LE SYNODE ET LA BIBLE
(De 1520 à 1535.)
Sources bt autorités. — Gilles, Léger. — Claude Baduel : Acta martyrum... (C'est une traduction de Crespin.) Bible d'Olivétan (imprimée à Serrières, près de Neuchàtel , en 1535) : en voir la préface. — Id. pour le Brief Discours des ■persécutions survenues... etc. Genève 1620. — Le Manuel i du vray chrétien.... par Damel Pastor, ministre en Pragela, 1652, in-8o. I —Risposta al libro del Sr Gillio titolato : Torre evangelica... 1628. — Ri> l chat, Hist. de la Réf. de la Suisse.... 1728, en 6 vol. (t. III.) — La suite de cet ouvrage, qui était encore inédite en 1836, a été publiée depuis. — SctLTETUS, Annales Evangelii renovati. MSC Dublin : bibl. col. Trin. class. C, tab. V, ni 18, contenant une collection de lettres et d'autres pièces relatives à la mission de George Morel, et de Pierre Masson, auprès des réformateurs , en 1530. (On peut voir des détails sur ce M S C dans le Magasin Britannique, no CXIII, p. 397 et suivantes). — Documents transmis par M. Merle d'Aubigné : Lettre des Eglises de Bohème, aux Yaudois , en 1533 ; autre, d'Adamus à Farel... etc.
Les grands événements de la ré formation, qui venaient de retentir d'une manière si douloureuse dans la Calabre et en Provence, ne pouvaient rester sans influence sur les vallées vaudoises , d'où les Eglises évangéliques de ces deux pays étaient jadis sorties. Voici comment se présentait alors la situation du catholicisme, de la réforme et des Vaudois.
Les premières Eglises chrétiennes fondées par les
apôtres étaient des sociétés religieuses unies les unes aux autres par les liens de la foi et de la charité, mais indépendantes par leur organisation.
Ainsi, pendant longtemps les Eglises particulières purent demeurer unies à l'Eglise universelle sans renoncer à la liberté de conscience qui faisait leur individualité.
L'Eglise vaudoise en est une preuve particulière; et la longue lutte que le papisme eut à soutenir pour soumettre la plupart des autres Eglises à son autorité, prouve d'une manière plus générale, mais certaine, qu'elles ne lui étaient pas d'abord soumises.
Le mot d'Eglise lui-même ne signifiait alors qu'une simple assemblée; et ce qui caractérisait les assemblées chrétiennes, c'est qu'elles étaient des Eglises de frères.
Le catholicisme, en se constituant, changea toutes ces significations ; il voulut dominer le monde , et se servit pour cela des éléments du paganisme qui venait d'y régner. Relevant les débris de ses autels brisés, rajeunissant le prestige de ses pompes abandonnées , il rattacha le souvenir des fêtes idolâtres aux noms variés des légendes nouvelles; en un mot, il adopta les formes du paganisme pour attirer à lui les
païens: on appelait cela les convertir! La grandeur du catholicisme sortit donc tout entière de celle des cultes antérieurs; mais en même temps il étouffa l'esprit chrétien sous la magnificence de ces dehors d'emprunt : le culte du cœur fit place à celui de la vue. et sans qu'on voulût renoncer à l'Evangile, l'Evangile se trouva remplacé. Les invasions des barbares étaient venues détruire l'empire romain , et le catholicisme ne fut que le résultat d'une sorte d'accouplement hideux entre le paganisme corrompu et la barbarie sauvage qui mit en poussière l'ancienne civilisation. Alors on vit cette Eglise grandir de toute la hauteur du passé abattu, et comme un édifice épargné dans une grande inondation, s'élever seule pendant des siècles sur un horizon aplani, mais couvert de ténèbres, au milieu des débris du vieux monde qui achevait de disparaître ou de se transformer.
