DÉBUT DE LA QUATRIÈME PERSÉCUTION
GÉHÉftALS DANS LES VALLÉES.
(1686, de janvier à la fin d^avril.)
SouAGH BT ^ino&fTét. — Hùl» dâ ta penée, dâi vaUéM 4t Piémont ; co»tMMfU ce qui #*«<! poM» cbfw la cKwtjNiltOfi â»i EgiiHi tl iiu hâMUmU 4$ CM «ollMf.arnw «f» fan 1686. Aolfardam. M.D.GLXZXIX in-4o de 86 p. Il exifte one traduction ailemaode de cet ouvrage, imprimée en 1690; ao yvA, iii-18 de 185 p. loiii ee titre : But, iê la ptrtée. «aMdotit étmi t$ PiéfliOfU. (Bibl. de Berne.) — Un autre ouvrage en allemand, sur ee sujet, ett infitulé : Lt palmier iê la vérité ehrétteiutêt ^tit-à-dirê Ut penéeMtUmt dea protêêlantê et â»t Fandoif . Nuremberg, 1600. — Biêt . de la négociation du aw^ boigadeuri entojfét au due de Savoie par let eantont évangéliques (de la Suisse) , ^tmmé» 1688. Imprimé en 1600. Un toI. io-SS, de 178 p. — £« feu de Ut r«eonnaiêeanee et de la joie, pour la glorieuee victoire remportée eur lee hérétiquee vaudoi* , dam lee wUléee de Lueeme, par S. A. R. Victor Awté tt^ due de Savoge, primée de Piémont , rog de Chgpre , donné dane la viUe de Rumilly par le eouUe de Saint-Jogre^ etc.. le 14 mat 1686, Jour de la naie^ eanee de eadile A, A. OumAérg 1686. Sans pagination. — Relation de la guerre contre lee religùwnairee nommée Barbelé. (Citée dans le premier des ouvrages ci-indiqués, p. 150 C'est un opuscule que je n*ai pu me im-ocurer ; peut-être son titre n'indique-t-il que l'ouvrage suivant : Relation de la guerre de 1686, contre ceua dee Valléee etc... in-lo de 8 p., sans lieu d'impression. A la fin se trouve Suite de la relation de la défaite dee eujetê rebellée de 5. A, R,, etc. — D'entre les ouvrages récents , il en est nn qoi s« rapporte spécialement k ce sujet : Thê exilée of Lucema or Ihe eufforinge of the Waldeneee, during Ihe pereeeution ofiW6. Edimbwrgk 1841, I0-80 de
196 p. avee ôm lithognphicf à dMz fetelei» ffyrturtaat dîTcn riict dci Talléet Taudoitct.
Lei Ardùveê d» (aroirrde 7«rm Mot très ridhM es docanenls sor eette époqatf, linti que im ÀrMrêê i$ la e^mr «fet camptn. d «lisle amii dei manaicriU et mémoirM partiealiera, parai lesquels on doit distiofuer lc« Memoriê ii me^ BêfiMmêê SulM^'ot, dé M8t «1 MM. — Enfin, ArtkiMt diphmatiqnêi de la France; correspondance de Loau XIY, aTcc le marqav d* Arc j, son ambaaiadeiir à Tarin. (Communie, de M. Guisol). Yoir les pièces du chap. précédent.
Le jeudi 3Î janvier 1686, parut l'édit fiital qui causa tant de malheurs dans^ les Vallées, et put faire croire, pendant quelques années , à la disparition complète de l'Eglise vaudoise. Cette pièce est trop importante pour ne pas la faire connaître dans toute son étendue (f).
a L'hérésie , y esl^il dit , est paaaée du centre de la vallée de Luseme jusques au cœur du Piémont. Nos ancêtres ont souvent entrepris de Texthper; mats, par suite des seeeure que leereligiomiaiiee ont leçus des pays étrangers, le saint ouvrage de leur retour i PEglIse Romaine n'a pu être «eh«vé, et puTsqu'à présent la pt^incipale raison que Ton avait de les tolérer vient de disparaître , par le zèle et par
(1) Gel édit « été publié ea suhsUooe daoi VHùL d« (a négodati^^ dt MMb (Genève 1680, ia-38). Il se trouve en entier dans les ÀrcMvtt de le •Mir dm eomptÊt de Tuna, Bêgio eontroroUo, Finanze , de 1678 in 1687; «• 166^ fiol. SS4. Veno. — > Je croii qu'il manque dans les grandes collections de Botelli M de Itebow.
la pîélé du glorieux monarque de France , qui a ramené à la véritable foi les hérétiques voisins des vallées vaudoises, nous estimons qu'il pourrait nous accuser d'ingratitude pour ses grâces signalées, dont nous jouissons encore , si nous laissions échapper Toccasion d'exécuter cet important dessein , suivant l'intention qu'en ont toujours eue nos glorieux prédécesseurs. B
Tel est le résumé succinct; mais fidèle, des préliminaires de redit.
