; dites aux « habitants d'être tranquilles et de reprendre sans « crainte leurs travaux. »

Je le priai de me donner cet ordre par écrit.

— Allez l'écrire, et je le signerai.

Nous entrâmes chez le curé où nous écrivîmes l'ordre; mais le colonel était déjà monté à cheval; nous nous hâtâmes de le lui apporter et il le signa sur le pommeau de la selle.

Je lui demandai encore l'autorisation d'établir des patrouilles, pour nous garantir du pillage.

— Allez, répondit-il; tout ce que vous ferez sera bien fait. — Et il ajouta cette autorisation sur le billet qu'il avait signé.

11 nous avait parlé moitié en latin et moitié en allemand.

Nous partîmes fort satisfaits de notre mission. »

L'auteur raconte ensuite qu'il favorisa l'évasion d'une compagnie de soldats français (1), en leur donnant des guides pour les conduire à Angrogne, et de là sur les terres de France, leur évitant ainsi de tomber entre les mains des ennemis.

(1) Appartenant à la trente-troisième demi-brigade de ligne, que le général Carpentier avait envoyée à Zimmerman , depuis Briançon.

Il fit aussitôt établir une garde spéciale, dans chaque commune vaudoise (1).

Puis, observant que la faveur qu'il avait obtenue pour le repos des Vaudois , ne dépendait encore que d'un subalterne, il résolut de la faire sanctionner par le général en chef.

Ayant réuni ses codéputés, il partit avec eux pour Pignerol.

« Arrivés à Briquéras, dit-il, nous tombâmes au milieu de quelques centaines de Cosaques , qui brûlaient d'envie de nous dévaliser. L'un d'eux avait même déjà porté la main à la bride de mon cheval ; mais un officier autrichien nous fit relâcher. »

A Pignerol, le comte Zuccato introduisit les députés auprès du comte Denison , commandant l'avantgarde des troupes austro-russes.

— Messieurs, leur dit cet officier, vous venez d'une vallée rebelle ; il faut vous rendre aux arrêts. Et il les fit reconduire dans leur hôtel, par un huzard, chargé d'y mettre bonne garde.

« Ce huzard , ajoute l'auteur , parlait très bien le

(1) Les catholiques, dit-il, et ceux qui espéraient le pillage, ne pouvaient comprendre comment on remettait aussitôt les armes aux mains d'une population qu'on était venu désarmer. Aussi disaient-ils, à propos des Vaudois : « Quand le diable viendrait, il est tout de suite leur ami o

hollandais. Nous entrâmes en conversation. Il avait habité Amsterdam et se trouvait lié avec plusieurs personnes de ma connaissance. Au bout de quelques temps il fut tout à fait de nos amis.

« L'auberge était remplie d'officiers autrichiens, parmi lesquels il y en avait de blessés. Ils avaient été repoussés au Malanage par nos gens des communautés de Prarusting , Angrogne et Saint-Germain , qu'on avait postés là, pour couvrir la retraite du gouvernement provisoire. Ces officiers nous regardaient de bien mauvais œil.

« Il était arrivé dans la journée dix à douze mille Austro-Russes, qui bivouaquaient sur les places de Pignerol. Ces troupes étaient destinées à marcher contre la vallée de Luserne.

Cette cruelle pensée m'empêcha de prendre aucun repos durant la nuit.

« Au point du jour , une éclatante musique se fit entendre. C'était le régiment russe qui faisait sa prière. Un moment après, on frappa à grands coups de crosse de fusil à la porte de l'hôtel , puis à celle de notre chambre. C'était un aide de camp , arrivant pour nous conduire au prince Bagration, qui logeait chez le comte de Pavie , l'un de nos plus cruels ennemis. Le

sort de notre chère patrie allait peut-être dépendre des hasards d'une entrevue. Mais non, il dépendait de Dieu; et Dieu nous protégeait; car ce prince russe se trouva être un ange de bonté, dont les Yaudois béniront à jamais la mémoire.