Son orgueil croissait avec sa force; le papisme voulut alors assujettir les puissances temporelles au nom du pouvoir spirituel, qu'il s'attribuait, et ainsi il proclama à son insu la supériorité de l'esprit sur la matière, que cependant il avait comme épousée dans son culte tout matériel. L'esprit humain s'étant réveillé protesta alors contre ce culte indigne de lui: l'aurore
des lettres reparues, éclaira de ses premiers rayons la Bible qui protestait aussi ; tous les cœurs généreux s'unirent autour d'elle, avec l'ardeur de la vie, pour briser en son nom ces formes grossières d'un monument de mort; et comme deux cordes à l'unisson qui se font vibrer l'une l'autre, malgré la distance qui les sépare, le retentissement soudain de la réforme dans l'Eglise vaudoise, fit connaître l'harmonie secrète qui existait entre les deux par l'accord subit dans lequel des deux parts tressaillirent les cœurs. Les Vaudois se hâtèrent d'envoyer aux réformateurs quelques-uns de leurs Barbas, George Morel de Freyssinières et Pierre Masson , désigné dans les écrits latins sous le nom de Latomus.
Ce n'est pas sans surprise, dirent-ils à OEcolampade, que nous avons appris l'opinion de Luther touchant le libre arbitre. Tous les êtres , les plantes mêmes, ont une vertu qui leur est propre;, nous pensions qu'il en était ainsi des hommes, à qui Dieu a donné plus ou moins de forces pour accomplir le bien, comme la parabole des talents semble le faire entendre. Et quant à la prédestination , nous sommes fort troublés, ayant toujours cru que Dieu a créé tous les hommes pour la vie éternelle, et que les réprouvés se
sont faits tels par leur propre faute : mais si toutes choses arrivent nécessairement, dételle sorte que relui qui est prédestiné à la vie ne puisse pas devenir réprouvé, ni ceux destinés à la condamnation parvenir au salut, à quoi servent les prédications et les exhortations ?
Ils comprirent plus tard que la prescience divine n'a aucun rapport avec les prévisions humaines, et que la volonté elle-même est un don de la grâce de Dieu : de qui viennent à toutes choses la vie, le mouvement et l'être, et au cœur de l'homme le vouloir et l'exécution, selon son bon plaisir.
Sur cepoint, ainsi que sur beaucoup d'autres, les réformateurs de la Suisse et de Strasbourg donnèrent aux Vaudois des réponses évangéliques qui les remplirent de joie.
Comme ils revenaient, avec leurtrésor, et passaient par Dijon pour regagner le Dauphiné, leurs conversations pieuses les signalèrent comme luthériens. C'était déjà un crime dans cette ville inhospitalière.
La France . cependant . avait précédé l'Allemagne et la Suisse dans ce mouvement de la réforme qui devait rajeunir ou briser l'Eglise catholique. Nulle part l'impérieuse ambition du papisme n'avait été tenue en
bride avec plus d'énergie que par cette nation. La sœur du monarque régnant , Marguerite de Valois , duchesse d'Alençon, s'était convertie à l'Evangile, aux paroles doctes et humbles d'un professeur en Sorbonne et d'un évêque de Meaux (1). Mais c'est là aussi que la réaction se montra d'autant plus forte, que les manifestations bibliques avaient été plus réservées.
Les délégués vaudois, revenant de Strasbourg aux Vallées, furent donc arrêtés à Dijon. On ignore les détails de cet événement, mais en voici l'issue. George Morel parvint à s'échapper, avec le dépôt précieux des lettres et des instructions religieuses qu'il apportait à ses compatriotes ; mais comme si elles n'avaient pu être dignement payées que par le martyre, Pierre Masson les scella de son sang, en mourant, le 10 septembre 1530, avec le calme d'un chrétien qui se sent racheté.
Déjà, dans ces montagnes, avaient retenti les grandes nouvelles, du papisme qui s'écroulait, et de l'Evangile immortel qui renaissait comme un soleil de vie à l'horizon des sociétés renouvelées. En 1526, un pasteur d'Angrogne , nommé Gonin , avait été en Allemagne et en avait rapporté les livres de Luther.
(1) Lefèbvre et Brissonnet.
Diverses conférences eurent lieu, pour examiner les solutions données par les réformateurs. Il fallait que les esprits s'entendissent, comme les cœurs s'entendaient déjà. Enfin un synode fut tenu dans la commune d'Angrogne, auquel se rendirent les représentants de toutes les paroisses vaudoises : non-seulement des Vallées , mais aussi de la Calabre , de Saluces . de la Provence et du Dauphiné.
