CHAPITRE IX
JANAVEL ET JAHIER.
(D'avril à juin 1655.)
SovacM vr AUTOEtiii : Lei mtoiat qu'au chapitre préeédeot.
Nous avons dit que les Yaudois d'Angrogne et les réfugiés de la plaine du Piémont s'étaient en grande partie retirés dans la vallée de Pérouse ; ceux de Saint- Martin prévenus , par un homme compatissant quoique catholique (i), de l'arrivée des troupes de Galeazzo lequel devait mettre tout à feu et à sang, se hâtèrent de gagner celle de Pragela; et les habitants de Bobi qui purent échapper au massacre cherchèrent
(t) Il M nommait Emmanuel Bochiardo. U avertit les Vaadois : Ch$ U t%gn»r wurehêa GaUazzo a oriinê ii Mrmiarû e d^ettirpar ogni coa etc. Sa lettre est du 5 mai M55.
un asile dans celle du Queyras, au travers des neiges, des précipices et des rochers affreux. Tous ces lieux de refuge étaient alors sous la domination du roi de France.
Dans le but de faire interdire aux Vaudois ce pays hospitalier, la duchesse de Savoie (1), qui parait avoir pris beaucoup plus de part que son fils à ces désastreux événements , écrivit à la cour de France (2). Elle voulait empêcher ses sujets de sortir des Vallées, et les y faire massacrer. Mazarin n'entra pas dans ses vues; il répondit que l'humanité lui faisait un devoir d'ouvrir un asile aux Vaudois fugitifs.
Cela leur donna la facilité de s'y rallier, de s'armer et de s'organiser. Ils purent même rentrer dans leur patrie beaucoup plus nombreux qu'ils n'en étaient sortis, car une foule de leurs coreligionnaires, du Queyras et du Pragela , se joignirent à eux. Pendant ce temps , un homme énergique et habile, soutenu , sans doute, par la main de Dieu (en qui nul n'eut jamais une confiance plus absolue que cet intrépide guerrier) , le capitaine Josué Janavel , qui seul avait
(1) Nommée Madame Royale, daotlei pièces du tempi.
(2) Anoe d* Autriche régente; Louif XIY mineur; Mazarin premier mi. mitre.
prévu la trahison, tenait en écbec l*armée ennemie et l'avait peu à peu repoussée des Vallées.
Voici comment il en vint à bout.
On se souvient que le U d'avril était le jour fixé pour le massacre général des Vaudois. Des troupes avaient été cantonnées dans tous les chefs-lieux de commune, excepté à Rora, sans que celle-là dût pourtant être épargnée. Aussi dès le matin de ce jour d'extermination, le marquis de Saint-Damian avait fait partir du Villar, un bataillon de cinq ou six cents soldats, qui devaient aller surprendre Rora , sous la conduite du comte Christophe de Luseme , qu'on appelait le comte de Rora, parce que son apanage avait été placé sur cette seigneurie. Ces soldats gravirent les pentes abruptes de la montagne de Brouard , qui les en séparait.
Janavel , qui demeurait au pied d'un long prolongement que cette montagne forme du côté de Luseme (i), vit monter ces soldats dans la direction du village menacé ; et lui, montant de son côté, par une direction différente, rassembla dans sa route, six hom-
(i) U demeurait au quartier nommé lê9 vigne* de Lu»erne. Dans les rapports et les dépêches du temps, qui signalèrent ses premiers eiploils , il est désigné par ces cipressions : Le capitaine des vignes de Lusernc ; mais Son nom ne larda pas d'être euonu.
— salines déterminés comme lui, et s'allant poster avantageusement sur le passage des troupes qui croyaient surprendre le village à Timproviste , il les attendit , avec son escouade , derrière des rochers resserrés à travers lesquels elles devaient forcément passer.
Dès qu'elles sont engagées dans ce défilé , Janavel et ses compagnons poussent ensemble un grand cri , déchargent leurs armes dont chacune porte coup; six soldats tombent , les autres rétrogradent ; ceux qui les suivent croient à une embuscade bien plus nombreuse que celle qui existe; ils font volte-face; Tavant-garde est alors séparée du gros de l'escadron. Les Yaudoisy cachés dans les rochers où l'ennemi ne pouvait apprécier leur nombre, multiplient leurs coups, éclaircissent cette avant-garde, la débandent et la mettent en fuite. L'arrière-garde, à peine arrivée au sommet du col , voyant que les premiers rangs cherchent à le remonter, se hâte de redescendre par où elle est venue , sans même avoir vu ceux qui les avaient attaqués; les fuyards, tournant également le dos aux Yaudois ne les virent pas non plus : ainsi tout un bataillon se retira devant un caporal ou plutôt devant l'image exagérée d'une embuscade périlleuse. Ces traits sont rares, mais ils peuvent se concevoir*
Ainsi rarqiée tout entière de Brennus avait pris la fuite devant le temple de Delphes au bruit des prêtres d'Apollon, transformés, par l'imagination effirayée des soldats, en combattants surnaturels. Janavei , de retour à Rora, apprit aux habitants de ce village, le danger qu'ils avaient couru. Ignorant les massacres qui s'é* taient accomplis dans la vallée de Luserne pendant cette même journée , les Rorains allèrent se plaindre immédiatement au marquis de Pianesse de Tinva^on tentée contre eux le matin.
a Si Ton a voulu vous attaquer, ce n'est point par mon ordre , leur répondit-il -, jamais les troupes que je coDomande n'eussent commis un pareil attentat. Ce ne peut être qu'une horde de brigands et de vagabonds piémontais.
a Vous m'auriez fait plaisir de les tailler en pièces. Du reste, ajouta-t-il, avec bienveillance , j'aurai soin que de pareilles alertes ne se renouvellent plus. »
Ce n'était pas une alerte , en effet , qu'il voulait , mais une surprise qui les écrasât tous. La preuve ne s'en fit pas attendre.
Dès le lendemain, un nouveau bataillon est envoyé sur Rora, par la montagne de Cassulet. Cette fois Janavei avait seize hommes avec lui , cela parait bien
peu , et ce|>endant sous sa main ils valurent une armée. De ces dix-sept hommes , douze étaient armés de pied en cap ; six n'avaient que des frondes. Il les disposa en trois bandes de six hommes chacune , savoir, quatre mousquetaires et deux frondeurs. Son poste était choisi d'avance; c'était encore un défilé; dix hommes, à peine, y pouvaient manœuvrer; lui, en avait presque le double , et il était placé dans la position la plus avantageuse.