« Il écouta patiemment tout ce que je lui exposai sur la position de nos vallées , et je terminai par lui dire que je lui apportais la soumission des habitants. — C'est bien! dit-il; l*avez-vous par écrit? — Non , Monseigneur. — Eh bien, allez l'écrire et signez-la.

« La lui ayant apportée, nous lui demandâmes la grâce de trente-trois malheureux prisonniers, que nous avions vus à Luserne. — Je vous l'accorde , répbndit-il avec obligeance.

« Etant sortis ensuite , nous vîmes sur la place une tourbe de cinq à six cents hommes , chargés de sacs , de cordes et de hottes. — Que veulent ces gens-là? dit le prince. — Vous demander des armes. — Pour quoi faire? — Pour saccager et piller nos vallées. — Qu'on chasse cette canaille! dit-il à un colonel; et un régiment de Croates l'eut bientôt dissipée.

« Un officier de Nice était sur la place de Saint- Donat , devant une table où se signaient des enrôlements volontaires; là il criait à la foule : Ki veul piè

parti per ender contra i Barbets (ï)? Dès qu'il eut appris l'ordre de Bagration, il disparut aussi. »

Les députés se rendirent ensuite à la mairie, où les ordres du prince devaient leur être expédiés avec des passeports. Mais avant de les leur remettre, on lerr fit signer une déclaration, par laquelle ils répondaient, sur leur tête, de la tranquillité des Vallées.

Ces dignes patriotes n'hésitèrent pas à signer. Etant revenus aux Vallées, ils apprirent qu'une horde de quelques centaines de brigands , s'était jetée sur la colline de Prarusting, pour se livrer au pillage et qu'on avait déjà incendié le quartier des Gay (2).

Aussitôt les députés vaudois mandent un exprès, pour en donner avis au prince. Bagration fit immédiatement cesser ces brigandages, et peu de jours après, il envoya une estafette à La Tour, pour engager ces mêmes députés à revenir à Pignerol.

— Messieurs, leur dit-il, en les voyant, j'ai été si satisfait de la manière franche et loyale avec laquelle vous avez agi, que je n'ai pas voulu quitter cette ville sans avoir le plaisir de vous revoir. Mais ce n'est pas le seul motif qui m'a fait désirer votre présence; de-

(1) Qui veut s'engager pour marcher contre les Vaudois?

(2) La perte subie dans ce quartier fut évaluée à 25,000 fraucs.

main vous serez appelés à faire votre soumission au maréchal.

Le lendemain, ils partirent avec le comte Zuccato, pour se rendre à Turin, auprès de Suwarow.

« Des officiers reconnaissant le comte lui dirent : D'où venez-vous, Zuccato? — D'une expédition manquée. — Laquelle? — Nous devions marcher aujourd'hui contre la vallée de Luserne : ce pays s'est rendu; voici les députés (1). »

Après quelques heures de repos, ils furent conduits dans le palais du maréchal, qui logeait chez le prince de la Cisterne ; mais ne pouvant les recevoir ce jourlà , il les invita à diner , pour le lendemain , à huit heures du matin.

«En attendant l'heure du dîner, on nous introduisit dans la salle de l'état-major, où nous trou-

(1) Avant d'entrer à Turin , le comte recommanda au postillon de faire le tour de la ville pour y pénétrer par la porte du Pô, car les Français occupaient encore la citadelle, et tiraient sur toutes les voitures ou les cavalcades qui entraient par Porte-Neuve. — Ah bah ! dit le postillon, (pour éviter une demi-heure de chemin), on ne tirera pas dans ce moment. — S vous n'avez pas peur, ni moi non plus, dit Zuccato; ce n'est pas mon métier.— Et la voiture fut lancée au galop. Mais bientôt une roue se détache et, au même instant, un boulet passe sur la tête des voyageurs. « Je suis persuadé, dit Appia, que l'artilleur crut que c'était lui qui nous avait renversés, n — Cet accident n'eut pas de suite fâcheuse.

