‹ L'Israël des Alpes (volume 3)Chapitre 20 sur 23 · MO · texte numérisé non relu

MO

Un journal, écrit en italien par un de ces nudheo* reux, nous permet d'initier le lecteur à une partie de leurs souflârances.

a Le vingt-trois avril, dit-il (i), a commencé la désolation de nos vallées. Le vingt-six, je me retirai dans les montagnes de Rora; car ailleurs on ne pouvait dormir nulle part, et tout avait été tellement sacciigé qu'on ne trouvait plus rien pour vivre.

« Bientôt je ne sus plus que devenir; nuds je pensai que Dieu ne m'abandonnerait pas, si je lui restais fidèle (2); aussi m'envoya-t-il un homme sur lequel je pouvais me fier (3). Il demeurait à Lusemette, et me

(1) Yolci le titre de ce manuicrit : Memorit ii mt BmiahmM Soloa/tl, mlli tmni 1686 , 1667 e 1688. L'auteur fut au nombre des Taudois doot parleot BaïuH et aocL^a (t. Yl), qui allèreut eo Brandebourg en 1688 et revinrent en 1690; car on trouve dtni cet mémoiree l'itinéraire qu'il a tuivi juaqu'à Stcndal , et on le retrouve lui-même aesittant an synode de La Tour, comme député laïque de Rora, le 15 leptembre 1693.

Son manuicrit, qui a été longtemps ignoré, commence au 98 d'avril 1686, 0t finit au moia d'aoAt 1688. — Il a 64 pages. — M. Tom, iastitutenr des. vallées vaudoises , a eu la bonté de m'en transmettre une copie. ^ SalT^|oC était un ancien capitaine des milices Taudoises, né aux Bmmêlt, balMlant à Biora, ayant épousé une femme de la Buvàêina^ près de Bobi , en 1678.

(S) Toici les termes du mauuscrit : ... dt modo ekê non êapeva «o cAs dî* «m«r»; « dicetw, eo» il pnfflaf ckê megli mi «oreUe U morte dbe im oifc. Jfa iddio, per la tua grands miterieordia , non lateia cadoro «n folo mptUo ioUa noitra têêla , wnza la tua wAonlà : porehi te U tiawM vtrumontt fidoU, mtSiaioera mraeoloêamtntê,

(3) Et cet bomme , cet ami était un catholique. 11 se nommait JlertÙM. Il est consolant de voir, au milieu de taot de crimes eoiamis an MMi de la

dit que. si je voulais aller avec lui , je n'aurais rieii à craindre.

8 Nous descendîmes de la montagne, et, vers la nuit, étant arrivés au hameau des Bonnets, où était ma mairon, il me demanda s'il y avait du vin pour se rafraîchir. Je lui en montrai d'une qualité inférieure ; mais je lui dis que j'en avais aussi d'une autre qua- Uté, qui était du meilleur que produisit la Giovanèra de Saint-Jean (1). »

Etant.arrivés à Lusemette, Salvajot remit ses armes h son ami, qui les cacha et qui fit ensuite coucher le fugitif dans un grenier, afin que les voisins ne s'aperçussent pas de sa présence ; cas il était défendu, sous de très grandes peines, de donner asile à aucun Vaudois.

n demeura dans ce galetas trois jours et trois nuits, après quoi il dit à Martina d'aller trouver le seigneur

reli^oa , ao ptuvre homme qui demeure fidèle à la lainte hummité. Le proteeUnt se confiait au catholique , comme autrefois les catholiques s'é* taiest fiét a» prottatasts eo leur remetUot la garde de leurs filles. Les pesples valent toujours mieux que ceux qui les dirigeut.

(i) Qu'on nous pardonne de citer ces détails Ils montrent la vie daus ce qu'elle est, avec ses besoins et ses préoccupations vulgaires (sans le soin desquels, après tout, on ne pourrait pas subsister) ; et le caractère abstrait des événemeots historiques ne saurait toujours les remplacer. E poi, dit Salvajot, limno fuori im di quti boUali « fteimno ftsns.

— solde Rora, dont il était féal, et qui demeurait à Campiilon, pour le prier de lui accorder quelque emploi.

a Je lui avais , dit-il , écrit un billet de ma propre main; mais dès qu'il l'eut vu, il se mit à jurer et le déchira, disant qu'il ne pouvait rien foire pour moi.

