DE DIVERS MARTYRS
SorBCES et autorités. — Perrin . p. 151-160. — Gilles, p. 33, 67 , 74, 134. ISO. -208.290, 318 , 426, 454 , 553 etc. — Léger, Ile partie, p. 115- 138. — Crespin. edit. fol. de 1619. f. 3, 117, 320-334, 418-422. — Rorengo, Memone historiche.... p. 64, 66. — Fournier : Histoire des Alpes maritimes et coltiennes, et particulièrement d'Embrun leur métropolitaine.... etc. Manuscrit in-fol. Traduction de Juveois; bibl. du petit Sémin. à Gap. fol. 260- 320. VL original est en latin, et dans la bibl. de Lyon. — Une copie est à Paris.) —Cartulaire de l'Abbaye d'Oulx , MSC. fol., Arch.de l'Ev. de Pignerol. — Mémoires des capucins missionnaires (en italien) même source. — Archives de Grenoble (de la cour des Comptes, du Parlement et de l'Ancien Evèehé.ï — A rechercher : documents extraits des Archives éu Saint- Office et de V Archevêché de Turin; des Evêehés ou municipalités d'.-ljffi, de Carignan, de P incalier. de Carail, de Salaces et de Su:e ; enfin, les Archixes de l'Inquisition à Rome.
Il n'est pas de ville en Piémont, disait un Barba vaudois dans ses mémoires (1), où n'ait été misa mort quelqu'un de nos frères.
Jordan Tertian fut brûlé vif à Suze: Hippolyte poussier fut brûlé à Turin : Yillermin Ambroise, pendu sur le col de Méane; UgonChiamps de Fenestrelle,
(1) Vignaux, cité par Perrin, p. 151.
fut pris à Suze, et conduit à Turin, où on lui arracha les entrailles, qui furent vidées dans un bassin, sans même que cet affreux supplice terminât son martyre. Pierre Geymonat de Bobi périt à Luzerne , avec un chat vivant dans le corps ; Marie Romain fut enterrée vivante à Roche-Plate; Madeleine Fontane subit le même sort à Saint-Jean; Michel Gonet, presque centenaire, fut brûlé vif à la Sarcena; Suzanne Michelin, au même lieu, fut laissée mourante sur les neiges.
Barthélemi Frache, tailladé à coups de sabres, eut les plaies remplies de chaux vive, et expira ainsi à Fenil. Daniel Michelin eut la langue arrachée à Bobi, pour avoir loué Dieu. Jacques Baridon périt, couvert de mèches soufrées, qu'on lui avait attachées entre les doigts, les lèvres, les narines et toutes les parties du corps. Daniel Rével eut la bouche remplie de poudre à laquelle on mit le feu, et dont l'explosion fit sauter sa tête en éclats. Marie Mounin fut prise dans la combe de Liousa ; on lui enleva la chair des joues et du menton, de manière que la mâchoire était à nu , puis on la laissa périr ainsi. Paul Garnier fut déchiqueté lentement à Rora, Thomas Marguet mutilé d'une manière inouïe au fort de Mirabouc, Suzanne Jaquin taillée en pièces à la Tour.
Plusieurs jeunes tilles du Taillaret, afin deviter des outrages plus redoutables pour elles que la mort, se précipitèrent et périrent dans les rochers. Sara Rostagnol fut fendue vivante par le milieu du corps, et laissée moribonde sur la route des Eyrals à Luzerne. Anne Charbonnier se vit empalée et portée ainsi, en guise de bannière, de Saint-Jean à la Tour. Daniel Rambaud, à Paësane, eut les ongles arrachés, puis les doigts coupés, puis les pieds et les mains abattus à coups de haches , puis les bras et les jambes séparés du corps, à chaque refus qu'il faisait d'abjurer l'Evangile.
Il n'est pas un rocher, dans les vallées vaudoises, qui ne soit un monument de mort , pas une prairie qui n'ait vu quelque supplice, pas un village qui n'ait eu des martyrs.
Nulle histoire, si complète qu'elle soit, ne peut les faire connaître tous. Nous rapporterons à mesure les faits les plus saillants, à la suite des circonstances qui les ont amenés. Dans ce chapitre nous ne voulons que réunir ceux qui se sont produits d'une manière isolée avant l'époque des grandes persécutions.
Les vallées du Dauphiné inscrivent dans ce martyrologe le premier souvenir.
Deux ans après le martyre de Martin Gonin. à Grenoble, un jeune homme, nommé Etienne Brun, né à Réortier, dans la vallée de la Durance, fut emprisonné à Embrun comme hérétique.
C'était un simple fermier; mais Dieu tire sa gloire des existences les plus humbles, et choisit souvent les choses les plus faibles pour confondre les fortes.
Etienne avait une femme et cinq enfants: on essaya d'obtenir son abjuration au nom de sa famille. Ma famille, dit-il, est en ceux qui font la volonté de Dieu !
— Veux-tu donc laisser ta femme veuve et tes enfants orphelins ?
— Je ne vous laisserai point orphelins , leur dit Jésus-Christ. C'est le céleste époux des âmes fidèles. Un rédempteur immortel vaut mieux qu'un mari qui doit mourir.
— Mais tu peux retarder ta mort en venant à la messe.
— Dites, au contraire, que je la hâterais, car ce serait la mort de mon âme.
— Ne crains-tu pas le supplice qui s'apprête pour toi?
— Ne craignez pas, dit Christ, ceux qui ne frappent
que le corps, niais bien celui qui peut jeter le corps et l'âme dans la géhenne.
— Alors, prépare-toi à mourir !
— Je me prépare à l'immortalité.
Et lorsqu'on vint lui annoncer sa condamnation, il s'écria que c'était son affranchissement.
Le jour du supplice étant arrivé, le bourreau vint lui déclarer sa mort prochaine. — C'est la vie , dit-il, que vous m'assurez par là !
On était au 16 septembre 1538 ; il faisait de l'orage ; Etienne fut attaché au centre d'un bûcher, qui avait été élevé sur l'esplanade de l'évêché d'Embrun.
A peine le feu y eut-il été mis , qu'il s'activa prodigieusement sous les pieds du martyr. Mais la flamme emportée par le vent montait à peine jusqu'à sa poitrine, et ne put l'étouffer , comme il arrive lorsqu'elle s'élève jusqu'au-dessus de la tête. Le feu lui dévora successivement les jambes et le bas du corps ; mais Etienne respirait toujours, et vivait encore après une heure de ce cruel supplice. Une heure passée dans les flammes : quel siècle de douleurs !
Le premier martyr dont il soit fait mention dans l'Evangile, cet autre Etienne qu'on lapida, n'avait pas confessé le Sauveur avec plus de courage.
Quoiqu'on eût renouvelé le bois du bûcher, le feu semblait devoir s'éteindre sans emporter la vie du supplicié. Etienne était toujours debout comme Shadracdans la fournaise. Alors le bourreau qui tenait à la main un long crochet de fer , destiné à remuer les tisons , lui en donna un coup sur la tête pour le faire périr. Puis il lui en perça les entrailles, qui se répandirent sur le feu lorsqu'il retira son crochet. Enfin le corps d'Etienne étant tombé, on le couvrit de bûches embrasées qui l'eurent bientôt réduit en cendres.
Ceux qui veulent vivre selon la piété, dit saint Paul, souffriront persécution. Jérémie et Daniel furent jetés dans la fosse aux lions; Esaïe fut scié avec une scie de bois; Zacharie fut tué entre le temple et l'autel; saint Jean, décapité. Quel est le prophète que vos pères n'aient persécuté? disait le premier Etienne aux pharisiens. Ce martyr lapidé vit les cieux ouverts avec le Fils de l'homme, qui, assis à la droite du Père, l'appelait à lui. Le pauvre martyr de Réortier expira sans prodiges extérieurs; mais Dieu en faisait en lui.
