DE CHIERI ET DE DRONIER
(De 1560 à 1605.)
Souhces et autorités : — Les mêmes qu'au chapitre IX.
L'Eglise de Carail dut subir à peu près les mêmes vicissitudes que celle de Goui. On commença par demander aux magistrats la liste des réformés(l). Cette liste s'éleva aussitôt à près de neuf cents personnes, quoique plusieurs fussent absentes et n'y figurassent pas .
Une ancienne maison, celle des Villanova-Sollaro , se distinguait à Carail par son attachement aux doctrines évangéliques; c'est à son ombre que l'Eglise maintenant poursuivie avait surgi et s'était abritée.
Le duc de Savoie fit écrire dès le commencement de l'année (2) aux chefs de cette noble famille que s'ils voulaient conserver la protection de leur prince, ils
(1) Au mois de mars 1565.
(2) Lettre de Gioanetto Arnaudo, l'un des commissaires chargés de dresser cette liste. Chronique de la famille Villanova-Sollaro. MSC de la bibliothèque du roi à Turin.
(3) Le 27 février 1565.
devaient cesser d'étendre la leur sur une hérésie déjà trop étendue; mais les seigneurs de Sollaro, tout en protestant de leur dévouement pour leur souverain, demandaient à faire preuve aussi de dévouement à leur foi.
Lorsque cette liste eut été dressée, Emmanuel Philibert leur écrivit lui-même(l), et manda le comte Sollaro auprès de lui. Là il emploie les plus vives instances pour l'engager à rentrer dans le sein de l'Eglise romaine ; lui déclarant avec sévérité qu'il est résolu à ne plus souffrir deux religions dans ses Etats. Mais le comte lui répond avec respect qu'il rendra à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.
Peu de jours après, le duc envoya à Carail un missionnaire (2), en ordonnant à tous les habitants de la ville d'assister à ses prédications. La plus grande partie des réformés refusa de s'y rendre. Alors un huissier du conseil d'Etat vient prévenir les syndics qu'ils eussent à dresser la liste spéciale de ces derniers dans l'espace de quatre jours (3) ; et en même temps arrive une proclamation du duc dans laquelle il exhorte les réformés de toute la ville à changer de doctrines,
(1) Le 14 d'avril.
(2) Il arriva à Carail le 28 d'avril.
(3) Le 8 mai 1565.
les menaçant de sa colère s'ils persistaient dans leur hérésie.
La plupart de ces chrétiens prennent alors la fuite, ce qui laissa un grand vide et jeta beaucoup de désolation dans le pays. Le duc comprit qu'il avait été trop loin, ou plutôt trop vite; et il chercha à les ramener en leur faisant écrire, le 20 mai, une lettre dans laquelle il les engageait à rentrer dans leurs demeures, promettant qu'il ne serait rien innové jusqu'à nouvel avis.
Mais ce nouvel avis ne tarda pas de se produire. Le 10 de juin paraît un édit par lequel il est ordonné à tous les protestants de Carail qui n'abjureraient pas, de sortir du pays dans l'espace de deux mois. On leur accordait un délai d'une année pour y vendre leurs biens, par procureurs fondés.
De nombreuses démarches eurent lieu pour obtenir la révocation de cet ordre à la fois injuste, impolitique et barbare. La duchesse de Savoie suppliait son mari de le retirer. Les seigneurs de Sollaro, qui jouissaient d'un crédit doublement mérité par leurs lumières, leur illustration et leurs vertus, se rendirent auprès du souverain, qui parut d'abord céder à leurs instances ; mais à peine se furent-ils éloignés que
l'influence du clergé catholique l'emporta de nouveau; et le 30 novembre 1565 le podestat de Carail reçut ordre de faire exécuter l'édit du 10 juin. Dans cet état de choses il ne restait aux réformés que deux alternatives: l'abjuration ou l'exil. Ils n'hésitèrent pas et firent leurs préparatifs de départ. Mais la charité papiste ne voulut pas même leur laisser le bénéfice des proscrits; on fit défendre aux habitants des pays d'alentour de recevoir les fugitifs.