8 Je ne savais quel parti prendre, et j'hésitais à re« tourner dans les montagnes , lorsque Martina alla , sans m'en rien dire^ parler à Luseme au préfet de La Tour, qui se rendit immédiatement auprès de S. A . R. pour obtenir ma grftce. Je passai tout le jour fort inquiet. Mon ami n'arriva qu'à deux heures après minuit et me réjouit fort le cœur en me disant que je pouvais m'en retourner sans danger pour ma vie.

« Je rendis grâce à Dieu, et le lendemain, 4 de mai, j'allai à Luseme en compagnie du curé de Lusernette et de Martina. Ils m'escortèrent jusqu'au couvent du Pin, où l'on me fit beaucoup d'accueil (grande carezze), pensant que je voulusse changer de religion. Mais je dis aux moines que, pour le moment, j'avais bien autre chose en tête; que ma femme et ma petite fille étaient encore parles montagnes, et que je les priais de m'aider à les en retirer, afin que les soldats ne les tuassent pas.

« Aussitôt ils allèrent parler au président Palavî-

cinôy qui se rendit avec bonté {delh sua grazzia) vers S. A. R., et me fit dire que tous ceux des nôtres qui voudraient se rendre vers le prince, le pourraient. »

Salvajot ignorait encore le sort qu'avaient subis ceux qui s'étaient rendus ; car les défenseurs de Pdmian, trahis par Catinat , étaient déjà emprisonnés. Lui-même le fiit bientôt y dans les caves de ce même couvent, dès qu'on eut reconnu l'impossibilité d'obtenir son apostasie.

D continue ainsi :

a J'envoyai donc deux enfants pour faire venir ma femme : car je ne voulais pas écrire un billet qui eût pu faire croire aux nôtres que je les avais abandonnés. C4es enfants furent accompagnés jusqu'au Viliar parleurs propres pères, qui apportaient au comte de Massel l'écritde Palavicino , ordonnant de les laisser passer et revenir avec ma famille.

a Delà, ces enfants allèrent seuls à la recherche de ma femme, jusqu'à h Baudeina , où ils la trouvèrent faisant du pain. Avant de descendre, elle voulut aller chercher sa fille qui était au fourest; mais l'ennemi arriva, et ils furent tous obligés de se cacher pendant dix jours (1).

(1) Si riêcrarcno in Barma d'Hant, e coéï ieamparano la ioro vita. Ma

M Ha femme arriva enfin à Luserne avec notre enfant; on la pressa de se catholiser, mais elle dit qu'elle ne ferait rien sans en parler à son marî.

a Le père président (1) la conduisit à ma prison et me dit de lui laisser croire que j'étais déjà catholique (2) 'y mais cela me fîit impossible.

« Elle voulait entrer dans la prison y avec ma fille qu'elle tenait par la main y mais le Père leur dit : a Prenez garde, pauvres femmes, car si vous entrez là-dedans , vous n'en sortirez plus, d Mais j'étais si joyeux de les revoir, et elles si heureuses d'être près de moi , que nous ne pûmes nous résoudre à nous éparer. Elles entrèrent, et passèrent cette nuit à mes côtés , au milieu des autres prisonniers.

« Elles dormirent sur la terre , sans paille, sans couverture et sans souper; car bienheureux était ce-

molti tUtri, eke U mtmieo rie<mtnva, gli omarzavatto, 0 gli iwtpieavamû agit atbfri; vtolaiHHM t§ doniM; êoeckêggim'OfM ItUto, § Wueeiavano in m<ytU

luogM^ UUment9 chê da luttt le porto, non ti ttntiva ollro dU griia,

«pAMiUo .... ehê fac$tM erroriJ it ne cite pu cet paroles pour accroître l'horreur des Mènei que j'ai décrite!, maie pour montrer qu'elieft n'ont point été eiagérèes ; et si j'avais voulu multiplier d'épouvantablea détails, les documents n'étaient pas épuiséi.

(1) Le Supérieur de la mùtion établie an couvent dit Pin.

(S) Ce qui prouve qu'on avait affirmé à sa femme qu'il s'était catboliié. Que penser d'un système qui prétend amener à la vérité, et qui emploie le mensonge t

lui qui appuyait sa tête sur une pierre : les ministres aussi bien que les autres (1).

a Chacun tirait à soi tout ce qu'il pouvait , et phisieurs d'entre ceux, qui avaient été amis, devinrent ennemis. j> Tant la faim est un cruel démon !

a Le lendemain ma femme voulut sortir pour aUer chm*cher quelque chose à Luseme , chez notre ami Martina ; mais il fallut avoir recours au major et paye^^ due crosasi au capitaine des gardes^ afin de pouvoir sortir.