Cette assemblée solennelle se tint en plein air. au hameau de Chanforans, en présence de tout le peuple (4). C'était sur un de ces plateaux ombragés, situés à mi-cote des montagnes, dans un bassin de verdure, fermé comme une arène de géants parles pentes lointaines du Pra du Tour, couronnées alors d'étincelantes neiges.
Déjà un plus rapide échange de pensées et de relations s'était établi autour des vallées vaudoises ; beaucoup de personnes qui, jusqu'à ce jour, étaient demeurées indifférentes à TEvangile, commençaient de le rechercher. Les seigneurs de Miradol, de Rivenoble, de Solaro, se rendirent à ce concile de la foi et de la liberté. Quelques-uns des réformateurs de la
(1) En presennia de luit li viiuislri et cciam Dia del populo. (Manuscrit do George Morel, Dublin, class. C. Tab. 5. n'-» 18.)
Suisse y étaient eux-mêmes venus. Farel montait un cheval blanc, avec cette noblesse naturelle aux gens d'une haute origine. Saulnier l'avait accompagné, et chacun se pressait sur les pas de ces hommes illustres et modestes, qui venaient sceller le pacte de fraternité entre les successeurs de l'Eglise primitive et les promoteurs d'une nouvelle ère d'évangélisation.
L'assemblée synodalejfut réunie à Angrogne, le 12 de septembre 1532, et elle dura six jours.
Les réformateurs, dit un témoin de cette réunion, « eurent grande joie à voir ce peuple de constante fidélité , cet Israël des Alpes à qui Dieu avait remis en garde depuis tant de siècles l'arche de la nouvelle alliance, s'empresser ainsi pour la cause de son service. Puis, dit-il, considérant avec intérêt les exemplaires manuscrits du Vieux et du Nouveau Testament en langue vulgaire qui étaient parmi nous (on voit que c'est un Vaudois qui parle), lesquels sont correctement copiés à la main depuis si longtemps qu'on n'en a point souvenance, ils s'émerveillèrent de cette faveur céleste, dont un si petit peuple avait été partagé , et rendirent grâces au Seigneur de ce que la Bible ne lui avait jamais été retirée. Alors aussi, par grand désir de rendre profitable à plus de gens le bé-
néfice de sa lecture, ils adjurèrent tous les autres frères, pour l'honneur de Dieu et le bien des chrétiens, d'aviser à la répandre ; remontrant combien il serait nécessaire d'en faire une traduction générale en français, revue à mesure sur les textes originaux et imprimée en abondance.» Tous les Vaudois applaudirent à ce dessein et. selon le texte précité, s'accordèrent joyeusement à l'œuvre proposée (I). Ainsi, c'est à l'existence de ces anciens manuscrits vaudois, les premiers qui eussent reproduit la Bible en langue vulgaire «appelée alors la langue romane), que le monde chrétien a dû plus tard la première traduction complète de la Bible, imprimée en français.
Cette décision préalable du synode vaudois ne tut pas. on le voit, une des moins importantes. On passa ensuite à la discussion des articles sur lesquels il existait quelque diversité d'opinion entre les Vaudois et les réformateurs.
La première question qui fut examinée avait pour objet le serment. Jésus-Christ a dit « que votre oui soit oui. que votre non soit non. » iMath. V. 37.) Le chrétien ne doit jamais mentir. Lorsqu'on lui défère le
(1) Ces détails sont tirés des préliminaires de la Bible d'OliréUn , au rtSeto du troisième feuillet : Apologie dm fnaiwfal 'fur .
serment, lui est-il permis de jurer? L'assemblée conclut à l'affirmation.
La seconde question reçut la réponse suivante : « Nulle œuvre ne doit être appelée bonne que celles que Dieu a commandées; nulle ne doit être appelée mauvaise que celles qu'il a défendues. » Cette doctrine, qui semble impliquer la possibilité de choses indifférentes dans la vie de l'homme, apportait une légère modification aux anciennes croyances des Vaudois par lesquelles tout en nous est ou bien ou mal, sans exception.
En troisième lieu, la confession auriculaire est repoussée comme contraire à l'Ecriture; mais la confession mutuelle et la répréhension secrète sont maintenues.
