GLI BANDITTI
Sources bt autorités. : Les mêmes qu'au chapitre précédent.
Emmanuel-Philibert était mort en 1580; son fils Charles-Emmanuel , alors âgé de dix-huit ans , lui avait succédé.
Il épousa, en 1585, Catherine d'Espagne, fille de Philippe II, après avoir été sur le point, deux ans auparavant, d'épouser Catherine de France, sœur de Henri IV. Mais cette dernière princesse étant proies-
tante, le mariage projeté rencontra tant d'opposition en Italie qu'il ne put s'effectuer.
En 1583, des troubles assez graves éclatèrent dans la vallée de Pérouse, et amenèrent l'intervention des habitants de celle de Luserne : car les Vaudois avaient juré de ne jamais s'abandonner; et l'on ne peut trop louer la prudence et l'énergie dont ils firent preuve en ces diverses circonstances, d'autant plus difficiles pour eux qu'ils appartenaient alors à deux Etats différents.
Mais, dégageant toujours la question religieuse, où rien ne les faisait fléchir, ils soutenaient leur Eglise, sans intervenir dans les affaires de l'Etat.
Comme la vallée de Pérouse n'est que le prolongement de celle de Pragela, qui faisait alors partie du Dauphiné, c'est dans l'histoire de cette dernière que ces événements trouveront leur place.
En 1584, une nouvelle invasion de jésuites eut lieu dans la vallée de Luserne.
L'année d'après, le duc de Savoie ayant épousé la fille de Philippe II, lequel faisait partie de la ligue contre les réformes, on présuma que Charles-Emmanuel ne tarderait pas à suivre son exemple : « et les moines, dit Gilles, rehaussèrent inconfinent les cor-
nés avec des vanteries exorbitantes contre nos gens, les réputant déjà tous exterminés. Toutefois ils les faisaient exhorter de partout à prévenir ce malheur par une prompte conversion. La crainte fut grande, non tant pour ces bourdes et jactances monacales, que pour les avis assurés de la Ligue qui se formait en France et ailleurs. Aussi les Eglises des Vallées considéraient, à bon escient, qu'elles avaient besoin d'y penser , afin de prévenir les malheurs redoutés par vraie repentance et extraordinaire recours à Dieu avec jeûnes et oraisons. »
' Un jeûne solennel de quatre jours fut donc observé dans les vallées vaudoises, du 15 au 10, et du 22 au 23 mai 1585, selon l'usage de l'Eglise primitive en de pareilles difficultés; et comme si les bénédictions ou la force de Dieu suivaient toujours les prières ferventes des hommes, on apprit bientôt que dans tout le Dauphiné les réformés étaient vainqueurs des soldats de la Ligue.
Le tiers des vallées vaudoises faisait partie de cette province ; l'avantage qui en résultait pour elles contribua beaucoup à raffermir la position des autres.
Une circonstance touchante, quoique funèbre, eut lieu en 1588. Les deux plus anciens pasteurs des
Vallées, Gilles des Gilles et François Laurens, qui étaient les derniers diseiples des anciens Barbas vaudois, antérieurs à la réformation, et dont la vie tout entière s'était écoulée au sein des mêmes travaux et de la même amitié, expirèrent à peu de distance l'un de l'autre, dans leur mûre mais vigoureuse vieillesse.
Gilles mourut le premier; et François Laurens, ayant appris le décès de celui qui avait été son compagnon d'étude et de voyages, son collègue pendant un demi-siècle, son ami de toute la vie, en fut si vivement touché que, sur l'heure même, il se mit au lit et mourut peu de jours après.
Une telle sensibilité est rare chez les vieillards ; mais la foi qui donne l'immortalité, ne laisse pas vieillir les âmes qui l'ont reçue.
Dans cette même année, Charles-Emmanuel s'était emparé du marquisat de Saluées : c'était la guerre avec la France. Cette guerre durait encore en 1592, car le duc de Savoie était soutenu par l'Espagne et l'Autriche. Le théâtre des hostilités étant sur les limites de la Provence et du Piémont, deux tentatives de diversions eurent lieu par les armes françaises dans les vallées vaudoises. Le commandant de château Queyras essaya de venir surprendre le fort de Mirabouc,
mais il fut repoussé ; et Lesdiguières, plus habile, s'empara de celui de la Pérouse, puis de ceux de Luscrne et de La Tour, d'où, remontant la vallée, il envahit par le bas et fit capituler celui de Mirabouc. Il avait établi son quartier général à Briqueras, où il faisait construire une forteresse ; et de là il frappait des contributions sur tous les alentours. Le bourg de Vigon ayant refusé de payer, fut livré au pillage. Le château de Gavour, défendu par le comte Emmanuel de Luserne , fit quelque résistance ; mais après un siège de vingt jours, et cinq cents volées de coups de canon, épuisé de munitions et de vivres, il tomba également au pouvoir des Français, le 8 de décembre 159-2.
Pendant ce siège eut lieu un petit combat à Garsiliane, entre les troupes du duc de Savoie et celles de Lesdiguières, qui eurent le dessus.
Lesdiguières, à cette époque, n'avait pas encore abjuré le protestantisme, et les Vaudois n'eurent pas trop à souffrir sous sa domination. Se voyant maître du pays, il fit démolir, en 1593, le château de La Tour, ainsi que celui de la Pérouse, qui ne pouvaient tenir
contre le canon. 11 avait été question de démolir également ceux de Luserne et de Mirandol, mais ce projet ne fut pas exécuté.
On ne tarda pas à s'en repentir, car le duc de Savoie s'empara de ces deux points vers le mois de juin. La garnison française du château de Mirandol se fit tailler en pièces plutôt que de se rendre. Le fort d'Exilés ne se rendit qu'après avoir essuyé le feu de trois mille coups de canon ; et celui de Briquéras en endura plus de sept mille avant que de céder.
Le duc de Savoie avait avec lui des troupes napolitaines , milanaises et espagnoles. Un détachement de ces dernières vint surprendre La Tour un dimanche matin. Les soldats y pénétrèrent par la rue des Bruns, située en face de l'hôtel de ville, car l'entrée principale avait été barricadée.
Ils massacrèrent sans distinction les catholiques et les protestants qu'ils rencontrèrent dans les rues. S'étant ensuite introduits dans les maisons, ils y commirent de cruelles violences, « et allèrent, dit Gilles, jusqu'à couper les doigts à de nobles demoiselles, qui ne pouvaient assez tôt arracher elles-mêmes les anneaux d'or que voulaient ces pillards. » Mais ils ne prolongèrent pas longtemps ces barbares spoliations, car les
Vaudois étant accourus en armes de tous cùtés , les Espagnols prirent la fuite sans les attendre.