On peut juger du caractère et de l'activité que Rome devait apporter dans ses démarches, contre un si grand nombre de gens, par l'acharnement dont elle faisait preuve contre un simple individu , sans titre ni qualité. Cette même année, le cardinal Bobba écrit de Rome au duc de Savoie, par ordre de Sa Sainteté (quel titre dérisoire !) , pour lui déclarer qu'elle rappellerait le nonce accrédité auprès de lui, s'il se refusait à faire mourir un relaps de Verceil. La lettre est datée de Rome, 22 d'octobre 1566. Le prisonnier se nommait Georges Olivet. C'était un prosélyte que le catholicisme n'avait pu retenir. Sa Sainteté, la sainte Eglise, le saint office, exigeaient qu'il mourût ; on en faisait un cas de rupture diplomatique ; et ces prétentions à la sainteté, qu'étale à tout propos le papisme
au milieu des plus odieuses iniquités, rappelle involontairement ce qui a été dit de la bravoure : Ceux qui s'en vantent le plus en possèdent le moins.
On voit, par cette pièce, que le duc de Savoie, malgré ses rigueurs , était encore accusé de résistance aux volontés de Rome. Rien n'est plus difficile à servir que la tyrannie, et nul maître n'est plus ingrat.
Des ordres avaient donc été transmis aux gouverneurs des villes environnantes pour que les réformés fugitifs n'y fussent point reçus.
Emmanuel Philibert avait même écrit dans ce sens aux gouverneurs de Saluées , de Nice et de Provence, ainsi qu'à Charles ÏX, à qui, par ce moyen, il se flattait d'être agréable. Les instructions ne portaient pas qu'on dût refuser absolument un asile aux réformés, mais qu'on ne devrait les accueillir qu'en leur faisant promettre d'abjurer. Cette mesure, cependant, équivalait à une proscription absolue, car s'ils avaient voulu abjurer, ils n'auraient pas eu besoin de chercher un asile loin de chez eux.
La bonne duchesse de Savoie sentant tout ce que ces ordres arbitraires avaient d'inhumain et d'inhabile, supplia son mari d'ajourner du moins leur exécution jusqu'à ce qu'il se fût rendu lui-même à Ca-
rail, pour juger par ses propres yeux de leur opportunité.
Emmanuel Philibert arriva à Carail vers la fin du mois d'août 1566. Deux jours avant son arrivée f il avait ordonné aux protestants étrangers d'en sortir.
A son approche les réformés du lieu eurent le tort de prendre la fuite à leur tour. Cette fuite fut considérée comme une preuve d'éloignement pour le souverain et de sympathie pour les étrangers qu'il venait de bannir. On conçoit que ces dispositions pouvaient être motivées , mais en réalité le peuple ne céda qu'à un sentiment de frayeur et de timidité qu'il ne raisonnait pas.
Le duc irrité fit immédiatement publier, dans Carail, une défense expresse de transporter hors de la ville aucune espèce de vivres , afin de punir ainsi les réformés qui avaient eu le malheur d'en sortir àson arrivée.
Un pareil accueil toutefois n'était pas de nature à l'y retenir, et il en repartit bientôt en laissant une garnison, dont les soldats devaient être nourris et logés dans les maisons même des protestants , soit fugitifs, soit à demeure, jusqu'à ce que ces derniers se fussent convertis au catholicisme.
Mais comme ceux qui s'étaient éloignés ne reve-
naient pas, on les assigna devant le podestat de Coni, qui était avocat fiscal et connu par son opposition aux doctrines bibliques. Ces tribus errantes et dépossédées n'ayant osé comparaître devant lui , il prononça la confiscation de leurs biens et leur bannissement.