La question suivante est biffée dans le manuscrit contemporain dont nous tirons ces détails; élit; est ainsi conçue : La Bible nous défend-elle de travailler le dimanche? — Conclusion : l'homme ne doit s'occuper ce jour-là qu'à des œuvres de charité ou d'édification.
Ou lit ensuite : Les paroles articulées ne sont pas indispensables à la prière; s'agenouiller, se frapper le front, trembler et s'agiter, sont choses superflues.
Il a été conclu que le service divin doit se faire en esprit et en vérité.
L'imposition des mains est-elle nécessaire ? — Cette question et sa réponse sont également biffées dans le manuscrit ; mais les termes peuvent encore s'en lire , les voici : Les apôtres ont fait usage de l'imposition des mains, ainsi que les Pères de l'Eglise ; mais c'est une chose extérieure, laissée à la liberté de chacun.
La treizième question porte que le mariage n'est interdit à personne ; la quinzième , que vouloir imposer des vœux de célibat , est une chose et une œuvre antichrétienne.
Les huit derniers articles sont les suivants : XVÏII. Toute espèce d'usure est défendue dans la Parole de Dieu. (On entendait alors par usure la perception d'un intérêt quelconque pour de l'argent prêté.) Cette phrase est encore effacée ; mais on lit ensuite que les prêts doivent être effectués et convenus en tout office de charité.
XIX. Tous les élus ont été désignés avant la fondation du monde.
XX. Il ne se peut faire que ceux qui doivent être sauvés ne le soient pas.
XXI. Quiconque établit le libre arbitre nie complètement la prédestination de Dieu.
XXII. Les ministres de la parole de Dieu ne doivent pas être errants , ni changer de résidence , à moins que ce ne soit pour le bien de l'Eglise.
XXIII. Ils sont autorisés à avoir, pour nourrir leur famille, d'autres revenus que les fruits de la communion apostolique. — Il est ensuite question des sacrements qui, d'après les saintes Ecritures, se réduisent à deux : le baptême et la sainte cène.
On voit que les questions les plus diverses, de culte, de discipline et de doctrine, furent agitées dans cette intéressante réunion. Elle se termina par des paroles toutes de fraternité et de prière.
« Puisqu'il a été selon le bon esprit du Très-Haut, y est-il dit , de permettre que nous nous trouvions en ce lieu un si grand nombre de frères réunis, nous avons adhéré d'un commun accord à la présente déclaration. L'esprit qui nous anime étant, non des hommes, mais de Dieu, nous le prions que selon les vues de sa charité, rien ne nous divise désormais - et que, lorsque nous nous serons éloignés les uns des autres , nous demeurions toujours unis dans ce même esprit, soit pour enseigner ces doctrines, soit
pour expliquer à autrui les saintes Ecritures. »
Telle fut la déclaration signée par la plupart des assistants. Mais cet accord ne fut cependant pas unanime, car il y eut. dit Gilles, plusieurs contredisants, et deux pasteurs, ayant refusé de signer, se retirèrent du synode.
Ainsi, quoique appuyées sur l'Evandle. ces premières formules éeloses au souille des hommes, devinrent dans l'Eglise vaudoise la cause du premier schisme qui s'y manifesta.
On doit observer, néanmoins, que les deux pasteurs dissidents n'étaient pas des Vallées , mais du Dauphiné.
Ils se rendirent en Bohême auprès des frères de ce pays, qui entretenaient de rares mais constantes relations avec les Eglises vaudoises, au sein desquelles leurs conducteurs spirituels venaient s'instruire de la parole de Dieu.
Les Barbas qu'ils y trouvèrent en exercice , avaient donc aussi passé dans leur jeimesse quelques temps aux Vallées. Mais le bruit de la croisade, dirigée contre elles en 1487. avait fait croire en Bohème à l'entière destruction de ces chères et primitives Eglises des Alpes.
Les deux ministres qui en arrivaient alors, les rassu-
rèrent à cet égard; mais ils se plaignirent amèrement de ce que les docteurs étrangers y avaient apporté des doctrines nouvelles, que le synode d'Angrogne avait trop facilement accueillies.
La-dessus les Eglises de Bohême écrivirent une lettre fraternelle à celles du Piémont, pour les engager à ne pas se départir de leurs anciennes coutumes et à user surtout d'une grande circonspection en fait de doctrine.
