‹ L'Israël des AlpesChapitre 14 sur 19 · DE LÀ RÉFORME A CONI ET DANS LA PLAINE DU PIÉMONT · texte numérisé non relu

DE LÀ RÉFORME A CONI ET DANS LA PLAINE DU PIÉMONT

(De 1550 à 1580.) Sources et autorités. : Les mêmes qu'au chapitre précédent.

Dans l'espace qui s'étend entre Turin et les vallées vaudoises, il n'est peut-être pas une ville où la réforme religieuse du seizième siècle n'ait trouvé des adhérents et de nombreuses sympathies.

Le catholicisme était tombé dans un état de dégradation dont nous ne nous faisons plus une idée aujourd'hui. Un inquisiteur de Racconis (1), écrivant au saint office de Rome disait en 1567 : a Je ne puis vous peindre le dépérissement dont les choses religieuses sont frappées dans ce pays; les églises en ruine, les

(1) Il se nommait Cornelio d'Adro ; sa lettre est datée du 22 octobre 1567 (Archives de Turin).

autels dépouillés, les vêtements sacerdotaux déchirés, les prêtres ignorants et toutes choses méprisées. »

Aussi, comme une aurore vivifiante, le réveil évangélique s'étant répandu sur cette terre aride et nue, anima, rajeunit, fit briller aux regards spirituels des âmes, mille aspects inaperçus du ciel et de la terre.

La vie s'augmenta avec la vérité ; la rosée vient avec la lumière. Ce peuple, jusque-là pétrifié dans l'immobilité du papisme, voyait alors se réaliser pour lui cette parole puissante du précurseur : Même de ces pierres, Dieu peut faire naître des enfants à Abraham. Mais comme des enfants aussi, ils étaient faibles et timides. Ces lumières naissantes ne pouvaient point encore donner le courage de la conviction, ni la foi du martyr.

D'ailleurs, les partisans les plus habiles de Rome comprimaient l'essor des opinions nouvelles en paraissant les partager. « Une réforme est nécessaire, disaient-ils; chacun le sent; l'Eglise la veut faire; ce n'est pas le moment de vous en séparer. »

Tel était le langage de Dominique Baronius (l),qui

(1) Il était de Florence; son homonyme César Baronius, qui fut cardina et bibliothécaire du Vatican, était Napolitain.

se trouvait alors en Piémont, et qui fut plus d'une fois en relation avec les docteurs des Eglises vaudoises. Peut-être était-il convaincu, lorsqu'il écrivait dans son livre des Institutions humaines, à propos des graves altérations qui avaient été introduites par le papisme dans la célébration de la sainte-cène : « Pleurez, lamentez-vous, pour la profanation sacrilège de ce divin mystère ! Je voudrais retenir ma plume; mais, ô Dieu ! le zèle de ta maison me dévore. L'impiété, l'idolâtrie, l'ambition, la vénalité entourent tes autels ! » Et cependant il n'osait pas abandonner ouvertement l'idolâtrie et l'impiété. Rome lui pardonna son blâme à raison de sa soumission.

« Il faisait merveille, dit Gilles, quand il n'y avait aucun danger à s'escrimer contre les abus de la papauté ; mais en temps de persécution il usait d'hypocrite dissimulation et persuadait aux autres d'en faire de même.»

Maximiliende Saluées, l'unde ses adhérents, écrivait aux pasteurs vaudois : « Nous réprouvons comme vous les erreurs du papisme , nous désirons qu'elles soient réformées ; mais il faut d'abord se réformer intérieurement , savoir se plier aux circonstances , et ne pas s'exposer à des périls inutiles en attaquant trop brusquement les usages reçus. »Tel était aussi le langage

d'Erasme; tel fut en partie celui de Mélanchthon.

Les pasteurs vaudois s'exprimaient avec moins d'éloquence ; mais ils agissaient avec plus de courage. Notre règle de conduite , disaient-ils , doit être dans cette déclaration de Jésus : « Celui qui me confessera sur la terre je le confesserai dans le ciel, et je renierai dans le ciel celui qui m'aura renié sur la terre. » Or nous préférons être repoussés par le papisme que par notre Sauveur.

Les pasteurs de Genève adressèrent aussi, dans les différentes villes du Piémont où l'Evangile avait commencé de s'introduire , des lettres d'encouragement et de persévérance.