vâmes le colonel Contsnikow (1), et le jeune prince

de Gorciakow (2) Ces messieurs parlaient le

français avec une volubilité qui m'étonna.... Ayant été introduits dans la salle à manger, nous vîmes entrer un petit homme âgé. en veste blanche à la Keyserlitz : culottes blanches, et petit bonnet de cuir sur la tête ; bas et bottes souples , tombant sur ses talons... c'était le maréchal. Le comte me prend par la main et me présente. Je veux lui répéter de vive voix l'acte de soumission que nous avions donné par écrit; mais il me dit : — Cela n'est pas nécessaire ; je sais tout. — Puis il m'embrasse, en prononçant ces mots : pace, amicizia e fratellanza ! ... Je me rappelai malgré moi, que cet homme qui nous recevait si bien , était ce cruel général qui avait fait mettre à feu et à sang le faubourg de Praga à Varsovie , et je frémis en pensant que nous aurions pu avoir le même sort.

« Après cela un domestique vint lui apporter un grand verre d'eau-de-vie, qu'il avala tout d'un trait.

(1) Prononcez Consnicof.

(2) Prononcez Gorchicof.

(3) Paix, amitié et fraternité. « Vrai salut de Jacubin ! » ajoute l'auteur. (Page 41 du manuscrit.)

Un moment après , le même domestique lui apporta une assiette, dans laquelle il y avait une douzaine de gros raiforts avec du sel et de l'huile. Il les croquait avec ses gencives décharnées , aussi facilement que s'il avait eu encore de jeunes dents. Puis il vint vers moi , m'en mit trois dans la main gauche , et me fit servir un verre d'eau-de-vie.

« Quand nous eûmes fini notre raifort, il nous dit : — Messieurs, de quelle religion êtes-vous? Dites-vous toi ou vous au Bon Dieu ? — Lui ayant fait connaître notre foi, il se tourna vers un vieux général danois, et il lui dit : — Priez pour ces messieurs.

« Le général joignit les mains , et commença une prière avec beaucoup d'onction. Mais il parait que Suwarow ne l'approuvait pas; car lui mettant la main sur le bras, il l'interrompit, et se mit à lui en réciter une, que le général danois répétait à mesure et mot pour mot.

« Les témoins de cette scène singulière avaient beaucoup de peine à s'empêcher de rire. Quand elle fut achevée, le maréchal nous dit : — A présent mettons-nous à table. »

Après le dîner il fit connaître aux députés vaudois

qu'ils devaient aller rendre leurs devoirs au président du conseil suprême (1).

Le comte Zuccato les introduisit. — Excellence , dit-il, voici trois députés vaudois... Mais le président ne lui en laissa pas dire d'avantage , et se levant comme un furieux : — Ces gens sont d'une vallée rebelle ; ils ont le cœur pourri !

« Qu'on juge de notre situation , écrit Appia. Le président était venu se placer en face de nous ; et dans notre perplexité , ignorant les griefs qu'il pouvait avoir contre nous , nous ne savions que répondre à cette brutale inculpation.

« Mais le digne comte Zuccato ne se laissa pas imposer, et il répondit avec fermeté : — Ces messieurs sont d'honnêtes gens, auxquels leur patrie doit beaucoup. Au surplus, ils sont sous la protection immédiate du maréchal Suwarow.

« A ce nom redoutable, le président resta un moment interdit; ses lèvres tremblaient; on voyait éclater dans tous ses traits la rage de ce que cette expédition contre les vallées avait manqué (2). Il

(1) C'était le comte Thaun , de Saint- André, marquis de Revel. — Le conseil se réunissait dans les palais de la place de Saint-Charles.

(2) n On savait à Turin qu'il était parti une expédition contre les Vallées. Les Vaudois qui habitaient cette capitale étaient dans la consterna-

l'avai, dit-on , suggérée; il était doublement irrité.