Dès que le bataillon du marquis de Pianesse se fut engagé profondément dans l'embuscade, les Vaudois se démasquent, un officier et dix fantassins tombent sous leur première décharge. Une grêle de pierres siffle dans les rangs ennemis; le désordre s'y met. Sauve qui peut! s'écrie un lâche ! La débandade commence. Janavel et ses hommes s'élancent alors du haut des rochers, le pistolet d'une main et Tépée de l'autre.
La souplesse, la vigueur et l'intrépidité multiplient leur nombre, on eût dit des jaguars, des loups-cerviers volant sur les corniches des rochers, avec la légèreté des insectes ailés sur les fleurs.
Le bataillon déjà surpris, troublé, à moitié en déroute, voyant sa mousquetme perdue dans des brous-
sailies vides ou sur des rocs impénétrables y et cei»endant de ces broussailles et de ces rocs surgir, tomber, bondir devant lui et tout armés des hommes résolus qui sèment la mort sur leurs pas : le bataillon , ou plutôt les compagnies les premières surprises et les plus engagées reculent involontairement devant eux. Le mouvement rétrograde se propage, la terreur se communique, Tentralnement l'emporte, et bientôt ces six cents hommes, dépassés sur un champ de bataille qu'ils ne connaissent pas, prennent la fuite vers L41semé , ignorant à la fois le nombre de leurs adver*saires et celui des morts qulls laissent derrière eux.
Des hommes qui fuient ne se défendent pas , ne voient pas le danger , se l'exagèrent en fuyant , lui donnent des armes par leur faiblesse, et doublent l'énergie de ses atteintes.
C'est ce qui arriva au bataillon de Cassulet. Il n'avait perdu que douze hommes dans le défilé, il en perdit quarante dans sa fuite, et voici dans quels termes, trente ans plus tard, Janavel, proscrit de sa patrie, rappelait, du fond de son exil, ce glorieux événement : a Nous n'étions que bien peu ; quelques fusiliers et six ou sept hommes de fronde, qui ne pouvaient encore se servir de fusils, et nous battîmes
l'ennemi; sans cela nous étions tons perdus. Lorsqu'on se bat à la descente, les pierres des frondes avec d\\ fusiliers font plus d'effet que vous ne pourriez croire (i). »
On voit dans ces quelques lignes que, dans cette petite poignée de combattants qui sauvèrent Rora et qui devinrent bientôt le salut des Vallées, se trouvaient des jeunes gens qui ne pouvaient encore se servir de fusil. On n'en est que plus frappé des succès de cette héroïque phalange ; et l'on ne sait ce que Ton doit le plus admirer, de son courage ou de la protection divine qui lui donna la victoire. Mais la valeur ne se mesure point à l'âge, non plus que la force d'une armée ne se mesure au nombre de ses soldats.
La troupe de Janavel l'avait déjà prouvé; elle devait le prouver encore.
Le marquis de Pianesse , déçu une seconde fois dans ses projets , envoie à Rora le comte Christophe, seigneur du lieu, pour rassurer les Vaudois et rejeter sur un malentendu l'envoi des troupes dirigées dans leur vallée. — On a fait contre vous des rapports dont
(1) Lettre écrite de Genève aux Valléei par Joeiié iaoavel , en 1685 pour prévenir les Vaudois de la terrible persécution qui éclata en 1686. (Arefaives à» éoar à Tarin.)
la fausseté a été reconnue^ vous n'avez qu*à vous tenir tranquilles et vous vivrez en paix.
En même temps il faisait rassembler, pour les anéantir, un bataillon plus nombreux que la veille. On s'étonne que les Yaudois puissent se laisser prendre à de telles promesses; cette assurance dans la déloyauté parait surprenante chez un gentilhomme ; mais on ne doit pas oublier que les premiers considéraient le mensonge comme un péché, et le second comme une vertu.
La plus haute représentation du catholicisme, un concile œcuménique, n'avait-il pas déclaré qu'il était permis d'être de mauvaise foi avec les hérétiques? Et la Propagande, le jésuitisme, toutes les forces vives de l'Eglise romaine à cette époque, n'en faisaient-ils pas un devoir ?
Ce qui paraissait déshonorant à un protestant enorgueillissait un papiste. Parvenir à répandre le sang par une trahison était pour Rome un légitime triomphe, n est permis toutefois de croire que les Yaudois n'étaient pas complètement rassurés.
Le lendemain, 17 d'avril, un régiment tout entier s'ébranle dans la vallée, s'élance vers Rora, s'empare de tous les sentiers, occupe toutes les positions, brûle
à mesure les maisons qu'il trouve sur son passage, se charge de butin et emmène les troupeaux des habitants, qui s'étaient retirés vers les hauteurs du Friouland.
Janavel, avec ses hommes, contemplait de loin le saccagement de la vallée, mais n'osait s'approcher, à cause du grand nombre de ses adversaires. Cependant, quand il les vit encombrés de butin et embarrassés par les troupeaux qu'ils emmenaient avec eux, il encouragea ses dix-sept hommes, se jeta à genoux, fit une ardente prière au Dieu des armées et, plein de courage, conduisit sa petite troupe dans une position favorable, nommée Damasser. Le régiment est arrêté à ce passage; il ignore le nombre de ses ennemis, il ne veut pas abandonner son butin, il voit tomber ses premiers hommes , préfère rétrograder et se retirer sur le Villar.
Mais les Yaudois connaissent mieux leurs montagnes que ces troupes étrangères ; ils prennent un raccourci, les devancent, vont se poster sur leur passage et leur coupent encore la retraite.
C'était vers le sommet de la montagne qui sépare Rora du Villar, sur un plateau gazonnant, nommé Pian pra, ce qui signifie pré uni.
L'armée de Pianesse s'avance en traînant après elle un immense butin.
Elle marchait en désordre et sans défiance, car ses insaisissables adversaires ayant disparu devant elle et ne s'annonçant nulle part, semblaient ne devoir plus se montrer.