«Quelle est donc la puissance d'un martyr? s'écrie un orateur catholique. C'est d'avoir mille fois raison, et de pouvoir dire : Tuez-moi ! mais vous ne me ferez
pas changer de langage. Je ne connais pas de puissance au monde plus formidable que celle d'un homme convaincu se laissant immoler pour ses doctrines. C'est ainsi qu'a commencé le salut de l'univers. »
C'est ainsi, pouvons-nous ajouter, que l'Eglise chrétienne s'est maintenue dans les vallées vaudoises, et qu'elle s'est réveillée dans le monde à la voix des réformateurs.
Mais la puissance antichrétienne , que saint Paul nomme le fils de perdition, et qui s'élève au-dessus de tout ce qu'on appelle Dieu , en s' opposant à Dieu ne s'attachait qu'à détruire la Bible pour maintenir sa primauté.
Un colporteur biblique en fut alors victime; et quoique étranger aux vallées vaudoises , son souvenir doit trouver place dans leur histoire , puisqu'il servit leur cause et mêla son sang à celui de leurs martyrs.
Barthélémy Hector était né à Poitiers. Ayant appris à connaître l'Évangile , il se retira à Genève avec sa femme et ses enfants. Là, pour gagner la vie de sa petite famille, il allait de côté et d'autre , vendant des exemplaires de la sainte Écriture. Il était venu en Piémont, au mois de juillet 4555, et déjà il avait placé
un grand nombre de Bibles dans les hameaux des vallées vaudoises.
Un jour, étant monté jusques au plus hauts chalets des montagnes d'Angrogne, il s'arrêta à l'Alp de la Vachère. (On nomme Alp, ou Alpage, le lieu dans lequel les bergers vaudois conduisent leurs troupeaux en été. Pendant la courte absence des neiges, ces cimes élevées semblent se hâter de fleurir et prodiguer alors en quelques jours toutes les richesses de leur végétation annuelle.) Le lendemain , il se rendit plus haut encore, à l'Alp de rinfernet,qui domine de ses pentes rapides les immenses rochers du Pra-du- Tour. Ce colporteur ne se laissait pas arrêter par les obstacles du chemin, et le poids de ses Bibles lui paraissait léger en songeant au bien qu'il allait faire; car on ne doit pas oublier qu'à ces grandes hauteurs , si éloignées des demeures habituelles de la population vaudoise , les pâtres et les alpagers qui suivent leurs troupeaux, sont nécessairement privés d'une partie de la nourriture spirituelle , qui leur serait offerte au centre de leur paroisse.
Barthélémy Hector, satisfait sans doute de son excursion, résolut d'aller de l'Alp de l'Infernetà celui du Laouzoun, et de se rendre de là daus la vallée de
Saint-Martin. Mais en descendant il fut arrêté à Rioclaret par les seigneurs du lieu, nommés Truchet, qui le firent conduire à Pignerol , d'où l'on transmit au sénat de Turin le catalogue de ses livres.
Après l'avoir laissé gémir et prier pendant sept mois d'oubli, dans les prisons de Pignerol, on s'avisa enfin d'instruire son affaire. Son premier interrogatoire eut lieu le 8 de mars J 536.
— Vous avez été surpris vendant des livres hérétiques, lui dit-on.
• — Si la Bible contient des hérésies pour vous , elle est la vérité pour moi.
— Mais on se sert de la Bible pour détourner les gens d'aller à la messe.
— Si la Bible les en détourne , c'est que Dieu ne l'approuve pas ; car la messe est une idolâtrie.
Cette dernière réponse aggravait singulièrement sa position , aux yeux des défenseurs du culte officiel , qui hors de soi ne reconnaît pas de salut.
— Hors de Christ, disait le colporteur, point de salut sans doute; et par sa grâce je ne l'abandonnerai pas.
Son interrogatoire fut repris le lendemain. Il voulait exposer les doctrines évangéliques.
— Nous ne discutons pas avec l'erreur , lui dit le tribunal.
— Mais les juges sont établis pour discerner l'erreur de la vérité ; laissez-moi donc prouver que je suis dans la vérité.
— Si vous n'êtes pas dans l'Eglise, vous n'êtes pas dans la vérité.
— Je suis dans l'Eglise de Christ, et je le prouve par l'Evangile.
— Rentrez dans l'Eglise romaine si vous voulez conserver votre vie.
— Celui qui voudra conserver sa vie la perdra, dit Jésus; et celui qui la perdra pour moi, vivra éternellement.
— Réfléchissez à l'abjuration qui vous est demandée : c'est le seul moyen qui vous reste de vous sauver.
— Qu'importe de sauver mon corps si mon âme est perdue ?
Les instances et les menaces qui furent faites pour obtenir son abjuration, demeurèrent donc inutiles. Alors il fut envoyé à Turin.
Ce n'était pas le duc de Savoie qui y régnait alors,
mais François Ier. neveu de Charles III. qu'il en avait chassé.
Barthélémy Hector parut devant ses nouveaux juges, qui étaient fort disposés à la clémence. Mais la fermeté de ses convictions ne pouvait se plier à aucun compromis.
— Si vous ne voulez pas abjurer votre foi. rétractez du moins vos premières déclarations.
— Prouvez-moi qu'elles sont erronées.
— Il ne s'agit pas ici de prouver, mais de vivre.
— Ma vie est dans ma foi : c'est elle qui m'a fait parler.
Les juges n'osant prendre sur eux de condamner un homme si simple et si persévérant, à qui on n'avait aucun crime à reprocher . rendirent un arrêt . daté du 28 mars 1556, par lequel ils déféraient la cause aux inquisiteurs.
C'était faire comme Pilate . qui renvoyait du prétoire entre les mains des brigands.
Le 27 avril, l'humble colporteur parut devant le saint-office. 11 est à croire que son langage évangélique et pénétrant, la foi sincère de son âme. son air modeste et résigné, troublèrent encore la conscience de ce tribunal: car les inquisiteurs ajournèrent la
cause, et s'adjoignirent pour la juger les vicaires généraux de l'archevêché de Turin et de l'abbaye de Pignerol.
En leur présence Hector fut toujours le même; il changeait de juges, mais non de cause.
On lui renouvela l'assurance que, pour une simple rétractation, on lui laisserait la vie.
De plus grands hommes que lui n'y ont pas regardé de si près. Mais les premiers sur la terre sont souvent les derniers dans les deux. Lui qui était l'un des derniers ici-bas, manifesta une force et une douceur célestes contre ces tentations.
— J'ai dit la vérité : comment puis-je changer de langage et faire une rétractation ? Peut-on changer de vérité comme de vêtement?
Ah ! le pauvre colporteur de Bibles était bien digne de cette grande mission ; ses mains pieuses ne profanaient pas le livre de vie qu'il distribuait aux hommes; pourquoi faut-il que les hommes lui en aient fait une sentence de mort?
On lui laissa cependant un nouveau délai pour réfléchir et abjurer ; mais plus il y réfléchissait, plus il était convaincu. L'éternité se fût passée qu'il n'aurait pas abjuré.
Ce délai expirait au 28 de mai : on le prolongea jusqu'au .j. puis jusqu'au 10 de juin, en l'exhortant toujours à se dédire. Il est plus difficile peut-être de résister aux instances de l'indulgence qu'à la violence des rigueurs. Mais Hector, sans sortir de son humilité, ne fléchit pas d'une ligne, disant que quiconque retrancherait un point de la parole sainte, perdrait sa part du royaume des cieux.
Il préféra perdre plutôt sa part , déjà si troublée, d'existence terrestre.
Le tribunal ecclésiastique, fidèle aux traditions de Home, par lesquelles si souvent les commandements de Dieu ont été anéantis, ne put que le déclarer coupable d'hérésie.
