‹ L'Israël des Alpes (volume 2)Chapitre 5 sur 48 · SOUS LA DOMINATION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

SOUS LA DOMINATION FRANÇAISE

(De 1799 à 1814.)

Sources et autorités. — Les mêmes qu'au chapitre précédent. — Plus, Raccolta délie leggi, providenze e manifesti, emanati dai governi francese e provisorio, e dalla municipalila di Torino, etc.. deux vol. in-4o le premier de 320 et le second de 240 pages. — Destinées des Vaudois pendant et depuis la révolution française... par Jean Vater (en allemand), Berlin 1820. — Actes synodaux de l'Eglise vaudoise. — Archives consistoriales de 1800 à 1814. — Documents particuliers.

Le Piémont avait été réuni à la France le 2 février 4799; il lui échappa au mois de juin de la même année; et il rentra sous la domination française après la victoire de Marengo, en juin 1800.

Ce chapitre comprend donc deux périodes , dans lesquelles la domination française s'est exercée sur les

vallées vaudoises : la première contient les six premiers mois de 1799 ; la seconde commence un an après, et se poursuit jusques à la restauration des anciens pouvoirs (1814.) .

L'année intermédiaire (de juin 1799 à juin 1800) , présente l'invasion des troupes austro-russes, dont nous avons parlé séparément , pour ne pas interrompre le développement des faits actuels, par celui d'un fait étranger. Charles-Emmanuel IV s'était retiré à Cagliari, le 9 décembre 1798; un gouvernement provisoire fut institué le jour même (1) ; et dès le lendemain il fit paraître avec la signature d'Eymar (2) , et sous les yeux de Joubert (3) , une proclamation où il était dit: «Peuples!... l'aurore de la raison a paru sur « votre horizon , avec l'armée française... Les noms « d'un Joubert, d'un Eymar, d'un Grouchy, seront « un éternel objet de tendresse et d'admiration pour « les cœurs sensibles. »

L'enflure et la vanité se disputent le sourire du dédain à la lecture d'une pareille pièce. Mais des mesures plus sérieuses suivaient ces paroles déclamatoires.

(1) Composé de treize membres. — (2) Signant : vu, au nom du gouvernement français. — (3) Général en chef de l'armée fraDçaise, alors en Italie.

Toutes les anciennes administrations étaient provisoirement maintenues ; et tous les titres de noblesse disparaissaient devant celui de citoyen (1).

Divers décrets parurent ensuite pour l'organisation des municipalités (2), des gardes nationales (3) et des finances publiques (4). Toute autorité séculière fut retirée à l'Eglise (5). La loi civile cessa de protéger l'irrévocabilité des vœux ecclésiastiques (6) • et enfin , le gouvernement nouveau, « considérant que la diffé- « renée de culte ne doit introduire , parmi les cice toyens d'un peuple libre, aucune différence de droits « ni de devoirs, » décréta qu'à l'avenir les protestants jouiraient des mêmes prérogatives que les catholiques (7).

•La torture et l'inquisition avaient été abolies (8) ; le droit d'asile dans les églises supprimé (9) , et la liberté de la presse rendue illimitée (10).

En même temps, on avait décidé que la magnifique chapelle de Superga, bâtie sur une colline, aux portes

(1) Décret du 10 décembre 1798. — (2) Le 15 décembre. — (à) Le 18. — (4) Le 21. Par ce décret les intendances furent abolies et remplacées dans chaque province, par un conseil des finances publiques. — (5) Décret du 19 décembre 1798. — (6) Même décret. — (7) Décret du 31 décembre 1798. — (8) La torture, par décret du 17 décembre 1798; et ['inquisition par celui du 28 janvier 1799. — (9) Par décret du 6 janvier 1799. Ce droit d'asile ne profitait qu'aux criminels, dont il favorisait l'impunité. — (10) Le 17 janvier.

de Turin, serait, comme le Panthéon de Paris, «des- « tinée à recevoir, sous le nom de Temple de la Re- « connaissance , les restes des citoyens qui auraient « bien mérité de la patrie , » sans distinction de culte (1).

Le collège des nobles, le tribunal des apanages, les ordres de la Nonciata et de Saint-Maurice disparurent du même coup (2).

Le Piémont avait été réuni à la France (3) . Les gardes nationaux de la vallée de Luserne furent convoqués à La Tour (4), pour prêter serment de fidélité à la constitution, au pied de l'arbre de la liberté.

Le commandant de Pignerol s'y était rendu (5). L'auteur des mémoires, si souvent cités dans le chapitre précédent, Paul Appia, que la confiance de ses concitoyens avait revêtu du titre d'officier municipal, y prononça une chaleureuse allocution.

« Citoyens et frères ! leur dit-il , vous voilà donc enrôlés sous l'étendard de la liberté; ce n'est point pour vous faire quitter vos foyers qu'on vous donne des armes, c'est au contraire pour les défendre; pour veiller à la tranquillité publique; pour purger le pays

(1) Décret du 6 janvier. — (2) Par décret du 1er, du 10 et du février 1799. — (3) Par décret du 2 février 1799. — (4) Le 20 janvier 1799. — (5) C'était le général Niboyet.

de quiconque voudrait attenter soit à la vie , soit aux propriétés des citoyens.

« Je vous invite à bannir désormais , comme des frères, toute haine et tout esprit de parti.

« Ainsi disparaîtront de la société ces infâmes délateurs, qui la déshonorent et la troublent... Lorsqu'il doit accuser, le véritable républicain ne craint pas de mettre , comme le Scythe , son nom sur la flèche qu'il décoche.

« Citoyens ! pénétrez-vous bien de la grandeur des promesses que vous venez de faire. Vous avez juré d'être soumis aux lois, de respecter vos supérieurs et de leur obéir , de proscrire le despotisme sous quelque voile qu'il se présente.

« Que désormais cette dévise : vivre libre ou mourir! soit la même pour tous. Vive la République (1)!

« 0 Vaudois, ô mes chers compatriotes, s'écriait-il plus tard (2), qui plus que nous a des raisons de chérir cette liberté?

(1) Ces extraits sont considérablement abrégés. — Le discours tout entier a été imprimé à Pignerol, chez Scott, sous ce titre : Discours prononcé aux quinze compagnies de garde nationale de la vallée de Luserne.... ce 1er pluviôse, an VII de la République française, et le 1er de la liberté piémontaise, par Paul Appia, officier municipal. (Hahn en cite des fragments plus étendus. Geschichte dcr Waldenser, etc., p. 204-206.)

(2) En 1808, étant alors juge de paix à La Tour.

« Nous ne verrons plus ces époques malheureuses , où des soldats et des bourreaux étaient les logiciens que les rois envoyaient contre nous; où la superstition et le fanatisme nourrissaient les vengeances, aiguisaient les poignards pour en percer des frères.