Ces paroles pouvaient être habiles au point de vue politique ; mais l(M«que Ton se rappelle le langage plein de hauteur que Louis XIV avait tenu à Victor-Amédée pour l'obliger à détruire ses plus fidèles sujets , on ne peut s'empêcher de trouver chez
ce dernier bien peu de dignité, quand il donne ainsi le nom de grâces signalées au honteux vasselage que
lui faisait subir la France. Voici maintenant le diqx)sitif de redit qui] s'annonçait d'une manière si étrange. « Par les motifs précédents et par d autres pressantes raisons (i) , nous avons, de notre pleine autorité;
(i) Le doc lentatt que celles qu'il Tenait d'indiquer n'étaient pai mIB- •aotea; mai* peut-on baser des mesures auisi cruelles sur des raisons qu'on ne dit pas? Tel est du reste le fatal dilemme de la tjraooie toujours suspendue entre ces deux termes : le sertiiisme et l'oppression.
oerbinMe scmee, bon phriab, et p^iaiano^ abfioiuay airété ce qai mût :
I. Let Yaiid<Hs «uronl à oeaser inuaédiataneDt et |Miiir toujdu» tons le8 exerekes de kur religieft.
il. Il leor Mt défiBoda de fomei! de» réuaioas rdîgteoBes y AN» peine de la vie et de b eenfisealie» de lenrs bien.-
lU. Tous leurs anciens privilèges sont aMîe (i>.
IV. Toœ les tènlpicsy. lieux ébpêikKBf édfflce^œnsacrés au culte doivent être rasés.
V. Toue les pttsteun et les intkres d'école des vtNiées seront lenos d'endvasser le caltMdidsme ou de cfuHtevto pays daae l'espace de qiiinae jours, sous peine de la vie et de la confiscatioB de leurs' biens.
VI. Tous les enfants nés et à naître de parente protestants seront forcément élevés catholiqMes.
En conséquence, les parents auxquels BsÉini un enfant , devront , dans les huit jonrs qui suivront sa naissance, le présenter au curé de leur paroisse, sous peine, pour la mère, d'être publigtiement battue de Verges; et pour le père, de cinq ans de galères.
(1) On doit te rappeler que Tictor-Amédée iviit toleoBeUcsMt cet roémet privfléget le 4 déceobre 1681 ; et te joaet mum <kidrMt «Cds •aog det bunaiot, le papitme rappelait une nintt piéét
VH. Le» pastears vaudeh qtA i^bjoteffûM la Aoe^ ttinê ({tt'ib ottC- précliée jofifqiu'M^ receviMf mef (iafH âicn d'nn tîeirs pïm forte queceHe dont ils jôitisâatént mpoittvsiil. La «loMé de eetleo^nte seM réttrsCMà à iMf véttve.
Vn. Il «SI ordonné k toos le^ ëtrengei^ pMKeftmnts» étabih êD Piémont , de fié catlictiter o«f dd pavfif y dMB Fcapaca de qmize jouf s^
EC. Par 110 aele spécial de sa haute et paiefnelle clémence y le souYc^gin knt pehmMvBi de vetuétB dans cet intervalle les triem qu^'ils annient acqifiâ en némoal, pourvu que ce ne soit qu'à des acquéreun etifaollques.
Il faut se rapporter à cette époque si éloignée de BOOB y poor ne pas roir, dans ceffprétenlîons k la alémeoce ^ on langage dérisoire et (^ruel^ par teqitei l« tyrannie uf^àtah ses révoltantes injustices. -^ L'Btat, c'est moi ! disaient alors les souverains; l'Etaiy c^est nomsl S'^écrient aujourd'hui tes pciq^ies. «^ Paisse ta maîn de Dieu leur aide» jusqu'au bout à s'sAran-' chiri — Mais, dit la Bible ^ ce n'est- que si Christ vous affirancMf que tous serez véntaUement libres: — or, aussi longtemps que l'esprit du papisme^ lutlaDt contre k BtUe, fera peser son joug d'énervemeal
et de siqteretitions sur les peuples dégradés ; aussi longtemps qu'ils consentiioDt à la tyrannie des consciences et à l'oppression de la pensée, c'est de leur part que sera dérisoire toute prétention à la liberté.