Alors l'archevêque de Turin se rendit à Carail (l) , dans l'espérance de les ramener avec plus de facilité à l'Eglise romaine. Il y parut escorté d'une suite nombreuse , et ne manifesta d'abord que des dispositions paternelles et bienveillantes , appelant ces chrétiens fugitifs de pauvres brebis égarées.
Il leur envoya des sauf-conduits et les invita à entrer en conférence avec lui.
Quelques-uns se présentèrent, mais la plus grande partie s'abstint, et d'entre ceux qui étaient venus, un petit nombre fut ramené au papisme.
La sentence de bannissement et de confiscation fut confirmée contre ceux qui n'auraient point paru, ou qui auraient résisté aux sollicitations du prélat.
Cependant, des apparences de guerre s'étant élevées entre la Savoie et la France , Emmanuel-Philibert donna ordre au podestat de Coni de réintégrer
(1) Le 20 do septembre 1566.
les dispersés dans leurs demeures, à condition qu'ils s'abstiendraient de tout exercice religieux, sous peine de la vie.
Les riches revinrent; les pauvres préférèrent l'exil. Mais ceux qui étaient revenus ne tardèrent pas à s'en repentir. Ils furent arrêtés les uns après les autres, sous prétexte de religion, comme cela avait déjà eu lieu dans la ville de Coni.
Une fois arrêtés, s'ils refusaient d'abjurer, on les laissait périr dans les prisons, ou bien on les envoyait aux galères.
La famille des Yillanova-Sollaro sut noblement conserver sa grandeur au milieu de cette décadence. Elle avait soutenu l'Eglise protestante dans ses jours de progrès, et ne l'abandonna pas dans son affaiblissement. La conviction oblige autant que la noblesse, se disaient ces antiques seigneurs d'une contrée jadis si florissante, et alors désolée. Ils étaient six frères. Le chancelier comte de Stropiano, leur parent, les réunit au nom de son Altesse Royale, pour solliciter de leur part une abjuration; mais ils furent inébranlables. — Que notre souverain nous demande tout autre sacrifice et nous serons heureux de l'accomplir. — Il vous
répète par ma bouche que sa résolution est de ue plus sourfrir deux religions dans ce pays.
Les nobles reformes comprirent la menace renfermée dans ces paroles , revinrent à Carail. vendirent une partie de leurs terres, et se retirèrent dans le marquisat de Saluées alors possède par la France.
Cinq années de troubles et d'agitations domestiques se passèrent pour eux. tantôt en France, tantôt en Piémont, toujours errants et agités. Le récit de ces événements a été conservé dans la chronique encore existante de cette illustre et malheureuse maison.
En 1570 les seigneurs de Sollaro turent cites à comparaître devant le sénat de Turin, avec d'autres grands personnages . coupables comme eux d'être revenus à l'Evangile, ce que l'Eglise romaine ne pouvait pardonner.
Grâce à de hautes intercessions, au nombre desquelles on doit placer en première ligne celles de la duchesse de Savoie et de l'électeur palatin 1 • . les pour-
suites dirigées contre eux furent momentanément suspendues. On les reprit plus tard; les Sollaro furent condamnés et bannis, leurs biens confisqués, les membres de leur famille dispersés dans l'oubli.
Ce fut le troisième d'entre les six frères qui vint se retirer dans la vallée de Luzerne, où sa famille se perpétua pendant plus d'un siècle. Elle donna le jour à cette pieuse et belle Octavie Sollaro, dont Gilles a conservé l'attendrissant souvenir, dans une page de ses chroniques si simples et si sévères.
Un de ses descendants nommé Vallerio Sollaro, se présenta au synode de Villar tenu en 1607, pour obtenir la main d'une jeune fille de la vallée de Saint- Martin qui refusait de s'allier à lui parce qu'il était noble et qu'elle n'était qu'une simple paysanne. Les représentations que le synode lui-même adressa au jeune seigneur sur les inconvénients d'une union aussi disproportionnée ne l'ébranlèrent pas, et le mariage fut conclu.