« Mais, tirons un rideau sur le passé. Instruits dans la religion sainte qui nous apprend à pardonner, invitons tous nos compatriotes , quelle qu'ait été leur façon de penser, à s'unir à nous, à ne plus former qu'une seule et même famille , à travailler tous ensemble à la prospérité de la patrie; enfin, que l'on puisse dire toujours : dans ces montagnes habite un peuple vertueux , ennemi du luxe et de toutes les passions qui corrompent le cœur de l'homme (1). »

Après s'être occupé de l'organisation militaire et administrative du pays , le gouvernement provisoire avait nommé une commission, « destinée à recueillir, « dans les archives et les bibliothèques nationales , « tous les documents qu'on croirait utiles à la com-

(l) Mémoire historico-slatislique sur les Vaudois... ou réponses aux questions qui ont été adressées à Paul Appia, membre du conseil général et juge de paix à La Tour, par M. Alexandre Lameth, préfet du Pô, par ordre de Son Excellence M. le ministre de l'intérieur, en 1808. MSC. in-fol. de 26 p. communique par M. Appia de Francfort. (Cité par Hahn, p. 206.)

« position d'une histoire nationale (1). » Il nomma également une commission des sciences et arts, dont le modérateur des Eglises vaudoises (Pierre Geymet) , fut appelé à faire partie (2).

L'archevêque de Turin lui-même recommandait l'ordre et la tolérance (3), malgré l'abolition des dîmes ecclésiastiques (-4).

Par décret du 3 avril 1799, le Piémont fut partagé en départements ; et les vallées demeurèrent dans le département du Pô, appelé d'abord de l'Eridan. Son administration fut confiée à une commission centrale, dont Geymet fut encore appelé à faire partie (5).

Mais déjà la coalition formée contre la France avait rendu l'espoir aux partisans de l'ancien régime. Les Austro-Russes s'approchaient du Piémont. On défendit, sous peine de mort , de crier : Vive le roi (6) !

Les défenseurs de la liberté ne savaient pas même

(1) Par décret du 26 février 1799. — Ce projet a été réalisé, eu partie, de nos jours, par la commission des Monumenta patries.

(2) Cette commission fut instituée par le décret du 27 février 1799. Elle se composait d'abord de quinze membres; et par décret du 29 décembre, il en fut adjoint dix autres. C'est ce dernier décret qui nomma Geymet.

(3) Mandement du 14 mars 1799.

(4) Par décret du 31 mars.

(5) Par décret du 3 avril, signé Musset, commissaire du gouvernement.

(6) Par décret du 14 mai.

respecter la liberté des sympathies. C'était se rendre indignes d'en exciter; c'était compromettre la dignité de leur chute , qui ne tarda pas à arriver.

Les coalisés entrèrent bientôt à Turin (1). Le gouvernement provisoire s'était transporté à Pignerol; mais les Austro-Russes le suivaient de près ; il se réfugia au fort de Fenestrelle. Peut-être même fût-il tombé aux mains des ennemis, sans la bravoure des Vaudois qui surent exposer leur vie, pour les arrêter au défilé de Malanage.

Les réactionnaires piémontais et les ennemis particuliers des Vaudois s'employèrent à faire organiser une expédition, qui devait mettre à feu et à sang les vallées vaudoises. Douze mille hommes étaient déjà arrivés dans ce but à Pignerol ; et nous avons vu, dans le chapitre précédent, comment la Providence permit que ce malheur fût détourné , par le patriotisme et la prudence des hommes qui répondirent, sur leur tête, de la tranquillité de ces contrées.

« Après la bataille de Marengo, dit Appia dans ses mémoires (2) , le Piémont fut inondé de troupes françaises, qu'il fallut entretenir malgré la cherté des vi-

(1) Sur la fia de mai. Mais la citadelle ne se rendit que le 20 de juin

(2) Page 57.

vres : car le sac de froment se vendait jusques à cinq louis et le reste à proportion.

« Nos communes avaient été frappées d'une imposition décadaire qui surpassait de beaucoup leurs faibles moyens. Elle consistait en argent, foin, bois, paille, vin et viande. Ne pouvant y suffire, les communes députèrent à Turin, vers le général Chabrand, pour en être exemptées; et en considération des services que nous avions rendus, il déchargea les Vaudois de cette imposition extraordinaire. »

Napoléon avait passé sept jours à Milan (1), occupé à réorganiser la république cisalpine (2) , et à nouer des relations avec la cour de Rome (3).

(1) Du 17 au 24 juia 1800.

(2) Qui prit plus tard le nom de République italique, et dont il fut nommé président le 26 janvier 1802.

(3) Rome appartenait alors au roi de Naples. (Pie VI, enlevé de sa métropole et transporté à Valence en 1798 , était mort dans cette ville la même année.) Un conclave de trente-cinq cardinaux était réuni depuis plusieurs mois à Venise, pour lui donner un successeur. Une habile politique fit choisir le cardinal Chiaramonti, évèque d'Imola, qui dans son diocèse (réuni alors à la république cisalpine) avait prononcé une homélie pleine de modération et presque de sympathie pour les idées de liberté. Il fut élu sous le nom de Pie VII. C'est avec lui que Napoléon conclut le concordat (15 juillet 1801), qui réglait le rétablissement du culte catholique en France. — Mais Pie VII , voulut aussi rétablir les jésuites et résister plus tard à Napoléon qu'il excommunia (1809) ; il fut enlevé à son tour du Vatican (6 juillet, même année) et ne rentra dans ses Etats, qu'à la restauration. (1814.) Il mourut en 1829.

Au milieu de ces grandes préoccupations, l'Eglise vaudoise néanmoins, était complètement oubliée. « La position financière des pasteurs, dit M. Monastier (1), devint des plus critiques au milieu de ces circonstances. Le subside royal anglais, qui formait la plus grande partie de leurs faibles honoraires , leur avait été retiré, depuis qu'ils étaient sujets de la France. Le subside national anglais , continuait à leur parvenir , mais irrégulièrement (2). La part de chaque ministre s'élevait à environ cinq cents francs. C'était tout leur salaire , assurément insuffisant pour les besoins d'une famille. Le dévouement des paroissiens s'efforçait d'y subvenir. Dans plus d'une localité, on vit les anciens de l'Eglise parcourir les maisons, quêtant le pain dont manquait leur pasteur. A l'ouïe d'aussi grandes nécessités, la commission exécutive du Piémont prit des mesures bien intentionnées, mais peu politiques. »

Elle commença par réduire à treize le nombre des paroisses catholiques qui se trouvaient, dans les vallées vaudoises, au nombre de vingt-huit (3). Puis, « considérant que, malgré l'oppression quia pesé pen-

(1) T. II, p. 194.

(2) Ainsi que le subside accordé par les Eglises -wallones, pour l'école latine.

(3) Décret du 27 brumaire , an IX. (18 novembre 1800.)

« dant tant de siècles sur les Yaudois,... ils se sont « toujours montrés très attachés à la nation piémon- « taise; que, dans la campagne désastreuse de l'an VD « (1799), ils couvrirent une partie de l'armée fran- « çaise (l) , et qu'ils ne reçoivent plus le subside d' Ance gleterre, destiné à l'entretien de leurs pasteurs; » la commission exécutive décrétait que tous les revenus des paroisses catholiques supprimées leur seraient remis : que l'hospice de Pignerol, destiné jusque-là à favoriser l'enlèvement de leurs enfants, et la catholisation des membres nécessiteux de leur Eglise , passerait également , avec tous ses revenus, sous l'administration directe de la Table vaudoise; et enfin que les Yaudois étaient déclarés dignes de la reconnaissance nationale (2).