Celse de Martiningue, qui était le pasteur de l'Eglise italienne dans cette ville, écrivit à Baronius pour chercher à lui faire suivre une voie plus franche et plus évangélique. Mais le plus grand effort auquel purent s'élever les convictions de ce dernier , qui était abbé, fut d'introduire quelques modifications dans la manière de célébrer la messe. Il eût voulu réunir les deux partis, et cela par des mesures jugées suffisantes des deux parts; mais son exemple arrêtait beaucoup de personnes à mi-chemin d'un changement complet. Cette hésitation d'un côté augmenta la décision de

l'autre. On sollicita du duc une défense expresse de célébrer le culte protestant hors des vallées vaudoises, et de s'y rendre si on ne les habitait pas. Cette défense fut publiée le 15 février 1560.

Aussitôt les poursuites commencèrent dans le Piémont. L'oncle du duc régnant avait été incité à les diriger lui-même.

« Les archers de justice, dit Gilles, ne cessaient de courir çà et là pour saisir dans les chemins , les champs et jusque dans leurs demeures , les gens de la religion qu'ils livraient ensuite aux commissaires.»

Ces commissaires étaient des inquisiteurs, et le bûcher leur dernier argument. Deux martyrs furent brûlés vifs à Carignan, dès le commencement de l'année.

Les protestants, effrayés comme un troupeau nouveau venu et surpris dans une station dangereuse , se dispersèrent en désordre. Ceux de Carignan et de Vigon se retirèrent à Quiers , ou Chiéri ; ceux de Bubiane et de Briquèras à La Tour. Comme en ce temps-là une partie du Piémont appartenait à la France, les fugitifs pouvaient se mettre à l'abri des poursuites inquisitoriales dans les villes françaises, et au sein des vallées vaudoises , où la liberté religieuse qui était

alors attaquée mais énergiquement défendue, fut, l'année d'après , officiellement garantie.

Les archers de justice se dirigèrent alors du côté de Suze, envahirent la vallée de Méane, et firent un grand nombre de prisonniers.

Leur pasteur , nommé Jacob , fut condamné à être brûlé vif. — Que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel, soupira le vieillard. — Et dans les tourments que la terre lui réservait il servit le Seigneur avec une foi aussi vive que les élus peuvent le faire au sein des béatitudes célestes. — On lui offrit sa grâce s'il voulait abjurer , mais il la refusa ; et pour qu'il ne pût faire une profession publique de sa foi, on le conduisit sur le bûcher, les lèvres bâillonnées et les bras attachés. Là, il fut brûlé à petit feu. Mais sa contenance pleine de résignation et de force, pendant ce cruel supplice , ébranla tellement les juges que le sénateur de Corbis résolut de ne plus se mêler de pareilles poursuites; et le comte de Racconis, dit Gilles, « s'adoucit tellement envers les réformés que depuis lors, au lieu de les persécuter, il leur procura de tout son pouvoir la délivrance de leurs fâcheries. »

Ainsi la mort silencieuse du martyr avait été plus

utile à ses frères qu'une victoire remportée sur le champ de bataille. Il avait vaincu sur le bûcher, où le courage est moins facile que dans l'entraînement d'un combat.

La ville de Turin appartenait alors à la France. Il s'y trouvait des pasteurs qui prêchaient publiquement devant un auditoire de plus en plus nombreux. Le clergé catholique organisa une députation chargée de se rendre auprès de Charles IX, au nom des habitants de cette ville, afin d'obtenir de lui des mesures de répression. Le jeune monarque répondit, le 17 février 1561, par une lettre au gouverneur de Turin et par une proclamation à ses bons et féaux sujets. Par ces deux lettres il annonçait ne vouloir souffrir le culte réformé ni dans la ville , ni dans ses alentours.

A peine ces pièces furent-elles arrivées à Turin , qu'on enjoignit aux pasteurs protestants d'en sortir. Il paraît qu'ils purent y rentrer bientôt, car on dut renouveler cet ordre de bannissement l'année d'après. Ce n'était que le prélude d'une mesure plus générale. Catherine de Médicis avait écrit, en même temps que son fils , au duc de Savoie pour lui dire que l'intention du roi était de faire cesser le culte réformé dans toute l'étendue du Piémont. Elle

priait en conséquence Emmanuel Philibert d'agir dans le même sens au sein de ses Etats.

On espérait que le duc n'entrerait pas dans ces mesures de violence, parce que sa femme, Catherine de France, sœur de Henri H, était favorable à la réforme : ayant appris à la connaître auprès de la reine de Navarre et de Rénée de France, fille de Louis XIÏ, qui partageaient les opinions nouvelles.

Mais Philippe de Savoie , oncle du duc , avait été gagné au parti catholique par l'archevêque de Turin, et s'apprêtait à le servir par les armes. C'est lui qui , sous le nom de comte de Racconis, se distingua d'une manière si peu honorable dans les persécutions intentées à cette époque contre les habitants des vallées vaudoises, ainsi qu'on le verra bientôt.