Mais il le fit comme à regret ; car, en le livrant au . bras séculier, il le recommanda à l'indulgence des juges qui devaient prononcer la peine encourue pour ce crime.
La loi était formelle; la peine était la mort. Les juges séculiers le condamnèrent donc à être brûlé vif. sur la place du château, à Turin, un jour de marché. Cet arrêt est du 19 juin 4556; mais eu égard à la recommandation des juges ecclésiastiques , la
cour autorisa le bourreau à étrangler le condamné, au moment où l'on allumerait le bûcher.
Lorsque la sentence lui fut lue dans sa prison :
« Gloire à Dieu ! s'écria-t-il , de ce qu'il me juge digne de mourir pour son nom ! »
D'autres personnes vinrent encore pour l'engager à abjurer , lui promettant d'obtenir à cette condition que la sentence fût révoquée.
Hector les engagea à se convertir , et à embrasser l'Evangile. Ses discours étaient si onctueux et si touchants, qu'on le menaça de lui couper la langue s'il s'avisait de parler au peuple en allant au supplice. C'est peut-être la crainte de l'effet qu'il aurait pu produire, qui explique la longue indulgence de ses juges.
Quoi qu'il en soit, Hector ne tint compte de cette menace, et pendant tout le trajet qu'il accomplit de sa prison jusqu'au bûcher , il ne cessa de faire entendre des paroles chrétiennes.
Assurément cet homme avait en lui une puissance que subissaient à leur insu ses juges effrayés; car, au moment où il montait sur le bûcher, un nouvel émissaire arriva de la part de la cour, pour lui promettre encore la vie et la liberté s'il voulait seulement rétracter ses opinions hérétiques.
11 n'aurait eu qu'à dire : je désavoue toute hérésie ; cela ne l'engageait à rien , il eût conservé ses croyances, il fût rentré au sein de sa famille: combien de puissantes raisons on eût pu invoquer pour excuser de telles réticences !
Mais ces formules insidieuses n'étaient pas même soupçonnées par la franchise du chrétien; c'eût été pour lui désavouer sa foi , se renier lui-même. Aussi, en face du bûcher qui allait le réduire en cendres, près du bourreau qui allait l'étrangler, à cette nouvelle inattendue d'une grâce qu'il lui eût été si facile de saisir, l'humble colporteur des Alpes, au lieu de répondre à l'émissaire , s'agenouilla , disant : « Seigneur, fais-moi la grâce de persévérer jusqu'à la fin; pardonne à ceux dont la sentence va délier mon âme de son corps ; ils ' ne sont pas iniques, mais aveuglés. Seigneur, éclaire de ton esprit ce peuple qui m'environne et amène-les bientôt tous à la connaissance de la vérité. »
Or le peuple pleurait, s'étonnantque l'on fit mourir un tel homme, qui ne parlait que de Dieu.
Mais les bourreaux ayant reçu l'ordre d'accomplir leur office , firent monter Hector sur le bûcher ; on mit le feu au bois , on jeta de la poudre et du soufer
sur le fou, pour voiler l'agonie du martyr, et au mèniL' instant il tomba étranglé.
De sorte que sa mort fut très prompte, et Ton peut dire très douce , puisqu'il s'endormit avec tant de sécurité dans le sein de Dieu.
A la même époque à peu près . un pasteur de Genève , nommé Jean Vernoux , avait été envoyé dans les vallées vaudoises, pour exercer le ministère évanlique.
L'un des premiers compagnons d'oeuvre de Calvin, il s'était trouvé avec lui au synode de Poitiers qui prépara l'organisation de l'Eglise réformée de France.
Lorsqu'il vint aux Vallées , il était accompagné d'Antoine Laborie Quercy, ancien juge royal à Caiart, qui avait abandonné la magistrature pour se vouer plus activement à la cause de l'Evangile.
Après avoir séjourné pendant quelques mois en Piémont, ils retournèrent ensemble à Genève, afin de s'occuper des arrangements nécessaires à leur établissement définitif chez les Yaudois.
Ces arrangements étant pris, ces préparatifs terminés, ils repartirent de Genève pour les Vallées, accompagnés de deux amis nommés Batailles et Tauran, et d'un troisième nommé Tringalet , qui n'avait finten-
tion de les suivre que jusqu'aux frontières de l'Etat de Genève; mais qui, étant intimement lié avec Antoine Laborie , ne put se résoudre à s'en éloigner au moment de la séparation.
— Je ne te quitte pas, lui dit-il; j'irai voir avec toi ces vallées vaudoises , qui ont précédé dans la voie du salut notre sainte réformation.
— Les Vaudois n'ont jamais été réformés, dit un s autre, ce sont encore des chrétiens primitifs, des té- ■ moins de l'Eglise apostolique.
— Vous augmentez mon impatience de les voir ; le Seigneur m'y pousse; je ne veux pas vous quitter. »
Sa décision fut prise ; ils ne se quittèrent pas. Les voilà tous les cinq en route pour les vallées du r Piémont.
Ayant déjà traversé une partie de la Savoie, ils arri- ; vèrent dans le Faucigny , où ils furent mystérieusement prévenus d'avoir à se tenir sur leurs gardes.
Ils se détournèrent des grandes routes , et prirent des sentiers de montagnes. Mais il paraît que l'aver- | tisseur était bien renseigné, car dans les gorges du col Tamis, ils furent cernés par des soldats de la maréchaussée qui se saisirent d'eux.
Amenés prisonniers à Chambéry, ils ne dissimulé-
rent pas leur foi, et reçurent de nombreuses sollicitations tendant à les y faire renoncer. Mais la foi chrét tienne, lorsqu'on l'a éprouvée de cœur, n'est pas une compagne à laquelle on consente à renoncer si aisément.
Le 10 juillet 1555, après une longue conférence dans laquelle on chercha vainement à les convaincre d'hérésie, le juge instructeur s'écria : A quoi bon tout cela! ne savez-vous pas qu'on vous fera mourir comme hérétiques, si vous ne vous désistez pas?
— Oui, reprit le pasteur Vernoux, la première chose que nous avons apprise de notre Maître , c'est que ceux qui le suivront doivent s'attendre à la persécution.
— Mais Jésus ne vous commande pas de mourir ?
— Il nous dit que quiconque veut aller après lui doit se charger de sa croix ; et il porta la sienne au Calvaire.
— Vous êtes bien jeunes ; réfléchissez à votre avenir.
— Notre avenir est dans les cieux, et loin de le détruire vous nous l'assurez plus invinciblement.
— Peut -on parler ainsi d'une condamnation à mort ?
— C'est par elle que notre âme acquerra la plénitude de sa vie.
Et malgré tout ce que les juges purent faire pour obtenir quelque concession de leur part, rien ne put triompher de l'héroïque fermeté de ces courageux disciples de Christ.
Ah ! ils étaient dignes de prêcher sa parole, ceux qui mouraient ainsi pour lui ! Heureux les pasteurs dont l'existence répond à de telles morts !
Déclarés coupabfes d'hérésie , les deux pasteurs , Yernouxet Laborie, qui appartenaient déjà au clergé dés Eglises vaudoises , et leurs trois compagnons de voyage, furent livrés aux tribunaux séculiers.
Par une première sentence, datée du 24 août 1555, ils ne furent condamnés qu'aux galères; mais le procureur du roi appela de ce jugement, et le procès dut recommencer.
Les égards que l'on avait pour eux semblaient augmenter à mesure que leur affaire s'instruisait mieux. Ainsi, Laborie ayant refusé de prêter serment devant un crucifix , on lui apporta une Bible, ce qui était contraire aux usages reçus; car le papisme l'avait proscrite de partout. Puis, après son interrogatoire,
le président s'efforça de lui démontrer avec bonté qu'il
pourrait vivre en paix et servir Dieu aussi librement
dans sa demeure qu'à Genève.