Tout à coup une décharge à bout portant la décime à travers les arbres. Les soldats, au lieu de se défendre, précipitent leur marche. Ils étaient déjà sur la pente de la montagne. L'escouade de Janavel fait rouler sur elle une avalanche de pierres. Ils s'écartent pour les éviter. Alors les Vaudois se précipitent au milieu de ces soldats débandés. C'est en vain qu'ils cherchent à se rallier ; le terrain ne le leur permet plus; plusieurs d'entre eux glissent et se font égorger ou tombent dans les précipices.
La plus grande partie de l'armée arriva cependant au Villar, mais elle avait laissé son butin en route ; les Vaudois ne perdirent aucun des leurs, et ils rentrèrent en possession de tous les biens qu'on venait de leur enlever.
Etant remontés sur Pian pra, Janavel les arrête : Rendons grâces, dit-il. Ses hommes s'agenouillent : 0 Dieu! s'écrie leur intrépide chef, nous te bénissons
de nous avoir conservés. Protège nos gens dans ces calamités, et augmente en nous la foi ! Cette courte prière est suivie de l'Oraison dominicale et du Symbole des Apôtres. Pendant ce temps les fuyards arrivaient à Luserne. Le marquis de Pianesse, furieux, humilié, rugissant de colère, et voulant néanmoins se contenir, mais reconnaissant qu'il était inutile de recourir à de nouvelles tromperies, à de perfides protestations, convoque le ban et l'arrière-ban de ses troupes, n en fait venir de Bubiane, de Barges et de Cavour. Elles doivent se réunir à Luserne pour marcher sur Rora ; le jour et l'heure sont indiqués ; mais l'ardent massacreur de Bobi, Mario de Bagnol, veut avoir la gloire de détruire à lui seul cette misérable poignée d'aventuriers. On désignait ainsi les héroïques montagnards qui défendaient avec tant de courage leurs malheureuses flimilles.
Le capitaine Mario part donc avec ses mousquetaires deux heures avant les autres milices. Q avait trois compagnies de troupes réglées, une de volontaires et de bannis piémontais; une cinquième d'Irlandais es* puisés de leur patrie par Gromwell, en punition des massact*es qu'ik avaient commis contre les protestants de cette tle. C'était un titre pour qu'ils ftisseat
bien reçus parmi les massacreurs des Vaudois. On leur avait même promis d'avance la concession gratuite du sol dépeuplé des Vallées. Ils combattaient donc dans leur propre cause. Le fanatisme et l'intérêt, quels plus puissants motifs au carnage pouvait-on leur donner?
Le capitaine Mario divisa ses troupes en deux pariiesy dont l'une prit la droite et Tautre la gauche du valkm de Bam. Il parvint ainsi sans résistance jusqu'aux rochers de Ruauner, signalés déjà, depuis quatre jours^ par la première victoire de Janavel. GehiÎHîi s'y était euoose retranché, avec sa petite troupe augmentée de quelques nouveaux combattants , et pcHHée alors au nombre de trente à quarante hommes. Mais la droite du comte de Bagnol, s'étant déployée sur les hauteurs, avait pris le dessus de Rummer^ et menaçait de venir attaquer les Vaudois par derrière, pendant que le reste des assaillants les aurait attaqués par devant.
Janavel voit le piège dans lequel il vaétre pris^et^avec la pr<Mnptitude de décision et l'énergie d'action qui caractérise legénie militaire : En avant ! à la broual (i) s'écrie-t-ôl^ la victoire est là-haut! et, faisant volteiace, il abandonne le fix)nt du capitaine Mario, dont le
(1) MoU patois, tignifiaot : au tommel.
mouvement de poursuite allait être retardé par la nécessité d'escalader les rochers; il se tourne contre le détachement supérieur qui se déployait déjà sur les croupes unies de la colline; tous les Vaudois avaient leurs armes chargées; Janavel les dirige en droite ligne sur l'aile droite de ce détachement qui manœuvrait pour le cerner. Feu ! s'écrie-t-il. Une décharge terrible mitraille ses adversaires; le gros des troupes se porte de ce côté pour résister aux Vaudois; mais Javanel s'est jeté ventre à terre ^ et la mousqueterie a passé sur sa tête; alors profitant des tourbillons de fumée qui le couvrent encore, au lieu de poursuivre sa course dans la première direction^ il fait un coude subit à droite et va l'épée à la main se frayer un passage à travers l'aile gauche, où l'ennemi est déjà affaibli par le mouvement de concentration qui s'était opéré du côté opposé. Perçant ainsi la ligne d'invasion, il la dépasse, atteint le sommet, ou ta broua qu'il avait désignée à ses soldats. De là il domine l'ennemi, et tous les Vaudois se rangeant en bataille, adossés contre les rochers, avec la triple énergie que donnent le bon droit, la confiance en Dieu et le succès, ils font face à leurs adversaires avec une eflrayante intrépidité.
C'est en vain que les deux détachements du comte de Bagnol se rejoignent pour les assaillir, les Vaudois ne se laissent pas entamer.
Le cercle de leurs adversaires embrasse tout le bas de la colline, et, comme l'affleurement d'une eau qui s'élève autour d'un promontoire, ce cercle se resserre en montant autour d'eux; mais il ne dépasse pas une certaine limite, car les soldats qui le forment tombent frappés de mort dans tout le rayonnement des balles vaudoises.
Comme une neige qui se fond sur un côté de la montagne, cette armée diminue peu à peu, son invasion s'arrête là.
a Les Vaudois, dit Léger, firent une si longue et si courageuse résistance qu'enfin la confusion et l'esprit d'étourdissement s'étant manifestement saisi de cette grande multitude d'assaillants, ils prirent la fuite, laissant soixante-cinq de leurs morts sur la place , sans compter les blessés et les cadavres qui furent emportés, b
Voyant que les ennemis se retiraient par le bas de la vallée, les Vaudois veulent les poursuivre. Janavel les arrête, a Mieux que ça! leur dit-il; il faut les anéantir, b Et, dépassant par les hauteurs le front des
fuyards, il court se poster encore, avec ses invincibles fusiliers, sur un passage étroit, nommé Pierro capeUo.
lA arrive la troupe ennemie qui commençait à reprendre haleine. Au moment où elle s'y attendait le moins, les Vaudois font une nouvelle décharge, précipitent des quartiers de rocher, s'élancent sur elle, redoublent son effiroi, son désordre, ses pertes; il n'y eut pas ombre de résistance; une terreur panique, ou plutôt la frayeur du Dieu de Jacob, saisit d'une telle manière ces soldats débandés, que, ne pouvant fuir à leur aise, à cause de la diflSculté des sentiers, ils se jettent à corps perdu dans les rochers, les ravins, les torrents et se noient ou se brisent dans les précipices, s'ils ne tombent pas sous le fer et le plomb de leurs terribles assaillants.