« Cependant, lorsqu'il eut appris l'accueil que nous avions reçu, il nous fit trois fois des excuses, et finit par nous inviter à dîner, pour nous faire, dit-il, oublie?* sa balourdise. »

On conçoit aisément que les députés vaudois n'eurent garde d'accepter une pareille invitation. Ils se hâtèrent de revenir aux Vallées , et d'y donner connaissance du résultat de leur mission, par une circulaire envoyée dans toutes les communes.

Quelques temps après on envoya en station, à La Tour, trente à quarante Cosaques, commandés par un lieutenant. « Rien n'égale la gloutonnerie de ces troupes , » dit l'auteur des mémoires que nous venons de citer (1). » Ces soldats rapportaient souvent de la campagne des noix vertes, et des grappes de raisin à peine formées; ils mettaient tout cela dans leur marmite, avec la viande qu'on leur donnait et y ajoutaient des bouts de chandelle pour l'assaisonner.

tion. Ayant rencontré Malanot dans la rue des Ambassadeurs : — 0 ciel! me dit-il, comment êtes-vous ici? — Je viens de La Tour. — Les -vallées vaudoises subsistent-elles encore? etc.. » (Extrait des mêmes mémoires.)

(1) Ces détails ne sont pas d'une grande valeur historique; mais ils caractérisent trop bien la scène que nous venons de parcourir , pour que nous ayons cru devoir les supprimer.

« Je leur vis faire ce beau potage dans leurs quartiers; mais jamais ils n'ont voulu loger dans aucune maison. Leur défiance était extrême. Ils couchaient pêle-mêle avec leurs chevaux. Le matin , à l'aube du jour, ils se tournaient vers l'orient, et faisaient leur prière avec une multitude de signes de croix. Le respect qu'ils portent à leurs supérieurs est incroyable (1). Ils vont jusqu'à s'approcher d'eux , à genoux , pour leur baiser les bottes , après avoir été frappés du knout.

g Ils étaient enthousiastes de Suwarow. Un soir , ayant invité à souper leur lieutenant Kitow (2), avec le trucheman, qui était Bohémien , je vins à lui faire une question sur le maréchal. Aussitôt Kitow se lève debout, tire son sabre , le met entre ses dents, prend un pistolet dans chaque main , et les élevant au-dessus de sa tête il s'écrie, d'une voix stridente, malgré le sabre qu'il mordait : Oh ! Souvarof ! Souvarof !...

(1) Lorsque leur colonel Stadion m'envoyait une lettre, le Cosaque qui en était chargé me l'apportait immédiatement; et quelle que fût l'heure de la nuit où il arrivât, il me faisait lever pour me la remettre et m'en faire signer un reçu. J'écrivais mon nom sur le registre du poste en grosses capitales grecques, et alors ils pouvaient le lire, etc.. » (Mêmes mémoires.)

(2) Prononcez Kilof.

a Ma femme et mes enfants en eurent une peur mortelle. »

Je supprime de nombreux détails, entre autres sur une échauffourée de Marauda , qui faillit entraîner la ruine de sa patrie.

Ayant recruté en France une troupe irrégulière de quelques centaines d'hommes , il vint par le col La-Croix, attaquer les Cosaques cantonnés à La Tour.

Il fut repoussé ; mais il était Vaudois : on crut ses compatriotes d'intelligence avec lui ; ils furent accusés de trahison; et les députés qui avaient garanti sur leur tête la tranquillité des Vallées, manquèrent d'y perdre la vie. Les uns furent arrêtés, d'autres prirent la fuite (1). La protection divine leur fournit encore dans cette circonstance les moyens de se justifier et l'inquiétude se calma.

L'animosité de leurs ennemis fut moins prompte à s'apaiser.

Lorsque le comte de Dénison commandait encore à Pignerol , il écrivit un jour aux représentants des Vallées , et personnellement à Appia, que des conférences révolutionnaires avaient lieu à La Tour.