Peu de temps après , la vallée de Luserne reçut le

(1) En arrêtant les Austro-Russes, au Malanage, et favorisant ainsi la retraite du gouvernement provisoire à Feoestrelle.

(2) Décret du 28 brumaire an IX. (19 novembre 1800.) Les dispositions de ce décret furent renouvelées par celui du 13 nivôse an IX. (3 janvier 1801.) Ce dernier décret supprimait en outre la paroisse catholique de Prarusting, en conservant toutefois ses revenus au curé qui la desservait alors, mais statuant néanmoins qu'après la mort de cet ecclésiastique, les revenus de sa paroisse^passeraient aussi aux Eglises vaudoises. — Les catholiques de Saint-Jean reclamèrent contre la suppression de leur paroisse qui avait été unie pour le culte à celle de Luserne) ; et la commission executive la rétablit , en assignant au curé, pro tempore, l'Eglise , la

nom de Val-Pêlis, du nom du torrent qui la traverse ; et celle de Saint-Martin fut appelée Vol-Balsille , en souvenir de l'héroïque défense d'Arnaud et de sa vaillante troupe de montagnards, lors de la glorieuse rentrée des Vaudois, dans leur patrie. (1689-1690.)

Chacun des treize pasteurs vaudois, alors existants, fût du reste confirmé dans le poste qu'il occupait et appelé à prêter serment de fidélité à la constitution (1).

Dans cet intervalle cependant, le modérateur des Eglises vaudoises avait été nommé sous-préfet à Pignerol (2). Il convoqua le synode de ces Eglises, afin de se démettre des fonctions de modérateur, pour l'exercice desquelles il reçut les remerciements de l'assemblée synodale (3).

Jean Rodolphe Peyran fut élu à sa place. « L'assemblée, est-il dit, vivement pénétrée des bienfaits dont les Vaudois ont été comblés par le gouvernement républicain , en exprime ici sa reconnaissance , et

cure et le pré attenant ; avec une pension congrue de 800 livres, à prendre sur les finances nationales. ( Décret du 14 germinal , an X. — 4 avril 1801.) — La donation de ces biens nationaux anx Vaudois fut ratifiée par les décrets du 11 et du 22 germinal an IX. (12 et 23 avril 1801.)

(1) Décret du 18 germinal an X (8 avril 1802.)

(2) En mai 1801.

(3) Synode du 1, 2, 3 juin 1801. § 1er.

voue à la cause sacrée de la liberté un attachement inviolable (1). »

Puis aussi : « Reconnaissant que l'irréligion est le produit de ce siècle, soi-disant philosophique, et ne pouvant se dissimuler que les vices qui en sont les suites ne fassent journellement des progrès, l'assemblée , fortement persuadée et convaincue que la religion est le lien le plus ferme de la société , qu'elle seule peut faire le bonheur de l'homme , agrandir ses idées , perfectionner sa raison , détruire ou affaiblir le vice , a résolu qu'il serait célébré un jour de jeûne et d'humiliation extraordinaire , selon l'antique usage de l'Eglise vaudoise (2). »

C'est dans ce synode , que les anciennes Eglises évangéliques des Alpes françaises eurent la douceur de pouvoir être admises à ne faire désormais qu'un seul corps avec celles des vallées du Piémont (3).

Sur ces entrefaites, Charles-Emmanuel IV avait abdiqué ses droits éventuels au trône de Sardaigne, en faveur de son frère Victor-Emmanuel (4). Napo-

(1) Même Synode : § II.

(2) Procès-verbal du synode de 1801, § XIII.

(3) Même pièce, § III. — Ces Eglises étaient représentées par le pasteur Monnet. — C'étaient celles de Saint- Véran, Fonsillarde, Molines, Arvieui, la Chalp et Brunissard.

(4) En 1802. — Charles-Emmanuel IV mourut à Rome en 1819; et son

léon avait été nommé président de la république italique (1), puis empereur des Français (2), et enfin roi d'Italie (3).

Lorsqu'il allait à Milan , pour mettre sur son front la couronne de fer , il reçut à Turin une députation de la Table vaudoise (4).

— Êtes-vous un des membres du clergé protestant de ce pays? dit-il à Peyran qui portait la parole.

— Oui, sire; et modérateur de l'Eglise vaudoise.

frère, qui prit en 1814 le titre de Victor-Emmanuel IV, abdiqua en 1821, en faveur d'un troisième frère nommé Charles-Félix.

(1) Le 26 janvier 1802.

(2) Couronné le 2 décembre 1804.

(3) — Le 26 mai 1805, à Milan.

(4) En juin 1805. — Tous les historiens qui ont parlé de cette entrevue la placent à l'année 1797. Elle ne peut avoir eu lieu à cette époque, car le roi de Sardaigne n'a abdiqué qu'en 1798; et les Vaudois n'eussent jamais fait un acte spontané de soumission à une puissance étrangère, lorsque le sceptre de leur souverain légitime s'étendait encore sur eux. D'ailleurs je ne trouve aucune circonstance en 1797, ni dans les années suivantes jusqu'en 1805 , où Bonaparte ait pu recevoir une députation vaudoise à Turin. En outre, on voit que Peyran lui dit : a Sire, je suis modérateur de l'Eglise vaudoise. » Or, une qualification qui ne s'applique qu'aux tètes couronnées ne pouvait s'adresser à Napoléon en 1797, puisqu'il n'a été couronné qu'en 1804. Peyran ne pouvait pas non plus se dire modérateur en 1797, puisqu'il n'a été nommé qu'en 1801. Enfin, une lettre adressée par Peyran à M. de Portalis en mai 1805 s'exprime ainsi : « Une députation « vaudoise ayant eu l'honneur d'être présentée à S. M. I. et R. à son pasa sage à Turin , et l'ayant entretenue de l'état des Eglises qu'elle repré- « sentait, en a reçu l'ordre de s'adresser à V. Exc. pour demander leur « organisation, etc.. » Ce qui se rapporte de tout point aux détails de l'entrevue, qni ent lieu en juin 1805.

— Uo —

— Êtes-vous schismatiques de l'Eglise romaine?

— Non point schismatiques, mais séparés.

Puis l'empereur changeant soudain de conversation, comme sous l'influence d'un souvenir subit, lui dit :

— Vous avez eu des braves parmi vous?

— Oui, sire; le pasteur et colonel Arnaud qui reconduisit nos aïeux dans leur pairie.

— Vos montagnes sont les meilleurs défenseurs que vous puissiez avoir. César eut de la peine à traverser leurs défilés. La rentrée d'Arnaud , est-elle exacte?

— Oui, sire; mais nous croyons que notre peuple a été assisté par la providence.

— Depuis quand formez-vous une Eglise indépendante?

