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CHAPITRE [IL CASTROCARO

GOUVERNEUR DES VALLÉES. (De 1561 à 1581.)

Sources et autorités. — Gilles : très-étendu pour cette partie : pouvant suppléer à tous les documents : source principale de ce chapitre. — Rore>go, iîemorie istoriche : doit être contrôlé par Gilles, dont il était contemporain. — Son premier ouvrage était intitulé -.Brève narralione dell' inlroduttione degl' heretici nelle valli de Piemonte , etc., impr. à Turin en 1632; petit in-4o de 114 p.. devenu rare. Les memorie istoriche dell' introduttione dell' hérésie nelle valli di Lucerna... etc. ont été imp. en 16-49, in-4° de XX et 350 p. — Cappel, Yallium alpinarum trajecta portenta... etc. Sedan 1621 : (Il a publié aussi Doflrine des Vaudois représentée par Claude Seyssel , petit in-8° de 111 pages). — Voir en outre les Hist. gén. sur la province de Pignerol; les Mémoires historiques sur le Piémont ou la Maisonde Savoie, par Costa de Beauregaid, Chiesa. Cibrario, Muletti, etc., et enfin, l'Art de vérifier les dates, pour le classement des faits politiques. — Sources manuscrites : peu nombreuses; quelques documents égrenés dans les Arec, de Cour, à Turin, et à la Bibl. du Roi.

Après une aussi longue interruption des travaux agricoles , après tant de pillages et d'incendies, tant de pertes de toute nature , qu'avaient subies les Yau-

dois, une profonde misère se fit sentir dans leurs vallées.

Les biens confisqués avaient été dépouillés de tout avant d'être rendus, et plusieurs ne furent qu'incomplètement restitués.

Les moines de Pignerol continuaient d'avoir à leur solde une troupe de malfaiteurs, pour nuire incessamment aux religionnaires inoffensifs des alentours.

Outre cela, on voyait encore fréquemment arriver aux Vallées quelques malheureux réchappés des massacres de la Calabre : nus comme des naufragés; sortis des Apennins , où ils s'étaient traînés de caverne en caverne; dénués à la fois de vêtement, d'abri, de nourriture et de moyens d'en acquérir. Les populalations appauvries de nos Alpes hospitalières accueillirent néanmoins ces frères et ces sœurs avec l'empressement sympathique des malheurs éprouves.

La pitié s'éveille aisément en ceux qui en sont dignes. Les Vaudois partagèrent à ces nouveaux venus le peu qui leur restait.

Les uns et les autres avaient eu les mêmes aïeux. Mais les faibles ressources de nos campagnes ravagées eussent été insuffisantes pour de si grands besoins.

On fit pour eux des collectes en Suisse, en Allemagne et même en France.

A peine commençaient-ils à se relever, que Castrocaro. le même qui avait été leur prisonnier et qu'ils avaient si généreusement relâché , manifestant, auprès de la duchesse de Savoie qui était leur protectrice . les meilleures intentions à leur égard . obtint d'être nommé gouverneur des Vallées.

On crut à sa bienveillance pour eux , en raison de la gratitude qu'il leur devait. Mais perfide des deux côtés , il trompa sa bienfaitrice et ses bienfaiteurs. L'archevêque de Turin , seul , avait reçu de lui une promesse à laquelle il ne manqua pas. 11 lui avait promis de retirer graduellement aux Vaudois toutes les libertés qui leur avaient été accordées; et de travailler ainsi à l'anéantissement complet de leur Eglise.

Au lieu de chercher à y parvenir par une destruction subite . il procéda par voie de restrictions successives, et commença par demander , en 1565 , une revision du traité de Cavour, conclu en 1561.

Les Vaudois s'y refusèrent. Il prétendit alors qu'ils l'avaient transgressé. On recourut au duc pour en maintenir les dispositions: Castrocaro se rendit à Turin . et en revint avec de nouvelles conditions qu'il

présenta do la part du prince à la signature des Validais. Mais ces pièces ne portaient pas la signature du duc. Nouveaux refus des premiers.