Cependant Lesdiguières ayant perdu toutes les places qu'il avait conquises en Piémont, à l'exception de Cavour et de Mirabouc. se retira devant l'armée victorieuse des coalisés, et regagna le Dauphiné.
Le duc de Savoie était donc rentré en possession de ses Etats: mais, comme sous la domination française on avait exigé des Vaudois un serment de fidélité au roi de France. l'Eglise romaine chercha d'engager Charles-Emmanuel à saisir ce prétexte pour les exterminer. Ce prince était un politique trop habile pour ne vouloir profiter du repos que lui donnaient les guerres étrangères qu'afin de ravager ses Etats : il consentit à des apparences de persécution pour satisfaire les exaltés, qui peut-être espéraient eux-mêmes d'arracher par la terreur, aux Vaudois. quelques concessions fatales à leurs Eglises.
L'armée qui avait pris Briquéras y séjournait toujours. Le général en chef écrivit aux Vaudois de lui envoyer des députés.
— J'ai ordre, leur dit-il, d'entrer dans vos vallées et d'en exterminer tous les habitants , pour les châtier de ce qu'ils ont prêté serment au roi de France,
contrairement à la fidélité qu'ils doivent à leur souverain. — Massacrerez-vous aussi les catholiques, qui l'ont prêté comme nous? — Gela ne vous regarde pas; mais comme je répugne à verser tant de sang, je vous engage à aller vous jeter aux pieds de Son Altesse pour lui demander grâce et vous soumettre à toutes ses volontés.
Une requête fut présentée au duc (1), qui consentit à se laisser fléchir, à condition que le catholicisme serait établi dans toutes les Vallées, et que les temples protestants, qui jadis avaient appartenu à l'Eglise romaine, seraient restitués à son culte. Cette dernière condition fut la seule acceptée et satisfit aux exigences du souverain.
En 1593, Charles-Emmanuel reprit le château de Cavour que les Français tenaient encore , et plus tard, vers la fin de juin, il s'empara de leur dernière place, le fort de Mirabouc.
Au retour de cette expédition, s'étant arrêté sur la place publique du Villar , il dit aux Vaudois qui étaient allés le féliciter de sa victoire : « Soyez-moi fidèles, et je vous serai bon prince , et même bon
(1) La réponse à cette requête, est datée du 21 novembre 1574.
père. Quant à votre liberté de conscience et à l'exercice de votre religion, je ne veux rien innover contre les libertés dont vous avez joui jusqu'à présent, et si quelqu'un entreprend de vous y troubler, venez à moi et j'y pourvoirai. »
Le clergé catholique fut irrité de ces paroles bienveillantes, et ne pouvant rien obtenir, de haute main, contre l'Eglise vaudoise, il l'attaqua par les voies détournées. Son premier soin fut d'obtenir l'autorisation d'établir dans toutes les Vallées des missions catholiques qui eussent le droit d'entrer dans les temples des protestants sans que ceux-ci pussent s'y opposer en rien.
L'archevêque de Turin vint lui-même installer les jésuites dans la vallée de Luseroe, et les capucins dans celle de Saint-Martin. Des scènes pénibles pour les Vaudois eurent lieu à cette époque.
Leur ancien pasteur, André Laurent, qui avait succédé à Gilles des Gilles, dans la paroisse de La Tour, avait été fait prisonnier pendant la guerre précédente et jeté tour à tour dans les cachots de Saluées, de Coni et de Turin. Il opposa d'abord la plus grande fermeté aux sollicitations d'apostasie , qui sont le corollaire habituel des supplices que le catholicisme in-
flige à ses victimes ; mais enfin, soit que son esprit se fût affaibli dans les tourments, soit qu'il eût perdu l'énergie de ses premières convictions, le malheureux Laurent consentit à mettre fin à ses souffrances par une abjuration. Aussitôt on le lit passer des prisons infectes dans les palais somptueux, en disant que son âme était passée elle-même des ténèbres à la lumière.
Une riche demeure lui avait été préparée à Luserne; les jésuites, sous couleur de prendre pension chez lui, ne le quittaient jamais, le surveillaient toujours et l'amenaient, comme un trophée au milieu d'eux, dans les sorties qu'ils faisaient parmi les protestants.
Escorté de ces ténébreux acolytes comme d'une garde jalouse et défiante, qui épiait ses moindres démarches en paraissant lui faire un cortège d'honneur, il était entraîné pour polémiser au sein des assemblées religieuses des Vaudois, dans ces mêmes temples où il leur avait prêché la parole de Dieu, en face de ses anciens collègues, au milieu de ses anciens paroissiens; et, après le sermon, on lui faisait déclarer devant eux que leur culte était une hérésie, que luimême n'avait enseigné que des erreurs, et que, s'étant converti, il les engageait à suivre son exemple.
Quelle amertume pour les Vaudois, et quelle humiliation pour lui !
Sa voix repentante et soumise, son air asservi et peiné, faisaient comprendre aisément à quelle tyrannique injonction il était obligé d'obéir.
Sa vue et ses discours n'excitaient chez les auditeurs attristés qu'une pitié silencieuse, plus navrante pour lui que des reproches ; les yeux se baissaient à son passage, ou des regards accusateurs pénétraient dans son âme comme des traits déchirants.
Ah ! l'on ne joue pas avec le remords ! Mais Laurent en mourut , après avoir subi des affronts peutêtre plus cruels, et des hontes plus pénibles encore.
Les jésuites s'étaient chargés de sa famille; à peine leur fut-elle confiée, que sa fille y perdit l'honneur.
Le religieux qui l'avait corrompue prit la fuite, comme si l'homme pouvait fuir son péché ; mais le malheureux père resta frappé dans son cœur, dans son âme, dans ses affections les plus chères, et enfin dans sa vie.
Objet de défiance pour les uns et de mépris pour les autres, il mourut, dit Gilles, sans estime et sans consolation ; il mourut, dans son apostasie, d'un sup-
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pjice plus lent et plus cruel que celui dont sa fidélité eût été menacée s'il eût persévéré.
Si les fautes de l'homme pouvaient être expiées par ses souffrances , André Laurent aurait conquis chèrement son pardon.
Mais il est plus doux de penser qu'en Christ il lui aura été gratuitement donné. Des conférences publiques entre les jésuites et les pasteurs suivirent ces manifestations sans portée. La première conférence eut lieu aux Appias, sur les limites des trois communes, An grogne, La Tour et Saint-Jean. Le comte de Luserne la présidait. Le pasteur, après avoir répondu au jésuite, pria le président de déclarer de quel côté était l'avantage. — Messieurs, répondit-il, si vous étiez en dispute des qualités d'un bon cheval ou d'une bonne épéej'en pourrais dire mon avis, parce que j'y entends quelque chose, mais en vos controverses, je ne puis m'ingérer. — Après cela il leva la séance.