Le capitaine Mario lui-même fut à grand' peine retiré d'un goufire rempli d'eau, où il avait failli se noyer ; on le ramena à Luseme , sans habits , sans chapeau , sans souliers , et il mourut peu de jours après.
Ici se place un fait qu'on oserait à peine introduire dans un ouvrage de pure imagination, tant il paraîtrait improbable. Mais l'histoire ne doit pas i*eculer devant des prodiges avérés; et l'on sait que le vrai
est souvent ce qai par&it le plus invraisemblable. Quelque étonnantes que soient déjà les victoires mnltipliées de Janavel contre des ennemis cinquante fois plus nombreux, on ne verra pas sans surprise que le marquis de Pianesse ait alors fait prendre les armes à toutes les troupes disponibles qu'il avait sous ses ordres, et fait marcber près de dix mille hommes contre la petite commune de Rora , défendue avec tant de persévérance par une simple compagnie de braves montagnards*
C'était dans les premiers jours du mois de mai 1655. Trois mille hommes partirent de Bagnol, trois mille du Villar, et quatre mille de Luserne, pour assaillir en même temps un village de cinquante maisons.
La bande venue par le Villar parut la première. Janavel repoussa son attaque; mais pendant qu'il combattait, les deux autres bandes envahirent le bas de la vallée, pillèrent le village, incendièrent les maisons, massacrèrent les habitants, commirent des outrages monstrueux, et emmenèrent prisonniers les malheureux qui n'avaient pas péri. La position n'était plus tenable; Janavel n'avait plus rien à défendre; Rora était détruit; ses habitants tués ou captifs: il se
retira avec son héroïque cohorte dans la vaHée de Liiserne.
Le lendemain il reçut du marqiria de Pianesse un billet ainsi conçu : « Au capitaine Javanel. Votre femme et vos filles sont entre mes mains; elles ont été faites prisonnières à Rora; je vous exhorte, pour la dernière fois, à abjurer votre hérésie, ce qui aéra le seul moyen de vous foire pardonner votre rébellion contre Pautorité de Son Altesse Royale^ et de sauver la vie à votre femme et à vos filles, qui seront .brâlée& vivantes, si vous ne vous rendez. Et si vous persistez à Caire Topiniàtre, sans me donner la peine d'envoyer des troupes contre vous, je mettrai votre tête à prix, pour une telle sonune que, eussiez-vous le diable au corps, il faudra que vous me soyez livré mort ou vif; et si vous tombez vivant entre mes mains, vous pouvez vous attendre à ce qu'il n'y aura pas de tourments si cruels qui ne vous soient infligés. Cet avis est pour votre gouverne; songez à en foire votre profit, fi
Voici ce que répondit Janavel : a II n'y a pas de tourment si cruel que je ne préfère à l'abjuration de ma foi; et vos menaces, loin de m'en détourner, m'y fortifient encore davantage. Quant à ma femme et à mes filles.
elles savent si eltes me sont chères 1 Mais Dieu seul est le maître de leur vie, et ai voua faitea périr leur corps, Dieu sauvera leur ftme. Puisse-t-il recevoir en sa giftoe ces ftmes chéries , ainsi que la miennei s'il airive que je tombe entre vos mains, o
Telle fut la réponse de Théroïque montagnard.
Aussitôt sa tête est mise à prix.
U lui restait un fils, un jeune garçon qui avait été confié à un parent du Villar. Craignant qu'on ne le fit eùoùfe (tisonnier, l'intrépide et malheureux père prend avec lui cet enfant, le porte à travers les neiges de l'autre oôté des Alpes, descend en Dauphiné, y dépose son fils, y ravitaille sa petite escorte, prend quelques jours de repos et en profite pour recruter sa bande; puis, toujours confiant en Dieu, il franchit de nouveau les Alpes, rentre dans les Vallées et se remet en campagne, plus fort, plus redouté, plus intrépide que jamais.
Pendant ce temps, le modérateur des Eglises vaudoises. Léger, s'était rendu à Paris, où il avait fait imprimer un manifeste, qui fut adressé à toutes les puissances protestantes de l'Europe.
Des preuves multipliées de la plus vive sympathie et du plus actif intérêt, arrivèrent de toutes parts aux
Eglises vaudoises. D'un autre côté, la cour de Savoie, ou plutôt la duchesse (I), sollicitée par la Propagande et par le nonce pontifical (nous n'osons dire apostolique) poursuivait avec vigueur, aux applaudissements du haut clergé, le but réel de tant d'agitations : savoir, l'expulsion ou l'extermination complète de risraêi des Alpes, de ces évangéliques enfants des Vallées.
Après avoir demandé à Mazarin de leur refuser un asile en France, et n'ayant pas pu l'obtenir, elle lui demanda de les éloigner des frontières du Kémont, à la distance de trois jours. L'exécution de cette mesure lui ayant encore été refusée, elle demanda et obtint qu'il serait interdit aux Français de venir au secours des Yaudois qui se trouvaient encore dans les Vallées.
Ses démarches étaient si actives , ses desseins si hautement avoués que, dans les Vallées mêmes, plusieurs personnes doutaient que les Vaudois pussent jamais s'y raffermir. François Guérin, ministre du Roure, en Pragela, prophétisait hardiment à ceux qui s'y étaient réfugiés, qu'9s devaient renoncer à l'es-
(t) La plupart des pièeet dont noua alloDS parler portent m signature.
poir de rentrer dans leur patrie, le temps étant venu que le chandelier en devait être ôté (1).
Le capitaine des gardes suisses du duc de Savoie, étant du canton de Glaris où se trouvaient quelques familles catholiques mécontentes d'habiter un pays protestant, proposa à Charles-Emmanuel II d'accueillir ces familles dans les Vallées et d'envoyer en échange les Vaudois dans le canton de Glaris (2).