L'antique blason néanmoins ne dérogeait pas dans cette alliance; car l'antiquité de la famille vaudoise était plus haute encore, et ses titres de noblesse, inscrits dans la Parole de Dieu, sont plus impérissables que les titres héraldiques des hommes.
Pendant que l'Eglise de Carail succombait ainsi dans les Etats du duc de Savoie, les Eglises de Saluées jouissaient sous la domination française, d'une tolérance égale à celle des autres réformés : mais leurs pasteurs étaient la plupart étrangers, et originaires soit de la Suisse, soit des vallées vaudoises, ou de quelques autres parties du Piémont.
Déjà clans ces dernières, on avait ordonné à tous les étrangers d'en sortir dans l'espace de vingt-quatre heures (1). L'année suivante le vicaire de Chiéri. ville peu éloignée de Saluées, reçut l'ordre de faire partir du territoire, tous les protestants qui s'y étaient établis sans autorisation, ou dont les permis de séjour se trouvaient expirés (2). Le duc de Savoie demandait en même temps au lieutenant du roi de France dans la province de Saluées (3), de faire sortir de son gouvernement tous ceux qui n'étaient pas nés dans le royaume, et de n'y recevoir aucun des fugitifs originaires du Piémont qui pourraient s'y retirer.
Le gouverneur de Salaces rendit des ordres en conséquence. Les étrangers durent quitter le pays
(1) Kdit du 20 d'avril 1366.
(2) Edit du 1er d'avril 1367.
(3) C'était alors le duc de Revers.
avec leur famille , dans l'espace de trois jours, avec défense d'y rentrer sans une permission spéciale, sous peine de la vie et de la confiscation des biens (1).
Ce coup était principalement dirigé contre les pasteurs qui se trouvaient étrangers au marquisat; mais ne pouvant se résoudre à abandonner leurs troupeaux, ils demeurèrent dans le pays. Truchi, né à Gental en Provence, et Soulf, né à Coni, en Piémont, furent emprisonnés à Saluées. Leur collègue Galatée, quoique fort âgé, se rendit à La Rochelle pour solliciter leur grâce du roi de Navarre et eut le bonheur de l'obtenir. Le duc de Nevers, gouverneur de Saluées, reçut même l'ordre d'élargir tous les prisonniers (2). Ces pauvres Eglises, un instant enrayées, se relevèrent avec plus de courage ; comme une plante vigoureuse que l'orage fortifie quand il ne la brise pas.
Elles se crurent assurées d'un long et paisible avenir, à la nouvelle du mariage qui venait d'être conclu entre le roi de Navarre (Henri IV) et Margueguerite de France (la sœur de Charles IX). Elles comptaient sans Catherine de Médicis.
(1) Arrêté du 19 d'octobre 1567.
(2) Par lettre datée du 14 d'octobre 1571.
Tout à coup éclatent les foudres sanglantes de la Saint- Barthélemy ; soixante mille victimes sont égorgées en quelques jours. Des transports de joie inexprimables accueillirent la nouvelle de cet événement dans les pays catholiques. Pie V venait de mourir, après avoir lancé une bulle d'excommunication contre les princes qui toléreraient des hérétiques dans leurs Etats. Il ne put jouir du fruit tardif de ses efforts , mais son successeur, Grégoire XIII, quoique moins cruel que lui , n'en répudia pas l'héritage. Il fit frapper une médaille, célébrer des réjouissances publiques , et chanter des Te Deum, en mémoire de cette immense extermination.
L'ordre de faire massacrer , dans une nuit , tous les protestants de la province de Saluées, avait été donné à Birague, qui en était alors le gouverneur. Ignorant que cette mesure s'appliquait à toute la France , il fut fort troublé de cet ordre, et le soumit au Chapitre du lieu. Plusieurs opinaient pour qu'il reçût une complète et immédiate exécution ; mais des sentiments plus humains furent aussi exprimés ; et ici , disons-le bien haut, avec une joie chrétienne dont nous sommes heureux de pouvoir faire remonter la source à un prêtre catholique , ce fut à l'archidiacre de Saluées ,
nommé Samuel Vacca , qui s'opposa avec le plus de force au massacre des protestants.