Il les menace alors de leur déclarer une guerre plus cruelle que la précédente. De longs pourparlers sont entamés; on nomme des parlementaires des deux parts; quelques concessions sont arrachées à ceux des Vallées, et le peuple vaudois désavoue ses députés.

Les choses commençaient donc à s'embrouiller : c'était le vœu de Gastrocaro.

Il se fit assigner le commandement d'un corps de troupes, pour maintenir l'ordre , et s'établit avec cette garnison dans le château de La Tour.

Puis il ordonna aux habitants de Bobi de renvoyer leur pasteur (1), et à ceux de Saint-Jean de ne plus recevoir les protestants de la plaine à leur culte.

Les Vaudois, par l'entremise de la duchesse de Savoie, obtinrent d'abord la cessation de ces hostilités. Mais comme un délai de vingt jours leur avait été proposé par Gastrocaro pour qu'ils recourussent au duc , contre ses décisions, il profita du dernier terme de ce

(1) Uunibcrt Artus , qui avait offert à ces moines polémistes de discuter avec eux, en grec, en latin ou en hébreu, à leur choix.

délai, pour rendre ces décisions exécutoires, quoique le duc les eût invalidées, et le 10 septembre 1565, il fait publier dans la vallée de Luserne qu'on passerait au fil de l'épée tous ceux qui ne s'y conformeraient pas. Quelle anarchie dans le pouvoir , quel arbitraire dans les magistratures!, quelle ignorance du droit social en ces temps malheureux !

Castrocaro , écrivant à la cour , présenta la résistance des Vaudois à ses ordres comme une rébellion de leur part contre l'autorité ducale ; et il obtint du prince, une intimation aux peuples d'obéir à leur gouverneur. Ceux-ci envoient des députés à la cour; ce furent Dominique Yignaux, pasteur du Yillar (1) , le pasteur Gilles de La Tour, et trois laïques. La bonne duchesse de Savoie les pourvut d'un sauf-conduit, et les accueillit à Turin avec beaucoup de bienveillance ; mais elle ne put se résoudre à rappeler le gouverneur qu'elle leur avait donné : tant il avait su lui persuader que ses intentions étaient justes , et elle engagea au contraire les Vaudois à lui soumettre toutes leurs difficultés : « Chers et bien-aimés, leur disait-elle dans

(1) Il avait remplacé depuis deux ans, l'ancien pasteur, nommé Pierre- Val.

une lettre datée du 6 décembre 1 565 , nous louerons toujours le bon désir que vous montrez au service de Dieu, ainsi que de votre prince, et ne voulons penser que parliez en feintise ; mais nous vous demandons deux choses : la première, que, vous réservant leschoses qui seules peuvent toucher à poinct votre conscience, vous procédiez en ce fait d'aussi bonne sagesse que de bon zèle, car l'un sans l'autre vaut bien peu • l'autre est que vous veuilliez soumettre vos délibérations à ceux qui étant sur les lieux peuvent juger sûrement de ce qui est expédient à l'une et à l'autre partie ; et si vous vous laissez conduire par ceux qui entendent les affaires et aiment votre repos, vous ne vous en trouverez jamais trompés, ni mal contents. »

Digne dame! c'est elle qui était trompée.

Les belles âmes croient difficilement le mal , tandis que les méchants le supposent même là où il n'est pas. Marguerite de France croyait aux bonnes intentions de Castrocaro : aussi ajoute-t-elle dans cette lettre qu'elle espère que le temps et l'expérience permettraient aux Vaudoisde lui rendre justice. Le temps ne fit que justifier leurs appréhensions.

Son animosité redoubla en raison des plaintes élevées contre lui; il rançonnait, emprisonnait ou pour-

suivait ces pauvres gens sous toute sorte de prétextes : accusant les uns de s'opposer à ses projets , d'autres de les blâmer; ceux-ci, de ne pas le voir de bon oeil ; ceux-là de lui rendre trop peu de déférences. Il parvint ainsi à éloigner des Vallées le docte Scipion Lentulus. sous prétexte qu'il était d'origine étrangère(l). Il fit arrêter le pasteur de La Tour, Gilles des Gilles , sous prétexte qu'il avait été à Grenoble et à Genève dans le but d'amener des troupes lointaines contre son souverain.