« J'indiquai alors k ma femme un endroit où j'avais laissé tomber un chaudron en cuivre dans le torrent de Laigha^ et lui dis de l'apporter chez Martina; car il m'avait coûté una doppia dltalia (2), et il était presque neuf.

a Elle devait aussi lui remettre une somme de cent francs, que j'avais en écus et en petite monnaie; ainû que vingt livres de sel et dix-huit livres de lard qui nous restaient encore.

(I) E beato era eolm ehê pQttva aver una fittra fotto U capo : gli «inùtri, comê gli altri,

(3) La doppia ou douMa Hwt dmeatt Taltit, avant 1786, 41 fr. 7 e. ; après cette époque, tur an édil renda à ce sujet, la ioppia ne Talat plut que 30 fr. 8 c.

c MarUna lui promît de garder toutes ces choses, et de me les rendre quand je les feras réda-

Ges détails peuvent paraître minuteux; mais la préoccupation des soins ordinaires de la vie ne saurait être retranchée, même des plus graves événements. Ds ne sont pas inutiles, d'ailleurs, pour faire connaître l'esprit d'ordre, d'économie et d'éqnitéqui animait nos pauvres montagnards.

Beaucoup d'autres détails du même genre se trouvent encore dans le mémoire d'où nous tirons ceux-ci.

a Dans les premiers jours de ma captivité je vis ar-

;iver quatre cents personnes de Pral, tant femmes qu'enfants et vieillards ; et tous dans un état si déplorable, si malheureux, que les prisonniers même en étaient afiDigés.

a Ces pauvresgens avaient conduit avec eux quelques àries et quelques mulets; mais les soldats s'emparèrent de ces montures, et en jetaient bas ces pauvres enfants et ces pauvres femmes si brutalement, que c'était une véritable compassion. Deux d'entre elles, qui étaient

enceintes, accouchèrent sur le coup^ et on les mena dans un autre cachot.

« Un jour le président Palavicino me fit appeler dans le jardin du couvent et me demanda si je savais le chemin du col Julian et de Barma d'Hànt ; mais je lui dis que je n'étais jamais allé de ces cdtés-là.

« Puis il signor Glaudi Brianza, me prenant à part , vint me dire : -— ^ A présent^ Salvajot, il vous faut faire en sorte que les autres habitants des Vallées se rendent^ parce qu'alors on vous mettra en liberté.

— Ah ! monsieur, je ne puis absolument rien en cela.

— Prenez garde ! Si vous faites le récalcitrant, vous aurez à vous en repentir.

<x Deux jours après, le président vint me demander si je voulais voir nos ministres. — ^^Bien volontiers, lui dis-je.

— Eh bien, venez avec moi. ,

c II me fit alors sortir du couvent des missionnaires; nous passâmes devant le palais du marquis, où je vis. le duc de Savoie à la fenêtre, et bientôt nous arrivâmes à la prison des ministres. En entrant je saluai; et, voyant leur misérable état, je demandai s'ils

n'avaient rien pour dormir, car il n'y avût que le pavé. Os me répondirent que non.

a Alors le major de Luseme, qui était entré, me dit en ricanant : — Eh bien, monsieur le capitaine Salvajot, comment trouvez vous cela? Mais nous ne sommes pas au bout; et vous verrez, vous verrez comment nous traiterons tout ça! — Il parla même de me pendre, sur ce que je ne voulais pas abjurer, et dêgueula (i ) de la sorte assez longtemps.

a Je voulais m'en retourner avec lui, mais il me dit de rester là jusqu'au soir ; et on m'y laissa deux semaines.

a Or, tous les jours on amenait de nouvelles bandes de prisonniers. Il y avait quelquefois des famiUes entières; mais les soldats arrachaient les petits enfants d'entre les bras de leurs mères, avec tant de violence que plusieurs de ces faibles créatures furent étranglées du coup et restèrent mortes entre leurs mains.

a n n'y avait point d'humanité dans ces gens-là! 0 observe Salvajot avec une laconique simplicité.

a Nous demeurâmes si longtemps sans paille, ajoute-t-il, que la vermine couvrait les murs; et Ton ne pouvait sortir de la salle, parce qu'à la porte était le

(1) Fnê grandiitima goûta.

eorps-de-garde. On ne pouvait pas non plus avoir de Teau pour se laver, ni même pour boire; et Ton avait aussi bien peu à manger.

