GUERRE ET MASSACRE
BAHS LES YÂLLÉfiS.
(168e. D'avril à mai.)
SooBcu n AVTOtint. — Lei mémet qu'au dupitre préeédeut.
Les généreux ambassadeurs de la Suisse, voyaat avec douleur que leur médiation toute désintéressée ne pouvait satisfaire aucun des deux partis , qu'elle était écartée à la fois par les Vaudois^ et par le duc de Savoie, et que toute nouvelle tentative d'accommodement demeurerait forcément inutile, résolurent de quitter le Piémont, ayant le cœur plein d'amertume et de regrets.
Mais prévoyant l'inévitable et prochaine destruction de cette Eglise vaudoise qui leur était si chère, ils écrivirent à Frédéric-Guillaume, grand électeur au Brandebourg, pour s'informer auprès de lui> des terres
disponibles qu'O y anrail dans ses Etats afin de recevoir une col<Miie de Yandois, s'ils devaient être expatriés. L'ëleGteur répondit avec le pins généreux empressement que rieene kdeaùtflraic pour leur donner un asile. Tous ces écrits dénotent les craintes universelles qu'inspinût alors Tétat précaire de l'Israël des Alpes. Ces lugubres et croissantes appréhensions ne furent que trop justifiées.
Déjà les forces réunies de la France et du Piémont se rapprochaient en bon ordre des vallés vaudoises. Victor-Amédée II passa la revue de ses troupes dans ^a plaine de Saint-Segont. Son armée se composait de fySMhommes, tirés desdiversrégiinents(i) delà milice de McModevi, de Bargesetde Bagnol ; d'un corps fl'infimterie piémontaîse et d'un corps de eavalene. Elle était suivie de M mulets chargés de mwiiUoas de gueive, et de 85 portant des provisâoas de bouche (3) ; M mafets devaient en ontse diairier des p«Ues et des haches, ainsi que des saes vides destinés a être mmr
(1) Les Tégimeots de Nioe et de MoDtfemt étaiêot logét à Bubiaoe; «em de 8««oie «I de la Croin-Blaoehe, à La Tour ; cmi 4rAioate et et Sa- Iiicea, à Laieroe; celui de la marioe, à Feail; le eorp* de la geodanneric, à Ganiliane, et let gardea du corps, le régiment des gardes et la eavatarie fiaient à Beiquèraf.
(S) 7o mulets étaient chargés de vin ; 15, portaient 150 rwpt de viande ehaqua Jo«fi.
plis de terre , sur les lieux, pour garantir les soldais des balles ennemies ; d'autres enfin portaient divers engins, propres aux fortifications et aux retranchements. La vieille réputation de bravoure des montagnards vaudois avait dicté ces précautioiis.
Les troupes irançaises étaient formas de plusieurs régiments de cavalerie et de dragons ; de sept ou huit bataillons d'infanterie venus du Dauphiné, ainsi que d'une partie des garnisons de Pignerol et de Casai.
Des volontaires et des fourrageurs accouraient au butin, comme des oiseaux de proie à la suite des deux armées.
De nouvelles Pâques piémontaises se préparaient. Les Vaudois venaient de communier; les catholiques accouraient au carnage. Le signal devait être donné le lundi de Pâques % avril, par trois coups de canon, tirés au petit point du Jour (1), du haut de la colline de Briqueras. Une attaque générale des deux vallées devait suivre immédiatement: le duc de Savoie assaillant celle de Luseme, et Catinat, général en chef des troupes françaises, envahissant celle de Saint-Martin. Ce général partit de Pignerol au milieu de la nuit du di-
(1) Ce tont Im teniMi de l'ofdre écrit d'apm te plan arrêté en tooieil do guerre*
mneiie m kwêi dePAqqes 1086, B Biarah» pendant Amix heiirea à la elarlé éss lorclies et des flunbeain, dtffâiit laquette semblaienl reculer lea siaftses aoiros el gmdiiaaiiles de nos meatiigiiee. BÉestAtimeoUrii plus douce tomba du ciel sur les plus hautes cames ; la neige des gUciers rougit au premier rayon du ma* tin ; les massacreurs éteignirent leurs torches ; ils éàaieai arri? es en fiice du viUage de SmHBeriMÛn, Catinat y envoya un détaetiément d'inftiaterie (f), eommandé par le lieulenant-^oolonel YUIevimUe qui s'empara do bourg et chassa les Vaudois de leurs premiers! retranchements ; mais les Vaudois^ s'étaqt retirés plus haut et se voyant encore poursuivis^ iront vokehee et repoussèrent à leur tour les agresseurs. Catinat envoya alors un détachement de cavalerie et de dragens pour soutenir son infanterie. Lecood^it s'engagei^
(1) RftollMtf M iuetêê^o ta fiimaUmai itM» éU 9mmmi tUm Mllt
4t 5a» Marîino, [Turin, Arckivtt i» eow^ YaldêH , tfi de lérie 900.) CctUi pièce est écrite eo frtnçaii , quoique rinicriptioo d<H«ile toit en italien ; file commenoe «inri : • Hier meln 39, M* 4« C^ti^t fil q» d^nrhuwtot d« • régiment Limotin et du Plessii Ce régiment poussa les Bybett un peu
■ tmp loin et se retint presque au pied du fort de ces hnguanots. Len dm-
■ font 4e La Lande pouuèrent lur la droite et a'eaBbamsaècent dana 4e«
■ rochert, où ils perdirent quelque monde. Le capitaine qui le comme ndiit
■ fut biesaé au bras, ete... •
On Kt plM loitt : « Le ■v*' 4a Pn»f ooM ftat bUaaé à afrl i a. 4*
■ fut bleMé à U léte, M. 4t Gontandatt bras, ete... •
sur toute la Kgne, et le feu dura dix beiiree con^éou • lîves.