Il n'y a que peu de mois , dit-il , que nous avons reçu les patentes du roi par lesquelles les pasteurs détenusHevaient être élargis, et leurs ouailles laissées en liberté. Or , il n'est rien survenu depuis lors qui puisse motiver un pareil changement ; il est à croire que cet ordre cruel n'est que le résultat de quelques faux rapports. Donnons avis à Sa Majesté que ce sont des gens honnêtes et paisibles, à qui personne n'a rien à reprocher, hors de leurs opinions religieuses, et si le roi persiste dans son dessein, il ne sera toujours que trop tôt pour l'exécuter.
Ainsi les protestants de Saluées furent sauvés , car la réprobation qui s'éleva bientôt contre ces lâches tueries, eût empêché de les renouveler. Rorengo blâme cette modération , en disant qu'elle ne servit qu'à fortifier l'hérésie; nous espérons au contraire qu'elle servira à couvrir bien des fautes, bien des cruautés inquisitoriales en les voilant sous les souvenirs de reconnaissance et de bénédiction qui s'attachent à l'humanité de ce digne vieillard. Que n'a-t-il eu de plus nombreux émules ! Les temps approchent, dit un publiciste , où Rome donnerait toutes les Saint-Bar-
thélemy, toutes les proscriptions , tous les auto-da-fé du monde pour un seul acte de foi, d'espérance ou de charité.
Dans le trouble que la nouvelle de ces massacres causa presque partout , le duc de Savoie se hâta de rassurer les vallées vaudoises, en déclarant hautement qu'il réprouvait de pareils attentats ; à Saluées même, plusieurs familles protestantes redoutant l'exécution des ordres qu'on avait reçus, se retirèrent au sein de diverses familles catholiques , dont la bienveillance leur était acquise et où elles furent fraternellement abritées jusqu'à ce que l'orage fut passé.
Ainsi l'humanité triomphait en deçà des Alpes , et c'est une belle page de notre histoire que celle où nous pouvons deux fois rendre une telle justice à nos adversaires et à nos souverains.
En 1574, le maréchal de Bellegarde fut nommé gouverneur de la province de Saluées.
C'était un homme supérieur aux préjugés de son temps. Cette nomination suivit le retour de Henri III qui venait de quitter le trône de Pologne , dont il s'était enfui comme d'une prison, afin d'arriver au trône de France, laissé vacant par la mort précoce , mystérieuse et cruelle de Charles IX.
Le nouveau gouverneur, par son impartialité envers loussesressortissants, ne tarda pas d'exciter les plaintes du parti catholique, alors tout-puissant à la cour. Mais le roi lui-même se faisait homme de parti; il acceptait d'être chef de la Ligue ; c'était donner l'exemple de la coalition aux partis opposés. Lesdiguières se déclara le chef des réformés dans les riches vallées de l'Isère et de la Durance. C'est dans ces circonstances qu'on invita le maréchal à résigner son gouvernement. Les réformés le supplièrent de ne pas le quitter ; de Bellegarde demeura à Saluées. On donna l'ordre au gouverneur de Provence de marcher contre lui; mais Lesdiguières, à la tête des protestants du Dauphiné, accourut à son secours.
Les Vaudois de Luzerne et de Pragela se joignirent à lui , et le gouverneur de Saluées fut maintenu.