Comment l'homme peut-il être libre quand sa pensée est asservie? — Les Vaudois, qui surent garder l'intégrité de leur foi au prix de. leur patrie tyrannisée, portaient en eux plus d'indépendance que n'en aurait un peuple exempt d'oppression, mais sans énei^e morale, sans véritable liberté.
Il serait impossible de peindre la prdbnde consternation , les scènes d'indignation et de carnage , les larmes de douleur et d'angoisse qui remplirent alors les vallées vaudoises.
Toutes les paroisses furent invitées à nommer immédiatement des délégués, qui se réuniraient à Angrogne, pour aviser à la défense des intérêts communs.
c Votre premier soin, avait dit Janavei à ses compatriotes , devra être d'adresser des requêtes à votre souverain. » Ils se souvinrent de ce conseil. Une supplique est dressée; mais elle reste sans réponse. Trois fois encore ils renouvellent leur re* quête, qui se perd dans un silence de mort. A peine
obtfiirent'>fls qnelqiié» déUs & racoomplissement de redit dodl ils demandaient la révocation.
En mêiilie temps, ils écrivirent en Suisse ponr soi* Kdter lêê conseils, l'intervention, les sympathies, de eetle gékiét^ttse nation, donc le gouvernement avait toojoors été Pun des plus actife protecteurs de leut^ peuple.
La première lettre que le gouvernement helvétique adMSsa i la coor de Turin en fevenr des Yandois, demeura également sans réponse. Alors se réunirent à Baden, en assemblée extraonfinaire, tons les dé*pûtes des cantons protestants de ce noble pays (1)* Ils résolurent d'envoyer sans retard en Piémont dea mandataires, chargés de suivre avec activité toutes les démarches possibles pour sauver d'une ruine complète risraêl des Alpes, si cruellement menacé.
Ces ambassadeurs extraordinaires furent Gaspard et Bernard de Mnrat , l'un et l'autre conseillers d'Etat. Ils arrivèrent à Tnrin au commencement du mois de mars, et sollicitèrent immédiatement de Victor-Amédéc une audience qui leur fut refusée.
IMafe te temps pressait ; les instances de l'ambas*
1) C«M« sMinMéa «oiliett U M Uniw 1M6.
aadeiir de Fnuioe , du nonoe et de la Propagande ne laissaient poiut de repos au duc; les délais qu'il avait accordés aux Vaudois étaient ptèfi d'expirer. Cette ardeur persécutrice, qui semblait s'être alors emparée de l'esprit public , comme une sorte de vertige , avait déjà poussé quelques petits corps de volontaires catholiques à commencer les hostilités contre les habitants des Vallées. Les troupes firançaises, cantonnées à Pigneroly attendaient le signal avec impatience, a On ne parle ici que de tout exterminer et de tout détruire ; de faire pendre les grands et les petits, x> écrivait de Pignerol un officier français, peu peu de jours avant cette époque (1).
Dans ces rencontres partielles, les montagnards avaient eu l'avantage. Mais il se trouvait des traîtres parmi eux ; un réfugié français , nonuné Desmoulin, faisait connaître journellement au commandant de I^ Tour (3) les plans et les dispositions de ceux qui lui avaient donné asile, a Os sont fort impatients d'en venir aux mains,» écrit-il à la date du 4 mars. « Les prisonniers du Viilar ont été amenés partie à Bobi et partie à Angrogne (3). — On fait étal
(t) La lettre est datée du S6 jaaYîer. — Archives de Berne, onglet D. (S) Cctatt le major Tereelli. Let lettres de l'espion lont au krth. é» Tmrim. (3) L*eiisteoce des prisonniers proute qne Ton s*était déjà bnttn.
de trois mille combattants , et l'on attend beaucoup d'étrangers. »
Pour augmenter leur force par une puissante organisation militaire , les Vaudois coordonnèrent les instructions que Janavel leur avait envoyées, en une sorte de discipline dont voici les principales dispositions (1):
Article IV. — IL est défendu, sous peines rigoureuses, de s'injurier les uns les autres , de blasphémer le saint nom de Dieu et d'insulter l'ennemi par des paroles outrageantes ou des cris inutiles.