« Enfin on nous mena dans un nouveau cachot, sous les vofttes d'une maison qui était ancienneoient del iignor Bastero. Mais là ce fut encore pis ! Heureusement qu'on ne nous y laisto que deux ou trois jours.

« Un soir le chevalier Morosa vint nous voir, et dit à MM. les ministres : — C'est vous qui avez causé cette rébellion ! vous eussiez mieux fait d'obéir.

— Vous savez , répondirent«ils , que nous avons fait notre possible pour l'empêcher; car nous voulions que nos gens profitassent des ordres de Son Altesse, pour sortir du pays; ma's nous n'avons jamais pu leur faire entendre raison.

— Vous dites cela pour vous excuser , reprit-il ; mais je sais bien ce qui s'est passé dans vos assemblées.

a Toutefois il n'insista pas là-dessus, et en se retirant il leur dit : Bon «otr, messieurs) et les ministres répondirent : Bon soir à Votre Seigneurie.

« C'est le 46 de mai que l'ordre arriva de nous fiiire

partir. Je pris ma fille par la main ; ma femme alla

déposer chez diverses personnes des objets que nous

ne pouvions emporter (i) ; nous étions environ cent soixante personnes. Les hommes étaient attachés deux à deux; il y ayait vîngt^sept couples, rattachés encore les uns aux autres par une longue corde.

« Quand nous sortîmes de Luseme, il y avait là beaucoup de peuple rassemblé -, et ce peuple nous disait de mauvaises paroles.-* « Satanés hérétiques, on va voir votre fin, etc.» — Et quand nous primes la route de Turin : — a Regardez encore une fois vos montagnes, car vous ne les veirrrez plusl» — Il y en avait plusieurs parmi nous qui pleuraient.

a Des soldats se tenaient à droite et à gauche de notre ligne enchaînée ; et nous allâmes ainsi jusques à Briqueras.

0 Là on s'arrêta un peu sous la halle, et ceux qui avaient de l'argent achetèrent du pain. Puis on nous remit en route, et nous allâmes dormir à Osasco, (leux qui avaient les mains liées et qui en outre étaient attachés les uns aux autres étaient fort gônés, car lorsqu'il fieillait passer les rivières sur de petites planches, si l'un d'eux faisait un faux pas, ils risquaient tous de tomber; et lorsqu'ils avaient soif, ils ne pouvaient boire, à moins que quelqu'un ne leur donofttde l'eau.

(I) Jt iBppriint ici des détails iontiles.

« Le tendemaÎD nous arrivâmes de boone heure à Turin. A rentrée de la ville on fit une halte pour attendre les charrettes qui étaient encore en arrière, chargées de malades, de femmes et d'enfants.

« A peine entrés dans Turin, il nous fallait une grande surveillance pour qu'on ne nous enlevftt pas nos enfants. On s'était déjà saisi de ma petite fille, et on l'emportait à la hftte, lorsque la femme de Barthélemi Ruetto, s'en étant aperçue, courut après le ravisseur ei me la ramena. Mais la foule était si pressée et la poussière si épaisse qu'on ne pouvait presque pas se voir.

« Nous arrivâmes à la citadelle vers dix heures du soir.

« On fit l'appel des prisonniers et l'on envoya les ministres dans un endroit séparé; puis ceux qui étaient liés ensemble furent poussés dans une chambre, mais si étroite qu'ils ne pouvaient s'y remuer et s'étouffaient de chaleur.

a Quant à moi , je restai avec ceux de Rora (1).

(1) Je iiipprime encore det détails. Saltajot donne le nom de tout let eoprisonnien : ils étaient quinze. Let prisonnière détenue à Turin étaient alors an nombre de S9S. Ma» il y en avait dant beaueoop d'autret villet; et 1m touffrancea ranltipliéet dont ilt furent Ttetimet tout attestées par le chiffre énorme de leur mortalité. Let aept dixièmes des Vaudois périrent en prison*

On nous mit dans one tour où il y avait des matdas, et nous étions mieux traités qu'à Loserne.

« De temps en temps nons recevions quelques aumôues: on nous donnait de la soupe, du tinge, un peu de vin; ce qui faisait beaucoup de bien à chacun, mais principalement aux malades et à ceux qui n V vaient point d'argent.

« II y avait encore des personnes de la ville qui nous faisaient de grandes charités (4).