L'kifaiiierie frasçaise oomuieiiçaH à se lasser ; la cavalerie ne pouvait manœuvrer sur les pentes eou^ vertes de broussailles, où nos braves montagnaida résistaiest avec tant de vigueur ; voyant tooriier le feu de Tannée assaillante^ ils firent tout à coup une sorti» si impétueuse, que les Français, surpris et reavoMés^ M^nt mis en déroute et chassés du territoire de Saint- Germain, jusque sur la rive gauche do-Chison.
Il 5 eut dans cette affaire plus de cinq cents Fran* çâis tnés ou blessés , et deux Vaudois seulement qui perdirent la vie (1).
Le vîlfalge de S^int-Germain était donc dégagé, sauf pourtant un petit corps de troupes qui s'était jeté avec le valeureux lieutenant t- colonel YillevieiUe, dans le temple des Vaudois où il tint ferme jusqu'^a soir (S).
(1) JHstipaiian dti Bgtitei Vauioisti *n 1686, p. 19.
(1) Vttiei eomaieat le bulletin cité plus haut reeonte cette affaire. • Le « chevalier de Villevieille fut attaqué par une troupe nombreuse qui était t eacbée daM » mvio , aur ta gaaebe , et par fleox du fort qui sortiveikt t eo méaie tcmpi pour le charger. U perdit du moode en se retirant et
■ tout ce qu*il put faire fut de gagner une maison, avee trente hooiniefl sea*
■ lement, dant laquelle il a été attaqué pendant plus de quatre heures par • iOO boouMt, qui' lai propasèrent de lui Cftire bon quartier pour rvbliger f à fe rendre, à quoi il ne répondit qu'à aoupt de iiiou«|uei..« a
y rentier; les habitants de celle conliée ignormot la réponse dadiic; ils se fiaient auxdispositions de l'édît, et, ne comptant pas être attaqués, ils n'avaient fûl aucun préparatif de défense. L'armée de Gatiaat les surprit done À l'improviste et les tailla en pièces.
Ils afwent manqué à Tunion yatét entie to«i les Vaudois, et cette lâcheté leur cojila pkn cher q«e n'eussent hk les eibrls, naéne désespérés, d'an généreux courage.
Les tK>upes ennemies se répandireni ssns réna* tance dans la vallée, piUam, tuant, saccageant tsut.
Six familles, faites prisonnières et enyoyées à la M* touse, y forent lâchement massacrées»
Deux jeunes filles de YtOe-Sèche furent tuées pour avoir résisté aux outrages des soldats, qui assourâettt sur leurs cadavres la brutalité sauvage dont ils nV vaîent pn les rendre victimes pendant leur vie.
Jean Ribet, de Hacel, eut tous les memlires ^bradés Tttn après l'autre, à la suite des refus successifii qu^ opposait aux menaces et aux instances que, dans l'intervalle de ses tortures, on faisait auprès de lui pour obtenir son abjuration.
Au hameau des Fontaines, ptks de Rodoret, quatre femmes furent saisies au moment oii dies fuyaient en
emportaot iean «irfuite. Ces inooceÉCds créàtiires fu-> rent égorgées sous les yeux de leurs mères, et cellesci massacrées sur les cadavres de leurs oowrissoDs.
Les borreiurs de 1655 se reaouvdèrent partout dans ce malheureux pays; et comme si ce l'avait pas été assez de i'épée et des bècbers pour martyriser les VaudoiSy les plus cruels siq[)plices furent employés contre eux. Les uns furent attachés à leur charrue et mis en pièces dans la terre entr'ouverte qui devait recevoir le grain nourricier.