Laborie, qui préférait l'exil, avec ses coreligionnaires, à sa patrie où ne régnait pas encore l'Evangile, répondit avec douceur : — Les chrétiens primitifs se nommaient frères entre eux , et il faut des frères encore aux chrétiens réveillés.
— Mais ce n'est pas servir Dieu que de se retirer avec scandale de l'Eglise.
— Le scandale vient de ceux qui ont abandonné la pureté de son service, et non de ceux qui y retournent.
Alors le président , l'attaquant sur ses doctrines , chercha à lui prouver, par l'Ecriture sainte, que l'homme n'était pas prédestiné de toute éternité, soit au mal, soit au bien; qu'un grand nombre de cérémonies catholiques, quoique superflues, étaient cependant supportables, puisque l'Evangile ne les condamnait pas , et que saint Paul lui-même avait circoncis Timothée, quoiqu'il s'élevât contre la circoncision.
C'est une chose assez rare, à cette époque, qu'un juge catholique consentant à descendre, la Bible à la main, sur le terrain de la discussion, pour que nous
ayons cru devoir le mentionner. Ce commerce scripturairc, d'ailleurs, en le familiarisant avec les doctrines évangéliques, ne devait pas tarder h le faire aussi soupçonner d'hérésie.
Les inculpés exposaient librement leur croyance. La circoncision, disaient-ils, s'appuyait sur un ordre de Dieu , tandis que les superstitions papistes n'ont pour origine que les erreurs de l'homme.
Ne pouvant convaincre leurs prisonniers, les juges les supplièrent, par des instances presque paternelles, de rentrer spontanément dans l'Eglise, et de ne pas les forcer au regret d'une inévitable condamnation. Ils ajoutèrent même qu'eux aussi désiraient une bonne réforme dans l'Eglise, mais non pas hors de l'Eglise.
« Plût à Dieu, Messieurs, dit alors Laborie, que tous les ecclésiastiques de France pensassent comme vous, car nous serions bientôt d'accord ; et si je suis hérétique, Monsieur le président n'est pas loin de l'être I comme moi. »
Les conseillers sourirent , et l'un d'eux répliqua : « Il faut que vous le soyez comme lui , et non lui comme vous. »
Mais cette position flottante, indécise, intermédiaire ?ntre la vérité et l'erreur, entre l'Eglise et le monde,
entre Christ et Bélial, ne convient pas aux cœurs de franche volonté. C'est la voie large que beaucoup suivent; les récents pasteurs des Vallées, et leurs amis chrétiens, suivaient une route plus étroite et moins douce. — Oui, moins douce pour les mondains, mais plus heureuse pour les enfants du Christ.
Après cette séance, on sépara Laborie de ses coaccusés, de sorte que, se trouvant seul, il pria Dieu ardemment de ne pas le laisser succomber.
Je demeurai ainsi, dit-il dans une de ses lettres, priant et méditant jusqu'à deux heures après minuit.
Le lendemain , il adjura ses juges , au nom de leur âme immortelle, de ne pas repousser la connaissance du salut qui leur était offerte. Il leur représenta les devoirs de leur charge, et leur dit qu'étant les défenseurs de la vérité , ils ne devaient pas condamner la vérité ; si nous ne sommes pas dans la vérité, prouvez-le; si nous y sommes, absolvez-nous; car vous avez à juger la cause de Jésus en nos personnes , et vous ne pouvez être de ceux qui jugent par ignorance, car Dieu vous a fort éclairés.
Je fus écouté d'eux pendant environ une heure sans interruption ; et j'en vis plusieurs des plus jeunes qui pleuraient.
— Dieu n'a-t-il pas enjoint à Moïse la punition des hérétiques ? dit un des plus experts.
— Je lui accordai cela, raconte-t-il lui-même , et lui alléguai même Servet, qui avait été puni à Genève; mais prenez garde seulement de ne pas traiter comme hérétiques de vrais enfants de Dieu !
— Eh bien , mon ami , donnez - nous une simple rétractation de vos hérésies, sans en préciser aucune.
— Je serais aussi lâche d'abjurer la moitié de la vérité que de la renier tout entière.
Gela n'engagera en rien votre avenir, et votre vie pourra encore être utile, même à votre cause.
— Je la servirais mal , si je commençais par la trahir.
— Vous la servirez bien moins étant mort.
— La mort des fidèles est une semence de vie, qui reste après eux plus longtemps que n'eussent fait leurs œuvres.
C'était renoncer à la vie pour l'immortalité.
Le 28 d'août ils furent tous les cinq condamnés à être brûlés vifs.
On leur laissa la liberté de se voir, d'écrire à leurs amis, à leurs parents, à leurs collègues de Genève.
« Nous rendons grâce à Dieu et attendons l'heure , disent-ils, nous recommandant à vos prières. »
Le stoïcisme le plus admiré dans l'antiquité s'incline devant cette force d'âme si sereine et si puissante du chrétien. Le courage n'a que des élans , mais la résignation est le courage en permanence. Elle n'est pas de l'homme, mais de Dieu.
Antoine Laborie était marié avec une jeune femme née catholique , mais convertie à l'Evangile. Voici quelques passages des lettres qu'il lui adressa pour la préparer au veuvage qui l'attendait :
«Anne, ma bien-aimée sœur et très fidèle épouse, tu sais combien nous nous sommes toujours aimés aussi longtemps qu'il a plu au Seigneur de nous laisser ensemble ; sa paix n'a cessé de résider au milieu de nous, et tu m'as grandement obéi en toute chose. Je te prie donc que tu sois encore trouvée telle , et meilleure s'il se peut, quand je ne serai plus. Si le monde et la pauvreté épouvantent ta jeunesse , remarie-toi , comme je te le conseille , avec un autre frère qui ait pareillement la crainte de Dieu ; et alors, qu'il ne te souvienne plus de moi comme ayant été ton mari , mais comme d'une poignée de cendres ; car dès ce moment nous ne sommes plus unis que
par ic lien de la charité fraternelle , en qui j'espère tes prières tant que je serai vivant.
« Quand ton père sera averti de ma mort , je ne doute pas qu'il ne te vienne quérir pour te ramener dans le papisme ; mais je te supplie au nom du Seigneur de demeurer attachée à la vérité. Confie-toi en Dieu ; prie-le, aime-le et sers-le, il ne t'abandonnera pas. Notre petite fille lui sera chère comme toi ; car il est le protecteur de la veuve et le père des orphelins. L'exemple de Moïse te doit suffire pour cette confirmation (1). »
Que de pensées pénétrantes renfermées dans ces paroles graves et contenues !
Calvin adressa aussi d'austères exhortations aux prisonniers de Chambéry : « Puisqu'il a plu à Dieu de vous employer à ce service (le martyre), continuez de faire ce que avez commencé. Si la porte vous est fermée d'édifier par doctrine ceux auxquels vous aviez dédié votre labeur (les Vaudois), le témoignage que vous rendez ne laissera pas de les consoler de loin; car Dieu lui donnera vertu, pour résonner plus outre que voix humaines ne sauraient parvenir (2). »
(1) Crespin, fol. 329.
(2) Crespin, fol. 332, 333.
Quels hommes et quels temps ! N'est-ce donc là qu'un chef de secte, que cet autre Moïse, législateur d'un peuple nouvellement acquis au Seigneur, qui ose parler du martyre comme d'un service ordinaire ? Et ces disciples, dévoués à une mort cruelle, qui donnent congé à leur famille comme pour un prochain rendez-vous!
0 Seigneur ! augmente en nous la foi ; elle s'est éteinte sur les bûchers !
Les prisonniers de Chambéry ignoraient encore le jour que devait avoir lieu leur supplice. Un matin on les fit sortir de la prison ; ils croyaient se rendre à quelque nouvel interrogatoire ; mais un ami trouva moyen de les instruire au passage du sort qui les attendait.