Ce pasteur cependant avait sauvé la vie à Castrocaro. et à une multitude de catholiques, en arrêtant maintes fois la terrible légion d'artilleurs qu'il accompagnait en 1561 , comme un ange de paix dont la mission n'était que de faire cesser le carnage. Castrocaro avait été un des prisonniers ; les droits de la guerre autorisaient sa mort. On lui laissa la vie; on lui donna la liberté ; mais ces motifs si naturels de gratitude le tourmentaient comme un désir de vengeance. Il tit épier son libérateur par une troupe de soldats, et au commencement de février 1566, ces

{V II était ne à Naples; il était alors pasteur de Saint-Jean, et il se retira à Chiavenna.

derniers s'emparent du pasteur, le jettent en prison « non moins étroitement et rudement traité, dit son petit-fils, que s'il eût été quelque insigne brigand. »

Tous les autres pasteurs des Vallées offrirent d'être caution pour leur collègue , demandant qu'il fût relâché , jusqu'à ce que les inculpations dont on le chargeait eussent été soumises au duc de Savoie ; mais l'impitoyable gouverneur refusa d'apporter aucun adoucissement au sort de son captif.

Lorsqu'il fut transféré à Turin , la maison du duc eut pour lui les plus grands égards; mais le clergé s'acharnait à sa perte en aggravant autant que possible les charges qui pesaient sur lui.

Un jour l'avocat fiscal Barbèri vint lui dire : — Votre affaire va mal; une condamnation à mort est imminente; vous ne pouvez y échapper qu'en changeant de religion.

— Cela changerait-il ma culpabilité , ou mon innocence, par rapport aux choses qui me sont imputées?

— Non, mais on cesserait de s'en occuper, et vous recevriez autant de faveurs que vous avez à craindre de peines.

— Ce n'est donc pas de la justice que l'on se préoccupe?

— C'est de votre salut, ce qui est bien plus important. Tenez ! signez seulement les choses qui sont contenues dans ce livre et votre vie sera sauvée.

— J'aime mieux sauver mon âme. Mais voyons toutefois ce livre.

— Ah ! Son Altesse a exigé que votre affaire fût poursuivie sans délai; il faut donc vous décider tout de suite.

— Je ne puis signer ce que je ne connais pas.

— Eh bien, je vous laisse le livre, et je viendrai savoir votre réponse dans trois jours.

Barbèri étant venu à cette époque :

— C'est un tissu d'erreurs et de blasphèmes, s'écria le pasteur ; j'aimerais mieux mourir que de signer cela.

— Comment, erreurs! blasphèmes! C'est vous qui blasphémez, et vous serez brûlé vif rien que pour ces paroles.

Si telle est la volonté de Dieu, je suis entre ses mains.

Mais à cette époque avaient lieu à la fois de violentes persécutions contre les réformés de Saluées, de Barcelonnette et de Suze ; l'électeur palatin avait envoyé l'un de ses conseillers d'Etat en députation au duc de Savoie dans le but de les faire cesser , et cet

ambassadeur ne quitta pas Turin sans avoir fait proclamer l'innocence de Gilles et sa mise en liberté.

Alors Castrocaro fit publier dans son gouvernement que tous les prolestants qui n'y étaient pas nés dussent en sortir sous peine de la vie et de la confiscation de tous leurs biens (1).

Mais on obtint, par l'entremise de la duchesse de Savoie, l'annulation de cet ordre barbare.

Sur les instigations de l'archevêque de Turin, ce perfide gouverneur voulut interdire aux Yaudois de s'assembler en synode. Il n'y réussit pas. Alors il demanda à y assister, sous prétexte de prévenir les complots qu'on pourrait y tramer contre la sûreté de l'Etat. « On protesta, dit Gilles, contre cette nouveauté, non par crainte qu'il connût ce dont on traitait dans ces assemblées, mais pour la conséquence de l'avenir.»