Art. V. — La débauche , le larcin, et autres semblables actions contraires à la loi de Dieu sont sévèrement défendues. (Le conseil de guerre était juge des peines encourues et de leur application.)
Art. IX. — On aura soin de prendre garde à ceux qui seront lâches dans le combat, ou qui ne voudront pas obéir à leurs officiers, afin qu'ils soient châtiés selon leur désobéissance.
(1) Voici le titre exact de cette pièce : RègUtiunt à ohterver dam U eor^^ de garde et génératement daM tout Uê exireiett et fonetione de la gverre faicte contre ceux dtê valléee du Piémont au eujel de leur religion. Cette expreuion ceux det vallêet, semblerait faire supposer que ce règlement, qui reproduit toutes les instructions de JaoiTel. a été ronpoié bon des Valléet et probablement par Janavel lui-même. La date précise ne peut être indiquée.
Art. Xin. — Persomie ne tirera de coups de fitsM sans nécessité, pour épargner les munitions.
Art. XIV. — Les soldats entre lesquels s'élèvera quelque sujet de dispute devront se rendre devant leurs officiers et s'en rapporter à leur dédsî<Mi.
Art^ XV. Chaque officier seca obligé de répondue^ devant le conseil de guerre, de ses soldats. l Art. XX. ^^ Les femmes et les fiUes se tiendront sur les lieux de combat pour empoct^ les malades et les blessés , ainsi que pour rouler dçâ pierres quand il sera besoin.
Il est dit y en outre , qu'on établira des signaux pour s'avertir mutuellement. — Les frondes et les faux sont mises au nombre des armes recommandées.— ^Tous les soldats doivent se réunir, une heure avant le jour, pour assister en armes à la prière du matin.
La simplicité presque naïve de ces dispositions met en saillie le caractère mâle et religieux de ce peuple des Alpes; la courageuse ferveur des sentiments qui y respirent rappelle bien, le héros de Rora, Janavel, qui savait unir la calme intirépidité du guerrier à Taustère humilité du chrétien.
La préoccupation rigide du devoir et le sentiment
profood des misères de rhomme éclatent sartouidans ces quelques lignes, mises en tète du règlement.
a Puisque la guerre que Ton intente contre noug « est uu effet delà haine contre notre religion, et que a nos péchés en sont la cause , il faut que chacun c s'amende, et que les officiers aient soin de faire lire « de bons livres , dans les corps de garde, à ceux qui « demeurent en repos, et de faire faire la prière soir € et matin, selon qu'il est dit à la fin de ces articles.»
N'est-il pas remarquable de voir la lecture des bons livres, la prière, la réserve et la modération, mises à Tordre du jour dans une armée près de combattre?
L'oraison quotidienne qui devait être prononcée matin et soir, dans le camp des Yaudois, est pleine aussi d'une foi humble et courageuse, telle qu'il convient à des gens dont le plus sûr recours est dans le bras de Dieu.
Nous la ferons connaître lorsque la suite des événements nous conduira dans les camps héroïques de l'Israël des Alpes.
IMais avant d'en venir aux mains , les Yaudois voulaient épuiser tous les moyens de conciliation. Déjà
cernés par les troupes ducales et firançaises, ils igno-
raklRt que la Suisse eftt euvoyé des ambassadeurs pour défendre leur cause. Ces ambassadeurs euxméoies, n'ayant pu aborder Victor-Amédée, rédigèrent un mémoire plein de force, dans lequel, rappeiant au jeune prince les édits qui garantissaient aux Yiudois la liberté de conscience, ik lui représentaient ifite la Bdélité aux traités c(»M5tit«ie la force des Etats et peut seule assurer leur repos; que s'il n'était plus pantois de compter sur la parole des rois, les princes protestants pouiraient traiter leurs sujets cMhoyques eomme il mitait lui-même ses suféts prolestailts ; et ^qne sa |>ropre gloire, l'humanité, la justice, la prospérité du Piémont, étaient intéressées à ce qu'il ne se 1k pas lui-même le destructeur et le bcflorrean d'un peuple «fidèle, dont il devait être le protecteur, anquel îi avait promis de aervrr de père.