D'autres furent précipités dans les rochers, ou éeartelés par des chevaux. Les arbres de la route servaient de gibet pour d'autres victimes, et des mutilations abominables étaient subies par ces nouveaux martyrs.
Après avoir ainsi ravagé la vaOée de Saint-Martin , Catinat y laissa quelques troupes et marcha sur Pramol.
Mélac ne tarda pas de Vy joindre, après avoir commis les mêmes horreurs au Pomaret. H poussa même plus loin la barbarie et Timpudeur. Ignorant les sentiers qu'il devait suivre dans la montagne , il se fit guider pendant quelque temps par les femmes et les filles vaudoises qu'il y avait saisies, et qu'il obligeait
k coups d'épée de rokrcher toutes nues à la télé de son année.
Les troupes réunies de Mélac et de Catinat campèrent dans le bassin de Pramol^ au hameau de La Rua, situé en face de celui de Pœmian. Les Yàudois s'étaient retirés dans ce dernier village au nombre de plus de quinze cents. Leurs frères de Saint-Germain, qui avaient répoussé avec tant de succès la première attaque des ennemis, vinrent se joindre à eux ; ils étaient donc en mesure de résister encore , et probablement qu'ils l'eussent fait avec un pareil avantage.
On songea à les vaincre par la trahison. Ces héritiers de la primitive Eglise étaient toujours vulnérables de ce côté, car ils croyaient à la foi de leurs ennemis.
Catinat leur fit dire que les habitants de la vallée de Luseme avaient posé les armes et s'étaient rendus à Victor-Amédée, qui leur avait fait grâce. Il les exhortait à suivre cet exemple pour jouir des mêmes bienfaits.
Les Vaudois envoyèrent au général français deux députés pour recevoir de sa propre bouche la confia mation de cette nouvelle et de ces promesses.
L'honneur militaire ne se révolta pas dans le cœur
' de cet homme de guerre, et il c^ifia le mensonge
avec Tassurance de la vérité.
o Posez les armes, ajouta-t-ii, et tout est pardminé.»
U' — Mais, génénd, ajoutèrent les députés, bien que
V nous ne doutions nullement de votre parole, nous €rai«
[ci gnons les excès de ces mêmes soidats qui viennent
d'ensanglanter la vallée de Saint-Martin.
« Par la sambleu ! repartit Catinat, toute mon ar^ V' mée traverserait vos maisons qu'elle n'y toucherait r7 pas seulement une poule, d
Pouvait-on soupçonner, dans le héros de tant de batailles, les basses perfidies à familières à Fesprit éa système papal ? Non : les Vaudois ne s'en doutè^ rent pas} et ils lui laissèrent un de leurs députés en otage, pendant que les autres allaient engager leurs coreligionnaires à poser les armes et à réunir leurs familles dispersées.
Catinat triomphait déjà du succès de son artilb^. Ces montagnards, pour lui , n'étaient que des hérétiques, des gens voués à l'enfer et au carnage, dont la tuerie sans résistance épargnait le sang de ses braves et loyaux compagnons d'armes qui eussent péri dans le combat. Tel est l'esprit du papisme : orgueil et tyrannie pour lui, dédain et cruauté pour les autres.
Dans la soirée du môme jour, Catinat envoya un courrier à Gabriel de Savoie, oncle de Victor-Amédée, qui avait envahi la vallée de Luserne et qui se tronvail campé à la Vachère. Ce courrier passa par Poamian, et dit aux Vaudois qu'il allait avertir le prince de la paix proposée. Le lendemain il revint et dit que la paix était conclue.
Les Vaudois se croyaient donc assurés d'un paisible avenir ; c'était leur perte qu'on venait de décider.
Les troupes françaises entrèrent à Poeraian. On les reçut sans armes et sans défiance. Le chef qui les comrftandait (1) renouvela aux Vaudoisles assurances de son général, se fit présenter les chefs de familles, sépara les hommes d'avec les femmes, et dit aux premiers qu'il allait les faire conduire au duc de Savoie, pour qu'ils fissent leur soumission devant lui.
Ayant ainsi privé ces malheureuses familles de tous leurs défenseurs , n'ayant plus devant eux que des femmes, des enfants et des vieillards, les soldats de Catinat se ruèrent comme des bétes sauvages sur cette multitude inoffensive et si l&chement abusée; massacrèrent les uns, torturèrent les autres, les dépouil-
(1) C'éUit le eapiUio« Sûnl-Pierre.
lèrent de tout ce qu'ils avaient de précieux ; s'emparèrent des femmes et des filles pour les brutaliser ; assouvirent sur elles les passions les plus infâmes, et leur firent subir toutes les horreurs de l'outrage et de l'assassinat.
n y en eut qui résistèrent avec tant de courage, que l'insulte de leurs bourreaux ne put en avoir raison qu'après les avoit mutilées des quatre membres , ne laissant plus ainsi qu'un torse ensanglanté en proie à ces démons.