L'année suivante, les guerres religieuses se rallumèrent en France; le duc de Clèves, dirigeant une armée espagnole sur les Flandres, devait traverser le Piémont. Ses premiers exploits, disait-on, seraient l'extermination des Vaudois. Les fanatiques se réjouirent, les chrétiens s'attristèrent ; le trouble et l'in-

(l) Ordre du 20 avril 1566.

quiétude se répandit de nouveau dans les Vallées. Un jeûne solennel y fut observé sur la fin de mai, pour prévenir les visitations de Dieu dans un avenir redouté. Fut-ce aux supplications unanimes de tout ce peuple humilié dans la pénitence et la prière, qu'il dut de voir passer l'orage sans en être atteint? Sa foi en fut convaincue ; l'histoire doit l'enregistrer. Cette immense extermination qu'on avait crue imminente, ces perspectives de sang, ces menaces et ces craintes de mort passèrent comme un nuage, dont la présence ne s'est révélée sur la terre que par l'ombre qu'il y a jetée. Et pendant que l'Europe était en combustion, le peuple vaudois jouit alors de quelques années de paix.

Gastrocaro profita de ce répit pour faire construire ou plutôt terminer le fort de Mirabouc. Les habitants de Bobi virent surtout s'élever cette forteresse avec déplaisir, à cause de l'obstacle qu'elle établissait sur la route du Queyras, dont le libre transit offrait quelques ressources à leurs colayers (1), par l'échange

(l) On nomme colayers les hommes de peine ou de petit commerce dont le métier est de traverser les cols de montagnes en portant sur leur épaules des marchandises d'une vallée daus l'autre. — L'un d'eux disait un jour, pour exprimer les rigueurs d'un pareil état : ■ Le pain que nous mangeons a sept croûtes, dont la meilleure est brûlée! »

ou la vente de leurs produits dans le Haut-Dauphiné.

Castrocaro, de son côté, voua une inimitié particulière siuxBubiarels (1), et, au nom du curé de La Tour, il demanda qu'on lui remît le temple de Bobi, et les biens attachés au presbytère du pasteur.

Les Yaudois refusèrent, et, par une sentence du 26 octobre 1571, il les condamna à une amende de cent écus d'or, payable dans les vingt-quatre heures, sous peine de vingt-cinq écus d'or de sur-amende pour chaque jour de retard apporté au payement de la première somme.

Tous les Vaudois firent cause commune dans cette circonstance. Ils envoyèrent des députés à Emmanuel-Philibert, et obtinrent encore la cessation de ces poursuites.

Mais voyant néanmoins qu'on renouvelait contre eux les atteintes persécutrices par lesquelles on avait cherché précédemment à les détruire, ils renouvelèrent aussi le serment d'alliance et de solidarité chrétienne , source de leurs précédents triomphes , et signèrent à nouveau les conventions suivantes :

(1) Expression vaudoise , pour désigner les habitants de la commune de Bobi.

« Lorsqu'une de nos Eglises sera atteinte en son particulier, toutes ensemble répondront comme d'une seule bouche pour maintenir les droits communs. Nul d'entre nous ne se déterminera, en chose semblable, sans consulter ses frères.

« Tous enfin , nous promettons sous serment de persévérer sans relâche en cette antique union transmise par nos pères , de ne jamais abandonner notre sainte religion, et de demeurer fidèles à nos souverains légitimes. »

Ainsi fait et ratifié à Bobi. le 1 1 de novembre K>7 1 . .Cependant les vexations continuaient toujours, surtout contre les protestants du bas Piémont, et une particularité assez curieuse dans cette circonstance, c'est que Charles IX écrivit au duc de Savoie une lettre des plus pressantes en faveur des persécutés. « Je vous veux faire une requête, dit-il, non point ordinaire, mais tant affectionnée que vous sauriez avoir de moi car, durant les troubles de guerre, la passion ne permet, non plus que la maladie au patient,

de juger ce qui est expédient et de même qu'avez

traité vos sujets extraordinairement en cette cause

pour l'amour de moi aussi , veuilliez aujourd'hui ,

en ma faveur, à ma prière et spéciale recommanda-

tion, les recevoir en voire bénigne grâce, les remettre et rétablir en leurs biens confisqués

«Cette cause est si juste4de soi et si pleine d'affection de ma part, que je m'assure que m'en concédiez volontiers l'effet.»