Le marquis de Saint-Thomas, Tundes mimstres du duc de Savoie, fut chargé de répondre à ce mémoire.
--- ites habitants des Vallées, 'dit^l aux ambassa- <devrs, se ^nt rardes coupables d'avoir prb les armes contre leur souverain et ne peuvent plus être firotégéb par les édits que vous invoquez.
*— Les Vaudois n'ont pris les armes que lorsqu'ils se sont vos attaqués, et, à cet égard , c'est Son Al-
Vome eie^roèafte qui • manqué la pnBmîère k sus engagements, répondirent les ambassadeurs.
— D'autres engagements puissants avec le roi de FVance nous ont dicté noire conduite , repteusàl le mÎDÎstrc.
-^ Ne dites donc pas aitors que les Vaudm soat coupables, et cessez de les persécuter.
— Les choses sont trop avancées maintenast pour .qae Fod puisse reculer. Cependant , ajouta le mar-
quisde Saînt*-Tlioaias, si li» Vaudois veulent sauver les apparences et se conjEbrmer oxtérieuremeni aux dispositions de Tédit <ki 3i janvier^ les choses pourkhH peut-être s'arranger.
Ces termes étaient trop vagues; en les acceptant, les Vaudois se fussent placés dans une position tout aussi îfioertaine et beaucoup i9oins honorable. Les ambassadeurs en jugèrent ainsi et repoussèrent avec dignité. cette ouverture de temporisation et de faux semblants.
D'ailleurs, quelle assurance aurait-on eue que cette parole, cette espérance donnée sans garaBUe, n'eût pas été trompée, lorsque des édits solennels avaient été violés ?
Les ambassadeurs résolurent de se rendre evx-
roèfiies dans le$ Vallées. Un sau^oMidiiit leur fat cordé à cet effet.
L'électeur de Brandebourg, la Hollande et l'Angleterre venaient d'adresser à Yictor-Amédée de noo* velles représentations au sujet des Vaudois : -on pouvait espérer que ces circonstances réunies exerceraient une heureuse influence en leur foveur.
Les mandataires suisses arrivèreut aux Vallées, le SS de mars, et prièrent immédiatement les refwéseiitaiits de toutes les communes vaudoises de vouloir bien se réunir le lendemain.
Cette réunion se tint au Chiabas. La séance fat ouverte par une fervente prière, prononcée par le pasteur Arnaud.
Les messieurs de Morat exposèrent ensuite toutes les démarches qu'ils avaient faites depuis leur arrivée à Turin, et demandèrent aux Vaudois quelle était leur résolution.
Veuillez nous conseiller vous-mêmes, répondirentils.
Consentiriez-vous à quitter votre patrie, si nous obtenions de Victor-Amédée qu'il vous laissât disposer de vos biens et sortir de ses Etats avec vos familles?
La stupeur dont fut saisie rassemblée à cette proposition ne saurait se dépeindre; les Vaudois demandaient du secours, s'attendaient à la lutte, espéraient la victoire, et, avant même qu'ils eussent combattu, on leur parlait d'accepter toutes les conséquences de la défaite. Encore une défaite peut-elle se réparer; mais l'exil entraînait pour eux la perte de la patrie, la ruine de leur Eglise, l'anéantissement du peuple tout entier.
Alors les ambassadeurs représentèrent avec énergie l'impossibilité où ils étaient de leur porter secours autrement que par des négociations.
a Vos vallées sont enclavées dans les Etats de vos ennemis; tous les passages sont gardés; aucune nation n'est en mesure de faire la guerre à la France dans votre seul intérêt ; nulle armée ne pourrait même pénétrer jusqu'ici, et vous seuls, enfin, vous avez à peine trois mille combattants; vous devrez néanmoins nourrir plus de douze mille boucbes ; on observe toutes vos démarches; les troupes réglées n'attendent que le signal du massacre : comment pourrez-vous résister? b
Mais l'amour de la patrie luttait encore, dans l'esprit des Vaudois, contre la lumière désolante que ces paroles y faisaient pénétrer.