Quelques réclamations eurent lieu, auprès du duc de Savoie , relativement au secours que ses sujets avaient prêté à un étranger ; des remontrances furent adressées par le duc aux magistrats des Vallées , des poursuites s'ouvrirent contre les Vaudois qui avaient pris les armes; mais la mort presque simultanée
du maréchal et du prince mit fin à cette affaire (1) , Pendant ce temps, néamoins, les Eglises de Salaces s'étaient fortifiées. Le pasteur de Saint-Germain (2), qui avait déjà déterminé les catholiques de Pramol à embrasser le protestantisme, dans son ardeur militante et active, avait suivi les milices vaudoises passées dans le marquisat, et était ensuite resté dans ce pays afin de donner aux communautés protestantes qui s'y trouvaient déjà, plus de consistance et de force, par une organisation semblable à celles des Vallées. Un synode général se tint à cet effet, le 8 février 1580, à Château-Dauphin, où toutes ces Eglises furent représentées.
Dans la vallée de Maira , les chefs catholiques et protestants constituèrent même une alliance commune, se promettant, dit Gilles, « bonne amitié et union , sans injures ni reproches pour cause de religion; mais, au contraire, de s'entr'aider réciproquement en cas de nécessité, contre quiconque les viendrait assaillir. »
Le peuple a toujours mieux compris la fraternité que les rois et les pontifes.
(1) Le duc de Savoie mourut le 30 d'août 1580, et le maréchal de Bellegarde le 4 décembre de la même année.
(2) François Guérin, pasteur de Saint-Germain.
Tous les systèmes religieux conçus dans un esprit de corporation et de formalisme, ne font pas de la fraternité, mais de la confrérie.
Aussi, les Eglises de Saluées étaient-elles alors paisibles et florissantes. Les fruits nombreux que nous avons rapportés , montrent assez que ce beau pays n'était point hostile à la réformation, et que nulle part peut-être elle ne se fût plus rapidement étendue, si la pensée humaine avait été respectée dans son imprescriptible liberté. Mais pour combattre la pensée, on prit le glaive, les chaînes et le feu. Ce sont les armes de l'Eglise romaine mais non pas celles de l'Evangile. La liberté n'a jamais été mieux servie, par les pontifes ni par les rois, que la fraternité.
Il est probable que les Eglises réformées de Saluées subsisteraient encore aujourd'hui, comme celles du Dauphiné et des Cévennes, si cette province était demeurée à la France. Henri IV venait de monter sur le trône; pendant quelques années, ces Eglises continuèrent de s'agrandir et de se fortifier. L'édit de Nantes, rendu en 1598, parut leur donner une stabilité durable. Mais la guerre existait alors entre la France et le Piémont; le marquisat de Saluées fut successivement pris et repris par les deux puissances,
jusqu'à ce qu'il demeura définitivement au duc de Savoie, par le traité du 17 janvier 1601, conclu à Lyon entre Henri IV et Charles-Emmanuel. Par ce traité, le roi de France cédait au duc ses possessions en Piémont , savoir les provinces de Saluées et de Pignerol , en échange de la Bresse et du Bugey. On dit, à ce propos, que le roi de France avait fait une paix de duc, et le duc une paix de roi. Mais il faut observer que, douze ans auparavant (en 1588), Charles-Emmanuel s'était déjà emparé du marquisat, à la faveur des guerres intestines par lesquelles la France était alors paralysée. A peine fut-il maître de cette province que, fidèle aux engagements qu'il avait pris avec ses alliés, il commença d'inviter les Eglises réformées de Saluées à se ranger au culte catholique. La lettre qu'il leur écrivit pour cela est datée du 27 mars 1597.
Les évangéliques répondirent respectueusement qu'ils étaient reconnaissants de l'intérêt que son Altesse Royale témoignait à leur état spirituel; mais qu'ils le suppliaient de vouloir bien respecter leurs convictions , et les maintenir dans l'état où ils les avaient reçus. Notre religion est fondée sur la sainte Ecriture, disaient-ils en terminant, comme aussi
notre fidélité et notre conduite ; et nous espérons que votre Altesse Royale nous reconnaîtra toujours pour dos sujets fidèles, des citoyens intègres et des chrétiens sérieux.