— Depuis Claude, évêque de Turin , vers l'an 8-20.

— Quel traitement reçoit voire clergé?

— Nous n'avons maintenant aucun traitement fixe (1).

— N'aviez-vous pas une pension de l'Angleterre?

(1) Les reveuus mêmes qui avaient été accordes aux Vaudois par la commission executive (18 novembre 1800 et 'J janvier 1801), se trouvaient suspendus, par le séquestre mis sur les biens nationaux. — Décret du I germinal an X. (25 mars 1805.)

— Oui, sire; les rois de la Grande-Bretagne, ont toujours été nos protecteurs et nos bienfaiteurs, jusques à récemment.

— Comment cela ?

— La pension royale a été supprimée , depuis que nous sommes les sujets de Votre Majesté.

— Etes-vous organisés (1)?

— Non, sire.

— Présentez un mémoire ; envoyez-le à Paris , et vous aurez cette organisation immédiatement (2).

Le modérateur étant revenu aux vallées, s'empressa de convoquer les maires et les pasteurs de toutes les communes vaudoises, à une réunion publique, qui devait avoir lieu en plein air, à Saint-Jean, sur la place des Blonats (3). Chaque pasteur et chaque maire , était prié d'apposer sa signature sur la lettre de convocation, pour attester qu'il en avait eu connaissance

(1) Pour comprendre cette question et surtout la réponse, il faut se rappeler qu'une loi organique pour les Eglises protestantes de France, avait été rendue le i8 germinal, an X (24 avril 1802) ; et qu'il s'écoula quelques anuées avant que l'organisation nouvelle se fût partout établie.

(2) Ces détails sont rapportés par Gilly, Valdensian reseurches p. 80, 82. Blair, historij of the Vald. T. II, Sims, Œuvres de Peyran. Hahn, geschichte der Watâ. p. 12, Acland, Sketch of the hist. and présent sit of the Vald. — Monastier T. II, p. 189, etc. — Voir la Bibliographie.

(3) La lettre de convocation est du 26 mai : (elle est signée par tous le s membres de la Table) ; le jour de la réunion était fixé au 30 mai 1805.

et donner son acquiescement à la conférence proposée (1).

Lorsqu'elle eut été réunie , Peyran soumit à l'assemblée :

4° Le projet d'une pétition au ministre des cultes (2) , pour lui demander une organisation ecclésiastique, conforme à la nouvelle loi.

2° Un plan d'organisation par lequel les paroisses vaudoises eussent été groupées en cinq consistoriales, pour leur conserver le droit d'avoir un synode particulier (3). Il était dit dans cette pièce :

« Jusques à l'époque où le Piémont a été définitivement réuni à la France , nous avons joui du privilège de nous assembler en synode , pour régler nos statuts.

« Instruits par le concordat de la forme d'organisation que doivent revêtir les Eglises protestantes de l'empire (auxquelles nous ressemblons, quoique n'étant pas réformés), nous voyons avec douleur que le nombre de nos paroisses, comportera difficilement les

(1) Elle ne porte la signature que de huit pasteurs et de huit maires.

(2) M. Portalis. — Cette pétition fut accompagnée d'un tableau topographique des Eglises vaudoises, conforme à la demande d'organisation.

(3) Conformément à l'art. XIII, de la loi du 18 germinal, an X. (Titre II, section Ire.)

cinq Eglises consistoriales requises, pour former l'arrondissement d'un synode.

« Toutefois, monseigneur, à raison de notre isolement, nous osons solliciter une légère exception à la règle, etc (1).... »

L'assemblée adopta ces dispositions ainsi que : 3° Un mémoire destiné à être présenté au ministre de l'intérieur et au ministre des finances. — Dans cette dernière pièce, après avoir rappelé les principales phases de leurs destinées, les Vaudois exposent, que les ressources qui leur venaient de l'Angleterre ont été supprimées, depuis l'incorporation du Piémont à la France j que les bourses établies à Genève, à Lausanne et à Baie, en faveur des étudiants des vallées , ont été suspendues ; que les revenus des biens nationaux qui leur avaient été concédés par le décret du 28 brumaire, an IX, venaient également de leur être retirés, par le séquestre qui pesait sur eux (2). En con-

(1) On proposait de former cinq Eglises consistoriales, de la manière suivante. I : Bobi, Villar et Rora. II : La. Tour, Saint-Jean et Àngrogne. III : Saint-Germain, Pramol et Pomaret. IV: Ville-Sèche, Maneille , Macel, Pral etRodoret. V: Prarusting, Rocheplate, Pignerol et les localités de la plaine où se trouvent des protestants disséminés.

(2) Par suite du décret qui suspendait toute vente ou donation de ces bieus, jusqu'à nouvel examen. (Décret du 4 germinal an XIII. — 25 mars 1803.) « Ces revenus s'élevaient, dit le mémoire, à une rente annuelle de

séquence, ils demandaient que le gouvernement pourvût, d'une manière régulière, au traitement de leurs pasteurs; et que l'administration des biens séquestrés leur fut rendue, pour que les revenus en fussent uniquement consacrés aux besoins de l'instruction publique, dans les vallées (1).

Toutes ces pièces ayant été adressées à M. Mestrezat, président du consistoire de Paris, pour qu'il voulût bien les présenter aux divers ministères qu'elles concernaient, il fut répondu que le nombre des paroisses vaudoises ne pouvait comporter que trois consistoriales; qu'il était difficile de leur laisser les biens nationaux; et que le traitement des pasteurs (fondé sur l'étendue de la population), ne pourrait être dans les vallées, que de troisième classe. « Du reste, ajoutait-on, le préfet du Pô (M. La Villa) est bien disposé pour vous ; et le ministre vient de lui demander des renseignements statistiques plus complets, sur les vallées vaudoises (2). »

« 10,000 francs, y compris les intérêts de plusieurs créances, sur diverses « communes, dont on n'a cependant rien pu tirer. » (Termes du mémoire.)

(1) Cette pièce est signée de tous les pasteurs des Vallées sans exception; des maires de toutes les communes vaudoises, aussi sans exception; plus, de Paul Appia et de Jean Daniel Peyrot , avec ce titre : député du Val-Pclis. En tout vingt-huit signatures.

(2) Lettre de M. Mestrezat , datée de Paris, ce 1er messidor, an XIII.

On voit que cette affaire menaçait de traîner en longueur. Napoléon, couronné à Milan le 26 mai, s'était ensuite rendu à Gênes, pour opérer l'annexion de ce pays à la France. Il venait de rentrer à Turin (1). Le modérateur, ayant obtenu une nouvelle audience, alla lui présenter une adresse de félicitations , et lui rappeler les besoins de son Eglise.

« C'est à vous, sire, disait-il, c'est aux prodiges de la valeur et de l'héroïsme , à la puissance du génie qui préside aux destinées du monde , que cette peuplade échappée aux ravages des temps et aux fureurs de l'intolérance, doit le bienfait de son existence politique et la certitude que ses autels seront désormais protégés (2)... Aussi le nom de Votre Majesté se mêlet-il dans nos prières...