Ce serait une lâcheté, s'écriaient-ils, de perdre cou-
rage devant Dieo, qui a si aoevent délivré nos ptees, et qui a sauvé de tant de périls le peuple d'knêh
« Ce serait une folie, répondaient les prudents dt* plomatesy de compter aujourd'hui sur des événeoients miraculeux. Il vous est impossible de lutter de vive force contre vos ennemis; il vous est impossible d'être secourus! Réfléchissez à votre position. Une issue vous reste pour en sortir. Ne vaul-ii pas mieux transporter ailleurs le flambeau de TEvangile, dont vous ^es dépositaires, que de le laisser ici s'éteindre dans le sang? a
A la suite de ces paroles, l'assemblée se trouva divisée et répondit qu'elle ne pourrait s'engager, sur un <Ajet aussi grave, sans avoir consuhé tout le peu* pie (i).
Les ambassadeurs ne pouvaient attendre cette dé> cision et retournèrent à Turin. Ils demandèrent un sauf-conduit pour que des députés vaudois puseeni leur apporter la réponse du peuple; mais cela fui
(t) Moier {Gêichichlê i» Hold«»«M'... § 9S), prétend qoe, dtni eeCte eircooitaoce, Victor- Amedoc avait envoyé aux Talleea le rAane«<t>r VnxêUi; qne let Vaudoît a'eu emparèredt et \t retinKOt «omm« otafe. ( FMt-étie eu>Miit-ilt bien fait.) Ma» je n'ai trouvé nulle part U preuve de ce fait ; je n'ai reocuDlré que le major du fort de La Tour , et bob o& diaoceiler, qui portât le nom de Vercetli. Moier ne dit pat aur qiielte antorilé il »*appaie. Le reste de ta narration est souvent inexact, et toujours incomplet. J*ai dona cm ne pas devoir ici m'urèter à ttts féitoifaaf e.
fcué. Leiir secfétaire alors alla la ctercbev dana laa Vallées. Il y arrÎTa le SB de mara. Uasaomhl^ des ooniiDUDas était en permanence à Aogrogne j; il la trouva dana une grande agitation.
« Votre cause , leur dit-p , empire de }Qur en jour. Louis xrv jette feu et flammes, par Forgane de son aœbasaadeury contre les retards du duc de SaiRoie. Le aoDce promet à ce dernier Vinvestituve du Massoraiii dès qu'il aura agi ; la Propagande travaille dana TaDr mée et dana le peuple: h&tea-vous de quHter Ç6 p?ys pendant qi^e vous le pouve^; epcore. a
« Qui nous assure, répondfûen^ les Vau^lois, qu'on m cberch^ra pas à noua détruire en noqs di^çant pi\f groiqpea isolés hovs du pays? On n'a pa^ r^pecté les édita qui nous gf|ra^M^ie^t le séjour de ces v$m^; respectera-t-on mieux l'engagement par lequel q^ noua permettra d'en sortir? 9
Un mémoire renfermant ^utes ces objectioi)s f^^ adressé f^ l'assernblée aux ambassadeur^, L,e3 Vaudois ajoutaient, par une lettre particulière, qu'jls s'eu remettraient à leur décision. Cette lettre é(ait signée par neuf ministres et huit laïques.
Les ambassadeurs dirent alors au marquis de Saint- Thomas, ministre des affaires étrangères, qu'ils espé-
— siéraient pouvoir décider les Yandms à quitter leur patriO; pourvu qu'on leur garantit toute sûreté dans le voyage d'émigration. Victor-Amédée répondit à cette ouverture, par l'intermédiaire du comte de Maraenas^ que les Yaudois, ayant déjà pris les armes contre Ini^ avaient mérité les plus rigoureux supplices; miûs que, s'ils voulaient envoyer des députés pour demander grâce au nom de tout le peuple, on verrait ce qu'il y aurait à faire.
Les messieurs de Morat témoignèrent leur étonnementde ce qu'après avoir si obstinément refusé jusquelà de recevoir les Yaudois à Turin, on exigeait maintenant leur présence datfs cette capitale. N'était-ce pas que, en les forçant der venir demander grftce, on voulait qu'ils se reconnussent coupables et qu'on pût dès lors les traiter comme tels?
Mais il n'y avait pas à hésiter, et ils conseillèrent aux Yaudois de témoigner leur déférence au souverain, en se conformant à ses désirs, plutAque de l'irriter davantage par un refus.