D'autres discussions eurent encore lieu , mais sans aucun avantage pour les papistes.
Alors vinrent les coups de main , les tracasseries violentes, les arrestations imprévues, les supplices escamotés ( si l'on peut se servir de ce terme pour
caractériser ces exécutions cachées et cxpéditives . dont on rendait victimes les protestants isolés dont les moines ou leurs satellites parvenaient à s'emparer par surprise), en un mot, toutes les vexations que la méchanceté puissante peut faire subir à la faiblesse inoffensive.
En 1597, on voulut dépouiller les habitants de Prarusting des héritages de leurs pères; mais ils s'y opposèrent par la force des armes, et Dieu leur donna la victoire dans ces conflits où la justice était pour eux.
En 1598 eut lieu, le 2 d'août, une conférence dès longtemps annoncée, entre le pasteur de Saint-Germain et le capucin Berno, qui s'était pourvu d'une autorisation spéciale du duc de Savoie pour ouvrir cette polémique. Leurs thèses furent imprimées, mais l'inquisition fit défendre la vente de ces livres; ce qui semble prouver que la victoire n'était pas restée au catholicisme. A la suite de cette conférence, comme après celles qui eurent lieu aux Appias, les moines cherchèrent à compenser par la violence la force des arguments de leurs adversaires.
Ils obtinrent ainsi quelques conversions vénales qui s'étaient pas plus honorables pour les catholiques que pour les protestants: « mais la plupart de ceux
qui s'étaient laissé desvoyer, retournèrent depuis au bon chemin. » Tel est le témoignage de Gilles. « En 1599, continue-t-il, on fit venir à La Tour un curé, apparent et fier comme un lion , qui semblait plus propre à émouvoir des troubles qu'à conduire l'Eglise. » Il se nommait Ubertin Braida. Son premier soin fut d'exiger des dîmes . que les protestants n'avaient jamais payées : sa demande ne fut pas accueillie; mais « voulant encore faire du mauvais, dit notre auteur, il narguait les Vaudois de mille manières, et, comme un autre Goliath , allait même jusqu'à les défier à combattre avec lui corps à corps , en chemise, entre quatre piquets. » Quelle manière de rechercher la vérité ! « II portait toujours sous sa soutane une cotte de mailles, et se montrait craintif en se vantant de n'avoir crainte d'aucun. »
« Un soir , après souper , quelques jeunes hommes s'ébattant à la clarté de la lune , allèrent tapager près du logis de ce prêtre , pour expérimenter s'il était aussi brave qu'il le paraissait. Braida, craignant quelque vengeance, prit la fuite sans être poursuivi. »
Le podestat de La Tour, excité par les plus dignes paroissiens du prieur fugitif, fit citer les jeunes gens devant lui , et les condamna à garder les arrêts
dans la maison d'un gentilhomme qu'il leur désigna.
Les Vaudois s'y rendirent; mais bientôt ils eurent avis qu'on faisait venir une troupe d'archers pour les saisir, les conduire à Turin et les jeter dans les cachots de l'inquisition. Ils prirent la fuite pendant la nuit, furent de nouveau assignés devant le podestat, ne comparurent pas , et se virent' condamnés à être bannis des Etats de Savoie , sous peine des galères , s'ils étaient arrêtés.
Ces jeunes gens se retirèrent dans les lieux écartés, se tenant sur leurs gardes, armés et réunis, mais sans demeurer longtemps dans le même lieu. Leur vie fut bientôt celle des vagabonds, obligés de vivre çà et là de contributions volontaires ou forcées.
Comme ils étaient bannis, en italien bandit i , on les nomma la troupe des bandits; et, pendant quelques années, elle ne fit que s'augmenter.
On publia à son de trompe une défense rigoureuse de leur donner aucun secours , asile ou assistance ; mais, pressés par la faim, ils n'en devinrent que plus redoutables.
Le podestat de La Tour, qui aurait pu, avec plus de
modération, éviter ces troubles dès le début, voulut
marcher contre les bannis avec des gens armés; mais
il fut vaincu et risqua d'y perdre la vie. Alors il se retira à Luserne, et n'osait même plus paraître à La Tour pour accomplir les devoirs de sa charge.
Indépendamment de ces actes de résistance et de vigueur, il y eut des actes de vengeances particulières, accomplis par des mains inconnues, et que l'on mit, par induction gratuite , sur le compte des bannis. Ceux-ci ne pouvant donc se fixer nulle part, ni gagner leur vie d'une manière constante et régulière, étaient obligés de rançonner leurs alentours, et firent quelquefois composer des bourgades entières. N'ayant rien à perdre ni à espérer, nul frein ne les retenait.
Les Vaudois gémissaient de ces désordres ; ils s'attendaient à quelque châtiment du ciel, et tous les phénomènes de la nature leur semblaient en être les avant-coureurs.
« En 1 601 , dit Gilles, du mois d'avril au mois de juin, le soleil et la lune, quoique en temps serein, ne montraient plus leur clarté ordinaire; tous les matins, le soleil apparaissait rouge et noirâtre , et de jour il était pâle et tiède; » ce qui fut pris pour les indices de quelque affliction prochaine.
Au commencement de février 1602, arrivèrent dans
les Vallées l'archevêque de Turin (1), le gouverneur de Pignerol (2) et le comte Charles de Luserne, avec un grand cortège de jésuites et de capucins.
Ils suscitèrent beaucoup d'inquiétudes aux protestants de Luserne et de la plaine du Piémont, comme on l'a vu déjà dans le chapitre douzième.
A cette époque aussi, les Eglises protestantes du marquisat de Saluées furent cruellement persécutées, et virent se former la compagnie des digiunati, analogue à celle des bandits qui existait dans les Vallées. Des vexations prolongées eurent lieu également contre les Vaudois de Pérouse et des environs de Pignerol. < >n s'attendait d'un jour à l'autre à ce que le centre des vallées vaudoises devînt le théâtre de quelque catastrophe.
La troupe des bannis était plus forte que jamais. Les catholiques accusaient toute la population protestante des excès qu'ils commettaient ; l'irritation de ceux-ci s'en accroissait encore davantage; ne se fiant à personne et ne craignant personne , ils se faisaient redouter de tous.
On demandait à grands cris au duc de Savoie de
(1) Broglia.
(-2) Ponte.
détruire une fois pour toutes ce foyer d'hérésie, ce repaire de brigands.
Les Vaudois reçurent de nombreux avis qui annonçaient le progrès de ces instigations.
Ils nommèrent des pasteurs spéciaux pour suivre, exhorter, reprendre, contenir les proscrits j puis un jeûne universel fut observé dans les Vallées , au milieu du mois d'août (1), pour implorer sur elles le pardon et les miséricordes célestes.