« Battus, pendant des siècles, par tous les orages du fanatisme... les protestants de nos vallées ont été, à

(20 juin 1805.) — La lettre du ministre qui demandait ces renseignements est du 29 prairial (18 juin).

(1) Vers la fin de juin 1805.

(2) Je ne donne que des extraits de cette pièce , et des meilleurs ; car elle abonde en phrases comme celle-ci : « Des mêmes maius dont vous avez lancé la foudre... vous avez relevé les étendards de la philosophie et d'une religion bien entendue... qui fait le bonheur des hommes sans ensanglanter la terre. » — « Un gouvernement philosophique, ami des hommes, s'éleva des débris d'une cour superstitieuse, etc.. »

diverses époques, dépouillés de leurs biens,., ou bannis de cette terre qu'avaient ensanglantée leurs martyrs....

« L'Angleterre vint au secours de nos familles errantes et de nos Eglises désolées... Nos sanctuaires furent rétablis ; les antres et les rochers retentirent encore de nos hymnes; et un subside royal nous apportait chaque année le fruit de la piété de la cour Britannique.

« Les nouvelles institutions politiques qui nous ont été données, ont ralenti cet intérêt de la Grande-Bretagne pour nous, et le subside royal a été supprimé... Nos vallées ont servi d'asile aux débris de l'armée de Vérone...

a Mais un sentiment douloureux se mêle à l'allégresse que l'arrivée de Votre Majesté a fait naître dans nos montagnes. Le bruit s'est répandu que vous alliez nous priver des biens nationaux...

« Veuillez, sire, les valider par un décret impérial... qui grave à jamais dans nos cœurs un souvenir éternel d'admiration et de reconnaissance pour votre auguste puissance (i). »

(1) Cette pièce n'est pas datée. — Une lettre du k messidor an XII (24 juin 1804), adressée par le préfet du Pô au sous-préfet de Pignerol , di-

A peine Napoléon fut-il de retour à Paris, qu'il demanda des renseignements sur la nature et la valeur des biens nationaux, dont les Vaudois avaient été nantis par la commission exécutive (4); et sans même attendre l'arrivée de ces renseignements , il maintint aux pasteurs vaudois la dotation qu'ils avaient reçue (2); sans préjudice du traitement qui leur fut al-

sait : « le ministre de l'intérieur \ient de me transmettre une ampliation « de l'arrêté du 15 germinal dernier (5 avril 18()4) par lequel le gouverne- « ment a fixé le traitement qui doit être alloué aux pasteurs, etc.. i — Il s'agit ici des pasteurs de la France en général. On se borna pour lors à prendre des renseignements sur l'état des paroisses vaudoises.

(1) Par décrets du 28 brumaire, 13 nivôse, 11 et 22 germinal de l'an IX (19 novembre 1800 ; 3 janvier, 12 et 23 avril 1801.) — Le ministre demanda au préfet de Turin, un état des biens concédés aux Vaudois, par lettre du 17 thermidor an XIII (6 août 1805). — Le préfet écrivit dans le même but à M. Geymet : 29 thermidor (18 août). — Le sous-préfet aux pasteurs : 4 fructidor (22 août). Et les renseignements demandés furent rédigés le 5 fructidor (23 août) , p3r les officiers de la Table vaudoise , puis envoyés le 6, en un tableau qui indique la nature, l'origine, la contenance , la valeur, l'administration et le revenu de ces biens : ainsi que la quotité des subsides, antérieuremeut venus d'Angleterre et de Hollande.)

(2) Par décret impérial du 25 thermidor an XIII (13 août 1805). On voit que Napoléon n'avait pas attendu l'arrivée des renseignements demandés pour se déterminer; puisque ces renseignements ne furent remis que le 24 août, et dès le 13, les biens nationaux en question leur étaient maintenus. — Flus tard, un arrêté préfectoral du 25 janvier 1806, établit : 1° les trois présidents des Eglises consistoriales des Vallées, prendront provisoirement l'admiuistration de ces biens, au nom des Vaudois. — 2° Tous les pasteurs des Vallées, réunis sous la présidence du sous-préfet de Pignerol, nommeront à la pluralité absolue des suffrages, un agent et un receveur payant, pris dans leur sein. Us seront adjoints aux trois présidents et leurs fonctions seront gratuites, — suivent des disposition de détail. — 6<> Chacun des trois présidents remplira les fonctions d'administrateur en chef ,

loué par l'Etat (1). En même temps, il signa le décret impérial (2) du 6 thermidor, an XIII (25 juillet 1805), par lequel leurs Eglises étaient organisées en trois consistoriales : l'une à La Tour, l'autre à Prarusting,

pendant quatre mois de l'année. — 80 Tous les pasteurs vaudois se réuniront une fois par an, sous la présidence du sous-préfet, pour régler et arrêter les comptes.

Le décret impérial du 5 mai 1806, considérant les temples et les presbytères ou habitations paroissiales comme des édifices publics, mit, à la charge des communes, les frais de construction ou de réparation qu'ils nécessiteraient.

(1) Comme pasteurs de troisième classe. — Décret 25 juillet 1805. — La rente produite par les biens nationaux n'était destinée qu'aux besoins de l'instruction scolaire et académique.

(2) Je n'ai pas eu ce décret sous les yeux, mais voici un extrait de la lettre du ministre des cultes , Portalis , datée de Paris , le 19 thermidor , an XIII, par laquelle il en annonçait la promulgation au préfet du département du Pô:

Monsieur le préfet.

J'ai l'honneur de vous prévenir que par un décret du 6 du courant, Sa Majesté a accordé trois Eglises consistoriales aux Vaudois de votre département : la première est établie à La Tour, la seconde à Prarostino et la troisième à Ville-Sèche , sans préjudice néanmoins des cérémonies extérieures du culte catholique.

Par le même décret, Messieurs Pierre Bert, Emmanuel Rostau , Pierre Gril et Paul Salomon Bonjour, sont confirmés pasteurs de l'Eglise de La Tour. MM. David Mondon, Paul Goante et Josué Meille sont confirmés pasteurs de celle de Prarostino; et MM. Alexandre Rostan, Jean Daniel Olivet, David Monnet, Daniel Combe, Ferdinand Peyran et Salomon Peyran, sont confirmés pasteurs de l'Eglise vaudoise de Ville-Sèehe, etc.

et la troisième a Ville-Sèche ( I). Tuas les pasteurs en exercice furent confirmés et installés officiellement dans leurs paroisses respectives, par le préfet du Po :

(l) Voici le tableau des diverses paroisses qui s'y rattachaient et celui de leur populatioQ à cette époque :

i CONSISTORULES.

Paroisses de la Consistoriale.

Population totale.

Présidb>ts de chaqne Consistoriale.

Ire ,

Pierre Bert,

pasteur à La Tour.

\ lime 1

, Prarusting ....

Josué Meille,

? Prarusting . . •

Envers-rortes . .

pasteur à St.-Jean.

Saint-Jean. . . .

Pignerol et TuriD

'Saint-Germain. .