Rendons grâce au Seigneur , dit Laborie , de ce qu'il nous juge dignes d'être martyrs pour lui !
Mais le pasteur Yernoux, plus sensible aux impressions inattendues, ne put se défendre d'un saisissement involontaire. Une sueur froide couvrit ses tempes ; un tremblement nerveux le prit ; il allait défaillir. Tout à coup il se sent fortifié au dedans de lui-même; l'âme a raffermi le corps; la main de Dieu l'a soutenu. Mes frères, dit-il avec une humble
fermeté, je vous prie de ne pas vous scandaliser de ma faiblesse, car j'ai senti en moi la plus terrible guerre qu'il soit possible de soutenir. Mais, gloire à Dieu, par qui l'esprit a surmonté la chair. Marchons î je puis tout par Christ qui me fortifie.
Et son Sauveur ne l'abandonna pas ; car le bourreau l'ayant saisi pour l'attacher le premier sur le bûcher, il demanda un instant pour prier. On le lui accorda, et voici les paroles qui sortirent de ses lèvres mourantes, mais assurées : « Seigneur Dieu. Père Eternel et tout puissant , je confesse devant ta sainte majesté que je ne suis qu'un pauvre pécheur, incapable par moi-même de faire le bien. Veuille donc avoir pitié de moi. Dieu très bon. père de miséricorde, et me pardonner mes péchés pour l'amour de Jésus-Christ ton fils, mon unique Rédempteur. »
11 s'était agenouillé sur le bûcher, et il prononça ainsi cette admirable confession des péchés, qui sortit pour la première fois des lèvres de Théodore de Bèze dans l'imposant synode de La Rochelle. On sait que cette prière si touchante et si forte, est encore en usage dans les Eglises réformées.
Mais combien ce pasteur qui, allait mourir devait la rendre plus onctueuse du haut de son bûcher, que
tant de voix indifférentes, du haut des chaires , sans péril et trop souvent sans vie.
Laborie s'élança lui-même sur le bûcher d'un pied ferme et d'une face joyeuse, comme s'il devait se rendre à une fête.
C'était une fête aussi que le triomphe de ces âmes régénérées.
Isaac put gémir sur la colline de Morija; mais le pasteur chrétien s'offrit en holocauste, la joie dans le cœur et le sourire sur les lèvres.
Quelle est donc cette mystérieuse puissance de la foi qui opère de pareils prodiges !
Tringalet pria pour ses ennemis. Les deux autres martyrs prononcèrent aussi quelques paroles pieuses, et tous les cinq ayant été étranglés, furent abandonnés aux flammes, qui ne dévorèrent plus que des cadavres.
Peu de temps après, le Barba Gilles, dont il a été question dans l'histoire des Eglises de Calabre, revenant de ces contrées par Venise et le Tyrol, était passé en Allemagne, et en redescendant à travers la Suisse, il s'arrêta à Lausanne. Il y fit la connaissanee d'un jeune pasteur de grand talent mais d'une constitution fort délieate, qui se nommait Etienne Noël,
L'ayant engagé à consacrer ses services aux Eglises vaudoises. ils partirent ensemble pour le Piémont; mais en traversant la Savoie, ils furent accostés un soir, dans une hôtellerie proche de Chambéry. par un officier de justice qui commença de les aborder, i avec beaucoup plus de compliments . dit Gilles , qu'ils n'en eussent désiré. » Ils se tirent passer pour des parents de quelques soldats qu'ils allaient voir au camp, i C'était l'époque des guerres de François Ier en Italie. ) Mais l'officier de justice, ne se montrant qu'à demi satisfait, annonça le désir de les entretenir encore le lendemain. Ils n'eurent garde de l'attendre : et grâce à la protection de l'hôte qui les favorisait < mais avant tout à celle de Dieu jqui les garantit), ils purent s'échapper pendant la nuit , prirent des sentiers détournes, et arrivèrent sains et saufs en Piémont.
D'autres martyrs devaient y répandre leur sang.
On se souvient de la croisade ouverte par Innocent VIII contre les Yaudois. Au nombre des chefs qui se signalèrent à la tète de ces troupes sanguinaires, se trouvait le capitaine Varagle (prononcez Varaillei. dont le fils, doué d'une intelligence remarquable, entra dans les ordres en 152-2. Il demeurait à
peu de distance des vallées vaudoises , dans la petite ville de Busqué , l'une des plus isolées du Piémont. Ses rapides succès dans les lettres, ses connaissances théologiques, son éloquence dans la chaire, attirèrent l'attention de ses supérieurs.
C'était l'époque où l'influence de la réformation se faisait partout sentir. L'Eglise romaine sentait le besoin de raffermir sa puissance ébranlée. Le synode d'Angrogne auquel avaient assisté Farel et Saulnier, allait encore imprimer une impulsion plus vive à ce mouvement d'inquiétude, de recherches et de réveil, qui agitait alors tous les esprits d'élite.
Le jeune Varagle fut choisi pour le comprimer. Il se nommait Geoffroy , et nous écrirons son nom de famille Varaille, pour conformer notre orthographe à la prononciation.
On lui confia la mission difficile de parcourir les principales villes d'Italie , afin d'y relever le crédit de l'Eglise romaine par ses éloquentes prédications.
Un religieux observantin du couvent de Monte- Fiascone, dans le comté d'Urbin, fut chargé de l'accompagner. Il se nommait Matteo Baschi, et c'est lui qui, réformant l'ordre des Cordcliers en 1525, donna
naissance à celui des Capucins, qui compta bientôt en Europe près de cinq cents couvents et plus de vingt-cinq mille religieux.
A ces deux missionnaires, dix autres membres du clergé séculier avaient été joints pour cette importante entreprise.
Etant forcés, pour l'accomplir, d'examiner euxmêmes les arguments des réformés contre le catholicisme, ils ne tardèrent pas d'en connaître la force , et furent bientôt soupçonnés d'une tendance favorable aux doctrines qu'ils devaient combattre.
Ces soupçons se changèrent en certitude, et ils furent tous emprisonnés à Rome sous le poids de cette inculpation. Leur captivité dura cinq ans (1). On pensa que ce n'était pas trop de cette longue détention pour effacer de leur esprit des empreintes si redoutables, si l'esprit était juste et sincère , ce n'était que les y fortifier davantage par cette réclusion, qui devait les isoler de toute autre pensée. C'est ce qui arriva à Yaraille.
Renonçant d'abord à une lutte active contre la réforme, il s'attacha au légat du saint-siége près la
(1) T/ocès-verbaux des séances du parlement de Turin, du 27 et du 28 septembre 1557.
cour de France, et l'accompagna à Paris, où il demeura quelque temps.
Mais les rayonnements lointains de la réformation, cet orient d'en haut, qui ouvrait l'ère des libertés modernes par la lumière débordante de l'Evangilej, lui arrivèrent avec plus de puissance encore dans cette capitale.
Le massacre des Vaudois de Mérindol et de Cabrières, dont la cause venait d'être plaidée devant la cour des pairs, excita son indignation et son dégoût contre l'Eglise abreuvée du sang des justes; vaincu sans doute par sa conscience, il quitta spontanément la haute position qu'il occupait à Paris, pour se rendre à Genève, afin d'étudier à leur source les doctrines nouvelles. Sa surprise fut aussi douce que profonde, en reconnaissant dans la Bible que c'étaient au contraire des doctrines antiques, les seules primitives.
Quelle époque éminente que celle où les grands intérêts de la foi avaient une réalité si puissante, qu'à leur seule considération toute une vie se transformait ainsi !
Et Varaille avait alors près de cinquante ans ; mais la foi rajeunit, et plein d'une ardeur qu'avait ignorée sa jeunesse , il rompit sans hésitation avec son passé,
prêt à recommencer une vie nouvelle avec plus de forces morales qu'il n'en avait jamais eu. Cet homme, chargé d'un demi-siècle de papisme, avait réalisé la parole de Jésus à Nicodème, et vint humblement recevoir l'imposition des mains, pour être reçu au nombre des pasteurs évangéliques destinés à défendre cette cause dont il ne s'était d'abord approché qu'à titre d'adversaire.