Les familles effrayées commençaient déjà de se retirer dans les montagnes; leurs défenseurs veillaient et priaient, sachant qu'il n'est de bonne défense que celle du Seigneur.
Sur ces entrefaites, le gouverneur Ponte se rendit à La Tour, où il convoqua les syndics de toutes les communes vaudoises , et leur demanda de livrer les bannis.
Ils répondirent en protestant d'abord de leur fidélité au souverain , en déplorant ensuite les désordres qui avaient été amenés par d'injustes proscriptions : « Ce sont nos persécuteurs , disaient-ils , qui ont mis le peuple en cette confusion; car Votre Seigneurie
(1) Le 11 et le 12.
n'ignore pas combien la défiance et le désespoir sont funestes . et si quelques-uns de ces malheureux ont agi en désespérés, ils ne sont pas les seuls coupables ; mais comme il serait difficile de les punir tous , et qu'il y a déjà bien assez de calamités souffertes, il nous paraîtrait plus expédient de jeter de l'eau sur ce feu, en procurant la paix à tous. »
Le gouverneur Ponte repoussa cette voie et ordonna de lui livrer les bannis morts ou vifs. Cet ordre n'eut pas même le temps d'être exécuté: car, peu de jours après , ce gouverneur fut arrêté lui-même , et dépouillé de toutes ses dignités , sous l'inculpation présumée d'avoir trahi les intérêts de son prince en de secrètes relations avec des généraux français.
Le comte Charles de Luserue, qui jouissait d'une grande influence à la cour, vint alors aux Vallées pour aviser à un accommodement.
Il avait été envoyé précédemment à Prague, auprès de l'empereur Rodolphe, en qualité d'ambassadeur de Savoie. L'électeur de Saxe lui fit à Dresde un splendide accueil ; et le comte lui ayant demandé comment il pourrait lui en témoigner sa reconnaissance. L'électeur lui répondit , que rien ne lui serait plus
agréable que d'apprendre qu'à son retour il protégerait les Vaudois.
Le comte le promit et tint parole. Les députés vaudois furent donc appelés à se réunir dans son palais de Luserne le 19 de novembre 1602. Vignaux e Gilles se trouvaient à cette réunion , l'un pour la vallée de Luserne, l'autre pour celle de Saint-Martin. Tout le monde désirait un accord ; car la troupe des bannis s'était encore augmentée d'un grand nombre de protestants , expulsés du marquisat de Saluées et de la plaine du Piémont.
C'est d'abord ce que le comte reprocha aux Vaudois, en leur faisant un crime d'avoir donné à ces bannis les moyens de subsister.
On répondit que des bourgades catholiques avaient fait bien plus, en leur payant tribut. Dès deux côtés, on déplora les excès qui en étaient résultés et une députation fut envoyée à Turin, où le comte promit d'appuyer ses démarches pour obtenir une grâce générale.
Mais le duc de Savoie refusa l'amnistie demandée par les Vaudois; et ceux-ci refusèrent à leur tour tes autres grâces qu'il était disposé à leur accorder.
Cependant la vie errante et belliqueuse des bannis
continua de se poursuivre en diverses expéditions.
Après de nouvelles démarches pour mettre fin à ces désordres, le duc rendit à Coni, le 9 d'avril 1603, un édit par lequel ceux d'entre ces fugitifs qui appartenaient aux Vallées, pourraient rentrer dans leurs demeures sans être poursuivis.
Mais il restait encore les bannis de Saluées , de Fenil, de Bubiane, de Villefranche et de quelques autres parties du Piémont.
Le duc voulut les détruire, et il établit à cet effet un corps de troupes spéciales, qui devaient être entretenues aux frais des Vallées et dont le commandement fut confié au capitaine Galline; mais, sous prétexte de poursuivre les bannis , ce chef secondaire commit plusieurs attentats contre les biens et les personnes.
Un jour du mois de juillet, étant arrivé à Bobi avec sa troupe, pendant que tous les habitants étaient occupés à leurs travaux champêtres , il se jeta dans le village l'épée à la main, tua un jeune homme qui se présentait à lui, envahit la demeure du pasteur , qui se sauva dans les vignes des Pausëttes, et aurait poursuivi ses ravages, si les villageois, avertis par les cris d'alarme qui se répétèrent soudain de rocher en rocher, n'étaient accourus du plus haut des montagnes
et ne l'avaient cerné au cœur de la vallée. Galline, voyant la partie perdue et les forces supérieures des Vaudois se presser autour de lui d'une manière menaçante, se jeta tout à coup dans les bras du plus influent de ses adversaires (ie capitaine Pellenc) et le supplia de lui sauver la vie. — Il est bien évident que ce ne sont pas les bannis que vous veniez chercher, lui dirent les Yaudois irrités , puisque vous tuez des gens de bien et vous jetez sur nos pasteurs ! — Galline s'excusa avec humilité !
On lui fit grâce , en lui montrant toutefois qu'on aurait pu exterminer sa bande ou le retenir prisonnier. — Mais ceux que vous traitez si mal , ajoutèrent les directeurs de la troupe vaudoise , savent rendre le bien pour le mal, et, loin de vous détruire, nous allons vous escorter pour qu'il ne vous arrive rien.
La précaution ne fut pas inutile ; car, de tous côtés, de hardis combattants descendaient devant eux. Les soldats de Galline voulurent les braver encore ; un sergent, nommé La Morre, rencontrant à laPianta un groupe de montagnards, se mit à les narguer et paya de la vie cette insolence.
La leçon aurait dû servir à ses camarades ; mais, au Yillar, une foule indignée et en armes ne put con-
tenir l'expression de sa colère à leur passage ; quelqu'un répondit par un coup de pique à l'un des interpellateurs : à cette violence , les paysans hors d'euxmêmes , se précipitent sur les soldats et les mettent en pièces.
Un petit nombre s'échappa dans un grand désarroi. Galline arriva à Luserne sans armes, sans chapeau et sans hommes. Ceux qui avaient demandé grâce auxVaudois l'obtinrent sans difficulté, et furent ramenés à Bobi, au nombre de quarante, pour y rester en otages, jusqu'à ce que cette affaire eût été assoupie.
Le duc l'ayant apprise, envoya à Luserne le prévôt général de justice, qui réglementa la troupe de Galline; car, depuis sa mésaventure, ce capitaine l'avait rétablie par de nombreux enrôlements. Il fut convenu qu'elle resterait sur la rive droite du Pélis, et les Vaudois sur la gauche. Le prévôt fit dire ensuite aux habitants des autres communes qu'ils n'auraient rien à craindre, pourvu qu'ils ne se mêlassent pas de l'affaire de Bobi et du Yillar; mais tous, sans hésiter, se portèrent solidaires les uns des autres, et refusèrent de contribuer dorénavant en rien à l'entretien de la troupe de Galline.