Le duc ne poussa pas plus loin ses instances dans cette occasion, d'autant plus que la province de Saluées lui était alors disputée. Mais après le traité de Lyon, lorsqu'il s'en vit le maître incontesté, il rendit un décret par lequel tous les religionnaires étaient tenus de quitter ses Etats dans l'espace de deux mois, ou d'abjurer dans le délai de quinze jours (1).
Les récalcitrants devaient être punis par la perte de la vie et la confiscation des biens.
La plus considérable des Eglises protestantes qui se fusssent élevées, était alors celle de Dronier (Dronèro), située à l'entrée de la vallée de Mayra (valle di Magra), dans un des plus riches bassins de ce fertile pays. A peine, dit Rorengo, y voyait-on quelques vestiges de catholicisme (2).
On commença par y envoyer des missionnaires, qui firent peu de prosélytes; et c'est alors que Gharles-
(1) Juillet 1601.
(2) Memorie islorichi p. 145.
Emmanuel fut sollicité d'employer des moyens plus expéditifs. L'Eglise romaine n'a jamais triomphé que par des secours étrangers à la puissance des convictions et de la vérité. C'est une preuve qu'elle ne peut se défendre elle-même, ni triompher par la parole et par la foi ; il lui faut la violence et la servilité : pourquoi l'appelle-t-on une Eglise?
Après l'édit de proscription, d'apostasie ou de mort rendu par le duc de Savoie, l'Eglise de Dronier regarda à l'alliance de son Dieu.
• Une supplique pressante, respectueuse et fortement motivée, fut adressée au souverain de la part des Vaudois et des réformés.
En attendant ils priaient avec plus de ferveur, et comme on leur faisait espérer la révocation ou du moins l'adoucissement de cet édit barbare, ils se berçaient de l'idée que ce ne serait là qu'une secousse d'orage, après laquelle le repos leur serait rendu.
L'image menaçante des calamités qui venaient d'apparaître à l'horizon de leur bonheur, était un avertissement pour mieux servir Dieu et non pour l'abandonner.
Au milieu de ces pensées, ils laissèrent s'écouler le terme indiqué dans l'édit, sans avoir vendu leurs biens
ni fait leurs préparatifs de départ; je ne dis pas sans abjurer : aucun n'y avait songé.
Au bout de deux mois ils reçoivent , l'ordre inexorable de se conformer sans délai, aux dispositions de
I edit clérico-ducal.
Alors, pleins d'effroi, d'anxiété, pris à l'improviste, hors d'eux-mêmes , entourés des plus pressantes sollicitations de la part des moines et des magistrats, tremblant pour leur famille et ne sachant presque ce qu'ils faisaient, on vit un grand nombre des membres de cette Eglise désorganisée et surprise , entrer dans les rangs de l'Eglise romaine.
C'était à contre-cœur; mais qu'importe au papisme?
II s'applaudissait de ces conversions extérieures, comme il s'applaudit encore de son unité tout extérieure et matérielle. L'hypocrisie lui a toujours souri.
Ceux qui trouvèrent assez de force dans leur foi pour renoncer à toutes les douceurs de la fortune et de la patrie, se retirèrent soit en France, soit à Genève, soit enfin dans les vallées vaudoises, où ils obtinrent un asile malgré les termes de l'édit qui les bannissait de l'Etat.
Ils n'ont plus rien ! disait le monde. Mais n'est-ce
rien que les trésors d'une bonne conscience et de la paix de Dieu ?
On est surpris néanmoins de ce que tous les réformés et les Yaudois de la province, n'aient pas agi avec plus d'énergie et d'ensemble, pour s'opposer par une résistance courageuse à ces iniquités.
Leurs adversaires même l'avaient craint; aussi avaient-ils répandu partout et ne cessaient-ils de répéter que, malgré sa généralité , cet édit n'avait pour but que de frapper les protestants de la plaine, et que ceux des montagnes ne seraient point inquiétés, pourvu toutefois qu'ils se tinssent tranquilles pendant les poursuites dirigées contre les premiers. Celui qui veut se sauver seul se perdra, dit la Bible ; car étant tombé, il n'aura personne pour le relever.