D'autres ne furent vaincues que clouées au sol par une épée qui traversait leur poitrine.
Il y en eut que l'on ne put forcer et qu'on enterra vivantes ; d'autres, les plus heureuses, furent tuées, fuyantes dans le bois, et abattues comme un gibier timide par le plomb de leurs persécuteurs.
Quant aux enfants, ils furent enlevés et dispersés en Piémont, soit dans les couvents, soit au sein de diverses familles catholiques. Quelle éducation chrétienne y pouvaient-ils recevoir ?
Leurs pères qui avaient été envoyés au camp de Victor-Amédée pour faire leur soumission à ce monarque, fîirent jetés dans les prisons de Lnserne, de
Cavôur et de Villefinmche y où plasiems périrent de maladie et de chagrin.
Mais le papisme triomphait; latnMson Tavait senrî; la moitié du peti(rfe des Vallées était massacrée oa prisonnière ; le carnage avait fait son œuvre , et ce qui restait de l'Israël des Alpes ne pouvait longtemps subsister. Les Te Deum de la Saint^artbélemy allaient de nouveau retratir I
Victoi^Amédée s'était tenu dans la plaine que forme rouverture de la vallée de Luseme, du c6té de La Tour etde Rora. C'est laque plus tard, après la merveilleuse rentrée des Vaudois dans leur patrie, ce prince, vaincu et fugitif à son tour, vint chercher un asile auprès de ces mêmes montagnards qu'il voulait maintenant détruire ou disperser.
Son oncle, Gabriel de Savoie, général en chef des troupes ducales, s'était dirigé vers les hauteurs d' Angrogne. Sa ligne d'opérations s'étendait de Briqueras à Saintr-Jean. Les Vaudois occupaient, sur le sonmiet des collines de la Gostière, une série de petits postes situés dans une zone supérieure, mais parallèle à son front de bataille.
Le 22 d'avril don Gabriel fit attaquer ces postes par tous les points à la fois. Les Vaudois combattirent tout
le jour, et, fidèles à la tactique de Janavel, conoentrèrent leurs forces en élevant leur front de résistance sur les retraits supérieurs de la montagne, se resserrant ainsi entre des points moins nombreux et de plus en plus rapprochés.
La nuit venue, les feux du bivouac s'allumèrent des deux côtés. Cette ceinture lumineuse coupait la montagne vers le tiers de sa hauteur. Les Serres et Castelluz appartenaient aux ennemis; Rochemanant et les portes d'Angrogne étaient au pouvoir des Yaudois.
Dans le camp piémontais, le culte ridicule des reliques se mêlait aux plaisanteries grossières des soldats, et l'invocation de la Vierge aux récits indécents des atrocités commises déjà dans les Vallées.
Dans le camp des persécutés la prière du soir s'élevait fervente et humble au milieu du recueillement, de la tristesse et de la résignation. On se souvient que cette prière avait été mise à l'ordre du jour de toutes les compagnies vaudoises, et qu'elle se trouve inscrjte au bas de leur règlement militaire qui nous a été conservé.
La voici :
« Seigneur, notre grand Dieu et Père de miséria corde, nous nous humilions devant ta face, pour te
et demander le pardon de tous nos péchés, au nom tt de Jé^us-Christ notre Sauveur^ afin que par ses mé- « rites ton ire (1) soit apaisée envers nous, qui t'aa vons tant offensé par notre vie perverse et cora rompue.
a Nous te rendons aussi nos très humbles actions a de grâcC; de ce qu'il t'a plu nous avoir conservé a jusqu'à présent contre toute sorte de dangers et de a malheurs : et te supplions humblement de nous a continuer à Tadvenir ta sainte protection et bonne a sauve-garde contre tons nos ennemis, de la main a desquels nous te prions aussi de nous déhvrer et a garantir.
« Et puisqu'ils attaquent la Vérité pour la combata tre, bénis nos armes pour la soutenir et la défen- « dre ! Sois toi-même notre force et notre adresse a dans tous nos combats, afin que nous en sortions a victorieux. Et s'il arrivait à quelqu'un d'entre nous a de mourir dans cette cause, reçois-le, Seigneur, en c ta gr&ce, en lui pardonnant tous ses péchés, et fais a que son &me soit recueillie dans ton paradis éternel !
ff Seigneur, exauce ! Seigneur, pardonne ! pour l'a-
a moar de ton Fils bien-àimé Jésa8-Chri8t,trotreSftti- « veur, au nom duquel nous te prions en disant : a NottePère qui es aux deux,., (etc. jusqu'à la Bn de a rOraison dominicale.)
a Seigneur, augmente-nous la foi, et nous accorde a la grâce de t'en faire de cœur et de bouche une frana che confession, jusqu'à la fin de notre vie. Je croîs a en Dieu,.,, (et ainsi de suite jusqu'à la fin du Sym- « bole des Apôtres.)