Le prévôt s'en retourna donc sans avoir rien conclu ; mais peu de jours après, le comte Charles de Luserne s'annonça aux Vallées comme un médiateur plénipotentiaire pour cet arrangement, et, après quelques pourparlers, il fut décidé que les Vallées payeraient quinze cents ducatons, et que l'on gracierait les bannis, en couvrant d'une amnistie générale tous les excès passés.
On autorisa même les Vaudois à conserver les biens qu'ils possédaient hors des limites de leurs vallées (1), et à faire profession de leur foi devant les catholiques, lorsqu'ils en seraient requis ; car, jusqu'alors, ils ne pouvaient pas même l'avouer, et on ne leur interdisait plus que de la défendre par des discussions polémiques. C'était lui reconnaître une bien grande force.
Ces concessions furent surtout favorables à un grand nombre d'habitants de Saluées, qui s'étaient réfugiés dans les Vallées, et qui purent désormais y demeurer. Les abondantes collectes qui leur vinrent de France et de Suisse leur permirent alors de se relever un peu des confiscations dont ils avaient été frappés.
En 1605 mourut Vignaux . après un demi -siècle
(t] L'edit est du 29 septembre 1603.
de ministère evangélique dans les vallées vaudoises. Il avait traduit en français des mémoires italiens sur les Vaudois, rédigés par un de ses prédécesseurs, Jérôme Miol, pasteur d'Angrogne. De nouveaux documents y furent ajoutés par lui-même. C'est sur ce travail de Vignaux que fut écrite la première histoire des Vaudois, publiée par Perrin, en 1618, sur l'ordre d'un synode du Dauphiné (1).
Vignaux était presque centenaire ; son fils lui servait de suffragant pendant les dernières années de sa vie. 11 y avait un demi-siècle qu'il n'avait pas revu le lieu de sa naissance (2) et qu'il était pasteur dans TEglise vaudoise. Sa première paroisse avait été celle de Praviglelm; puis il vint au Yillar, et enfin il mourut à Bobi .
(1) Le synode de Greooble, 1603, avait d'abord chargé M. Chauroier, pasteur à Montelimart , d'écrire cette histoire. Celui-ci s'en déchargea sur M. Crisson qui à sou tour, s'en remit à Perriu, avec l'assentiment du synode de Dauphiné eu 1603. L'ouvrage de Perrin ne fut pas jugé satisfaisant , et le synode tenu à Pramol le 15 septembre 1620, chargea Pierre Gilles, collègue de Vignaux, de composer une nouvelle histoire des Vaudois. Gilles était âge île soixante et dix ans lorsqu'il la commença. Malgré son grand âge, il prêchait six fois sur semaiue. Son ouvrage fut d'abord écrit en italien, et il ne craignit pas de le recommencer en français, à l'âge de quatre-vingts ans, lorsque la peste de 1630, ayant privé les Vallées de presque tous leurs pasteurs, l'usage de la langue française s'y introduisit avec des pasteurs étrangers.
(I) Panassac, en Gascogne.
« Trois jours avant sa mort, tous les ministres de la vallée se rendirent de compagnie auprès de lui , car il était7 dit Gilles, aussi noble de cœur que de naissance et de talent ; là , ajoute-t-il , ce zélé patriarche nous fit un discours digne de lui , et convenable à notre charge ; c'étaient ses dernières recommandations , car il sentait venir l'heure de son trépas. « Je restaiauprès de lui jusqu'à la fin , consoléde plus en plus par les paroles pieuses et pleines de jugement, qu'il ne cessa de nous adresser autant que son extrême faiblesse le lui permettait ; et ainsi il expira sans aucune douleur apparente. »
Quelle peinture grave et calme ! que la mort parait douce chez le vieillard chrétien ! Son âme déloge paisible et sereine ; elle se détache sans secousse , tel qu'un fruit mûr, du rameau qui l'a porté.
Deux ans après mourut aussi le docte pasteur d'Angrogne, Augustin Gros, ancien moine augustin, ainsi que Luther l'avait été ; converti à l'Evangile , comme le grand réformateur s'y était converti ; zélé à le défendre et à l'enseigner tel qu'autrefois le célèbre docteur de Wittemberg l'avait défendu et enseigné.
Il laissa trois fils et un gendre , tous quatre pasteurs dans les Vallées. Une année avant sa mort (en
4607), on l'avait déchargé du ministère actif; c'est le premier exemple d'éméritation qui se rattache à un nom propre, dans les annales de nos Vallées.
Les Yaudois ayant joui à cette époque de quelques années de tranquillité , leur nombre s'accrut de jour en jour, et le temple des Copier» reçut, en 1608, des agrandissements qui l'établirent dans les proportions qu'il conserve aujourd'hui. On apprenait cependant que les Eglises réformées de France étaient exposées à de nouvelles persécutions. Un régiment avait été envoyé dans la vallée de Barcelonnette pour y favoriser la conversion des Vaudois de cette localité.
L'Eglise romaine a seule donné l'exemple d'avoir de pareils convertisseurs. En Piémont, elle s'agitait aussi , pour obtenir l'emploi , de semblables moyens contre les vallées vaudoises.
Un jeûne public y fut ordonné pour le jeudi 20 janvier 1611. Dans toutes les grandes circonstances, les Vaudois n'ont cessé de recourir, avant toute chose, au jeûne et à la prière , à la pénitence et aux supplications.
Le matin de ce jour un violent tremblement de terre ébranla toutes nos montagnes. « Ce fut, dit Gilles, un des plus épouvantables qu'on eût jamais vus. » Huit
jours après, le régiment du baron de La Roche, passa de Barcelonnette dans la vallée de Luserne. « C'étaient, dit le même annaliste, des hommes bien armés, apparents et superbes, ravageant et rançonnant où ils pouvaient , nonobstant tout ce qu'on faisait pour contenter leur insolence. »
On les avait logés dans les communes de la plaine, afin de pouvoir se retirer dans celles des montagnes en cas de besoin.
Ils voulurent les assaillir , mais furent repoussés avec perte , et si l'on avait adhéré au désir des plus bouillants, ils eussent été expulsés des Vallées; mais les pasteurs, usant toujours des voies de la modération, apaisèrent le peuple en l'exhortant à se renfermer patiemment dans les strictes limites de la légitime défense.