Cette lettre est datée de Blois, 28 septembre 1571. Charles IX avait alors vingt et un ans.

«Il avait reçu de la nature, disent les Bénédictins (1), un excellent esprit et de rares talents ; il était brave, intrépide, doué d'une pénétration merveilleuse, d'une conception vive, d'un jugement sûr; il s'exprimait avec une noble facilité. Mais la séduction dont il était environné pervertit ce naturel heureux; la reine-mère le forma elle-même dans l'art de feindre et de dissimuler; le maréchal de Rez lui apprit à se jouer des serments, et les Guises, par leurs conseils sanguinaires, tournèrent l'impétuosité naturelle de son caractère à la cruauté. » Placé en d'autres circonstances, il eût été peut-être un des princes les plus accomplis dont les fastes de la royauté auraient gardé le souvenir. On ne peut savoir combien de crimes ont produits le mauvais exemple et les funestes leçons. Si Charles IX

(l) Art de vérifier les dates.

avait été nourri des enseignements de Ja Bible . la France eût échappé à bien des calamités. Mais un an après l'envoi de cette lettre éclataient les massacres de la Saint-Barthélemy (J).

Aussitôt la plus douloureuse consternation succéda, dans toutes les Eglises réformées , aux espérances d'avenir qu'elles avaient conçues.

Castrocaro surtout épouvanta les vallées vaudoises par ses menaces d'extermination. — « S'il a péri soixante mille huguenots en France . s'écriait-il avec emportement, il ne faut pas croire que cette poignée d'hérétiques puisse s'attendre à subsister.» Et les papistes . dit Gilles . les papistes passionnés . selon le langage de sa grave impartialité . s'applaudissaient déjà de l'abolition prochaine des Vaudois. Ces derniers, alarmés de cet écho lointain d'un massacre si grand, et des fureurs plus rapprochées qui s'élevaient autour d'eux, commençaient de transporter leurs enfants et leur ménage dans les lieux les plus inaccessibles des montagnes: les hommes préparaient leurs armes et. en attendant qu'ils fussent forcés d'en faire usage, ils continuaient à veiller et à prier.

[i] Du 23 au 28 d'août 1572.

Mais le cri d'horreur qui retentit dans toute l'Europe civilisée à cet immense assassinat, épouvanta le duc de Savoie lui-même. A l'aspect d'une telle conflagration , son cœur fut indigné , et sa sagesse réservée. Il protesta énergiquement contre les cruautés de Charles IX, jura qu'il ne se souillerait jamais par des crimes semblables, rassura les Vaudois sur leur avenir, et les engagea à rentrer paisiblement dans leurs demeures, où ils n'auraient rien à craindre.

Quelques troubles eurent lieu cependant à cette époque dans la vallée de Pérouse, qui appartenait à la France et dont l'histoire est trop intimement liée à celle du Pragela pour qu'on puisse l'en détacher. C'est donc en racontant l'histoire du Pragela dont les destinées politiques ont été bien distinctes de celles des autres vallées vaudoises, que nous retracerons les événements qui agitèrent alors le val Pérouse.

Un fait néanmoins mérite de trouver place ici , parce qu'il rentre dans le mouvement général des contrées qui nous occupent.

Au milieu de cette furie presque universelle contre les protestants, le pasteur de Saint-Germain, nommé François Guérin,ne craignit pas d'entreprendre, à lui seul, d'aller combattre le catholicisme par des armes

— lia —

plus terribles et moins sanglantes : celle du raisonnement (1573). Un jour, il monte à Pramol où le papisme régnait en plein. C'était un dimanche; le peuple se trouvait réuni dans l'église; le curé célébrait la messe. François Guérin se mêle parmi les auditeurs, et attend en silence que les offices soient terminés.

Nul ne se doutait que dans cette foule obscure , un chevalier du Christ, armé, selon les expressions scripturaires, du casque du salut, et du glaive de l'esprit, qui est la parole de Dieu (1), allait bientôt faire triompher cette parole avec toute la puissance de l'amour et du courage , sur les forces serviles de la superstition.