« La sainte paix et bénédiction de Dieu notre Père, « l'amour et la grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ, a la conduite, consolation et assistance du Saint-Esa prit, nous soient données et multipliées, dès maina tenant et à tout jamais !
ff Ainsi soit-il ! x»
Ces dernières paroles étaient prononcées, au nom de tottS les assistants, par le pasteur ou l'oflScier qui avait présidé à ce modeste eulte.
Telle est cette prière que nous avons cru ne pas devoir retrancher, même d'un résumé historique, et qui était ISute soir et imtin dons le camp des Vaudois.
Le 23 d'avril l'attaque recommença contre eox. Ils se replièrent encore vers les erétes de ia monci^goe,
mais en bon ordre et sans cesser de combattre duruil toute la journée.
Vers le soir ils se réunirent en un seul camp an {ùed de la Vachère, et fortifièrent cette position avantageuse par des retranchements eu terre et en rocaille, promptement élevés par leur intrépide vigueur dès longtemps habituée au travail.
Le lendemain matin, Gabriel de Savoie eut connaissance de la reddition des Vaudois de Pramol, qui s'étaient livrés avec confiance aux mains de leurs ennemis et dont les familles ensuite avaient été massacrées sans défense.
II résolut d'employer le môme moyen contre ses adversaires , et leur fit dire à son tour que, leurs coreligionnaires du val Saint-Martin ayant posé les armes et obtenu leur grftce, il leur conseillait de suivre cet exemple pour éviter de plus grands malheurs; car, s'ils ne se rendaient pas, les^ troupes françaises qui occupaient la vallée de Saint-Martin et le vallon de Pramol viendraient les prendre par derrière, et qu'alors ils seraient infailliblement écrasés.
Les Vaudois du Val Luseme, retranchés au pied de la Vachère, ne pouvaient croire à cette nouvelle. Janavel, dans les recommandations qu'il leur avait
êdreèaée», avait mis en première ligne la nécesaité pour tous lea enfants des Vallées de demeurer constamment unis : comment se pouvait-il que la moitié des leurs eût traité avec l'ennemi, sans leur avoir fait part de cette résolution ?
Os envoyteent, à leur tour aussi, des mandataires à Gabriel de Savoie qui confirma cetse nouvelle et leur remit un billet, signé de sa propre main, dans lequel il était dit : a N'hésitez pas à poser les armes, et « 8oye2 certains qu'en vous remettant à la clémence 9 de S. A. R. il vous sera fait grâce, et que Ton ne « touchera ni à vos personnes ni à celles de vos fem-* « mes et de vos enfiints. »
Devant une promesse aussi formelle, signée d'une main royale, il n'y avait pas à hésiter. Mais cette main anguste était une main catholique, instruite à signer sans frémir les plus coupables trahisons.
Peut-être aussi l'oncle du souverain était-il sincère dans ses pi^messes, je voudrais le croire; mais il connaissait la perfidie de Catinat : lui-même avait oontri-
bué, la veille, à la captivité délojale des Vaodois de Pramol, et il osait dire qu'on leur avait fait grâce ! La mauvaise foi me parait évidente 3 or, si le jugement de l'histoire doit être sévère pour tout ce qui dégrade
'■ dignité hamune, il ne saunit frapper d'une Té[wobalion trop rigourenae des actions si basses venues de si haut.
D'ailleurs, on poinra juger du caractère de cet engagement par les fruits qu'il ne tarda pas à produire. Les Vaudois de la Vachère ouvrirent leurs retranchements à Gabriel de Savcùe, et se portèrent eux-mêmes, saus armes et sans défiance, au-devant de sei troupes.
Elles se mêlèrent à eux sous les dehors les (dos padfiques , les environnèrent, puis se saisirent d'eux, et les ayant garrottés comme des forçats, les menèrent prisonniers à Luseme , où ils furent jetés dans les cachots, jonchés déjà de leurs frères trahis.
Ohl combien les conseils de Janavel durent alors se présenter à eus dans touie leur puissance I Mais il était trop tard.
L'ennemi s'était emparé, presque sans coup férir, do ces redoutables Vallées où les Vaudois avaient det pmlet si avantageux, dit un contemporain, et det tflranchements ti fortt , çu'on eut pu y retter dix an* (1).
(I] Ullra ecriM dt Pi(Mn^, k M d'iTiil 1«M. ArctttN 4t An>.
Les défenseurs de cet aiitîque sanctuaire de l'Evangile étaient chargés de fers; leurs enfants enlevés et disséminés dans les contrées catholiques; leurs femmes et leurs filles outragées , massacrées ou captives.