Un gentilhomme de la vallée offrit son entremise pour obtenir de Charles-Emmanuel le délogement pacifique de ces troupes; mais ce traître engagea, au contraire, le duc de Savoie à maintenir le régiment déprédateur dans les Vallées, et à profiter de sa présence pour obtenir des Vaudois des concessions de servilité et d'apostasie. — N'accordez rien , dit aux Vaudois , le capitaine Farel , car au bout d'un mois
ces troupes doivent recevoir une autre destination et seront dirigées ailleurs, sans dé marches de votre part. — Ses prévisions se réalisèrent : ces troupes ayant voulu poursuivre , dans leurs nouveaux cantonnements , les excès qu'elles avaient commis dans la vallée de Luserne, furent massacrées par les paysans.
En 1613, une grande partie des milices vaudoises durent partir pour la guerre du Montferrat ; elles étaient commandées par les comtes de Luserne (1), et se réservèrent la faculté de se réunir, matin et soir, pour leur culte particulier , en quelque lieu qu'on les dirigeât.
Elles se conduisirent bravement dans cette campagne et reçurent des éloges de leur souverain.
L'année d'après, Charles-Emmanuel s'étant mis en guerre avec l'Espagne, par ses prétentions sur le Montferrat, de nouvelles levées furent demandées aux va-
(1) Le comte Charles, fils de celui qui s'était toujours montré le protecteur des Vaudçus, eut le commandement général des troupes vaudoises. Le comte Achate fut nommé capitaine des milices de Rora, Luserne, Campillon, Fenil et Briqueras. Le chevalier Philippe de Luserne dirigea celles de La Tour et d'Angrogne. Le capitaine Joseph Pellenc de Bobi eut sous ses ordres celles de Bobi et du Villar. Les autres vallées et lieux circonvoisins, dit Gilles, « eurent aussi leurs capitaines et officiers, pris des hommes de leurs lieux. • Le major-général de toutes ces milices fut Ulysse Paravicin de la Valteline, domicilié depuis peu dans la vallée de Luserne.
leureux montagnards de nos Alpes, qui marchèrent alors du côté de Verceil, toujours accompagnés de leurs pasteurs.
Ils eurent l'occasion de détruire bien des préjugés répandus sur leur compte, et de rencontrer par intervalle des amis secrets de leurs doctrines , des âmes familiarisées avec la Bible, dont l'accueil leur fut d'autant plus doux, que la superstition régnait plus ténébreusement sur ces contrées. Des troubles, dont nous avons déjà raconté les alternatives , eurent lieu , en 1620, dans les églises de Saluées et aux alentours des vallées vaudoises. Ces dernières s'étant entremises pour les faire cesser, leurs députés furent emprisonnés, soit à Turin, soit à Pignerol. Il fallut payer la somme de six mille ducatons pour obtenir leur délivrance et la fin des vexations dont souffraient les protestants.
C'est en 1620 qu'eut lieu aussi le massacre des protestants de la Valteline, dont le récit a été imprimé à la suite du Brief discours sur les persécutions de ceux de Saluées.
La vallée deLuserne, qui s'était mise en avant avec le plus de résolution, dans l'intérêt commun des Eglises vaudoises, avait payé les six mille ducatons qu'on
exigeait pour prix de leur tranquillité, et cette somme avait été presque triplée par les nombreux frais de justice et d'enregistrement qu'elle avait amenés. La vallée de Luserne demanda donc aux deux autres vallées (Pérouse et Saint-Martin) de la récupérer de ses avances, en lui restituant une partie de la somme fournie dans l'intérêt commun. Cette restitution paraissait pénible ; la paix était accordée. — C'est une chose conclue, soufflaient, à l'oreille des Vaudois de Pérouse, de perfides conseillers ; d'ailleurs vous êtes demeurés étrangers aux collisions du Villar et de Bobi ; n'ayant point participé à la faute, pourquoi participeriez-vous à l'amende? — Les conseils de l'intérêt personnel paraissent toujours les meilleurs ; les Vaudois ne se rappelèrent pas qu'il faut se défier de ceux d'un ennemi.
On cherchait à les désunir; mais quand le péril est passé, l'égoïsme reprend ses droits; il est aveugle et le péril revient. C'est ce qui arriva aux deux vallées récalcitrantes. — Elles refusèrent de payer.
— Mais nous nous sommes engagés pour vous ! répondit celle de Luserne.
— Que vous importe? reprirent à voix basse les fauteurs de leur perte; désavouez ces négociations.
Elles furent désavouées.
Alors, dirent les magistrats, vous ne pouvez vous prévaloir de l'édit pacificateur, qui en a été la conséquence, ni de l'amnistie qu'il étend sur tous les faits passés.
Les Vaudois n'avaient rien à répondre.
— Que la justice suive son cours, s'écrièrent leurs ennemis.
Encore si c'eût été la justice. Mais la haine ne raisonne pas. — Les catholiques se réjouirent. Leur but était atteint ; ils avaient divisé les Vallées, et rouvert contre deux d'entre elles, les voies de la persécution. Aussi en profitèrent-ils.
On arrêta immédiatement les plus riches habitants de Pinache, des Clots et de Pral, sous prétexte qu'ils avaient pris part aux troubles précédents ; et ils furent obligés de payer pour leur délivrance plus que les deux vallées tout entières n'eussent dû fournir afin de se mettre à couvert , sous l'édit tutélaire qu'elles avaient si imprudemment désavoué.
Les poursuites se multiplièrent , et pour les faire cesser, les habitants de ces deux vallées, après avoir déjà laissé d'opulentes dépouilles aux mains de leurs ennemis, par les nombreuses confiscations dont ils
avaient été frappés, consentirent à payer au duc trois mille ducatons.
On exigea qu'ils démolissent en outre six de leurs temples.
Ils résistèrent à cette dernière condition. Alors on envoya sept régiments d'infanterie pour les traiter comme un pays conquis.
Les passages qui conduisaient en val Luseme avaient été gardés; leurs frères ne purent venir que tardivement à leur secours ; les temples furent démolis, et les villages ravagés, ainsi qu'on le verra avec plus de détails dans l'histoire de Pragela et de Pérouse , à Tannée 1623.
« Ceci, dit Gilles, a été proposé non point tant pour remémorer les fautes passées que pour servir d'instruction à l'avenir. »
Les emprisonnements et les vexations particulières se poursuivirent néanmoins dans la vallée de Luserne de 1620 à 1624. Mais cette vallée était armée de titres bien plus puissants pour les faire cesser ; et ces poursuites eurent aussi des conséquences moins funestes.
Lesdiguières d'ailleurs intercéda pour les persécutés, et obtint fréquemment des avantages en leur laveur.
En 1625, ce général fut appelé en Piémont, pour soutenir le duc de Savoie dans la guerre qu'il venait d'intenter à la république de Gênes ; et sa présence dans les Vallées fut utile à leurs habitants. Mais après son départ les atteintes des magistrats et les attaques des moines recommencèrent avec plus de force.