Hlme j

Peyran,

; Ville-sèche . . . <

Envers -Pinache.

pasteur au Pomaret:

Pomaret

Val-Balsille * . .

* Comprenant Ville-Sèche, Les Clois, Fa'ét, Iiioclaret, Maneille, Macel, Rodorel et Pral. (Le Périer étant presque tout catholique.)

organe du gouvernement (1).U dut leur être doux de voir auprès de lui, l'ancien modérateur de leurs Eglises, M. Geymet, qui conserva la sous-préfecture de Pigrierol, pendant tout le temps que dura la domination française en Piémont.

Voici la relation que donne un contemporain , de cette cérémonie (2). « Je viens d'assister à l'institution de trois Eglises consistoriales accordées aux Vaudois des vallées de Pignerol.

« M. le préfet (3) avait annoncé qu'il se trouverait à La Tour, le dimanche 15 du courant (7 octobre 1805), •à l'effet d'installer les pasteurs confirmés par Sa Majesté, et d'y recevoir d'eux le serment prescrit aux ministres de tous les cultes.

(1) Voici l'indication des pièces qui se rapportent à celte circonstance. — Décret du 6 thermidor, an XIII (25 juillet 1805) ; les pasteurs vaudois recevront leur traitement du trésorier de la couronne (à Paris) *. — Même date : ordonnance, qui les confirme dans le poste qu'ils occupent. — Du 19 thermidor (5 août) lettre du ministre des cultes au préfet du Pô, pour procéder à leur installation. — De'péche du préfet du Pô, au sous-préfet de Pignerol, annonçant l'exécution de ces mesures. — Lettre du sous-préfet aux pasteurs, pour les en prévenir (16 août 1805).

(2) Dans le Courrier de Turin ; no du 17 vendémiaire an XIY. (9 octobre 1805.) — Cet article est signé G. -A.

(3) M. Loysel.

* D'après de nouvelles instructions du ministre des cultes , datées du 1er frimaire, an XIV (22 novembre 1805) et transmises par le sous-préfet aux pasteurs vaudois (le 21 mais 1806), le traitement de ces derniers devait être payé, sur mandats envoyés de Paris, à la caisse du receveur des finances de Pignerol.

« Les habitants des trois vallées s'étaient rendus en foule à La Tour. A neuf heures précises , les feux de joie de la commune de Saint-Jean nous avertirent que M. le préfet approchait. Peu de moments après, il arriva accompagné du sous-préfet de notre arrondissement, et descendit à la belle habitation de M. Peyrot (1), membre du conseil général.

« En avant du pont d'Angrogne, M. le préfet fut complimenté par la députation des pasteurs; et arrivé au pont, il y trouva les maires des vallées, le conseil municipal de La Tour, et presque tous les fonctionnaires des communes voisines.

« M. Appia, autre membre du conseil général de notre département (2), prononça au nom de ses compatriotes un discours , dans lequel il exprimait leur amour pour Sa Majesté et leur reconnaissance pour le sage magistrat, auquel nous devions en grande partie le bienfait de notre organisation.

« Une nombreuse garde nationale était sous les armes , et formait la haie au milieu de laquelle le cortège a défilé. D'autres feux de joie ont annoncé l'entrée de M. le préfet, dans le chef-lieu de la commune.

(1) Connu sous le nom de M. Peyrot d'Hollande.

(2) L'auteur des mémoires que j'ai si souvent «ités.

« Le cortège est arrivé à dix heures et demie au temple, où M. le préfet, en habit de cérémonie, a été reçu par les pasteurs de La Tour, et accompagné par eux, jusqu'à la place qui lui était destinée.

« La cérémonie s'ouvrit aussitôt par les prières d'usage, suivies d'un sermon, qui faisait à la fois l'éloge de la doctrine évangélique et de l'éloquence du pasteur (i). M. le préfet fit ensuite donner lecture aux assistants de la loi organique des cultes réformés; puis, des décrets impériaux relatifs aux Vaudois; après quoi ce magistrat prononça le discours suivant:

ce La liberté de conscience est le plus saint des droits c< de l'homme et les écarts qui ont eu lieu sur cet ob- « jet , ne peuvent être regardés que comme l'effet « d'une ignorance barbare.

ce La religion sera toujours respectée par les gou- « vernements éclairés. Ce moyen de communication « entre Dieu et les hommes , doit réunir ces derniers « dans les mêmes sentiments de reconnaissance ence vers leur Créateur; leur donner de nouvelles forces « pour la pratique des vertus sociales qu'il leur dece mande et leur procurer le bonheur d'une vie paic< sible.

(I) Ce sermon fut prononcé par M. Bert, pasteur à La Tour.

« Les vrais chrétiens ne doivent jamais s'écarter de « ces principes de douceur, dont l'Evangile leur fait « un précepte. Heureux habitants des Vallées ! Ce sont « ceux que vous professez. Puissent-ils ne jamais se « démentir dans vos coeurs !

« Ministres de l'Evangile ! Sa Majesté l'empereur et « roi vous confie 1<î soin honorable d'entretenir par « vos leçons et votre exemple , la pureté des mœurs « de ce bon peuple. Je vais en recevoir le serment de « votre part, et celui de votre fidélité pour Sa Ma- « jesté. »

Voici la formule du serment.

« Je jure et promets à Dieu , sur les Saints Evangiles, de garder obéissance aux constitutions de l'Empire et fidélité à l'Empereur. Je promets aussi de n'assister à aucun conseil , de n'entretenir aucune ligue , soit au dedans soit au dehors, qui soit contraire à la tranquillité publique ; et si , dans mon Eglise ou ailleurs, j'apprends qu'il se trâme quelque chose au préjudice de l'Etat, je le ferai connaître au gouvernement (1). »

(l) Extrait du procès-verbal de cette cérémonie, dressé par le préfet e signé de tons les pasteurs. — Il commence ainsi : « ce jourd'hui quatorzième « du mois de \eudémiaire, an XIV... » (6 octobre 1803. — Un jour avant

La cérémonie se termina comme le culte ordinaire des protestants. Elle avait excité en nous, ajoute le narrateur de cette solennité , un sentiment bien difficile à rendre.

« Victimes d'une longue persécution, nous respections les gouvernements, parce que notre doctrine nous en impose le devoir; mais nous ne pouvions éprouver la même sympathie pour les oppresseurs , que pour des magistrats dont l'impartialité était connue. »

Les Vaudois en effet, n'avaient guères , jusque-là, connu que la rigueur des lois de leur pays ; ils commençaient à en connaître la justice.