L'influence qu'il exerçait alors sur son auguste neveu, jointeàcelle que dut avoir un bref du pape PielV, daté du 15 novembre 1561, par lequel ce pontife adjurait les habitants du Piémont de se tenir en garde contre l'hérésie et de s'en délivrer , décidèrent Emmanuel Philibert à prendre des mesures sévères contre les protestants. Les prélats courtisans, dont il était entouré, ne cessaient d'intéresser sa gloire à leur anéantissement ; ils eussent voulu détruire d'un seul coup

tant d'Eglises évangéliques, dont les germes se montraient si pleins de vie dans presque toutes les parties du Piémont. On commença par ordonner aux magistrats de surveiller les assemblées de la religion: c'était le terme admis: puis on en vint à les défendre. Ceux qui furent surpris en flagrant délit de prières communes et de méditations bibliques , furent traités en criminels. Les villes de Chiéri, d'Ozasc, de Busqué et de Frossac devinrent le théâtre de poursuites cruelles et souvent sanglantes contre les réformés. On en a vu des preuves dans le chapitre précédent , en lisant les détails qui nous ont été conservés sur quelquesuns de leurs enfants martyrisés à cette époque.

La comtesse de Moretta, qui protégeait les réformés, fut obligée de se retirer elle-même devant leurs persécuteurs.

La comtesse de Carde, qui les protégeait aussi, étant morte, ils furent contraints d'aller à la messe ou de s'expatrier. La même injonction fut intimée à ceux d'Ozasc et de Frossac : ces hommes simples et sincères, quoique nouvellement nés à la vie évangélique, s'étaient déjà nourris de ce lait spirituel et pur qui fortifie le chrétien. Ils avaient goûté combien le Seigneur est doux: et plutôt que d'abandonner ses voies,

ils renoncèrent à leur patrie , à leurs biens , au toit natal, et aux champs héréditaires, pour conserver leur foi.

Ces infortunés, ou plutôt ces heureux fidèles, se retirèrent presque tous dans la vallée de Luzerne, où ils furent accueillis, comme l'avaient été un demisiècle auparavant les fugitifs de Paësane et de Saint- Frons.

Les Eglises de Coni et de Carail, de leur côté, avaient vu s'augmenter le nombre des âmes réveillées, qui du petit troupeau faisaient de plus en plus une nation sainte, un peuple acquis de franche volonté ; et comme la lumière naissante atteint d'abord les sommités de l'horizon dans lequel elle doit se répandre, c'était surtout dans les hautes classes que la réforme était reçue.

Après une guerre de vingt-trois ans, la paix venait d'être conclue entre la France et l'Espagne (1). Le duc de Savoie avait été l'allié de cette dernière puissance , et perdit tous ses Etats , qui lui furent alors rendus, à l'exception de Turin, Pignerol et Saluées.

(1) Par le traité de Cateau-Cambrésis ; avril 1559.

Plusieurs d'entre les seigneurs qui combattirent à ses côtés avaient embrassé le protestantisme. Aussi longtemps que l'appui de leur bras s'était montré nécessaire, on avait laissé jouir ces vaillants réformés de la liberté de conscience et du repos religieux, que protégeait le souvenir de leurs services.

Mais à peine les membres éminents du clergé séculier , eurent-ils repris auprès du souverain la place de ces hommes d'armes, que le langage de l'honneur fut remplacé par celui de l'Eglise. On fit entendre au duc qu-après être rentré dans ses Etats héréditaires, sa gloire était engagée à rétablir aussi dans son intégrité la religion de ses ancêtres. C'est par ces voies détournées qu'on amenait un prince à se faire le bourreau de ses plus fidèles sujets, à affaiblir ses Etats, à détruire son peuple; et l'on appelait cela de la gloire ! Oh ! malheur, dit le prophète, à vous qui pervertissez tout ce qui est droit.

Le duc commença par interdire aux protestants toute espèce de culte public en dehors des vallées vaudoises; puis il rendit, à Goni, un édit(l) par lequel tous les habitants étaient tenus de remettre entre

(1) 28 septembre 1561.

les mains des magistrats, les livres de la religion qu'ils pouvaient posséder. De même que la Bible est appelée simplement le livre, de même la profession de ses doctrines, renouvelée par la réforme, fut appelée simplement la religion. Ces termes usuels passèrent dans le langage reçu : comme si le bon sens populaire, créateur instinctif de cette locution, avait ainsi attesté, à son insu , que la religion était là , et point ailleurs.