Les ministres dauphinois rapportèrent cette lettre aux Vallées, huit mois après qu'ils en étaient sortis. Un nouveau synode eut lieu à Pral, le 14 août 1533. On y prit connaissance de la missive des frères de Bohême, auxquels il fut répondu que nulle doctrine n'avait été et ne serait depuis reçue dans l'Eglise vaudoise par autorité de docteurs humains, mais seulement par celle de la Bible. Cette assemblée synodale sanctionna du reste les décisions qui avaient été prises l'année précédente .
Les pasteurs étrangers, persistant dans leur dissidence, se retirèrent des Vallées- mais un fait moins excusable que leur dissentiment fut la soustraction de divers manuscrits et mémoires anciens, concernant
l'histoire des Vaudois, dont ils s'emparèrent avant de partir.
Pendant que la dissidence se signalait d'une manière aussi peu honorable, le corps sévère et dévoué du clergé vaudois suivait fermement les sentiers de la foi agissante par la charité, en donnant les soins les plus assidus à la version de la Bible que le synode d'Angrogne avait résolu d'imprimer.
Depuis dix ans déjà, les quatre Evangiles avaient été publiés en français, par Lefebvre d'Etaples (1). Le reste du Nouveau Testament, puis des fragments de l'Ancien, parurent à Anvers, de 1 525 à 1 534. Olivétan, chargé de diriger la version vaudoise, profita sans doute de ces travaux; mais il est à croire que d'autres Vaudois l'aidaient aussi, car la préface delà Bible qui porte son nom, est datée des Alpes, ce VII de Fébvrier 1535. C'est un beau volume in-folio, de près de deux mille pages (car les feuillets ne sont pas numérotés).
Il est imprimé sur deux colonnes en caractères gothiques, d'une netteté remarquable , et porte le titre suivant: La Bible qui est toute la saincte escripture, en laquelle sont contenus le Vieil Testament et le Nouveau, translatés en françoys, le Vieil de Lebrieu et le Nouveau
(1) Imprimés à Taris en 1523.
du Grec. Un lit ensuite cette épigraphe tirée du prophète Esaïe : Ecoutez cieutx, et toi terre preste laureille, car Le terne l parle. Le nom du prophète cité est écrit Isaiah, ce qui rappelle mieux que notre orthographe moderne la prononciation hébraïque. La date de cette publication est consignée à la fin du volume, en ces termes : achevé d'imprimer en la ville et comté de Neufchastel, par Pierre de Wingle, dict Pirot, l'an M. D. XXXV, le iiijsmejour de Juing. Cette Bible coûta aux Vaudois quinze cents écusd'or; et l'on devrait s'étonner qu'un si petit peuple ait pu se soumettre à des sacrifices aussi considérables, si l'on ne savait que la foi rend possibles les œuvres les plus grandes, et que le plus faible peut tout quand Christ le fortifie.
Cette entreprise , conçue sous l'influence de Farel qui était Français, fut aussi poursuivie spécialement en vue de l'Eglise réformée de France.
Les Vaudois, qui s'adressent à elle comme à une sœur, lui disent dans la préface, en rappelant l'asile que les disciples de Valdo vinrent chercher auprès d'eux : « Le pauvre peuple qui te fait ce présent, fut deschassé et banni de ta compagnie il y a plus de trois siècles; c'est le vrai peuple de patience, lequel, en foi,
espoir et charité, a silencieusement vaincu tous les assauts et efforts que l'on a pu faire à rencontre de lui.» — « C'est le peuple de joyeuse affection et de constant courage , répondent les Eglises de France par l'organe d'un de leurs synodes : son nom est le petit troupeau : son règne n'est point de ce monde ; sa devise est piété et contentement ; c'est une Eglise qui a combattu , brune et hâlée au dehors, belle et de bonne grâce au dedans: de laquelle la plupart d'entre nous ont méconnu les traces : car le zèle de la religion n'est plus qu'aux monuments de l'histoire et aux cendres de nos pères, lesquelles sont encore chaudes de leur ardeur à la propagation de l'Evangile. »
Ces belles paroles . si vraies à cette époque . plus vraies encore de nos jours, sont extraites d'un petit ouvrage composé par l'ordre du synode de Briançon, tenu du 23 au 30 de Juin 10-20. Il est ainsi intitulé : Brief discours des persécutions advenues en ce temps aux E 'g lises du marquisat de Satuees.