Quant à ceux qui restaient encore, quant à tout ce que Tennemi put saisir , ce fut une proie dévouée au carnage y à la spoliation, à l'incendie , à des excès que Ton ne peut raconter, à des violences qu'on ne saurait dépeindre.
Joseph David, étant blessé , fut porté par les soldats dans une maison voisine, où ils le firent brûler vivant ; la mère de Daniel Fourneron , âgée de quatre-vingts ans, fut roulée dans un précipice , parce qu'elle ne marchait pas assez vite; Suzanne Olviette et Marguerite Baline, ayant voulu défendre leur honneur j perdirent la vie dans la lutte , et ne livrèrent qu'un cadavre à la soldatesque effrénée ; Marie Romain, fiancée depuis peu de jours , se laissa massacrer plutôt que de se rendre.
Pendant que ces choses se passaient à Angrogne , Victor-Amédée avait poursuivi sa marche dans la vallée de Luserne.
Les Vaudois y occupaient encore deux postes im-
portants : Tun an hameau des Geymets, et Tautie à Ghamp-la-Rama. ils couvraient ainsi l'entrée du Pradu-Tour d'un c6té, et le chemin du Villu* de l'autre.
Ces deux postes, étant attaqués à la fois , tinrent ferme pendant toute une journée. L'ennemi ne put gagner un pouce de terrain , et perdit beaucoup de monde , entre autres le commandant de la milice de McMidovi. Les Yaudois n'eurent que six morts e( autant de blessés.
Vers le soir, les assaillants, dont les munitions étaient épuisées , parurent songer à la retraite; mais dans la crainte d'être i)OttrsuiYis , ils tent^ent à tout hasard d'abuser leurs adversaires par quelque promesse illusoire, et sous le nom de ruse de guerre, de les rendre victimes de quelque perfidie , comme cela avait déjà si bien réussi à la Vachère et à Pœmian.
Plusieurs officiers piémontais, ayant mis leurs armes et leur chapeau à terre , s'approchèrent des retranchements que les Yaudois avaient élevés à Ghampla-Rama; ils faisaient flotter un mouchoir blanc au bout d'un bâton et dirent qu'ils apportaient la paix.
On les laissa avancer. Ils déployèrent un papier, disant que c'était une lettre du Victor- médée, qui avait fait grâce à tous ses sujets ; qu'il ordonnait à ses
troiipes^de se retirer , et engageait les Vaudois à en faire de même.
Le podestat de Luserne , nommé Prat , magistrat fort connu des Vaudois, accompagnait ces officiers , et attesta la vérité de leur déclaration , . assurant ces pauvres montagnards qu'ils auraient la vie et la liberté y à condition que les hostilités cesseraient à rinstant.
Les Vaudois eussent pu, par une sortie vigoureuse, mettre en déroute ces troupes épuisées, ou du moins s'emparer de leurs officiers. Mais se conflant en leur parole, ils ne tirèrent plus, laissèrent l'ennemi se replier en paix, et allèrent eux-mêmes chercher quelque repos.
A peine s'étaient-ils retirés, que les soldats catholiques revinrent sur leurs pas avec de nouveaux renforts, et s'emparèrent du poste abandonné.
Ceux qui se défendaient encore au hameau des Geymets, moins élevé que Champ-la-Rama, se voyant dominés par l'ennemi, abandonnèrent aussi leur poste . et se retirèrent au Villar.
II semblerait que tant de perfidies réitérées eussent
dû épuiser la mesure de la déloyauté catholique et de
la trop facile confiance des Vaudois : il n'en fut pas
ainsi.
Les troupes ennemies , après avoir poursuivi les montagnards qui se repliaient sur la combe du Villar, s'arrdtèrent au hameau des Bonnets et y demeurèrent deux jours sans oser en venir aux mains. Mais pendant ce temps, ils envoyèrent aux Vaudois plusieurs émissaires successifs pour leur assurer , au nom des choses les plus sacrées , que ceux qui se rendruent obtiendraient leur grâce, tandis que les châtiments les plus sévères atteindraient les récalcitrants.
Plusieurs se rendirent et furent jetés en prison. Ainsi le nombre des Vaudois diminuait de jour en jour. Ils pouvaient être encore cinq à six cents hommes. Cette troupe eût suffi à Janavel pour faire des prodiges 3 mais l'illustre proscrit, banni depuis trente ans de sa patrie, ne pouvait plus la servir que de ses conseils, et ses conseils n'avaient pas été suivis. L'intrépide capitaine n'avait rien perdu de son courage , mais les infirmités de l'âge avaient brisé ses forces sans fléchir son grand cœur.