Le duc de Savoie ordonna en même temps à ses sujets d'assister aux prédications des missionnaires qu'il allait leur envoyer. Or, que prêchait à Carail le missionnaire ainsi recommandé? Che Dio faceva far Vinvernata bona, accioche d'il mese seguente avanzas (sic) a fare di legna per poter bruschiar gli luterani; c'est-àdire « que Dieu donnait dans cette année-là un hiver fort doux, afin qu'on pût économiser le bois nécessaire pour que le mois suivant on fit brûler les hérétiques. »

On conçoit que cette éloquence ne fut pas très persuasive pour gagner les âmes, à 1 a religion des bûchers de préférence à celle de l'Evangile.

Aussi le prédicateur fut-il bientôt abandonné; mais dès le mois suivant (28 décembre 1561), un nouvel

édit renouvela l'ordre de livrer toutes les Bibles aux magistrats, et enjoignit à tous les habitants de la contrée d'aller sans plus de façon à la messe. Mais le nombre de ceux qui s'y refusaient fut si grand, qu'on n'osa faire aucune démarche pour obtenir l'exécution de l'édit.

D'ailleurs Emmanuel Philibert venait d'accorder le libre exercice de leur culte aux habitants des vallées vaudoises (1); les seigneurs qui l'avaient suivi à la guerre se prévalaient encore , dans leur indépendance, du souvenir tout récent de leurs exploits; il était impossible de marcher dans la voie des rigueurs aussi vite que l'Eglise romaine l'eût désiré.

Mais peu d'années après (en 1565) , ce même prince ayant ordonné aux Vaudois d'abjurer dans l'espace de deux mois, on donna suite, dans l'Eglise de Coni, à l'édit de 1561. Chaque famille fut tenue de se rendre devant les magistrats pour y faire une déclaration d'orthodoxie Romaine , sous menace des plus graves peines.

On conçoit combien ces obstacles durent retenir au sein de l'Eglise romaine d'hommes désabusés, mais

(1) A Verceil, le 10 de janvier et à Cavour le 5 de juillet 1561.

timides, d'esprits éclairés, mais faibles, qui avaient soutenu la cause de la réformation.

Cependant il se trouva encore cinquante-cinq familles qui, devant les magistrats , eurent le courage de rompre ouvertement avec le papisme, et de se déclarer protestantes. C'était un acte de proscription ; aussi la plupart d'entre elles, connaissant toute la portée de cet aveu, se hâtèrent-elles de mettre ordre à leurs affaires, de vendre leurs biens, et de se retirer ailleurs.

Quelques-unes seulement d'entre les plus puissantes et les plus vénérées , obtinrent , sous caution spéciale d'un propriétaire catholique, la faveur de conserver leurs biens et leurs croyances, à condition toutefois qu'elles ne se livreraient à aucun exercice religieux , ni dans leurs maisons , ni ailleurs , sous peine d'une confiscation totale de leurs propriétés.

Les pauvres gens, plus légers de biens terrestres, avaient rejeté toute entrave; les riches s'en laissaient imposer. Le parti des protestants était divisé; mieux eût valu qu'ils eussent résisté ensemble; le frère appuyé sur son frère est une place forte, dit la Bible. C'est à la même époque qu'expirait à Rome ce jeune martyr de Coni, dont la vie a été racontée dans l'his-

toire des Vaudoisde Galabre. Cette humble Béthanie d'où il était sorti fut moins cruellement traitée que l'Eglise adoptive à laquelle il s'était voué; mais le troupeau naissant de Goni disparut aussi bien que l'antique Eglise de Calabre.

Le faisceau étant dissous , chaque rameau tomba sans force. Le peuple s'était éloigné ; les nobles familles se retirèrent dans leurs terres, espérant y vivre plus libres et plus tranquilles.

On parut, en effet, les oublier pendant quelque temps ; elles s'endormirent dans cette sécurité trompeuse; et bientôt, peu à peu, sans bruit, en secret, les unes après les autres, on les décima toutes, retranchant leurs membres les plus éminents, arrêtant les personnes les plus zélées dans leurs demeures, sous le prétexte, toujours plausible, qu'elles s'étaient livrées à la prière de famille et à l'adoration secrète de leur Dieu.

D'entre ces nouveaux prisonniers , il y en eut qui s'évadèrent, les uns par leur audace, d'autres par la porte dorée. Quelques-uns périrent dans les cachots, plusieurs dans les supplices , et quelques-uns enfin abjurèrent par violence, la foi qu'ils avaient embrassée par conviction .

Ainsi s'évanouit cette Eglise des bords de la Sture, où la vérité ne jeta plus dès lors que de rares et timides lueurs. Elle était née aux rayons de la grâce divine, on voulut l'éteindre dans le sang, et l'on peut dire qu'elle cessa de briller du moment qu'elle cessa d'être libre.

La lumière mise sous le boisseau est bien près d'être éteinte.

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