Les Eglises vaudoises demandaient alors un pasteur qui put prêcher en italien. On leur envoya Geoffroy Varaille, et il fut installé dans la paroisse de Saint-Jean.
.Le voilà donc dans ces mêmes Vallées où son père avait conduit une croisade persécutrice. Oh ! que les voies de Dieu sont bien diverses de nos voies ! Le fds était appelé à prendre soin, comme pasteur, de ce même troupeau que le père avait voulu exterminer.
Après avoir passé quelques mois aux Vallées, il désira voir la petite ville de Busqué, où il était né; sa famille n'y était pas éteinte, et des chrétiens évangéliques, qui commençaient à s'y montrer, lui en préparaient une non moins chère à son cœur.
Ce voyage, cependant, n'était pas sans danger; on l'avertit qu'il serait épié par des ennemis. Mais il semblait avoir pris plus de courage avec les années, comme
si l'ardeur du jeune âge était revenue sous ses cheveu xxblancs avec la ferveur évangélique.
C'est que la vie de l'âme est, pour les vieillards, une jeunesse sans déclin, l'aurore de l'immortalité. Il eut néanmoins la satisfaction de visiter sa famille et d'édifier les frères de Busqué , sans qu'il lui arrivât aucun accident.
Mais, à son retour, passant par Barges, au pied du mont Viso , il fut dénoncé par le prieur de l'abbaye de Staffarde (à laquelle avait été cédée, dans le neuvième siècle, une partie des vallées vaudoises) (1), et arrêté par un lieutenant criminel, neveu de l'archidiacre de Saluées.
On le traita avec égards; une riche demeure lui servit de prison, et il y fut même laissé en liberté sur parole. Combien de prisonniers ordinaires en eussent profité pour s'enfuir! Mais le chrétien n'est pas un de ces papistes qui déclarèrent en concile (GEcum. Const. 1415) que l'on pouvait manquer à sa parole sans manquer à la loi de Dieu. Ayant même appris que les réformés de Bubiane, qui faisaient partie de sa pa-
(1) Entre autre la combe de Giausarand ou val Guichard. Voy. Moaumentapalriœ T. I, uo DXIII, anno 821.
roisse, avaient l'intention de venir le délivrer de vive force, il leur fit dire de s'en abstenir et de laisser faire à Dieu.
Cependant les édits (1) de François Ier, qui avait conquis le Piémont, et de Henri II, qui y régnait alors, autorisaient contre lui les plus sévères rigueurs.
Après divers interrogatoires, il fut conduit à Turin, étroitement lié. Les réponses qu'il lit à ses juges, et les considérations écrites qu'il leur présenta à l'appui de sa foi , sont un monument de ses talents, de son savoir et de sa piété (2).
Durant sa détention, Calvin lui écrivit de Genève une lettre en latin , dont voici la traduction :
« Très cher et bien-aimé frère ! Bien que la nouvelle de votre emprisonnement nous ait été extrêmement fâcheuse, le Seigneur, qui sait tirer la lumière des ténèbres, y a mis une joie de consolation, par la vue des fruits qu'a déjà produits votre épreuve , et la gloire qui soutenait saint Paul, vous doit aussi donner courage; car, si vous êtes captif, la parole de Dieu n'est point captive , et vous pourrez en rendre
(1) Edit du 23 juillet 1543, du 21 octobre 1551, Let.
(2) Elles ont été conservées par Crespin, fol. 418-420.
témoignage à plusieurs , qui répandront plus loin la semence de vie qu'ils auront reçue de votre bouche. Jésus-Christ requiert de chacun ce témoignage ; mais ii vous y a obligé d'une manière toute spéciale, par le sceau du ministère que vous avez reçu, pour prêcher la doctrine du salut, qui est maintenant assaillie en votre personne. Qu'il vous souvienne donc de signer au besoin de votre sang ce que vous avez enseigné de votre bouche. Il a promis que la mort des siens lui serait précieuse ; que cette récompense vous suffise.
« Je ne m'arrêterai pas davantage sur ce point, persuadé que vous vous reposez fermement en celui dans lequel , soit que nous vivions , soit que nous mourions, réside notre éternel bonheur. Mes compagnons et frères vous saluent. Genève, 17 de septembre 1557. »
On aimerait à trouver des épanchements plus tendres dans le cœur du grand homme dont une partie de l'Eglise chrétienne porte encore le nom. Mais la force d'enchaînement par laquelle il a consolidé la réforme > nécessitait peut-être cette inflexibilité.
Le modeste pasteur vaudois ne porta personne à chercher le supplice , mais il y marcha lui-même ,
avec une héroïque fermeté. Lorsqu'on lui annonça son arrêt de mort, il dit d'une voix grave : « Soyez certains, Messeigneurs , que vous manquerez plutôt de bois pour les bûchers, que de ministres de l'Evangile pour y sceller leur foi ; car, de jour en jour, ils se multiplient, et la parole de Dieu demeure éternellement. »
La cour, dit Crespin, donna sentence de mort contre lui, plutôt par crainte de reproche que par conviction qu'il la méritât. — 0 Pilate, Pilate ! que ta lignée est grande dans le monde !
Geoffroy Varaille fut brûlé vif, sur la place du château, à Turin, le 29 de mars 1558.
Lorsqu'il fut monté sur le bûcher, l'exécuteur s'approcha ; on crut qu'il allait y mettre le feu. Pas du tout : il s'agenouilla aux pieds du martyr, en le priant de lui pardonner la mort qu'il allait lui faire subir. — Non-seulement à toi, dit Varaille, mais à tous ceux qui l'ont causée.
Alors, pendant que les aides exécuteurs mettaient le feu par devant, le bourreau l'étrangla par derrièreetplusieurs personnes, dit Crespin, « racontent, comme une chose notable , qu'une colombe voltigea à l'entour du feu et s'éleva en l'air, ce qui fut estimé un
signe de l'innocence de ce martyr. Mais pour les
choses advenues en cette mort, nous nous sommes
borné au principal, sans nous arrêter curieusement
aux choses extérieures. »
Oui, les miracles de la foi sont ceux de l'Evangile ;
car l'Evangile de Christ est la puissance de Dieu, pour
le salut de ceux qui croient.
Avec Varaille , dit Gilles , on conduisit sur le lieu
du supplice un bon vieillard, qui avait déjà beaucoup souffert pour la cause de la vérité ; et, après l'avoir fait assister à la mort de ce digne martyr du Seigneur et l'avoir fouetté, on retira de ce môme bûcher des fers rouges, dont on le marqua à la marque du roi.
Dans la même année , un jeune homme, qui était né à Quiers, à peu de distance des vallées vaudoises, se trouvant à Aoste, le jour du vendredi saint, entendit un prédicateur qui disait que le sacrifice de Jésus-Christ se renouvelait tous les jours dans le sacrifice de la messe .
— Christ n'est mort qu'une fois, murmura le jeune homme, et il est maintenant au ciel, d'où il ne reviendra qu'au dernier jour.
— Vous ne croyez donc pas à sa présence corpo-
relie dans l'hostie, lui demanda un employé, nommé Ripet. — A Dieu ne plaise! certes; savez-vous le Crédo? — Oui ; mais pourquoi cela? — N'y est-il pas dit que Jésus est maintenant assis à la droite du Père ? — Oui. — Eh bien, il n'est donc pas dans l'hostie.
Faute de pouvoir répondre à cet argument, on emprisonna celui qui le faisait.