Le curé de Pramol ayant terminé son service , le pasteur se lève et lui demande s'il a fini (2). — Oui , répond le curé. — Qu'est-ce donc que vous venez de

(1) Epitre aux Ephésiens, ch. VI, vers. 16 et i7.

(2) Ces détails sont tirés d'un manuscrit de l'époque : Circa la religione, e dominio spirituelle... dal Fra Agoslino di Castellamonte , Cappucino : e misffatti dei protestanli in queste valli. — 32 pag. in-fol. (Archives de l'Ev. de Pignerol.)

En voici quelques passages : n Finita la messa il ministro dice al curato : Monsignor haveto detto messa? — Rispose il curato : Messer, si. — Replico il Ministro : Quid est missa? — Il curato non seppe risponderc

faire? — Je viens de dire la messe? — Et qu'est-ce que la messe? Cette interrogation ét3it faite en latin. Le curé ne sut pas y répondre. François Guérin la renouvela en italien; et lui dit : — Veuillez bien m'expliquer ce que c'est que la messe?

Même silence de la part du curé.

Alors le pasteur, enflammé de zèle pour son Dieu , d'ardeur compatissante et dévouée pour tant d'âmes asservies , monte en chaire , au milieu de l'auditoire stupéfait : « Pauvres gens ! s'écria-t-il , voyez par qui vous vous laissez guider! Par un homme qui ne sait ce qu'il fait ; il dit la messe tous les jours, et il ne sait pas ce que c'est que la messe. Il vous repaît d'une chose que ni vous ni lui ne connaissez. Ah! sortez de votre ignorance, laissez ces vaines superstitions ! Le prix des âmes est trop grand pour s'en jouer ainsi.

parola. — Il ministro torno ha dire in vulgare, perche forse il povero curato non intendeva il latino ! — 0 monsignor , che ensa emessa? — >"e meno seppe rispondere. Ail' hora il ministro monto in pulpito, e comincio da predicare contra la messae contra il papa, e fra le altre cose, dice : — 0 povera gente ! vedete che havete qua, un uomo che non sa quelle che si faccia? Ogni giorno dice messa, e non sa che cosa sia messa , Fa una cosa che ne voi, ne lui intende ! Vedete qua la Bibla, sentite la parola di Dio... E seppe dire tante chiachierie, che perverti tutta quella terra, e al présente non vi è più necurato ne messa. » Gilles fait aussi mention de ce fait, mais avec moins de détails , dans son chapitre 37.

— Mo —

Voilà la Bible , reprit-il , en la posant devant lui , écoutez la parole de Dieu et vous serez sauvés ! »

Le peuple, ému et immobile, n'osait se prononcer. — Or bien, ajoute le pasteur, je ne veux prendre personne par surprise , et pour laisser le temps à votre curé de préparer ses réponses , je reviendrai dimanche prochain pour lui prouver et par la Bible et par son propre Missel , que la messe est pleine de faussetés; en attendant, priez Dieu qu'il vous éclaire et vous dispose à recevoir la vérité, sans faiblesse comme sans prévention.

Guérin sortit alors de l'église et redescendit à Saint- Germain. Pendant la semaine, plusieurs habitants de Pramol vinrent le trouver, lui ouvrir leur cœur, lui demander conseil; et à chacun il remettait une Bible, en lui disant , voilà votre meilleur conseiller ! Consultez-le souvent et vous n'aurez pas besoin d'autres directions.

Le dimanche d'après, il remonta à Pramol. L'affluence du peuple était considérable; la curiosité, la surprise, mille émotions diverses agitaient les cœurs.

Le nouvel apotre pénètre dans l'église; la foule se presse autour de lui ; il semble déjà en être le pasteur. Mais le curé ne parait pas; nul ne se présente pour

célébrer ni pour défendre la messe. — Monsieur le pasteur, dit une voix , parlez-nous encore de la Parole de Dieu. — Oui je vous en parlerai ! et je serai votre pasteur; ou plutôt vous n'aurez qu'un berger qui est Christ ! vous serez ses brebis ; mais il faut que ses brebis le connaissent.