Des discussions théologiques s'engagèrent avec les pasteurs. Ce n'est pas ce que ceux-ci redoutaient; mais les arrestations subreptices, les guet-apens de bravi stipendiés par ces bons religieux, suppléaient à coups de poignards à la faiblesse de leurs arguments.
Quelques traits de cette époque seront reproduits dans le prochain chapitre des martyrs.
« En ce temps-là, dit Gilles (de 4626 à 1627), on commença de voir tournoyer en Piémont, et spécialement par la vallée de Luserne, un certain moine, de grande réputation parmi les siens, qui l'appelaient Père Bonaventure. Lorsqu'il priait Dieu, on le voyait quelquefois, disaient-ils, soulevé de terre par quelque force mystérieuse. Les uns le prenaient pour un saint; d'autres pour un sorcier. »
Plusieurs enfants âgés de dix à douze ans disparurent sur son passage. On apprit qu'ils avaient été enlevés et mis dans le couvent de Pignerol.
De pressantes requêtes des Vaudois mirent fin à ces enlèvements.
Mais le 9 de juin 1627, plusieurs chefs de familles protestantes furent arrêtés à la même heure dans les villes de Luserne, Bubiane, Gampillon et Fenil; puis conduits et retenus prisonniers a Gavour. On a vu la suite de ces événements dans le chapitre douzième de cet ouvrage.
Peu de temps après eut lieu la confiscation des biens d'Anna Sobrèra, dont le mari s'était catholisé, et avait consenti à ce que sa femme se retirât dans la vallée de Luserne, où elle maria ses trois filles à des principaux de la religion, selon les expressions usuelles d'alors. Mais un des fils de ces dernières promit à son tour d'abjurer, séduit par l'espérance qu'on lui donna d'être alors seul propriétaire de tous les biens de sa grand'inère. Cette dernière habitait précédemment Villefalet en Piémont.
L'évêque de Fossan, après mainte tentative infructueuse pour obtenir son abjuration , l'avait faite emprisonner. Cette violence ne lui réussit pas mieux que les captalions précédemment tentées , et le mari Sobrèra obtint la délivrance de sa femme sous caution. Or, Pévêque étant mort, il arriva que les moines
de Pignerol prétendirent avoir trouvé dans ses papiers la preuve que son ancienne captive avait promis d'abjurer. De là le prétexte sur lequel on s'appuya pour confisquer ses biens, en l'accusant d'être relapse. C'est à cette époque (en 1628) que l'ambassadeur de Hollande à Constantinople. Corneille Haga, demanda à Genève, puis aux vallées vaudoises, un pasteur protestant pour le service de sa légation. On lui envoya l'oncle de l'historien Jean Léger, qui devait jeter plus tard tant d'éclat sur nos tristes vallées. Cet oncle se nommait Antoine Léger ; il était alors pasteur de la paroisse de Saint-Jean, dans laquelle il vint reprendre ses fonctions en 1637 , à son retour de Constantinople. Mais les tracasseries incessantes des moines l'obligèrent de s'en éloigner (en 1643), et il fut alors nommé professeur à l'Académie de Genève, où il resta jusqu'à sa mort. Pendant son séjour en Orient, il avait été en relations avec le patriarche Cyrille Lucar, dont la vie agitée est si curieuse et si peu connue (I).
En 1628 une armée française, commandée par le marquis d'Uxel , se présenta aux portes des Alpes , pour aller secourir le Montserrat , contre les troupes
(1) Voir Aymar, Monuments authentiques de la religion des Grecs. La Haye 1708.
de Charles-Emmanuel: les Yaudois furent chargés de défendre leurs montagnes et s'en acquitèrent vaillamment. Le duc lui-même vint deux fois les visiter à cette occasion (i), et rendit hommage à leur patriotisme, car ils ne recevaient point de solde, mais seulement du pain. C'était beaucoup pourtant: car toutes les récoltes avaient manqué en Piémont , dans l'automne de 16-27 : et dès les premiers jours de 16-28, les pauvres gens s'étaient vus obligés de vendre leur bétail, leurs meubles et jusques à leurs habits, pour venir chercher dans le Queyras les ressources qui leur manquaient.
La présence de l'armée d'Uxel sur les frontières de la France . aggrava leur position . en entravant ce commerce d'échange; puis les habitants du Queyras, effrayés de la grande quantité d'objets alimentaires qu'on enlevait de leurs contrées , en interdirent l'exportation, et allèrent jusques à emprisonner les malheureux affamés qui venaient pour se les procurer.
Les moines de Pignerol et leurs acolytes profitèrent de ces circonstances pour essayer d'acheter ,
'A) Le 18 juillet et le U daoùt IbSS.
parmi les Vandois, des abjurations moribondes et exténuées, au prix d'un morceau de pain.
C'est alors que commença de se signaler Marc Aurélio Rorengo, fils d'un seigneur de La Tour, voué d'abord à la magistrature , mais reçu ensuite dans les ordres, et nommé prieur de Luserne, sur la promesse qu'il avait faite d'employer tous ses soins à détruire l'hérésie.
Il fit acheter , par une corporation religieuse , la maison de son père , qui fut aussitôt transformée en couvent de Minimes (1), ou, selon l'expression de Gilles , en nid de moinerie : car, ajoute cet historien. « une couvée de moines s'y vint multiplier au grand dam des Vallées. »
Ces religieux y furent installés le 23 de juin 1628.
Leur premier soin fut de distribuer des vivres aux pauvres de leur communion, avec de brillantes promesses aux protestants qui voudraient se catholiser.
Mais doublement fidèles à l'exemple de l'Eglise primitive, les Vaudois d'alors mirent pour ainsi dire tous leurs biens en commun , et firent eux-mêmes distri-
ct) Franciscains réformes, ordre fonde par saint François de Paule.
buer chaque jour le pain quotidien à ceux qui en manquaient.
Les moines, voyant cela, dirigèrent leurs tentatives de conversions par famine, sur les autres communes des Vallées, mais avec aussi peu de succès.
A Bobi surtout, malgré la présence du comte de Luserne, qui s'y rendit deux fois, on ne voulut pas même consenttr à ce que les Minimes y célébrassent une messe. Ces derniers allèrent alors se loger au Villar, dans un ancien palais, tout ruiné, que l'on répara graduellement et qui est devenu l'Eglise catholique ainsi que la maison paroissiale de nos jours.
A Rora, on s'empara d'une maison abandonnée, et l'on y logea deux moines; à Bobi, enfin, le gouverneur de Mirabouc en logea deux aussi dans une petite chambre qu'il avait louée.