Cromwell, de son cdté, offrit aux Vaudois de les recevoir en Irlande, à la place des indigènes qu'il avait expulsés de cette île. Mais la réponse du modérateur fut plus conforme aux intérêts de sa patrie : il supplia le Protecteur d'envoyer un plénipotentiaire à Turin, pour travailler à rétablir les Vaudois dans les Vallées, plutôt qu'à les en éloigner. Ce plénipotentiaire fut Morland, qui joua un si grand rôle dans la pacification de ce malheureux pays, et qui écrivit plus tard une histoire remarquable des événements qui venaient de s'y passer.
(1) Cet faits foot meotioonéi, dans une lettre de la duchesse de Savoie » à Lesdigaières , gouverneur du Daaphiné, pour lui demander de prendre «les mesures eonfonnes à ees dispositions. La lettre est du 8 de juin 166S , et se trouve aui Archives d'Etat à Turin. •— Lesdiguières reçut de Louis XIV des ordres semblables, le i et le 18 de juin 1655 (même source).
(S) Léger il , p. 305. '
La plupart des puissances étrangères, depuis le roi de Suède jusqu'aux cantons helvétiques, écrivirent à Charles-Emmanuel en faveur des Vaudois. o Cette affaire fait grand bruit en Suisse aussi bien qu'en France et en Allemagne, » écrivait l'ambassadeur sarde de la Borde à la duchesse Christine (1). a Votre Altesse fera telle considération qu'elle jugera à propos dans une conjoncture où les armes communes peuvent être employées plus utilement ailleurs, n
Dans une autre lettre (2) ce même ambassadeur s'exprime plus clairement encore : a Cette guerre, dit* il, ne peut avoir été conseillée que par des amis de l'Espagne, pour détourner les armes de Son Altesse Royale du Milanais. i>
Ainsi chacun jugeait cette af&ire à son point de vue : les diplomates ne lui attribuaient que des causes politiques; les ecclésiastiques, que des causes religieuses; mais tous étaient unanimes à les blâmer. Et pour le dire en passant, l'Europe tout entière se serait-elle émue, tant de souverains auraient-ils adressé de si vives représentations à la cour de Savoie , au sujet des massacres de 1655, commis dans les vallées
(1) Lettre du 18 juin 1655. (Architei de Turin.) (9) Du 25 de juin (même source).
vaudoisesy si ces massacres n'avaient pas eu lieu? La cour de Savoie en lit cependant alors démentir la nouvelle. Mais le sentiment de leur triste réalité était si vif chez ceux qui en furent victimes que , vingtcinq ans plus tard, on trouve encore dans leurs correspondances Tannée 1655 désignée par ces seuls mots : Tannée des masssacres; des documents authentiques enfin ne permettent pas de douter du véritable caractère de ces événements, où les hideuses conséquences du papisme se sont empreintes tout entières.
En Suisse, en Angleterre, en Hollande, dans presque tous les pays protestants de TEurope, on fit des collectes et des jeûnes publics dans Tintérét des Vaudois. Beaucoup de catholiques aussi leur témoignèrent de touchantes sympathies. Nous aimons à distinguer toujours le principe du catholicisme des vertus que peuvent cacher en de nobles ftmes les formes extérieures qu'il a pu revêtir.
Louis XrV lui-même ordonna à Lesdiguières de recueillir avec bonté les Vaudois fugitifs et de leur garantir sa royale protection (1).
(1) Ce sont les tennet dans lesquels il s'en expliquait à Cromwell. Léger n» p. S36.
Dans les vallées du Queyras et de Pragela, qui appartenaient à la France, on prit les armes pour venir
au secours des persécutés (1). Les troupes réglées désertaient afin de s'y rendre (2). On fit aflScbcr, à Grenoble, un ordre formel poiu* interdire ces désertions (3) . Déjà le capitaine Janavel était revenu aux Vallées avec sa vaillante escouade augmentée de nombreuses recrues du Queyras.
Le capitaine Jahier, originaire de Pramol, s'était retiré en val Pérouse, sur les terres de France, avec les réfugiés deBubiane, et les habitants d'Angrogue qui, le 32 d'avril, avaient fui devant l'armée de Pianesse.
Il revint un mois après à la tète de ces exilés, soutenus par leurs coreligionnaires de Pragela, et les rétablit dans les vallons d'Angrogne et de Pramol. Puis il écrivit à Janavel de venir le rejoindre.
Ce dernier avait d'abord pris position sur une haute montagne, nommée l'Alp de la Pelaya di Geifmet. De là, descendant par le vallon de Rora , qu'il connaissait si bien, il avait essayé de s'emparer de Lusernette,
(1) Lettre de Christine âLesdtguières, le S dejoio.— i«ltr« de Louis XIT au même, le 18 de juin. Turiu. Archives d'État. (*J) Lettre de Louis XIV à Lesdiguières, datée du k juin. (Uème source.^ (3) Le 14 de juin. Cet ordre est imprimé en forme de placard.
village catholique situé à une demi-lieue de Luserne. Mais aux appels du tocsin , les troupes de Luserne et de Bubiane accoururent en si grand nombre, que Ja* navel fut obligé de renoncer à son projet. U était déjà entouré d'ennemis lorsqu'il battit en retraite; et cette retraite fut si habilement exécutée, que ses adversaires éux-mémes n'en parlèrent qu'avec admiration.
Dans cette affaire, ce hardi capitaine reçut une balle à la jambe, et il la garda toute sa vie dans les chairs. Mais cette blessure ne Tempécha pas de poursuivre ses expéditions. Celle qu'il venait de tenter sur Lusernette, quoique ayant manqué son but, n'en eut pas moins des suites importantes, car elle donnait une nouvelle face à cette guerre d'extermination dans laquelle les Yaudois prenaient alors l'offensive pour la première fois.
Une terreur inexprimable commença à troubler les villes du Piémont les plus rapprochées des montagnes.
Chacune voulut avoir ses retranchements et sa garnison. Des troupes irlandaises furent casernées à Bubiane ; mais elles y commirent tant d'excès que les habitants eux-mêmes furent bientôt obligés de prendre les armes pour les en chasser. Ainsi les persécuteurs commençaient à se détruire les uns les autres.
C'est alors que J^navei opéra sa jonction avec le capitaine Jahier (le 27 mai) sur les rives de TAngrogne. Ces deux hommes de giierre , en réunissant leurs forces, devenaient plus redoutables et plus puissants dans leurs expéditions.