Un sauf-conduit fut alors accordé pour les députés des Yallées. Le secrétaire d'ambassade le leur apporta lui-même. Mais l'assemblée des communes, toujours
en ptmanMce, n'afak pu se vésondie dncose à prendre une déttraiinatioii.
ta •
La. ptaiport des pasteurs âlaieat d'^uris jde se aoumettve; le peuple préfiirait se défeiu^. Les déiiaÉs se proloogèreol saos résultat psodast Jine jooro^e entière. Le lendeoudii, une partie des commBoes-vaitr doises résolut de passer soumission (i) et d'envoyer des députés à Turin; les autres persistèrent dans leur refus (3).
Elles eifv.oyèrf^rxt cependant iiussi un député; ïfM» chargé seulement de remercier l'ambassade suisse de sabieovaiUante entreiNrise, eo lui déclarant qu'on était résolu à se défendre jusqu'au dernier soupir.
Les ennemis des Yaudais triomphaient de cette division; ety pour en recueillir tout de suite les fruits, ils firent signer à Victor-Amédée l'édit du 9 avril, qyi traitait de l'émigration des Vaudoîs comme d'une affeire décidée (3).
(1) Ces communes étaieot celles de U PérouKt et de Saiot-Martio , ^e Prarustiog et de Rocheplate, de Rora, du Tillar et de La Tour, cette dernière d'adhérant pas à i'upaoimité.
(S) Ce furent les communes de Bobi , de Saipt-Jean et d'Angrogne, a^ee les dissidents de celle de La Tour.
(3) Dans l'interval|e, les ambassadeurs suisses avaient envoyé f ux Yalléet le député de Bobi, avec une lettre par laquelle Us exhortaient le parti de U résistance à joindre sa soumission à celle de se* CQocitoven^, ïf^ff^m^
Il fut publié dans les Vallées le ii d'ami, et ne fil d'abord qu'augmenter l'agitation qui y régnait déjà.
Trots jours après, lesdéiéguésdescommunes seréunirent à Rocheplate pour en délibérer, et forent d'avis que les conditions imposées par cet édit étaient inadmissibles. En conséquence ils décidèrent à l'unani-
ptt diviser la eauM de lenrt E; tiiet. Ghaeime des trois communes résolues à eombtttre oomma des dépotés diargés de répondre en leur nom.
Cette réponse fat rédige le 4 d'avril. Elle est signée de /m» MmaUm et de MicM Parité f députés de Saint-Jean , Nigrin ZKnra* et Bertin, dépotés de Bobi , et Jtan Buffa, député d*Angrogne. Ib témoignèrent le regret de se voir forcés de résister aux instances des ambassadeurs, et renouvelaient la déclaration d'nne défense désespérée. — Pendant ee temps, le man|ois de Saint-Thomas pressait vivement les cinq députés soumissionnaires, qui étaient resta à Turin , de faire leur soumission. Mais ils renvoyèrent loojoors pour attendre celot de Bobi. Ces longoeors impatientèrent la eoor, et surtout l'ambassadeur de Frauce, qui pressait Victor- Amédée, son édit à la main et presque la menaœ à la bouche , de faire exéeoter enfin let mesures exigées par Louis XIY. — Sur ces entrefaites, on apprit qne deox Français avaient été tués, et ce meurtre fut imputé aux Yaudois. — Le marquis de Graney en témoigna une violente irritatioo. C'eat alors que, pour éviter le massacre des Ysodois et dans des vues d'humanité , Vietoi- Àmédée rendit le décret du 9 avril , qui réglait leur sortie du pays comme si c'était déjà une chose convenue. — D'après ce décret, les habitants de la vallée de Luseme devaient se réunir & La Tour le SI d'avril ; ceux d'Angrogue, de Prarustiog et de Rocheplate devaient se réunir i Saiot-Segont, le S9, et ceux de la vallée de Saiot-Martin k Miradol , le S3 , pour s'éloigoer ainsi en trois détachements. Ils avaient dix jours pour vendre leurs biens; ils devaient poser les armes immédiatement, et démolir tous leurs temples, de leurs propres mains, avant leur départ. — Cet édit, signé le 9, fut entériné le 10, et publié dans les Tallées le ll.~ Il renferme encore d'autres dispositions. — On peut le voir dans Duboin , t. II, p. S43, et dans l'Ififloirf âtt négo9ialioni dt 1686, p. 4S.
de résister jusqu'au boul , de s'en remettre à la Providence et de défendre vaîliaininent leurs toits et leurs auteky comme avaient fait leurs pères.
Ainsi cette mesure, qur avait été prise pour les désunir^ produisit un eflet contraire.