« Par intervalles on nous laissait sortir et promener sur les bastions. Mais cela n'eut lieu que depuis le retour des gardes royales (2) ; car auparavant la citadelle étai; confiée à de s citoyens de Turin, et nous étions moins bien traités par eux que par les soldats. Avec ces derniers on pouvait au moins aUer chercher de l'eau, laver son linge, et jouir de quelque liberté.

« Gela dura jusqu'au 26 de juillet qu'arriva Tordre de S. A. R. de nous Taire partir pour VerceU; cas il fallait faire place à d'autres.

et Le signor Blaygna, qui veillait sur nous lorsque

(t) ... E 9t «nmo aiMora mdtê pemmê eA« ftunamo emrUà grmmit. J*ia- •ittt ftvee plaisir lur cm delaib, D'ometUol aucun dca faits qid pcnvant adoucir le tableta det cruaulét que j*éi dA raconter.

(S) Réginent qu'on atait fait marcher sur les Vallées.

le comte Santm était forcé de s'absenter, établit Bastie et moi pour veiUer sur les autres (1) .

« Je le priai de m'accorder une petite place partilièie pour ma femme, qui était sur le point d'accoucher.— ^Ne savez-vous pas, me dit-il, que vous devez partir demain ? — Et en effet, le lendemain matin, on fit sortir du donjon tous ceux qui s'y trouvaient, à la réserve des ministres (2). Plusieurs étaient malades et gémissaient ; mais il fallait avoir patience , puisque tel était Tordre de Son Altesse (3).

« A peine fûmes-nous dehors que M. Blaygna me dit : — Salvajot, venez ici. — Et , me tirant à part, il ajouta : — Prenez votre femme et votre petite fille, et rentrez. — Ainsi fîmes-nous 3 et il fit encore rentrer M. Paul Gonin avec son fils.

« Puis on mit ensemble ceux qui ne voulaient pas changer de religion et ceux qui avaient abjuré. On

(I) n tignoc Battiû n§ avtva 60 da têner eemlo, «d «o 43.

{%) Ht étaient au nombre de neuf, ayant chacun leur famille. Quatre autrea familles étaient jointes aux leurs : ces familles étaient celles de MH. Moudon , Malanot, Goante et Gauthier.

(3) ■ E Ti era gran pianto e lamento; ma bîsognè arer pauiensa, perché « eoai cm l'ordine di S. A. R.

(4) Les autres partirent, et furent envoyés i... (le nom est illisible dans le mannscrtl) où Us moorurent toui, à l'exception d'un ind, nommé OciimI Riwrirê.

traita ces derniers un peu mieux; on les conduisait à la messe, et chaque jour des prêtres venaient pour les instruire dans les nouvelles doctrines.

a Au commencement , ils reçurent beaucoup plus d'aumônes que nous ; mais, par la suite , les secours qui nous étaient destinés furent répartis également entre tous. Les premiers en étaient offensés et disaient que nous étions la cause de ce qu'ils étaient encore retenus en prison , parce que nous ne voulions pas abjurer.

et Huit jours après, ma femme accoucha d'une fille, et le comte Santus vint me dire : — Il faut la faire baptiser. — Je fus fort étonné de cela , parce que je pensais qu'il ignorait encore sa naissance. — L'enfant se porte bien , lui dis-je , et on pourra la baptiser plus tard. — Du tout , répliqua-t-il , il faut que cela se fasse tout de suite. Voilà M. de Rocheneuve et Mme la baronne de Palavicino qui lui serviront de parrain et de marraine , et qui feront votie fortune.

CI Alors je n'osai plus rien dire , et on apporta la nouveau-née dans la chapellç du fort, où je suivis le cortège avec Mademoiselle Jahier de Rocheplate, qui

manqua tomber évanouie en voyant toutes les céré* roonies que l'on faisait (i).

a On donna à mon enfant les noms de Louise-Caroline, qui étaient ceux du parrain et de la marraine. Le lendemain on apporta à l'accouchée une chemise et deux draps blancs qu'avait fait donner le père Valfirédo, confesseur de S. A. R., et Ton nous offrit d'aller habiter une pièce séparée; mais ma femme refusa, dans la crainte que ce ne fût pour nous engager à une apostasie.

