PARTICULIÈREMENT DE BUBIANE, LUZERNE, CAMPILLON ET FENIL
(De 1560 à 1630.)
Sources et autorités : — Les mêmes qu'au chapitre IX.
Nous avons vu déjà qu'au commencement de Tannée 1560, le duc Emmanuel-Philibert avait défendu à tous les habitants de ses Etats , d'aller entendre les ministres protestants dans les vallées vaudoises, et de célébrer le culte réformé en dehors du territoire de ces vallées (1).
(1) F.dit de Nice, 15 février 1560.
Mais cet édit ne spécifiait pas jusqu'où devaient s'étendre leurs limites.
Des commissaires furent nommés pour en juger arbitrairement, selon les cas qui se présenteraient, et poursuivre les auteurs des contraventions qu'ils auraient reconnues.
Or, comme les contrevenants étaient passibles d'une amende de cent écus (1), et que la moitié de cette somme devait être remise à leurs dénonciateurs, on était sûr de trouver toujours, aux abords des vallées vaudoises, quelques zélés partisans du culte catholique, et de l'argent des réformés, qui se tenaient aux aguets pour épier l'humble pèlerinage des chrétiens de la plaine se rendant aux assemblées de la montagne. Les moines de l'abbaye de Pignerol prirent même à leur solde une troupe de spadassins qui parcouraient le pays pour faire des prisonniers parmi ces pauvres gens. Bien que cette troupe agît surtout dans la vallée de Pérouse, elle poussa ses tentatives et ses ravages jusqu'à Briquéras , Fenil et Gampillon. Là, du reste, le comte Guillaume de Luzerne la remplaçait surabondamment. Homme vani-
(l) En vertu de l'édit précité.
teux et nul, qui aimait à se pavaner sur son cheval richement harnaché, à étaler de clinquantes parures, à poursuivre le faste et les plaisirs. Il avait dissipé sa fortune, et cherchait à la relever par le salaire de l'espionnage. C'est lui qui conseilla au duc de Savoie de bâtir le fort de Mirabouc (1).
« En ce temps-là, dit Gilles, les principaux habitants et les plus riches des villes de Garsiliane, Fenil , Bubiane, et autres bourgades situées aux alentours des Eglises vaudoises, étaient de la même religion que nous et fort diligents pour se rendre à notre culte. La plus grande partie de la population de Fenil et de Campillon était même protestante. »
Le comte de Luzerne réunit autour de lui quelques brutaux gentilshommes de son aloi qui, avec des domestiques bien armés , formèrent une petite troupe de brigands, ou plutôt de sbires, dont les exploits se bornaient à surprendre et à arrêter les protestants qui se rendraient dans les Vallées pour assister aux assemblées religieuses. Ces nobles aventuriers espéraient s'enrichir des dépouilles de leurs victimes, et ils s'é-
(1) Par lettre datée de Bubiane, le 24 octobre 1560. Se trouve aux Archives d'Etat dans la correspondance d'Emmanuel Philibert avec ses ministres. (Mais le duc de Savoie était alors Charles III.)
taient même réparti d'avance les biens de la plupart d'entre elles. Le capitaine Scaramuzza eut les biens de Claude Got de Vigon, qui se retira dans la vallée de Luzerne en 1560. Le comte Guillaume obtint une assignation de mille écus , dont huit cents devaient être pris sur la commune de Rora et deux cents sur celles de la plaine; mais la persécution générale qui s'embrasa alors contre tous les habitants des Vallées, et qui se termina par le traité de Gavour (conclu le 5 de juin 1567), mit à néant ce titre spoliateur, et détruisit tout l'avenir des projets de ces bandits.
Par ce traité, en effet, tous les protestants de Bubiane, Fenil, Briquéras et autres villes contiguës au territoire des Vallées, étaient autorisées à s'y rendre librement, pour assister aux prédications. La liberté de conscience venait d'être conquise par les Vaudois, au prix des plus généreux efforts et des plus héroïques exploits.