Au bout de quelque temps , les Vaudois du Villar se voyant décimés par la surprise ou par la trahison, affaiblis par les intrigues d*un ennemi sans loyauté et
sans courage y abandonnèrent encore le poste qu'ils occupaient et se replièrent sur Bobi , dernier village important de la vallée.
Ainsi se passa le mois d'avril. Le 4 de mai, Gabriel de Savoie fit marcher toutes ses troupes contre eux. Cette attaque fut repoussée. Les Yaudois, retranchés sur les hauteurs de Subiasc, lui tuèrent quelques officiers et beaucoup de soldats.
Le 12 de mai l'armée française, s'étant jointe à celle de Victor- Amédée, renouvela l'attaque, qui fut encore repoussée par les Vaudois avec un grand succès. Mais le lendemain, le marquis (Je Parelles, qui avait remonté la vallée de Saint-Martin avec un détachement des troupes de Catinat , traversa le col Julian et vint attaquer par derrière les valeureux défenseurs de Bobi.
Se voyant pris entre deux feux, les Vaudois abandonnèrent une position impossible à conserver et se dispersèrent sur les montagnes latérales delà Sarcena et de Garin.
On leur expédia de nouveaux émissaires, pour leur promettre la liberté, s'ils voulaient Se rendre à leur souverain. Plusieurs se rendirent encore, et comme les précédents ils furent jetés en prison.
l,e cœoT se réwAle au règne ptoloDgé d'une four- )M>ne toujoure puiasante et loujoun désastreuse! Le triomphe de ce qui est honteux n?ale la nature humaine.
Cependant les plus sanglantes faorreim ne cessùenl de se conimellre de toute part sur cette len«
Deux sœurs, Anne et Madeleine VitttMÎa, furent brAlées vives sur la paille du bangard où s'était accomplie la défaite de leur honneur.
Daniel Pelle'nc fut écorcbé vivant, et comme les soldats ne pouvaient parvenir à faire remonter la peau de son corps par-dessus ses épaules, ils le mirent à terre, jetèrent une grosse pierre sur son cwps déchiré , mais palpitant encore, et te laissèrent expirer dans cet état.
Vingt-deux personnes furent précipitées dan« les ravins du Cruel, des hauteurs de Bariound et de Garui'U't'ugna. Plusieurs d'entre elles, suspendues aux ai<''irs des rodiers, ayant les os brisés et les chairs (Il lambeaux, restèrent encore vivaules pendant quel- (|iils jours.
I ne jeune iitère, qui fuyait, emportant son enfuit <lans ses bras, et qui en portait un autre dans son
seul 9 fut atteinte par les massacreurs. Ib lui enlevèrent son nourrisson, le prirent par les pieds et lui fracassèrent la tête contre les rochers. Puis, s'élançant l'épée à la main sur la mère évanouie, ils firent encore deux meurtres d'un seul coup.
Une autre fut mise nue, avec son enfant dans ses bras, et les soldats s'amusaient de loin à lancer leurs poignards, les uns contre la mère , d'autres contre l'enfant. Cette malheureuse femme se nommait Marguerite Salviyot.
Une autre femme s'était retirée dans une caverne avec son enfant et une chèvre. La chèvre, broutant l'herbe dans les broussailles, nourrissait de son lait la pauvre mère, qui à son tour allaitait son enfimt.
Des soldats les surprirent. L'enfant fut jeté dans un gouffre, comme ou jette à la voirie la progéniture trop abondante des bétes dont on veut se défaire. La mère fiit conduite devant le marquis de Bénil, colonel du régiment de Savoie. On voulut savoir d'elle où s'étaient retirés ses coreligionnaires qui avaient disparu. Elle n'en savait rien. Pour la faire parler, on lui écrasa les doigts entre des barres de fer; mais ce fut inutilement. Alors, les défenseurs, les héros, les soutiens de la foi catholique, lui brisèrent les jambes;
eiy lui ayant lié la tète aux talons, la firent rouler dans le méine gouffre où ils avaient jeté son en&nl.
Pourquoi raconter ces atrocités? s'écriera plus d'une voix émue. — Pour inspirer l'horreur des jMÎnctpes odieux qui les ont produites !
Ab ! vous croyez que le compte du sang répandu ne sera pas redemandé ! Non : ces vils oppresseurs des peuples, tyrans par le glaive, tyrans par la fourberiei tyrans par la cupidité; ces héros de la superstition et de l'intolérance , qui auraient mille fois étoufié le christianisme, s'il avait pu périr; non, les auteurs de tant de plaies, encore saignantes dans* le monde, doivent subir l'histoire jusqu'au bout : leurs œuvres sont leur condanmation.
Le marquis de Parelles lui-même était indigné de rencontrer des bandes de ses soldats portant à leurs chapeaux les trophées hideux des diverses mutilations qu'ils avaient fait subir aux malheureux Yaudois.