La première entreprise qu'ils tentèreol en commun fut dirigée contre le bourg de Garsîliane, dont ils cbei** chèrent à s'emparer dès le soir môdae. Mais eonnne à Lusemette, de nombreuses troupes étant curvennes au son du tocsin de toutes les bourgades environnantes, ils furent obligés de se retirer, eoimenant seulement quelque bétail et six paires de bœufs dont ils s'étaient emparés.
Le lendemain au point du jour, s'étant encouragés par la prière, et sentant l'urgence de quelque énergique démonstration pour sauver leur patrie^ ils assaillirent le bourg de Saint-Segont et s'en emparèrent. Pour se mettre à l'abri du feu de leurs enneaûs, les Vaudois foisaient rouler devant eux des tonneaux remplis de foin, et s'approchèrent ainsi des murailles de la ville, du haut desquelles pleuvait sur eux une grêle de balles, qui se perdaient dans les futailles, sans frapper ceux qui s'abritaieni derrière ces mantelets roulants.
Arrivés au pied des retranchements, ils mirent le feu à des tas de fascines et de sarments, dont la fumée les déroba aux regards des assiégés. Ayant alors enfoQcé une porte, ils pénétrèrent dans le bourg et se chargèrent de butin. Un régiment irlandais fut surpris dans sa caserne et taillé en pièces.
• Le nombre des morts fûts par les Vaudois fut de sept à huit c^nts Irlandais et de six cent cinquante Piémontais. Les habitants sans armes furent épargnés (i) et en partie retenus prisonniers^ puis on livra le village aux flammes.
C'était une exécution terrible y et qu'on eût peutêtre pu se dispenser de pousser aussi loin, sans la nécessité où étaient leç Yaudois d'imposer enfin par le déptoieiaent de leurs forces à des ennemis qui avaient osé les forger sans défense. D'ailleurs, en temps de goerte on ne raisonne plus avec le sang-froid d'un ugemeot serein^
Et puis les vallées vaudoises avaient été si cruellement bouleversées^ le sang répandu criait si haut, i'irritatioa devait être si profonde, que, sans attribuer à l'esprit de vengeance seulement de telles repré-
(1) Une fille feulement fut Ivée ftit une ImHc peidue. CTétait laïkapi» ■elle AUi Manaille.
sailles, on peut les concevoir comme une conséquence ou une nécessité.
Elles furent utiles, en effet, pour amener les persécuteurs à reconnaître qu'il fallait enfin compter avec ce peuple sacrifié. Et s'il est vrai qu'on n'a d'égards que pour ceux que l'on aime ou ceux que l'on redoute, les Yaudois , assurés de n'être pas aimés , n'avaient plus assurément qu'à se faire redouter.
Hs réussirent en peu de jours.
Déjà la prise de Saint-Segont équivalait au gain d'une bataille. Ils avaient fait mordre la pousnère à quatorze cents ennemis; la perte, de leur côté, n'était que de sept hommes (i); ces résultats presque incroyables furent bientôt connus.
La terreur inspirée par Janavel et Jahier, gagna toutes les villes voisines. Elles s'entendirent pour se défendre mutuellement , convinrent d'un signal télégraphique, qui du haut des clochers devait avertir de l'arrivée des Vaudois et signaler leur position.
Le peuple, qui soufifrait de l'interruption du commerce, du cantonnement des troupes, des incursions
(t) Savoir, un de La Tour, deux da Tal Saint-Martin, un de Roche Plaie, deai d'Angrogneet un de Saint^ean. Il 7 eut en outre liz blenée.
des Vaudois, s'élevait avec force contre Forigine, ou du moias contre le résultat de ces perturbations.
La voix publique devint plus pressaute encore lorsque Jahier et Janavel eurent multiplié leurs exploits avec leurs intrépides partisans.
Le marquis de Pianesse chercha de les abattre en mettant à prix la tête des principaux d'entre eux (i); mais leur troupe^ au lieu de s'affaiblir^ s'augmentait
(1) Oa p«ul coontitre ainsi le oom des plu fameux de cet deroien déîtÊiÊ^tê d« leur patrk. LM voiei d'aprèt l'édit du SB ttai 165ft Le eliilfre q«| Mit le nom indiqae la lomme promite pour la Xèié de ehacun d'eu. •» Joné Janavel : 300 ducalt. — Barthélémy et Jacques Jahier, 600. — Paul Taellère, de Luaeme, 300. ^ Pnafiaia UMeni dea Motè («ai de Saiiil-Hartio), SOC.— Jean Malanot, du même lieu, SOO. —Daniel Grill, de Pral, SOO.
- Abel, Jean, Aotoioe, Philippe et Oioa«iao Pteirottt, de Frai (toute me fkinîlie), aOO. —Charles Fautrier, IJM). — Paal Faulrier, 150. — UUeoM Graaa de Bobi, 150. — Lorenxo Biiffa d'Angrogoe, 150. — Les frères Jead Pierr» et Jaeques Troo, dite Giaoetti, du val Saifit-Martin , 150. — Pieit« Chanforan et Barthélémy Imbert d'Angi-ognc, chacun 150. — Barthélémy looooft et Jacques Perroael de Rrioelaret, ensemble 150. — Bnfin Daniel Arbareu, d'Angrogne ; — Barthélémy Gianolat, de Saint-Jean; — GuiUauMe Malanot du même lieu ; — Gianone de Gianoni d'Angrogne ; — David Biandii de SaintOean ; — Jomé Moodoa de Bobi ; - Daniel PeUene du Ylllar ,
— Paul Goante de La Tour ; — Paul Bernard de Rodorel ; — Jacques Guillamne et Kichet Bhstle (sans autre désignation) : mise à prix de leur tête, pour cbaeun , 100 ducaU. — Pour les frères Jean et François llemsoa • de Traverses, en Pragela, 100 ducats pour les deux.
La tête de troia pasteurs Taudoif est également nâseà pris par eetédit , savoir: Jean Léger (l'historien), .00 ducaU; — Jean Michelin de Bobi et Isae Lépreux : pour chacttn, 800 docats.