(1) Appia raconte, à ce propos, les détails de son évasion en France; mais ils sont trop personnels pour trouver place ici.

Appia se hâta d'accourir auprès du commandant, pour le dissuader. Il le trouva fort irrité. — Je suis mieux instruit que vous ne pensez , lui dit Denison ; je connais les membres de votre club , et il les lui nomma (1). — Je puis vous assurer, reprit le député, que non-seulement on vous a indignement trompé sur la formation de ce prétendu club, mais que d'entre les personnes désignées , il n'en est pas deux , peut-être , qui depuis un an se soient trouvées ensemble. — D'où viennent donc ces accusations? — Ce serait à moi de vous le demander ? — Laissons cela : mais d'où vient cette haine dont vous êtes l'objet? car il n'est pas de jour que quelque prêtre ne soit à assiéger ma porte , pour m'exciter contre vous (2).

« Le prince Bagration m'avait déjà tenu le même langage , » observe Appia dans ses mémoires.

« Et lorsque le général Wukassovich arriva à Pignerol, en 1799, un chanoine de cette ville s'em-

(1) C'étaient Lauzaroth, lecteur et chantre à Bobi; Peyrot, pastenr à Rora ; Frache de La Tour, Brezzi etc.

(2) Le député ayant expliqué au commandant que cette haine provenait de la différence de religion, Dénison s'écria : — Bon Dieu ! cela est-il possible? Nous vivons, nous, dans la meilleure intelligencejavec les Kalmouks; et pourtant ils sont idolâtres. — Oui, mais vous n'êtes pas catholiques! — (Mêmes mémoires.)

pressa de l'irriter contre les Vaudois par les plus fausses accusations. Nous nous hâtâmes, dit-il, de dresser l'apologie de notre conduite, depuis le 3 juin, et de la lui apporter.

Il put vérifier les faits. Mais alors il ajouta : — J'ai encore ici, dans les prisons, un de vos montagnards, qui a voulu tuer un de mes sergents d'un coup de pistolet.

« J'étais instruit de l'affaire. — Mon général, lui dis-je, cet homme n'est pas Vaudois; c'est un catholique de Lusernette. — Ayant reconnu la justesse de ces informations, Wuskasovich nous renvoya, en disant : Allez! soyez tranquilles; je réglerai ma conduite sur votre modération.

« Un jour d'hiver , poursuit le narrateur (c'était en décembre 1799), je vois venir chez moi le colonel Papius , accompagné de plusieurs officiers. — Monsieur, me dit-il, nous sommes informés que les Vaudois veulent nous empoisonner ou nous livrer aux Français.

« Je restai un moment interdit. Mon indignation ne pouvait s'exprimer. Mais Dieu me donna du calme. Je fis venir mes trois enfants, dont l'aîné n'avait que neuf ans, et je dis au colonel : — Monsieur, voilâmes

enfants ; je les chéris plus que ma vie ; prenez-les en otages ; et s'il vous arrive une seule égratignure de la part d'un Vaudois , faites-en ce que vous jugerez à propos ! »

Ah ! il connaissait bien ses compatriotes , le noble citoyen qui s'exprimait ainsi; et plus que personne, il était digne de les représenter !

Les officiers se retirèrent rassurés , et lui laissèrent ses enfants; mais ce trait de l'histoire moderne est digne aussi des plus beaux jours de l'antique Italie.

Je n'irai pas plus loin : les faits me pressent et me débordent. Malgré mes soins pour abréger, je sens se briser le cadre de ce travail, sous la pression des événements multipliés qu'il doit encore contenir. Que la sécheresse des pages suivantes , où une extrême concision me permettra seule de faire entrer tout ce que comporte le sujet du chapitre , soit compensée par les détails plus animés de celles-ci.

Napoléon était revenu d'Egypte (1); il avait dissous le Directoire (2), organisé le Sénat (3), reçu le titre de premier Consul (4), reconstitué les tribunaux (5), l'administration (6) et l'armée (7).