Les habitants des montagnes abandonnèrent leurs coreligionnaires de la plaine à leurs propres épreuves, et ils n'eurent point d'appui à leur tour dans celles qui les attendaient.
A peine eut-on réussi à se défaire des protestants répandus autour des grandes villes, qu'on intima à ceux des villages plus retirés l'injonction formelle de se conformer à l'édit.
L'influence sous laquelle cet édit était éclos, agran-
dissait son cercle de dépopulation et de mort.
Jusque-là pourtant aucune menace n'avait été adressée aux Vaudois de Praviglelm et de toute la haute vallée du Pô où ils avaient exercé le culte évangélique depuis un temps immémorial. Ils en considéraient le maintien comme un droit acquis à son antiquité, et ne pensaient pas qu'on pût jamais le contester. Mais l'injustice criante dont leurs frères étaient victimes eût dû les éclairer : car, si la justice et l'humanité n'étaient pas respectées dans la plaine , pourquoi l'eûssent-elles été dans leurs rochers? et s'ils trouvaient tolérables les injustices qui ne les touchaient pas, pourquoi n'auraient-ils pas été exposés à en souffrir de pareilles?
Mais leur logique n'allait pas jusque-là, et comme on leur disait que cet édit ne les concernait point, ils vivaient aussi tranquilles que s'il n'eût pas existé.
Enfin tous leurs frères ayant été bannis ou dispersés, on leur fit entendre à leur tour qu'ils devaient fléchir aussi bien que les autres.
Alors ces apathiques montagnards, voyant se dresser devant eux une question de vie ou de mort personnelle, transportés d'une indignation peut-être depuis longtemps contenue, s'armèrent sans s'être cou-
certes, se jurèrent aide et courage, et par leur union, leur énergie et leur valeur , sauvèrent, pour quelque temps du moins, leur cause menacée.
Abandonnant leurs troupeaux, leurs maisons, leurs familles, ils se réunissent en armes et menacent les catholiques, au milieu desquels ils demeuraient, de mettre tout à feu et à sang parmi eux s'il arrivait malheur à leurs femmes ou à leurs enfants. Puis ils descendent dans la plaine, marchent contre leurs oppresseurs, s'emparent de la place de Château-Dauphin et menacent encore de tout ravager si on ne révoque pas à leur égard les mesures qui ont déjà causé tant d'infortunes.
Les catholiques , qui n'avaient jamais souffert du voisinage des protestants et qui devaient comprendre la cause de leur irritation, furent les premiers à intercéder pour eux, moins par désir de justice que par crainte de leur colère.
Des requêtes nombreuses furent adressées à Charles-Emmanuel ; les magistrats du pays conseillaient eux-mêmes de ne pas réduire au désespoir une troupe aussi déterminée ; l'un des anciens pasteurs de Praviglelm, Dominique Vignaux, qui était alors pasteur au Villar dans la vallée de Luzerne , et qui avait
conservé des relations avec le gouverneur de Saluées, joignit ses instances à celles des habitants du pays, en faveur de ses anciens paroissiens ; et enfin les Vaudois de ces profondes vallées où le Pô prend sa source, obtinrent de rentrer dans leurs demeures et d'y conserver leur religion.
Ce succès fut obtenu sans effusion de sang, tant il est vrai que l'énergie en épargne bien plus que la faiblesse. Combien de martyrs qui ont péri les uns après les autres, dans les plus cruelles souffrances, et qui tous ensemble se fussent sauvés par une simple manifestation de courageuse résistance !
Mais malgré leur triomphe actuel, les Vaudois de Praviglelm, pour s'être abstenus devant les proscriptions de leurs frères, tombèrent plus tard dans cet isolement qui tue; et comme les autres Eglises de Saluées, les leurs sont détruites aujourd'hui. Nous verrons dans les chapitres suivants une partie des événements qui amenèrent leur extinction.