L'édit est signé de Charles- Emmanael et conta^-signé Meroisa* Uélttl* m^or de la troupe Taudoise est donné nominalement par Léger . p. 199
chaque jour par de nouvelles recrues ou de nouveauiL réfugiés qui leur venaient du Queyras et du Pragela. Le 2 juin elle était composée de quatre compagnies commandées par les capitaines que nous connaissons déjà, et en outre parles capitaines Laurens et Benêt. Dans leur petit conseil de guerre, ils résolurent d'aller attaquer Briqueras. Pour exécuter ce dessein, les quatre compagnies marchèrent par différentes directions, de manière à pouvoir non-seulement surprendre le bourg, mais encore s'opposer aux secours qu'il aurait demandés.
En conséquence, Janavel se tint sur la côtière de Saint-Jean et de la Tayarea,afin d'arrêter les troupes qui seraient sorties de La Tour et de'Luseme; le capitaine Laurens se porta sur les derniers contre-forts de Rocheplate, prêt à couper celle» qu'on aurait pu envoyer de Saint-Segont ; car, malgré l'incendie récent de ce village, on l'avait rendu habitable par de promptes réparations. Jahier descendit dans la plaine de Briqueras, et commença à ravager les campagnes environnantes; mais au signal donné, les garnisons voisines accoururent avec tant de rapidité au secours de Briqueras que ce lieu ne put être envahi.
Jahier rétrograda donc vers les collines de Saint-
Jean, où Janavel avait tenu en échec les troupes qu'il s'était chargé d'arrêter.
Renforcés alors Tun par l'autre, ces deux capitaines attaquèrent l'ennemi avec tant d'impétuosité qu'il laissa cent cinquante morts sur le champ de bataille. Les Yaudois n'eurent qu'un seul homme de tué.
Peu de jours après, un convoi de trois cents soldats fut envoyé de Luseme au fort de Miraboûc.
Janavel se trouvait à Bobi ; il eut connaissance de cette opération, alla attendre les ennemis au défilé de Marbec, les y arrêta pendant cinq heures, mais fut obligé enfin de céder le passage, après leur avoir tué beaucoup de monde.
Ce vaillant capitaine n'avait alors avec lui que huit hommes, et, malgré leur retraite, on ne peut disconvenir qu'ils montrèrent une grande intrépidité en osant aller en attaquer trois cents. Il est vrai qu'ils étaient favorisés par l'admirable position que leur chef avait choisie. Aucun d'entre eux ne fut tué.
Janavel se retira après cela sur l'Aip d'où il avait tenté sa première expédition contre Lusernette, savoir la Palea di Geymet, située en face du Villar.
Ce dernier village était le seul qu'on n'eût point in-
cendié, à cause du grand Dom))re de ses habitants qui s'étaient catholisés, et qu'on avait cni devoir laisser tranquilles dans leurs demeures.
Janavel leur fit dire qu'ils eussent à se rendre auprès de lui, pour augmenter le nombre des défenseurs de la patrie, faute de quoi ils seraient traités comme des apostats, des traîtres et des ennemis.
A cet énergique langage, les Yillarains, par crainte ou par patriotisme , se joignirent au rude guerrier qui leur parlait ainsi.
Janavel alors unit derechef ses efforts avec ceux de Jahier, et lis formèrent le projet de reconquérir ensemble la capitale protestante de leurs vallées, la ville de La Tour.
lis ne purent y réussir , mais ils tuèrent plus de trois cents soldats.
Les troupes réunies de ces deux capitaines se montaient alors à plus de six cents hommes* Us établirent leur quartier général sur une des hauteurs d'Angrogue, nommée le Vemé. Mais il fallait pourvoir à l'entretien de ces soldats ; on ne pouvait le faire qu'en rançonnant les ennemis.
Les habitants de Grussol , village situé dans la vallée du Pô, ayant fait beaucoup de mal aux Vaudois,
lors des derniers massacres, Jahier résolut de les mettre à contribution.
n partit avec quatre cent cinquante hommes pendant la nuit, et le lendemain matin, àTaube du jour, avant quelesCrussoIains eussent pu prendre aucune mesure ^ de défense, leur village fut envahi. Les habitants effrayés se retirèrent dans une profonde caverne, et les Vaudois emmenèrent sans résistance plus de quatre cents vaches ou boeufs et de sit cents moutons.
Ce butin fut transporté et partagé à TÀlp de Liouzà, qui, par une charte très ancienne, iBivftit été confCé<lé à Tabbaye de Staffiirde»
Pendant que cette expédition is'éccotnfdiBMit 6ur les rtveâ do P6, les catholiques de Saint-Segont et des bourgades voisines étaient venus attaquer les cent (Anquante Vaudois demeurés à Angrogne. Les capitaines fjAurens et Benêt, avec les irères Jahier, repoussèrent ces assaillants qui, dans leur retraite, surprirent un homme sans défense et assouvirent sur lui leur crUau* té(i).
(1) Ut lui patièrent une corde «utour de la tète , et k serrèrent avec an bétoo, josqu^à ce qn^elle eût pénétré dans les chairs. Cet homme se nom- ■ait Pierra Reggw ; il woait de Pinadia, el il naanit quelques joan aprèi^ des suites de ea supplice.'
Cependant le capitaine Jahier était allé en Pragela pour vendre ou mettre en garde une partie du butin qu'il avait fait à Crussol. Janavel , l'ayant attendu inutilement pendant huit jours, se décida à attaquer seul la ville de Luseme. Ce retard fit manquer l'expédition ; car un nouveau régiment qui était arrivé la veille dans cette ville repoussa son attaque.
Deux jours après, le marquis de Piancsse, ayant fait mettre sur pied toutes les troupes du pays, soutenues par ce nouveau régiment que conunandait H. de MaroUes, vint attaquer à son toiur la troupe de Janavel, au cœur même d'Angrogne.
C'était un vendredi , le 15 de juin 16S5. Ces troupes étaient montées à la fois sur La Tour , Saint-Jean, Rocheplate et Pramol. Elles devaient firapper toutes ensemble; mais cette simultanéité d'opérations ne put être obtenue, à cause des différentes routes que l'armée de Pîanesse avait suivies et des points éloignés qu'elle occupait.
Le détachement venu par Rocheplate donna le signal de l'attaque quelques minutes trop tftt.
Janavel n'avait avec lui que trois cents hommes; il fit face à ces premiers assaillants et les repoussait
déjà lorsque arrivèrentsurses derrières les troupes qui sortaient de Pramol.