Il avait vingt-six ans , et se nommait Nicolas Sartoire. Ses amis réussirent à le faire évader pendant la nuit; il sortit alors de la ville d'Aoste, cette ancienne Aogusta Pretoria, toute de ruines et de superstitions; puis, comme il avait déjà habité Lausanne, il prit la route du Saint-Bernard, pour se réfugier en Suisse. Mais au village de Saint-Remy, le dernier qu'il eut à traverser avant de franchir la frontière, on l'arrêta de nouveau, et il fut ramené en prison.
Ses amis d'Aoste écrivirent alors à ceux qu'il avait à Lausanne , afin qu'ils s'adressassent aux autorités de Berne, pour qu'elles le réclamassent comme un habitant du pays.
Ces démarches furent faites, mais demeurèrent infructueuses.
Nicolas Sartoire fut mis à la torture. — Rétracte tes erreurs! lui dit le juge ecclésiastique. — Prouvez-
moi que j'en ai. — L'Eglise te condamne. — Mais la Bible m'absout. — Tu encours le supplice par ton obstination. — Celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé. — Tu veux donc mourir? — Je veux avoir la vie éternelle. — Et les souffrances aussi bien que les sollicitations restèrent sans effet.
Après la torture, on lui fit subir l'estrapade; mais son courage ne se démentit pas.
Et pour son opiniâtreté , dit la sentence , il fut condamné à être brûlé vif.
Ses amis le supplièrent de se rétracter, assurés, disaient-ils, de pouvoir encore obtenir sa grâce.
La grâce que je désire, leur répondit-il, je l'ai déjà obtenue de mon Dieu.
Ce courageux enfant du Seigneur mourut sur le bûcher, à Aoste, le 4 de mai 1557, refusant encore la vie au prix de l'abjuration.
Environ ce môme temps , dit Gilles , un des ministres du Val Luzerne, revenant de Genève, fut arrêté prisonnier à Suze et de là conduit à Turin. Sa persévérance fut la même; la barbarie de ses juges fut la même aussi. Il fut condamné à être brûlé vif. Mais il paraît que sa dignité, sa douceur, la gravité imposante et modeste de son langage, avaient pro-
(luit une impression profonde autour de lui: car le jour du suppliée étant venu , l'un des bourreaux feignit d'être malade et se cacha; l'autre, après avoir mis à mort quelques malfaiteurs, crainte d'être contraint d'exécuter le ministre, s'enfuit ; tellement que l'exécution ne pouvant avoir lieu, le ministre trouva moyen de s'échapper, et retourna dans son Eglise (i).
Gilles ne nous a pas même conservé le nom de ce pasteur; il raconte en deux mots cette histoire extraordinaire, dans laquelle nous voyons les bourreaux fuir devant la victime ; les bourreaux, plus consciencieux que les juges, se refuser à l'exécution ; les bourreaux donner à l'Eglise romaine une leçon d'humanité.
Beaucoup d'autres chrétiens des vallées vaudoises. ou de leurs alentours , furent encore condamnes à mort dans le seizième siècle ; mais bien rares sont ceux qui purent échapper à l'exécution de la sentence ; et l'exemple est unique peut-être d'un pasteur rentré dans son Eglise, après avoir été épargné par quatre ou cinq bourreaux.
En 15(30, on lit beaucoup de prisonniers parmi les
(1) Gilles, chap. X, p. 67.
réformés ou Vaudois du Piémont, qui étaient surpris en flagrant délit de prières communes et d'assemblées religieuses , en dehors du territoire actuel des vallées vaudoises; et, par une procédure plus musulmane que chrétienne, on les condamnait au feu, trois jours après leur incarcération, sans débat, sans examen, sans instruire leur affaire, et par le fait seul qu'ils étaient accusés. Cependant, s'ils faisaient profession de papisme , on les mettait en liberté ; mais s'ils refusaient d'aller à la messe, leur hérésie était démontrée : alors ils avaient ces trois jours pour l'abjurer; ne fléchissaient-ils pas, c'en était fait de leur vie. L'abjuration ou la mort : tel était le langage de la jurisprudence éclose à l'ombre du catholicisme.
C'est dans la ville de Carignan que les exécutions avaient commencé. Un fugitif français, nommé Mathurin, fut le premier saisi. Les commissaires lui enjoignirent d'abjurer sa religion s'il ne voulait mourir. Il préféra la mort. — Nous te laissons trois jours pour réfléchir, lui dirent-ils. mais après ce temps tu seras brûlé vif si tu refuses encore de venir à la messe.
La famille de Mathurin était plus émue que luimême. Il avait épousé une Vaudoise. Sa femme demanda aux commissaires la permission de le voir.
— Pourvu que tu ue l'endurcisses pas dans ses erreurs, lui dit-on.
— Je vous promets de ne lui parler que pour son bien.
Les commissaires ne pensaient pas qu'il fût de plus grand bien que la vie, et amenèrent la jeune femme auprès du prisonnier, dans l'espérance qu'elle l'engagerait à sauver ses jours par une abjuration.
Mais la courageuse fille des martyrs redoutait au contraire, que son mari ne se laissât entraîner dans cette voie par affection pour elle ou par faiblesse humaine , et le bien qu'elle voulait lui foire était de le raffermir. Aussi, dit notre vieux chroniqueur, en présence des commissaires , elle l'exhorta, le plus vivement qu'il lui fut possible, à persévérer constamment dans sa religion, sans mettre en balance la mort corporelle qui est de peu de durée, avec le salut éternel de son âme.
Les commissaires, transportés de fureur à l'ouïe d'un langage si différent de celui qu'ils attendaient de sa part, l'accablèrent d'injures ; mais elle, impassible et sérieuse , continua de s'adresser à son mari , en lui disatn d'une voix ferme et douce : Que les assauts du
méchant ne te tassent pas abandonner la profession de ton espérance en Jésus-Christ.
— Exhorte-le à nous obéir, ou vous serez tous deux pendus, s'écrièrent les magistrats. — Et que l'amour des biens de ce monde ne te fasse pas perdre ceux du ciel ! dit la femme chrétienne , sans interrompre ses calmes exhortations.
— Satanée hérétique ! si tu ne changes pas de langage, tu seras brûlée demain.
— Serais-je venue l'engager à mourir plutôt que d'abjurer, si je pouvais fuir La mort dans l'apostasie \ — Crains du moins les tourments du bûcher. — Je crains celui qui peut jeter le corps et l'âme dans un feu plus redoutable que vos tisons. — L'enfer est pour les hérétiques: sauvez-vous en renonçant à vos erreurs. — Où serait la vérité sinon dans les paroles de Dieu? — Ce sera vous perdre tous les deux, lui dirent les magistrats , si ce nom peut être donné à d'aussi cruels fanatiques. — Dieu soit béni ! dit-elle à son époux de ce que nous ayant unis dans la vie , il ne nous séparera pas dans la mort !
Au lieu d'un nous en brûlerons deux, grommelèrent en ricanant les satellites du bourreau. — Je serai ta
compagne jusqu'au bout : ajouta simplement l'héroïque femme .
— Voulez-vous venir à la messe et avoir votre grâce.
— J'aime mieux aller au bûcher et avoir la vie éternelle.
— Si vous n'abjurez pas. Mathurin sera brûlé demain, et vous trois jours après.
— Nous nous retrouverons dans les deux ! réponditelle doucement.
— Songez au délai qu'on vous laisse.
— Le terme n'y fait rien, car ma résolution est pour la vie.
— Dis plutôt pour la mort.
— La mort du corps, mais la vie de l'âme.
— Tu n'as rien autre chose a nous dire . opiniâtre damnée?
— Rien, sinon que je vous prie de ne pas renvoyer mon supplice à trois jours . mais de me faire mourir avec mon mari.
Sa demande lui fut accordée. Entrée libre, elle resta prisonnière et ne ressortit que pour monter sur le bûcher.