Le langage de ces ecclésiastiques fut d'abord plein de mansuétude et de bénignité; mais le 29 décembre, dit Gilles, ils découvrirent la queue du scorpion, en ce que le comte Bighim fit publier un édit par lequel « il était défendu de troubler et de fâcher , en aucune sorte, les très révérends pères observantins, en quoi que ce fût qu'ils voulussent faire, sous peine de la vie pour le délinquant , et de dix mille écus d'or pour la
commune dans laquelle le délit aurait été commis. Tout dénonciateur, ajoute l'édit, recevra deux cents écus d'or et son nom sera tenu secret. » Digne cortège du papisme!
Les Vaudois, loin de murmurer, s'applaudirent de cette mesure, qui découvrait immédiatement les mauvais desseins de leurs adversaires , et permettait aux chrétiens menacés de s'y opposer tout d'abord.
Les habitants de Bobi se réunirent autour de la maison dans laquelle le gouverneur de Mirabouc avait fait loger deux moines, et prièrent ceux-ci de s'éloigner avant que leur présence n'eût fait naître des troubles dont ils pourraient être les premières victimes.
Les moines comprirent que cette prière pouvait devenir une injonction, et retournèrent à Luserne.
Or le comte Charles , ancien protecteur des Vaudois , avait quitté la terre depuis peu de temps ; son successeur Philippe était loin de leur être aussi favorable. Il prononça les menaces les plus terribles contre les habitants de Bobi, et contre la commune d'Angrogne qui, sous aucun prétexte , n'avait voulu consentir à l'établissement des observantins sur son territoire.
Le gouverneur de Pignerol, comte Gapris, vint alors
aux Vallées, en réunit tous les syndics, ainsi que les pasteurs, et leur dit que le pape ne cessait d'insister, auprès du duc de Savoie . pour que ces religieux fussent introduits dans ces montagnes, que S. A. avait le droit de commander , et que si l'on ne voulait pas se conformer de bon gré à ses désirs, elle emploierait la force. Dès demain, ajouta-t-il, j'irai faire célébrer la messe à Bobi. (Il y alla en effet, mais toutes les portes, toutes les fenêtres furent fermées; pas un visage humain ne parut.) Il somma le syndic de lui faire ouvrir au moins une écurie pour s'y mettre à l'abri. — Mes pouvoirs expirent au seuil des demeures privées, répondit le syndic. — Eh bien ! je vais me faire ouvrir de force votre propre maison. — Que votre seigneurie y réfléchisse avant d'agir.
Le gouverneur sentit qu'il pourrait y avoir de l'imprudence à insister, et que les défenseurs du village , pour ne pas se montrer , n'en étaient peut-être que plus près ; il se contenta de faire chanter une messe sur le grand chemin et s'en retourna ensuite.
Deux jours après, il alla à Angrogne, dans le même but, et fut reçu pareillement.
Vers la fin de janvier 1629, il revint à La Tour, avec un seigneur français, nommé de Serres, convoqua de
nouveau les délégués vaudois , et chercha à les persuader, en leur représentant qu'en France les religieux catholiques pouvaient s'établir partout au milieu des protestants.
— Oui , répondirent les Vaudois; mais en France, les protestants aussi peuvent s'établir partout au milieu des catholiques , tandis qu'ici nous sommes restreints à d'étroites limites dont nous ne pouvons sortir : qu'il nous soit permis de nous étendre par tout le Piémont, ou qu'on respecte du moins l'intégrité de notre territoire. — Ces tentatives demeurant sans succès, le gouverneur se retira, et les observantins , alors établis au Villar et à Rora, changèrent tout à coup de tactique. Dans le but d'entraîner les Vaudois à quelques violences qui eussent pu servir de prétexte à de cruelles représailles , ils dépouillèrent la douceur et l'humilité qu'ils avaient montrées jusque-là , et devinrent tout à coup insolents et provocateurs d'une manière intolérable.
— Vous vous attirerez quelque mauvais parti! leur dirent les donneurs d'avis.
— Tant mieux : qu'on nous pourchasse, qu'on nous trappe, qu'on nous tue, c'est ce que nous désirons î
Alors on fit comme à Bobi : les Vaudois se réuni-
rent en armes autour des demeures monacales, mais les reclus refusèrent d'en sortir ; et comme il était défendu à tout homme de porter la main sur eux, des femmes les abordèrent ; et quelques-unes de ces robustes montagnardes, habituées à transporter de lourds fardeaux, chargèrent sur leurs épaules, comme un faix de bois, ces pauvres hommes d'Eglise qui se laissèrent emporter. On charria ensuite leurs meubles , leurs chappes . leurs reliques , et tout ce bagage fut transporté hors des limites de la commune.
Le clergé s'en plaignit à Turin. Les Vaudois y envoyèrent des députés pour défendre leur cause; et un édit du 22 février 1629 remit toutes choses dans l'état garanti par les précédentes concessions.
Ainsi prirent fin ces longues fâcheries, selon l'expression pittoresque et sobre du plus ancien annaliste de nos vallées.
Les troubles qui eurent lieu dans ce même temps à Praviglelm et à Campillon ont déjà été racontés.
Ici se termine la longue période du règne de Charles-Emmanuel qui occupa le trône de Savoie pendant un demi-siècle. Couronné le 2 de septembre 1580, il mourut le 16 de juillet 1630, à l'âge de soixantehuit ans et demi.
Le surnom de Grand, qu'il reçut de ses contemporains, n'a pas été ratifié par l'histoire. 11 était bon et habile, mais faible et changeant. Sa politique inquiète , ambitieuse et peu sûre , ne lui laissa point de fidèle allié, parce qu'il ne l'avait pas été lui-même. Il augmenta ses Etats du Marquisat de Saluées, en échange du Bugey et du pays de Gex ; mais lorsqu'il mourut, la France venait de s'emparer de la Savoie et d'une partie du Piémont.
Les événements résumés dans ce chapitre forment les deux tiers de l'ouvrage de Gilles, auquel nous avons presque exclusivement emprunté le récit. Ils sont nombreux sans doute ; mais ils n'ont pas assez exercé d'influence sur les destinées vaudoises pour mériter une place aussi considérable dans un travail d'ensemble comme celui-ci. Rien d'important n'a cependant été volontairement négligé.
La période qui va suivre s'ouvre par les désastres de la peste et se termine par des massacres inouïs.
Divers chapitres y seront consacrés- niais les deux faits principaux qu'on y verra grandir, comme les plus actifs moyens de destruction qui furent alors employés contre l'Eglise vaudoise , savoir : l'introduction des moines et le cantonnement des troupes dans les Val-
lées , trouvent déjà leur origine dans les événements que nous venons de raconter.
Partout, du reste, la protection de Dieu ne cessera de se manifester sur ses enfants; comme aussi le courage de leur foi saura se montrer à la hauteur de leurs infortunes.