Ces Eglises faisaient aussi partie de la grande famille vaudoise: et c'est d'elles que bientôt nous devons nous entretenir. Mais avant de terminer ce chapitre, disons encore que le ministre vandois dans la paroisse duquel s'était tenu le synode de 153:2.
le Barba Martin Gonin, pasteur d'Angrognc, pour compléter l'œuvre d'enseignement et de rénovation instituée par ce synode , se chargea d'aller lui-même à Genève pour y chercher les ouvrages religieux nécessaires à ses compatriotes. Il avait autrefois visité les Eglises de la Provence, il allait maintenant visiter celles de la Suisse. Cette mission chrétienne, que les ennemis de l'Evangile rendaient fort périlleuse, fut entreprise en 1536.
La Bible des Vaudois avait été publiée en 1535.
Ainsi, un an après avoir répandu dans le monde le livre des livres, ce peuple, aussi avide de s'instruire que d'enseigner, redemandait au monde le tribut des lumières que la Bible y avait fait éclore.
Déjà en 1526, Gonin avait fait un voyage auprès des réformateurs et en avait rapporté un grand nombre de livres. Le digne Barba repartit des vallées deux ans après, au sortir de l'hiver, parce que les chemins étant alors plus difficiles et moins fréquentés, étaient aussi moins surveillés. Un autre Vaudois, nommé Jean Girard, l'accompagna à Genève, où il avait le projet de fonder une imprimerie, spécialement destinée à pourvoir aux besoins de ses compatriotes. Il la fonda en effet, et eut plus tard l'occa-
sion d'imprimer le récit des premières persécutions intentées aux Vaudois dans le seizième siècle.
Quant au Barba Martin Gonin , après avoir fait choix des livres qu'il était chargé d'acquérir, il se remit en route pour les vallées vaudoises, au mois de mars 1536.
Le duc de Savoie était alors en guerre avec le roi de France, qui venait de s'emparer de la Bresse, de la Savoie et d'une grande partie du Piémont. Les Bernois profitèrent de ces circonstances pour revendiquer la rive droite du Léman, que le duc de Savoie possédait encore. C'est alors qu'ils s'emparèrent du pays de Yaud, et embrassèrent la réformation. Ils avaient envahi jusques au Chablais et au pays de Gex.
Pour éviter tous ces conflits , Martin Gonin dufc suivre une route différente de celle qu'il avait prise d'abord; il passa par la France ; et comme il traversait le Champsaur pour se rendre dans le Gapençois et gagner de là les vallées vaudoises du Dauphiné? on le soupçonna d'être un espion du duc de Savoie, et il fut arrêté. On le conduisit à Grenoble, où il dut répondre à l'interrogatoire que lui firent subir quelques membres du parlement ; mais ceux-ci ayant
reconnu son innocence, ordonnèrent qu'il fût mis en liberté.
Le geôlier, avant de déférer à cette décision et dans le but sans doute de dépouiller son prisonnier des valeurs qu'il eût trouvées sur lui, se permit de le fouiller, sous prétexte de ne rien lui laisser de suspect.
S'étant livré à cette brutale recherche, il lui sembla reconnaître des papiers cachés sous la doublure de son habit. Ce n'étaient que des lettres fraternelles de Farel, de Saulnier, et d'autres ministres de Genève, que ces dignes serviteurs du Christ adressaient à leurs coreligionnaires des Vallées, par l'intermédiaire de leur pasteur.
Le geôlier s'empara de ces cents, et pour se justifier aux yeux des juges, peut-être même pour se faire un mérite de sa mauvaise action, il les livra au prévôt, qui ordonna de remettre Gonin en prison.
Deux jours après, le captif fut soumis à un nouvel interrogatoire , comme accusé de luthéranisme. Invité à répondre : Je ne suis pas luthérien, dit-il, car Luther n'est point mort pour moi, mais seulement Jésus-Christ dont je porte le nom. — Quelle est la doctrine? — Celle de l'Evangile. — Vas-tu à la messe?