Et sans retard il se mit à leur exposer les grandes vérités du salut.

On conçoit aisément qu'elles durent triompher dans ces âmes simples et réveillées , que le papisme ne songea pas d'abord à disputer à l'Evangile.

Cet événement passa inaperçu au milieu des grands troubles du temps. L'Eglise romaine était trop enivrée des triomphes sanglants de laSaint-Barthélemy, pour s'alarmer d'un si petit triomphe de la foi. Mais il n'y a rien de petit dans ce qui touche à l'infini , à l'immortalité; et le salut d'une âme a plus d'importance devant Dieu que la conquête d'un royaume.

François Guérin en jugeait bien ainsi; car cinq ans après, il se mit de nouveau en course pour aller conquérir des âmes dans un autre pays.

A la tête des milices vaudoises , il pénétra dans le marquisat de Saluées , que la Savoie disputait à la France; et quand les armées s'en furent retirées, le

pasteur y resta pour y consolider les Eglises évangéliques.

On a trouvé de l'héroïsme dans la vie aventureuse des chevaliers errants; et les apôtres, les missionnaires, les vieux Barbas vaudois, de quelles émotions d'héroïsme, peut être plus élevées, plus généreuses encore , ne devaient-ils pas être animés , au milieu des dangers qu'ils rencontraient souvent.

Pendant les agitations diverses qui eurent lieu à celte époque , et surtout à la suite des troubles dont la vallée de Pérouse eut à souffrir, plusieurs habitants de cette vallée s'étaient réfugiés dans celle de Luserne. Gastrocaro ordonna, le 28 juillet 1573, à tous ceux qui n'étaient pas nés dans son gouvernement, d'en sortir dans cinq jours , sous peine de trois coups d'estrapade , et de la confiscation des biens.

Un nouveau recours à la duchesse de Savoie mit fin à ces poursuites. Mais cette bienveillante protectrice leur fut enlevée le 19 d'octobre 4574-; et son mari ne tarda pas à la suivre, car il mourut le 30 d'août 1580.

Dans l'intervalle, Lesdiguières avait écrit aux Vaudois pour les prier d'accorder à l'Eglise de Gap , où il résidait alors, le ministère d'Etienne Noël , pasteur

d'Angrogne, qui déjà en 1571 avait été demandé par

celle de Grenoble. Son ministère fut accordé à l'une et à l'autre de ces Eglises.

En février 1581 eurent lieu des conférences polémiques dans les Vallées. Voici à quel propos.

Un jésuite missionnaire , nommé Vanin , prêchait souvent au sujet des Vaudois , et en particulier de leurs pasteurs. — Qu'ils se présentent, disait-il, ces hérétiques, ces faux prophètes, ces suppôts de Satan, ces ouvriers d'iniquité ! Mais ils ne viendront pas, car je les confondrais. — Ce n'est point aux injures qu'on connaît la raison , lui écrivit, le 14 de février, le pasteur de Saint-Jean, nommé François Truchi; mais si, verbalement ou par écrit, vous voulez discuter sérieusement avec moi , ainsi qu'il convient entre théologiens, vous ne me verrez point reculer devant vos attaques. »

Le jour de la première conférence devait être un dimanche. Vanin présumant que tous les ministres vaudois viendraient y prendre part , et qu'il trouverait alors leurs Eglises abandonnées , se rendit au Villar, pour parler au peuple , au lieu de se rendre à Saint- Jean pour discuter avec les pasteurs. Mais Dominique Vignaux, ministre du Villar, ne laissa pas au jésuite le champ libre qu'il espérait. « Je m'étonne, lui dit-il,

de vous rencontrer ici , à l'heure même que vous aviez indiquée, pour la conférence de Saint -Jean ; mais puisque vous voici , vous voudrez bien agréer que je remplace mon collègue Truchi dans cet office, et que nous entrions sur-le-champ en discussion publique. »

C'était là précisément ce que le jésuite redoutait. Il tourna un regard suppliant vers le lieutenant du gouverneur qui l'avait accompagné , et qui comprit son embarras.

— Je défends qu'il y ait aucune discussion, dit alors ce magistrat.