Afin de les diviser, il se porte sur les hauteurs de Rochemanant. Le voilà soudain en face du détachement (fai avait gravi les côtières de Saint-Jean^ et en même temps il voit s'avancer celui qui montait de La Tour.
Dans cette position critique, assailli de toutes parts, privé de la moite des siens, encore en Pragela, le héros de Rora, avec cette sûreté de coup d'œil et cette énergique promptitude d'exécution qui caractérisent les grands capitaines sur un champ de bataille , Janavel rétrograde avant que le bataillon de Rocheplate se soit rallié sur ses flancs, se précipite au centre de celui qui venait de Pramol, le coupe en deux, passe au travers, et, comme il l'avait déjà fait avec tant de succès à Rora, va se poster avec ses hommes au sommet d'une colline, qu'il couronne de héros. Cette colline était formée par un relèvement des couches de la montagne, inclinées en pente douce du côté qu'il avait gravi , mais taillées à pic et sciées en arêtes de précipice du côté opposé.
Les quatre bataillons ennemis se groupent au bas de cette pente. Voilà donc Janavel resserré entre un précipice et une armée dix fois plus nombreuse que
la sienne. H était neuf heures du matin ; il résista dans cette position jusqu'à deux heures de Taprèsmidi : alors, jugeant que ces hommes s'étaient suffisamment exposés en luttant de pied ferme pendant cinq heures entières , et apercevant déjà des indicés de lassitude , d'impatience et d'hésitation dans les rangs ennemis, Janavel lève ses armes vers le del ! — « 0 Dieu 1 c'est à ta garde ; soutiens-nous et pnéser» ve-nous! x> — Puis, à ses hommes : a En avant, mes amis ! » — Et, comme une avalanche de piques, d'épées et de balles, ôes hommes courageux se fréci" pitent au bas de la colline avec toute l'impétuosité d'une valeur trop longtemps contenue. Sans attendre eur choc les ennemis veulent s'étendre dans la plaine et reculent devant eux. Par cette manœuvre ils affiti- Missent leur ligne en la développant. Les Vaudois achèvent de la briser; le désordre s'y met. La confusion est facile en des corps diversement commandés; elle était habituelle à ces troupes de différente origine, toutes les fois qu'elles avaient le dessous; elle fût prompte alors sous le hardi mouvement des Vaudois. Ces trois mille hommes se débandent. Les Vaudois les poursuivent ; ils en tuent plus de cmq cents, et n'ont eux-mêmes qu'un mort et deux blessés.
Hais tout n'est pas fini. Ayant purgé le bassin d' Angrogne de ces envahisseurs, Janavel rentrait dans ses retranchements. Au même moment le capitaine Jahier arrivait de Pragela^ leurs troupes étaient fatiguées, les unes par le combat, les autres par la marche ^ celles de Janavel n'avaient pris aucune nourriture depuis le matin. Pendant qu'elles se réfectionnent à la hâte , il va reconnaître la position des ennemis. U les voit ralliant, dant la plaine de Saint-Jean, leurs corps de troupes dispersés, et tout à fait éloignés de la pensée d'une agression.
Cet infatigable combattant rappelle ses hommes, les fait descendre par les côtières, et tombe comme la foudre sur cette armée imprévoyante, qui est une seconde fois mise en déroute devant lui.
Les Vaudois tuèrent là plus de cent hommes; mais la mort de Janavel manqua d'être alors, pour ses compatriotes, une calamité ' plus grande qu'une défaite;' car ce. chef, qu'ils n'eussent pu remplacer, fut frappé d'une balle qui traversa son corps de part en part, étant entrée par la poitrine et ressortie par le dos.
Sa bouche se remplit de sang, il peidit connaissance, on crut qu'il allait expirer : la douleur fut extrême; il remit le commandement à Jahier, à qui il
donna enoore ses instnictioDS au milieu des lannesy des prièreit, des témoignages les plus vib d'aflfectîoo dont rpntouniient ses soldats.
Cependant la Providence ne voulut pas priver pcMir toujours les Vallées de leur plus intrépide défensenr, et, après six semaines de souffrances, la guérison de Janavel fut assurée.
H s'était fait porter à Pinache, sur les terres de France, {)our s'y rétablir ou y mourir.
Son dernier avis au capitaine Jahier avait été de ue plus rien entreprendre dans le courant de cette journée, à cause de la fatigue de ces troupes; mais un émissaire étant venu prévenir Jahier qu'il pourrait s'emparer de la ville d'Osasc , ce capitaine trop bouillant, dit Léger, et en qui l'intrépidité l'emportait toujours sur la prudence, brûlant de se signaler par quelque coup d'éclat, prit avec lui cent cinquante soldats, et se mit en marche à la suite de l'émissaire.
Cet émissaire était un traître. Il conduisit Jahier dans une embuscade où tout un escadron de cavale* rie l'environna et le défit.
Dans ce moment suprême, Jahier s'éleva au-dessus de lui-même par sa valeur extraordinave ^ se voyant
trahi il tua le traître, invoqua Dieu, fit preudre l'arme blanche à ses soldats , se jeta contre la cavalerie de Savoie, avec une intrépidité digne d'un meilleur sort; et là, frappant d'estoc et de taille, éventrant les chevaux, tuant les cavaliers, enfonçant les rangs de ses adversaires, il fit un ravage terrible autour de lui , tua de sa propre main trois officiers ennemis, et enfin, succombant à la quantité de ses blessures, tomba mort sur la place.
Son fils, qui combattait à ses côtés, mourut auprès de lui. Tousses soldats, à l'exception d'un seul, furent taillés en pièces.
Celui qui survécut s'étak caché dans un marais, et , traversa de nuit le Cluson à la nage, pour venir apporter cette déplorable nouvelle à ses compatriotes.
Fatale journée du 15 juin ! Les Vaudois furent à la fois privés de Janavpl et de Jahier. Ce dernier, dit Léger, a avait toujours montré un grand zèle pour le service de Dieu et la cause de sa patrie; ayant un courage de lion, et cependant humble comme un agneau, rendant toujours à Dieu seul toute la louange de ses yictoires; extrêmement versé dans les saintes Ecritures, entendant parfaitement la controverse et
homme de grand esprit, qui eût pu passer pour un personnage accompli , si seulement il eût été ca« pable de modérer son courage. » (Légbr. Partie H, page 104.)