Les pasteurs cependant n'approuvaient pas cette décision ; ils écrivirent aux messieurs de Morat qu'ils déploraient l'aveuglement de leurs troupeaux, dont la résistance allait s'engager dans une voie désespérée, mais qu'ils étaient résolus en même temps à ne point les abandonner.
Les ambassadeurs, désolés de voir s'écrouler en un instant les résultats si péniblement obtenus de toutes leurs démarches, firent une dernière tentative , adressèrent un dernier appel à l'Israël des Alpes, par une lettre des plus pressantes, qui fut lue du haut de la chaire dans toutes les paroisses vaudoises.
«Sans doute, leur disaient-ils, la patrie a de grands charmes 1 mais les biens du ciel sont pr^érables à ceux de la terre. Vous pouvez encore sortir de ce pays, qui vous est à la fois si cher et si funeste ; vous pouvez emmener vos familles, conserver votre religion, éviter de répandre le sang : au nom du ciel, ne vous obstinez pas dans une résistance inutile ! Ne vous fer-
m&z pas la d^rnlèft îssoe qui Toas reste pdiir élite une totale de^tmction ! «
Qu'on juge de l'effet que ces paroles durent produire sur un auditoire mêlé de personnes timides, de vieillards, de femmes et d*enfants ! Tons les temples de nos vallées retentissaient de larmes et de sanglots. IMais bientôt les graves accents de la prière s'élevèrent seuls au-dessus de ces lamentations. On implora Tassistance et les conseils de Dieu. Les cœurs furent calmés, les âmes fortifiées : la confiance reprit le dessus dans les esprits agités.
Une assemblée solennelle de tons les délégués des Vallées se tint à Rocheplate, le 19 avril; elle renouvela sa déclaration du 14, par laquelle, au nom delà justice de leur cause, les Vaudois s'engaéeaient à défendre leur patrie et leur religion jusqu'à la mort.
C'était te vendredi saint, a Seigneur Jésus, dit le pasteur Arnaud, toi qui as tant sonffert et qui es mort pour nom, accorde-nous la grâce de pouvoir souffiir aussi et de sacrifier notre vie pour toi I Ceux qui persévéreront jusqu'à la fin seront sauvés; que chacun de nous s'écrie avec TApôtre : Je puis tout par Christ qui me fortifie ! s
On décida que d'universelles erxhortations à la re^
pentance et % Pamendement seraient «dreMées m pat»* pie des Vallées , ponr qu'il reçût avee faumlNté lea épreuves par lesquelles il devait passer, et que la main divine daignât en modérer la rigueur.
Puis, dans chaque paroisse devait se célébrer au dimanche suivant, jour de Pâques, une solennelle communion de tous les enfants de ces montagnes, héroïques disciples de l'Evangile, résolus à se défendre contre d'indîgnes oppresseurs.
Dans quelques communes l'affluence du peuple se trouva si nombreuse à cette solennité, que la saintecène fut célébrée en plein air. Auguste et touchante cérémonie ! sublime et douloureuse communion ! En participant ainsi au sacrifice de leur Sauveur, les Yaudois s'engageaient à braver la torture et à répandre leur propre sang pour défendre son culte. Ils s'unissaient aux pieds de l'Eternel dans le même dévouement, dans la même affection, dans les mêmes prières.
Hélas! ce fut pour la plupart d'entre eux Fhostie du mourant qu'ils reçurent en cette circonstance. Ce devait être pour le peuple tout entier la dernière corn*munion à laquelle il pût assister avant la terrible ca-
tastropbe que nous aU<Mis raconter^ et qui entnlna la dispersion totale de ce peuple héroïque.
Alors on put le croire anéanti. Mais, comme les deux témoins de l'Apocalypse <^ui sont appelés les chandeliers du Seigneur sur la terre, et desquels il est dit qu'après avoir été renversés pendant trois jours et demi ils se relevèrent avec l'esprit de vie (1), les Yaudois, ces antiques dépositaires de l'Ancien et du Nouveau Testament, ces deux témoins célestes, après trois ans d'exil et de mort apparente, devaient reconquérir leur patrie, reparaître dans leurs montagnes, et redresser pour jamais le chandelier symbolique de l'étemelle vérité sur le théâtre, ensanglanté mais béni, de tant d'atroces persécutions.
(1) Apoc XI, 8« 4, 7, 9, 11...