Daniel Mondon, l'un des anciens de la paroisse de Rora, fut le témoin désespéré et impuissant du meurtre de ses deux fils, décapités à coups de sabre , puis, de sa belle-fille, à qui on ouvrit le corps depuis le ventre jusqu'au sein. Les quatre petits enfants de cette maiheureuse furent également égoj^és sous les yeux de
leur mère. On résenra le vieillard pour le conlraiudre à porter sur ses épaules les têtes de ses deux fils et les débris sanglants de sa famille massacrée, Q fut obligé de marcher ainsi de Rora à Luseme. Arrivé dans cette dernière ville, il fut pendu à un gibet.
c Toutes les Vallées sont exterminées, les habitants tués y pendus ou massacrés': » tels sont les termes dans lesquels un officier français annonçait à Tétranger le résultat de cette lutte fratricide, par une lettre du 96 mai 4686.
Sous la même date, Victor-Aihédée rendit un décret par lequel fous les Yaudois , sans exception , étaient déclarés coupables du crime de lèse-majesté (4), pour n'avoir pas déposé les armes à la première sommation, et tous leurs biens confisqués au profit du domaine royal (2).
Le peu de Yaudois échappés au carnage ou aux prisons, erraient misérablement dans les montagnes. Ceux qui se trouvaient encore dans leurs demeures écartées reçurent Tordre de ne pas en sortir (3).
(1) Qaelle ma/9«{e y ■•t-ii dans uo pouvoir injuttef
(S) Turin . Arch%v€i de la eour d»ê eompUt. OrUni , 1685-1686, oo 103, fot. 38, et 104, fol. 6. Se trouve auni dana les Arckivet 4$ «mt : portefeuille des édita de S. A. R. , de 1686 à 1608.
(8) Le 88 d'atrU. [DtÊkoit, t II, p. 843.)
Ainsi la destruction de ces Eglises vaudoises , si longtemps éprouvées, paraissait alors inévitable; leur abaissement semblait être complet.
Plusieurs de leurs enfants luttaient encore dans cette extrémité ; les uns par leur courage, d'autres par leur martyre.
Le pasteur de Pral , nommé Leydet , s'était retiré dans une caverne pour échapper aux massacreurs. Au bout de deux jours , il crut que les troupes s'étaient retirées, et rendait grâces à Dieu, en 'chantant à demivoix, un cantique de délivrance. Mais ces accents pieux , sortant des fentes du rocher, trahirent sa retraite. Les soldats l'entendirent, accoururent dans la caverne, s'emparèrent du pasteur, et le conduitrent à Luseme , où il fut présenté à Victor-Amédée , comme une capture d'importance. On {lui promit la liberté et une pension de deux milles livres, s'il voulait coHsentir à changer de religion. D refusa. Al(»!s il fut emprisonné dans une tour, ayant les jambes pressées entre deux poutres réunies par un écron.
II y demeura longtemps, réduit au pain et à l'eau, et sans pouvoir se coucher à cause des ceps dans lesquels ses jambes endolories étaient retenues. Dans cette triste position, il avait à soutenir chaque
jour de longues discussions théologiques avec les prêtres et les moines qu'on envoyait pour le convertir.
Ckimme une vermine éclose autour de toutes les tortures , cette engeance de tnoH se retrouve partout : depuis les cachots de l'inquisition espagnole, jusques à ceux du saint-office de Rome et de Turin. Leur mmt-office^ on le connaît \ mais l'Evangile Tar t-il jamais connut
Enfin, ne pouvant convaincre leur prisonnier , les prêtres lui dirent qu'on allait le faire mourir.
— Que la volonté de Dieu s'accomplisse ! répon^pdit-il avec tranquillité.
— Vous pouvez sauver votre vie en vous faisant catholique.
— Ce ne serait pas la volonté de Dieu.
De nouvelles discussions recommençaient encore; et, pour dernier argument, on finissait derechef par lui annoncer son supplice.
Mais rien ne l'ébranla. Alors on le condamna à mort, et pour trouver un prétexte à cette condamnation , le jugement porta qu'il avait été pris- les armes à la main.
La veille et le jour même de son exécution, les
moines rassaillirent encore, pour le faire abjurer ; ib espéraient que l'émotion toujours inséparable de ces instants suprêmes aurait brisé sa fermeté ou troublé ses esprits. Mais il demeura' calme, ^rein, oonvaincu et résigné.
En sortant de prison pour aller au dernier supplice, il dit aux exécuteurs : C'est pour moi une double délivrance dont mon âme et mon corps doivent se réjouir.
Puis, étant monté sur réchafaud, il ne prononça que ces paroles sans ostentation : 0 mon Dieu , je remets mon âme enti-e tes mains !