Cette femme se nommait Jeanne ; et ce nom prononcé en de telles circonstances rappelle involontairement celui de Jeanne d'Arc. Pourquoi l'héroïsme de la chrétienne ne serait-il pas admiré comme celui de la jeune guerrière d'Orléans ? Les victimes de la foi ont-elles moins de prix que celles des batailles ? Ah ! l'on s'illustre ici-bas en faisant couler le sang des ennemis, plus qu'en répandant le sien pour l'amour de ses frères.
Mais ceux qui le répandent ainsi ne le font pas en vue de la gloire du monde.
Les deux époux martyrs eurent une dernière soirée de prière et de recueillement à passer ensemble sur cette terre. On aime à croire qu'elle n'aura pas été la moins douce pour eux; car Jésus a dit : Là où deux personnes seulement seront assemblées en mon nom, je serai au milieu d'elles. Et quand jamais les conditions de cette promesses durent-elles se trouver plus complètement réalisées que dans ce moment-là ?
Le lendemain, 2 de mars 1560, un bûcher fut élevé sur la place publique de Carignan, et ces dignes confesseurs de l'Evangile y moururent les mains jointes, et ayant leurs âmes unies en l'amour du Sauveur.
Un nouveau bûcher s'éleva douze jours après, dans
ce même lieu, pour l'exécution d'un jeune homme qui avait été arrêté trois jours auparavant sur la route de Luzerne à Pignerol. Il se nommait Jean de Cartignon, et comme il était bijoutier, on l'appelait Johanni délie Spinelle. Il avait déjà été prisonnier pour cause de religion ; c'est pour cela qu'il s'était retiré dans la vallée de Luzerne, car il n'y était pas né. Se voyant captif une seconde fois, il pensa que ce serait la dernière.
Ma délivrance, dit-il. ne viendra plus des hommes, mais de Dieu. Et en effet. Dieu le soutint, car il endura son supplice avec un rare courage.
L'inquisition appelait ces atroces barbaries des actes de foi : auto da fe. Tels étaient donc les actes de la foi catholique ; ceux de la foi protestante étaient de glorieux martyres. Lesquels sont les plus dignes de ce nom?
En 1535, dit Gilles, Bersour ayant été chargé de poursuivre les Yaudois , en prit en si grand nombre qu'il en remplit son château de Miradol , les prisons et le couvent de Pignerol , ainsi que les cachots de l'inquisition à Turin.
Plusieurs d'entre les prisonniers furent condamnés à être brûlés vifs; l'un d'eux. Catalan Girardet de Saint-Jean, en marchant au supplice, prit deux pierres,
et les frottant l'une contre l'autre dans ses mains : — Voyez! dit-il aux inquisiteurs, ces cailloux impénétrables : tout ce que vous pouvez faire pour anéantir nos Eglises ne les détruira pas davantage que je ne puis user et détruire ces pierres.
Il supporta la mort avec une constance admirable. Ce propos a fait conserver son nom; mais combien d'autres qui sont morts comme lui avec le même courage ! combien de prisonniers enfin qui ont péri sans qu'on ait jamais su ce qu'ils sont devenus !
De ce nombre furent, à cette époque, Marc Chanavas, de Pinache; Julian Colombat, de Villar-Pérouse, et Georges Stalè, de Fenil.
Donnons un souvenir à ces victimes ignorées, dont les souffrances et le courage ont dû, peut-être, s'accroître pendant des années entières dans les angoisses sans mesure de l'oubli, des maladies et de la faim.
Il suffit d'un trait éclatant pour illustrer un nom ; combien cette persévérance séculaire (car une année est un siècle dans les cachots), combien cette résignation sans terme n'est-elle pas de nature à user plus de forces , à exciter en nous de plus profondes sympathies, que l'enthousiasme d'un moment !
Peu d'années après, le pasteur de Saint-Germain
fut attiré par un traître , entre les mains d'une troupe de malfaiteurs, soldée par les moines de l'abbaye de Pignerol. Quelques-uns de ses paroissiens, qui avaient essayé de le défendre , furent arrêtés avec lui. Mais les supplices infligés aux victimes de Rome, et les victoires de leur foi, étaient des choses si habituelles à cette époque , que Gilles , sans même nommer ce pasteur, dit simplement qu'après avoir surmonté toutes les tentations qui lui furent proposées pour le faire abjurer, il fut condamné à être brûlé vif, à petit feu: et quelques femmes de Saint-Germain, ajoutet-il, prisonnières avec lui, furent contraintes de porter des fagots sur le bûcher où leur pasteur endurait patiemment le martyre.
Quel tableau cependant, que celui de cette force d'âme au sein de pareilles douleurs !
En 1560 encore, le hameau des Bonnets, situé entre La Tour et Le Villar, fut assailli par des soldats venus à la fois de ces deux dernières bourgades, où il y avait alors des fortifications, aujourd'hui démolies. Après avoir tout brisé et pillé, ils emmenèrent quatorze prisonniers. Deux hommes seuls leur avaient échappé. Ces hommes allèrent se poster au-dessus d'une pente rapide par laquelle les agresseurs de-
vaient passer. A peine la troupe spoliatrice fut-elle engagée sur cette pente avec ses prisonniers, que les deux Yaudois en embuscade firent rouler sur elle un si grand nombre de pierres, qu'ils la mirent en déroute, et douze des prisonniers purent prendre la fuite. Les deux captifs qui restaient aux assaillants appartenaient l'un et l'autre a la famille Geymet; l'un se nommait Jean et l'autre Odoul. Ils furent conduits dans le château de La Tour. Là, après autant d'outrages que de sollicitations tentées pour les faire abjurer, le capitaine de la garnison, nommé Joseph Banster, étrangla de ses propres mains le premier. Odoul fut attaché sur une table, dépouillé de ses vêtements, et victime d'un supplice inouï. Voici de quelle manière Gilles le raconte, en quelques lignes aussi simples que laconiques : « Les soldats ayant ramassé un grand nombre de ces bêtes qui vivent dans les fientes et les charognes d'animaux, en remplirent une écuelle qu'ils lui mirent sur le ventre , et l'attachèrent à son corps, de manière, dit-il, que ces bestioles lui entrèrent dans les entrailles et le rongèrent tout vivant. Ces cruautés ont été racontées par les soldats mêmes de la garnison. Ainsi périt ce pauvre martyr, dans la soixantième année de son âge. »
Arrêtons-nous ici. L'imagination elle-même recule épouvantée devant tant de victimes , devant ces atroces raffinements de cruauté. Est-il un peuple barbare qui ait pu, de sang-froid, répandre tant de sang?
S'il en était qui l'eussent fait au nom de leur religion, cette religion serait exécrée parmi les hommes, et les autels desservis par l'Inquisition, le jésuitisme, I la simonie, prétendraient aux hommages serviles des hommes civilisés !
Ah ! Caïn tua son frère par envie ; il le tua dans un moment de colère ; il le tua, sans être éclairé par l'Evangile : il ne tua que lui ; mais Rome, qui se dit chrétienne, Rome, qui s'est transmis, jusque sous la , tiare, la tradition de l'assassinat, Rome a fait périr des milliers de victimes ; elle les a égorgées de sangfroid , elle a médité le supplice , prolongé l'agonie, i raffiné les tortures ; et toutes les fois que son empire ' y était intéressé, elle n'a cherché qu'à trahir, à corrompre, à tuer.
Mais ils savaient aussi, ces pauvres opprimés, vietimes de sa tyrannie; ils savaient, ces chrétiens sans repos, ces martyrs sans faiblesse , qu'il est dit dans
l'Evangile : « Bienheureux sont ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux. » Mais il n'est pas nécessaire de souffrir le martyre pour mourir au Seigneur; et le chrétien , dans la condition la plus pauvre, dit aussi comme le vieillard biblique : Oh ! que je meure de la mort du juste, et que ma fin soit semblable à la sienne ! »