Avant de retourner au chef-lieu de son déparlement, le préfet pasa une partie de la journée dans la demeure où il était descendu, avec les pasteurs qu'il venait d'installer; et parmi les ministres avec lesquels il s'est particulièrement entretenu , ajoute l'écrivain auquel nous avons emprunté ce récit, « on a distingué M. Emmanuel Rostan, pasteur de Bobi ; car c'est à ses soins, à sa générosité et à ceux de sa digne épouse,

la date donnée par la relation précédemment citée.) — D'après VArt de vérifier les dates , le 6 octobre 1805 ou le 14 vendémiaire au XIV , est en effet un dimanche. — L'erreur se trouve donc dans le Courrier de Turin.

que trois cents soldats français blessés , durent leur salut, lors de la malheureuse retraite de l'an VII. Ce fait est assez connu ; et il justifie à lui seul , tout ce que le gouvernement vient de faire en faveur des Vaudois. »

Il ne se présente rien de saillant sous le point de vue historique, pendant le reste de la domination française sur les Vaudois. La marche régulière du gouvernement et l'observation impartiale des lois, suivaient leur cours , sans incident remarquable pour l'historien.

Les pasteurs des Vallées avaient le droit, et même l'obligation, de se réunir une fois chaque année (1); et quoique cette réunion ne portât pas le nom de synode, ils pouvaient s'entretenir efficacement des besoins de leur Eglise ; car la gestion des biens nationaux dont elle avait été dotée et qui était l'objet légal de cette réunion , impliquait la connaissance de ces besoins.

C'est dans la première de ces assemblées que fut arrêté le projet d'élever à Saint -Jean le temple qui s'y trouve aujourd'hui. Il fut construit de 1806 à 1808. Le

(1) Arrêté du préfet du Pô, 26 janvier 1806, § VIII.

gouvernement lui-même s'intéressa à cette construction. Jusques à la fin du dix-huitième siècle, le culte religieux avait été interdit aux Yaudois dans cette commune; et ce fut pour eux un sujet d'enthousiasme, une question d'intérêt général de l'y pouvoir inaugurer.

Ils semblaient protester ainsi contre l'oppression passée, et s'attester à eux-mêmes leur affranchissement.

A la même époque , un effrayant phénomène, qui s'était déjà produit dans les vallées vaudoises (en 1611 et en 1755), vint encore les épouvanter.

« J'étais à mon bureau , écrit un négociant de Pignerol , lorsque mon petit garçon, qui était près de moi, se lève tout à coup, en disant qu'il a peur; mon chien hurle de toute sa force; au même instant je sentis du froid sous mes pieds, et toute la maison se mit à trembler (1). » C'était le 2 avril 1808, à cinq heures et quarante-cinq minutes du soir (2). Un trem-

(1) Correspondance vaudoise ou recueil de lettres de quelques habitants des vallées de Pignerol, sur le tremblement de terre de 1808.

Nouvelle édition , corrigée et augmentée. Paris, 1808, in-8'\ de VIII et 70 pages.

(2) Rapport de M. Vassali-Eandi , à l'Académie des sciences de Turio. ^Séance du 2 mai 1808. Turin, in 8o de 138 p.

blement de terre, bien remarquable surtout par sa durée, venait de se déclarer. Cette première secousse dont la vallée de Luserne était le centre , se fit sentir à Turin, à Gênes, à Lyon, à Grenoble et à Genève.

« Mais comme le temps était très beau , quoique froid, la plupart des habitants et des bestiaux se trouvaient à la campagne; et par une grâce toute particulière, je pourrais dire miraculeuse, de la divine providence, personne n'a perdu la vie. Si cette secousse avait eu lieu une demi-heure plutôt , il y aurait eu plus de cent personnes d'écrasées, dans la seule Eglise de Luserne, dont la voûte tomba à plat. On dut étançonner toutes les maisons de La Tour, dont plusieurs furent fendues; et les habitants construisirent à la hâte des barraques dans les champs et les jardins , pour s'y retirer (1). Ils durent y passer plusieurs semaines.

« La population vivait sous des tentes; quelques individus dans de vieilles futailles ou dans d'autres demeures légères improvisées pour la circonstance. Ces lieux , naguère si paisibles , offraient l'image d'un camp, où tout était en confusion. Plus d'agriculture,

(1) Rapport de M. Appia , qui avait été chargé par M. Vassali-Eandi , de tenir note de toutes les phases du phénomène.

plus de commerce, plus de travaux. La peur avait tellement saisi tous les esprits, qu'on ne songeait qu'aux moyens d'avoir la vie sauve (1). »

Cette secousse fut la plus forte; mais elle fut suivie d'une multitude d'autres, presque sans interruption, jusques au 15 avril. « Dans les premiers jours la terre n'était pas un instant tranquille. Pendant une seule nuit, nous avons compté trente-deux secousses. Celle qu'on ressentit le 2 avril, à neuf heures du soir, égala presque la première. On était dans la dernière consternation (2).

« D'autres' secousses eurent lieu, ce même jour, à neuf heures et quart , à dix heures , à onze et à minuit ; puis à deux et à trois heures du matin (3).

« Dans l'espace de deux ans , nous avons ressenti de 15,000 à 16,000 secousses, plus ou moins fortes, ïl y en eut, il est vrai, de très légères, qu'on pouvait comparer à des roulements de voitures pesamment chargées, ou à des décharges de grosse artillerie (4).»

Trois professeurs furent envoyés par l'Académie

(1) Monastier , T. II , p. 197.

(2) Mémoire de M. Appia, joint à son rapport.

(3) Correspondance -vaudoise , p. 36.

(4) Lettre inédite de M. Appia.

des sciences de Turin (1), pour faire des observations sur cet événement.

« M. Vassali (professeur de physique) avait dressé un appareil électrifjue sur une galerie. Un fil d'or de la longueur de cinquante pieds, était fixé à une perche plantée dans un champ et aboutissait à une bouteille de cristal, qui renfermait l'électromètre. Nous vîmes au moment d'une légère secousse , que l'électromètre s'écarta jusqu'à toucher des deux côtés les parois de la bouteille (2).

« Dans l'intervalle qui s'écoulait entre deux secousses, l'électricité du sol était peu marquée et toujours positive. A l'instant de la secousse , elle devenait si forte, qu'elle ne pouvait plus être mesurée par l'électromètre. Vingt minutes après, les bandelettes de cet instrument, mises en contact avec l'appareil électrique permanent , restaient encore à trente degrés de divergence.

« L'hygromètre a toujours marqué de 20 à 28 degrès de sécheresse, sur une échelle qui en a 30. Le baromètre subissait toute sorte de variations d'une secousse à l'autre. Le thermomètre baissait souvent

(1) C'étaient MM. Vassali-Eandi , Bason et Caréna.

(2) Lettre précitée.

après une forte secousse . et remontait ensuite peu à peu à sa première température il.

« Ce qu'il y a de singulier, c'est que les plus violentes secousses étaient ordinairement annoncées, quelques secondes auparavant . par l'inquiétude des animaux. Les chiens aboyaient: les chevaux hennissaient, et les bètes à cornes s'agitaient dans leurs etables . d'une manière inaccoutumée -2 . Les coqs n'ont cessé de chanter, ■ toute heure, depuis les premières commotions (3>. »

Quand on était à la campagne, on pouvait suivre la direction de ces secousse- . par les mouvements que faisaient les cimes des arbres. En général, l'ébranlement s'est propagé du nord-est au sud-ouesti-l).