Mais le pauvre Vanin n'était pas au bout de ses peines; car le pasteur de Saint-Jean, avec qui la discussion avait été autorisée, ayant appris que son antagon'ste s'était rendu au Villar , l'avait suivi à une petite distance, et arriva bientôt pour l'engager a entrer dans la lice qu'il avait sollicitée.

Après bien des hésitations , la conférence fut ouverte. On présume de quel côté dut être l'avantage.

Mais Vanin, pour se venger de sa défaite, fit enlever de nuit le fils du pasteur de La Tour , nommé Gilles des Gilles. Ce jeune homme fut transporté à Turin

dans le couvent des jésuites , et de là on le fit partir pour les Indes , d'où jamais depuis lors on n'en ouït parler.

Qu'on juge de la douleur de sa famille ! Elle ne cessa qu'à leur mort, dit son petit-neveu.

Bientôt Castrocaro fit courir le bruit qu'une nouvelle armée allait détruire les Vaudois. Ceux-ci retirèrent leurs familles dans les montagnes, et le gouverneur écrivit au duc qu'ils s'y fortifiaient pour résister à son autorité. Un commissaire, envoyé sur les lieux, reconnut à la fois l'innocence des Vaudois et les vexations odieuses de leurs calomniateurs : « Car « ce cruel Castrocaro ne se souciait guère, dit Gilles, « que de vivre en délices dans son château de La Tour, a où il était devenu gras et riche; laissant, et quel- « quefois faisant commettre à sa garnison toute sorte « d'excès. Il nourrissait dans son palais une troupe de o chiens, parmi lesquels il y en avait de monstrueuse « grandeur. Son fils André était un tel débauché, « que les femmes d'alentour, qui avaient leur honneur « en recommandation, n'osaient sortir sans être bien « accompagnées. Ses trois filles allaient indifférem- « ment à la messe et au prêche des réformés, ne se « souciant pas plus d'une religion que de l'autre, mais

a seulement d'être bien attifées et pimpantes, et lui, a de rapiner partout. »

Leduc de Savoie, informé d'une telle conduite, résolut de mettre fin à ces excès. Il fit dire à Castrocaro de se rendre à Turin ; mais , sous divers prétextes , cet indigne gouverneur refusa toujours d'obéir; sa résistance trahit son infidélité.

Le duc alors voyant bien que, s'il y avait des rebelles à La Tour, ce n'était pas du côté des Yaudois, mais plutôt du côté de leurs dénonciateurs, ordonna au comte de Luserne, nommé Emmanuel-Philibert, de se saisir de Castrocaro et de le faire prisonnier. Ce n'était pas chose facile, à cause des fortifications, des soldats et des dogues féroces dont il était environné.

La trahison vint en aide à la taeûque. Les traîtres sont toujours trompés. Un capitaine, nommé Simon, s'entendit avec le comte de Luserne, et, le 13 de juin 1582, congédia une partie des soldats de la garnison.

Le comte avait aposté sa troupe à portée du château. Il s'y porta impétueusement et le surprit presque sans défense; le portier fut tué au moment où il allait lever le pont-levis devant les assaillants ; ils s'emparèrent de toutes les issues. Castrocaro et son

fils étaient encore au lit; les chiens énormes qui les gardaient essayèrent seuls de les défendre.

Les trois filles du gouverneur montèrent au beffroi du château et sonnèrent l'alarme. On accourut d'Angrogne et de Saint-Jean au secours du château. Mais le comte de Luserne exhiba l'ordre ducal en vertu duquel il avait agi ; et l'on conçoit que les Vaudois ne firent pas de bien grandes instances pour s'opposer à l'arrestation de leur persécuteur. Il fut conduit à Turin et mourut en prison.

Son fils expia ses débordements dans les cachots du sénat. Tous leurs biens furent confisqués, à la réserve d'une petite pension qu'on assura aux filles et à la mère.

Ainsi finit le règne honteux et tracassier de Castrocaro. Selon les paroles de l'Ecriture : «La veille il était puissant et fier , le lendemain il n'était plus.

« Le méchant , ajoute la Bible , ne prospérera pas sur ses iniquités. »

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