— Non. — Reconnais-tu l'autorité du pape? — Non.
— Reconnais-tu celle du roi? — Oui; parceque toute puissance qui subsiste est établie de Dieu. — Mais le pape est aussi une puissance qui subsiste. — Elle ne subsiste que par l'appui du diable. — A ces derniers mots les juges, hors d'eux-mêmes, au lieu de poursuivre l'examen de l'accusé qui demandait à prouver toutes ses croyances par la Bible, lui imposèrent silence, le déclarèrent hérétique et le condamnèrent à mort.
Mais Grenoble était une ville plus éclairée que Dijon. Les lumières nouvelles y avaient pénétré. Les seigneurs de Bonne, de Yillars, de Mailhet, de Bardonanche et d'autres familles de haut lignage, préparaient déjà pour les luttes prochaines de puissants défenseurs à la réformation. On craignit que le langage évangélique du Barbe vaudois, n'éveillât trop de sympathies, et l'on voulut que son exécution n'eût pas lieu en public ; appréhendant , disent les relations, que par sa douceur et son bien dire, il n'ébranlât les assistants. En conséquence il fut résolu qu'on l'étranglerait de nuit et qu'on jetterait ensuite son corps dans l'Isère.
Pendant ce temps l'humble martyr priait pour Pavancemeut du règne de Dieu ? pour sa malheureuse famille, pour son Eglise et ses compatriotes.
0 Seigneur! disait-il, du fond des ténèbres de son cachot, daigne avancer cet heureux temps où il n'y aura plus qu'un seul troupeau et un seul berger!
Il se consolait du présent par l'espérance de l'avenir , et le Seigneur exauça sa prière en avançant pour lui cet état dans les cieux. Le 26 avril 1536, vers les trois heures du matin, des pas inaccoutumés retentirent sur l'escalier humide de sa prison. Une lanterne sourde en éclairait les marches désolées. La porte s'ouvrit , et le bourreau avec ses aides parut sur le seuil. — Je vois bien ce que vous venez faire, dit le pasteur, prêt à mourir; mais croyez- vous tromper Dieu? — En quoi? reprirent-ils. — Vous voulez me jeter dans la rivière sans que personne ne me voie; mais Dieu ne vous verra-t-il pas? — Préparez vos cordes : dit le bourreau à ses agents, sans répondre au chrétien. — Et vous, pauvres pécheurs, dit Gonin aux autres prisonniers, un seul fait grâce : c'est Jésus-Christ ; et quand même vos âmes seraient rouges comme le vermillon, il les rendrait blanches comme la neige. — Que signifie ce langage? disaient
ses compagnons d'infortune. — Les souillures les plus ineffaçables même devant les lois humaines, reprit-il. peuvent être effacées par lui.
Amendez-vous, et convertissez-vous, car le royaume de Dieu est proche.
Ces cordes sont-elles prêtes? interrompit le bourreau. Les aides s'avancèrent : et ces exécuteurs de ce qu'on appelle la justice humaine lièrent les mains du martyr. Puis on le conduisit sur les bords de l'Isère. Là le bourreau l'ayant attaché par un pied, le laissa s'agenouiller et prier Dieu: puis, il lui entoura le cou d'une petite corde, et y passa un bâton qu'il fit tourner de manière à ce qu'elle se serrât toujours davantage. Ne pouvant plus respirer. Gonin tomba par terre. On acheva de l'étrangler, et lorsqu'on l'eut vu immobile on le jeta dans la rivière. Mais la fraîcheur de l'eau ramena la vie dans le sein du condamné; son corps tressaillit : ses membres s'agitèrent : doit-il survivre à ce supplice? Non: le bourreau retenait d'une main prévoyante et ferme la corde qu'il avait attachée au pied de sa victime. Il laissa flotter ce corps convulsif et moribond, jusqu'à ce que son agonie fût achevée. Les secousses imprimées au lien devenaient de plus en plus faibles: et lorsque les
derniers tressaillements se furent éteints, dans cette double asphyxie de la corde et de l'eau , le lien fut coupé, et l'eau entraîna le cadavre du martyr vaudois, dont l'âme était remontée dans les deux.