« Les secousses sont précédées d'un vent froid, qui vient tantôt de la montagne et tantôt de la plaine, l ue crue subite du Pélis. qui sort de deux lacs fort enfon-

1 Entrait du nppcrt de M. Vassali-Eandi ei de la corrti-pondance vauio ut .

{i) Mémoire d'Appia.

pj Correspoodance Taadoise, p. IL

v4 Dins la vailee de Luserue, L'ordre Je propagation a ete : Luserne, La. Tour. Sdiat-Jean, Rora , Luàernette, Bnquéras et Saint-Segout. Lessec ...îiè5 ont ete presque insensibles a VJLar et à Bobi. — Dans la vallée du Cluson. le neutre de ii coui:uo:ion parait avoir ete Saint-Germain, puis Pramot. Peciaret, Perouse et Pi£tier\>i.

ces dans la montagne, a précédé le premier tremblement. Ailleurs, dans un terrain sec, une source a jailli tout à coup.

a La terre s'est fendue aux environs de Pompara, et il en est sorti une quantité prodigieuse d'air. En gégénéral les puits ont donné une eau trouble et blanchâtre. Les vins même ont subi quelque altération dans les celliers ; les uns ont tourné , les autres sont devenus acides.

« Les personnes saines et robustes , ont souffert davantage que les enfants et les vieillards. Un paralytique a repris l'usage de ses jambes, et un goutteux souffre beaucoup moins depuis que la terre tremble (1). » Quelques personnes ont remarqué qu'elles mangeaient avec plus d'appétit (2). D'autres ont éprouvé des accès de paralysie, qui se sont renouvelés à chaque secousse (3). Il y a eu aussi plusieurs malades soulagés de leurs douleurs rhumatismales; ce qui était probablement un effet de l'électricité ambiante (4).

« Notre digne préfet monta lui-même de Turin

(1) Extrait de la correspondance vaudoise, p. 36, 16, 17, 18, 59, 61.

(2) Rapport de M. Appia.

(3) Correspondance vaudoise, p. 18.

(4) Rapport précité.

pour venir visiter nos désastres. Il témoigna le plus vif intérêt à tous les malheureux , visita sans crainte les maisons les plus délabrées et fit beaucoup d'aumônes. De retour à Turin, il fit faire une collecte qui rapporta 50,000 francs. Puis il s'adressa à l'empereur, qui accorda un demi-million, pour soulager tant d'infortunes (1).

« Un soir, ajoute le môme écrivain , nous fûmes fort effrayés et crûmes toucher à notre dernière heure. Le temps était très obscur. Tout à coup un grand globe de feu s 'élevant au sommet de la montagne de Yandalin, fit croire à l'éruption subite d'un volcan. Heureusement que ce globe de feu , après s'être élevé à une grande hauteur, se dissipa sans bruit. C'est le seul météore qu'on ait remarqué depuis deux ans (w2). »

(1) Mémoire du même.

(2) La Correspondance vaudoise, dit au contraire (p. 38). o Plusieurs météores se sont fait remarquer. Le 11 d'avril, quelques voyageurs, venant de Lamure, virent du côté du nord une masse de feu qui avait la forme d'un globe et qui descendait sans detonnation. Le 12 , la foudre tomba à Carmagnole, vers huit heures du soir, et après avoir renversé une voiture, alla se joindre à une autre masse de feu qui était sortie de terre, à la distance de treute à quarante pas. Il en résulta un torrent de lumière, dont pendant quelques secondes ia \ue ne put soutenir l'éclat. Dans la nuit du 15 d'avril, quatre hommes qui étaient de patrouille près de La Tour, furent tout à coup éclairés d'une lumière très vive, qui sortait du pic < e Vandalin ; et lors des divers orages qui eurent lieu durant ce même mois, on vit souvent des gerbes de feu jaillir de la terre, pendant que les éclairs sillonnaient le ciel. »

On voit que Napoléon ouvrit une main généreuse , pour accorder alors aux vallées vaudoises des secours, proportionnés à leurs besoins et dignes à la fois de sa gloire et de sa puissance.

Son empire en effet avait acquis des proportions gigantesques. Une troisième coalition formée contre la France, avait été brisée à Austerlitz (i). L'Angleterre, infatigable dans une lutte où d'autres se battaient pour elle, prépara de nouveaux triomphes à ce nouveau César, en fomentant de nouvelles coalitions (2). Vainqueur dans toutes ces guerres, où tous les rois de l'Europe se liguaient contre lui, il finit par en avoir pour ainsi dire tous les sceptres entre ses mains (3). L'extrême hauteur à laquelle 11 était parvenu, l'éloi-

Je n'ai pas cru devoir supprimer ces détails quoiqu'ils soient étrangers à l'histoire: lo à cause de leur précision et de leur rareté. 2o Parce que l'événement auquel ils se rapportent fut particulier aux Vallées; et 3o enfin, pour l'intérêt même qu'ils peuvent présenter.

(1) 2 décembre 1805.

(2) C'était l'époque où Napoléon songeait à faire une descente en Angleterre ; dans une bataille sur terre ferme , la lutte n'eut pas été douteuse. — L'Académie des sciences l'a peut-être privé de cette victoire (qui eut changé l'équilibre du monde), en repoussant, comme impossible, l'invention de Fulton , triomphante aujourd'hui. — La vapeur appliquée à la marine, — 1807.

(3) La troisième coalition eut lieu de 1805 à 1806 ; la quatrième de 1806 à 1807; la cinquième de 1809 à 1810. Presque tous les Etats de l'Europe , sauf la Russie et l'Angleterre, furent alors en la puissance de Napoléon.

gnait des considérations vulgaires, qui peut-être l'eussent mieux servi. Il voulut confiner, sous le cercle polaire, le géant du Nord, qui seul pouvait faire contrepoids à sa vaste puissance. Mais, repoussé par l'incendie de Moscou, et poursuivi à son tour, comme par les frimats révoltés, il vit ses armées vaincues sans avoir combattu (1).

A la suite de ce désastre, les alliés entrent à Paris le 31 mars 1814. Le -i avril . Napoléon abdique en faveur de son fils; le 11, il abdique sans condition, et le 20 il part pour l'île d'Elbe.

Le 3 mai . Louis XVIII . mettait le pied dans la capitale de la France; et le 16. Victor-Emmanuel IV prenait possession du Piémont i2t.

Alors s'ouvrit le congrès de Vienne, et les Etats de Gènes furent annexés à ceux du roi de Sardaigne.

Nous verrons dans le chapitre suivant comment ce monarque traita les Vaudois : mais nous pouvons dire d'avance que. loin de cherchera relever sa légitimité par des bienfaits, il ne la prouva qu'en se rattachant à tous les préjugés , à toutes les tyrannies de ses an-

(1) De septembre à décembre 1812.

(2) Son frère , Charles-Emmanuel IV , avait abdiqué en sa faveur en

cétres, dont il n'oublia que la grandeur et le courage.

Mais c'est Dieu qui abaisse et qui relève. Il réservait , dans un prochain avenir, une nouvelle gloire au trône de Savoie et de nouveaux bienfaits aux Vaudois du Piémont.

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