(1) Du 24 août au 16 octobre 1799. — (2) Le 10 novembre. — (3) Le 24 décembre. — (4) Le 13 décembre. — (5) Le 17 mars 1800. — (6) Le 17 février 1800. — (7) Du 10 novembre 1799 au 27 avril 1800.

Il fallait sa main puissante pour reconstruire , en aussi peu de temps, l'avenir de la France avec les débris du passé.

Le 6 mai 1800, il part de Paris, pour venir se mettre à la tête de l'armée des Alpes. Dix jours après, il franchit avec elle les neiges du Saint-Bernard. Une semaine s'est à peine écoulée, que les places de Suze, d'Yvrée, de la Brunette, sont déjà entre ses mains. Le 2 de juin, il était à Milan.

Toutes les troupes coalisées contre lui s'étaient réunies dans la plaine d'Alexandrie. Il y marche ; les bat à Montébello (1) , et son armée jusque-là victorieuse (2), parut cesser de l'être à Marengo. «Il était trois heures de l'après-midi ; tous les généraux regardaient la bataille comme perdue. Dans la persuasion que l'armée française était en déroute, Zach manœuvrait pour lui couper la retraite. — Soldats ! il nous faut coucher sur le champ de bataille ! — s'écrie Napoléon. » Au même instant , il donne l'ordre de marcher en avant. L'artillerie est démasquée; elle fait pendant dix minutes un feu terrible; l'ennemi étonné

(1) Le 9 de juin. — Il fit aux Autrichiens six mille prisonniers.

(2) La prise des places de Nice (29 mai), de Novare (30 mai) , de Turbigo (31 mai), de Pavie (3 juin), de Lodi (4 juin), de Crémone (5 juin) et de Plaisance (7 juin), précéda la bataille de Marengo.

s'arrête; la charge est battue en même temps sur toute la ligne : et cet élan qui se communique comme la flamme au cœur des braves, les entraîne à la voix de leur chef. Desaix arrive avec sa division, calme et intrépide ; et l'ennemi qui croyait nous couper la retraite, est tourné lui-même par sa gauche.

« Dans ce moment, Bonaparte ordonne à la cavalerie de passer au galop par les intervalles. Cette manœuvre hardie décide le succès.

a Les Autrichiens plient de partout. L'ardeur des nôtres s'en augmente; ils s'emparent de Marengo... La bataille est gagnée (1). »

Tout le Piémont et toute la Lombardie , retombèrent ainsi sous l'influence de la France ; et la république cisalpine fut soudain proclamée.

« Cet événement, dit M. Monastier (2), auquel d'ailleurs les Vaudois n'avaient pris aucune part, leur faisait une position comme ils n'en avaient jamais eu, comme ils n'auraient jamais osé l'espérer. En un jour,

(1) Extrait d'un écrit du maréchal Larmes, cité dans l'histoire de Napoléon par Hugo, p. 154-i58. — La bataille de Marengo eut lieu le 14 juin. — Un armistice fut signé le 15; et le traité d'Alexandrie, qui rendait le Piémont et la Lombardie à la France, fut conclu le 16 juin 1800. — Le lendemain 17 , Napoléon était de retour à Milan.

(2) T. II, p. 190.

et comme par enchantement , ils voyaient tomber toutes les lois prohibitives, sous lesquelles ils avaient si longtemps gémi. La barrière qui les séparait des autres citoyens venait d'être brisée. Un libre champ était ouvert à l'activité de leurs lumières et de leur industrie. De parias méprisés, ils passaient au même rang politique que leurs persécuteurs les plus hautains. Et . ce qui leur était plus précieux que tout le reste . ils allaient jouir sans entraves de cette liberté religieuse, pour laquelle ils avaient lutté pendant trois siècles. »

C'est au chapitre suivant que nous allons les voir dans cette nouvelle position.

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