«t Le gouverneur du fort me dit une heure après : — Pourquoi n'avez-vous pas voulu sortir de ce donjon? — Je lui répondis que l'accouchée était encore trop faible pour cela. — Tu es un vrai coquin! s'écria-t-il ; mais tu la payeras. Et s'adressant aux ministres : — C'est vous qui êtes cause de ce qu'ils ne se eatholisent pas ; mais prenez garde à vous ! »

L'auteur des mémoires inédits que nous venons de

(i) Je n'iuraii pas reproduit eet détails, non plus que beaucoup d'antres, si j'avais dâ les exUaire de diverses pièces remises k la disposition de l'historien , pour en tirer, sous sa propre responsabilité et à son choix , les matériaux également assortis d'une partie de son ouvrage ; mais comme il s*ag:it ici d'un ouvrage original , j'ai cru devoir en conserver autant que p'.ti<i:ble les nuances et les dispositions, même lorsqu'elles ne sont pas d'un intérêt générai : parce que le caractère particulier de ce récit fait ressortir les traits généraux de toute la scène dont il n'est qn'un épisode et, pour aioti dire, un échantillon d'autant plos précieux qu'il est moins apprêté.

citer raconte ensuite que sa femme mourut nu bout de quelques jours, et qu'il se servit de l'un des draps qu*on leur avait donnés pour l'ensevelir.

Un mois après, l'enfant qu'elle avait mis au monde dans la prison expira aussi. Salvajot resta seul avec sa petite Marie, alors âgée de cinq ans et demi.

Beaucoup d'autres femmes onceintas , qui aocouobèrent dans les prisons , perdirent leurs enfants ; et elles-mêmes moururent presque toutes. «Enfin, ajoute le captif, il n'y avait peut-être pas un seul d'entre nous qui ne souflfrtt de quelque maladie. Par la grâce de Dieu, j'ai été épargné dans ces épreuves; mus aussi nous étions mieux traités que les autres (^sonniers.

« Les malades étaient soignés par des médecins ; on leur fournissait les médicaments nécessaires , et le père Valfrédo ainsi que le père Morand les visitaient avec empressement. S'il y en avait qui n'eussent point d'argent, ils leur en donnaient quelque peu , faisaient distribuer des bouillons aux plus faibles , et généralement nous fournissaient de tout ce dont nous avions besoin.»

C'est avec bonheur que je relève ces détails. Autant la mauvaise foi et l'inhumanité causent d'indi-

gnatîoDy autant ces soins et ces prévenances méritent d'approbation chrétienne.

«Et ce qu'il y a de remarquable, ajoute Salvajoten parlant de ses bienfaiteurs , c'est qu'ils n'établissaient aucune différence entre ceux qui s'étaient catholîsés et ceux qui demeuraient fidèles à leur religion. Ils flonblaient même avoir plus d'égards et de respect pour ces derniers. »

Je voudrais terminer ce chapitre par le trait que l'on vient de lire, et qui est aussi un hommage rendu à la dignité des convictions. Mais quelques paroles sont encore nécessaires pour rappeler que tous les prisonniers vaudois n'avaient pas été transportés à Turin y et qu'il en périt un grand nombre par les rigueurs de la faim, des maladies ou de l'angoisse, dans les fossés, les prisons, les citadelles ou les basses fosses de Qucyrasque, de Mondovi, deRével, d'Asti, de Carmagnole, de Fossan, de Yillefranche et de Saluées (4).

(1) Il 7 en «Tait encore en d'antres prisons. — J'ai tu une lettre écrite par les pasteurs Jakitr et Jfoiafiol, du chAteau dt Nicê, 1$ l«r mat 1686 ; et une autre écrite par les pasteurs Giraud, Chauwe et Jahier (cousin du précédent), du ekdttau d* Mioltnê (près de Honlmellian, en Savoie), le SO juin de la même année. L'une et l'autre de ces lettres attestent la profonde misère de leurs auteurs , et ont pouc but de réclamer quelques

« Enfin, dît notre narratenry on commença à parler de notre prochaine sortie du pays. Déjà on laissait quelques-unes de nos fenames passer les portes de la citadelle et aller en ville pour fiûre leurs provisions; puis On permit aussi à quelques bommes de kortir, pourvu qu'ils fussent accompagnés par deux sergents; plus tard ils purent aller seuls; et amti, observe-t-il y s'acheminaient le$ ehoees vers notre ti^ berti, » c'est-à-dire vers leur eiil !

iceouii. L'Aiffoir* de la ftnéemiioi^ i» 1686, imprimée à Bottenbm es 1689, dit que let Vaudois pritoonien avaient éU r^rîu «« fmaUrt* pn-

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