Les habitants des villes que nous venons de nommer, dont les biens avaient été confisqués, ou qui avaient été obligés de prendre la fuite, purent rentrer librement dans leurs possessions. De ce nombre furent trois notaires deCampillon; le podestat d'Angrogne, qui était de Bubiane; le médecin Glareton et le notaire
Reinier de la même ville ; Antoine Falc , qui se livra plus tard à la carrière pastorale ; Daniel et Baptiste Florius. ainsi qu'un grand nombre de négociants, d'agriculteurs et d'industriels de toute sorte.
Les villes précitées , eurent alors quelques années de véritable tranquillité, grâce à l'énergie du peuple vaudois qui la leur avait conquise.
Sans avoir le droit d'ouvrir des temples , leurs habitants avaient celui de se rendre dans ceux des Vallées , et de célébrer leur culte domestique . Ils pouvaient même réclamer auprès d'eux les pasteurs en cas de maladie, ou pour les services funèbres de leurs coreligionnaires. En 1564 cependant, le dominicain Garossia voulut leur appliquer les dispositions d'un édit de l'année précédente , relatives seulement à d'autres villes du Piémont, par lequel il était interdit aux catholiques d'entretenir aucun commerce avec les protestants. Il voulut aussi leur enlever les Bibles et les livres religieux dont ils faisaient usage ; mais appuyés sur les conventions de Cavour, ils se mirent à l'abri de ses projets, et par la confirmation de tous leurs privilèges, accordés en 1574, aux Vaudois, au prix de quatre mille écus, ils jouirent encore d'un adoucissement nouveau.
Mais peu à peu les tracasseries cléricales reprirent le dessus. En 4565, Castrocaro, alors gouverneur des Vallées, fit fermer le temple de Saint-Jean ; et la comtesse de Cardes , la baronne de Termes , ainsi que d'autres personnes d'un rang élevé , qui venaient, selon leur habitude , du fond de leurs châteaux assister dans les Vallées à la célébration de la sainte cène selon le rit des réformés , reçurent l'ordre de ne plus s'y rendre désormais. Les pasteurs vaudois se réunirent et résolurent de résister aux prétentions du gouverneur. Ils en écrivirent à la duchesse de Savoie, et par son entremise, ils obtinrent encore d'Emmanuel-Philibert une nouvelle confirmation de leurs libertés. Cependant les intrigues et les vexations de toute nature continuaient à circonvenir les protestants épars dans le Piémont. On avait confisqué les biens de Claude Cot, riche bourgeois de Vigon. L'ambassadeur de l'Electeur Palatin se trouvait alors à Turin. Le duc de Savoie voulut lui offrir un présent. — Que Votre Altesse m'accorde la maison confisquée à Vigon. — Elle lui fut donnée en toute propriété, par patente ducale du 12 avril 1566. Le digne ambassadeur Junius, la restitua immédiatement à la famille persécutée. Mais Castrocaro, alors
gouverneur des vallées vaudoises. fit défendre immédiatement après le départ de Jiinius à tous les réformés de Luzerne, de Bubiane et de Campillon. d'assister au culte protestant des Vallées, sous peine de la vie (1). Il fit arrêter ceux qui n'en tinrent compte ; ces derniers en appelèrent au duc : puis les Vaudois envoyèrent eux-mêmes deux députés . pour lui représenter que l'édit de Cavour autorisait leurs coreligionnaires de la plaine à assister à leur culte. Une nouvelle autorisation vint confirmer ce privilège, et tous les prisonniers faits à cette occasion durent être relâchés, par l'entremise de la bonne duchesse.
Ces foyers lumineux d'indépendance et de vérités évangéliques se rétrécirent par degrés, et enfin, par l'édit du 25 février 1602. les villes de Luzerne, de Bubiane . Campillon , Briquéras , Fenil , Montbrun , Garsiliane et Saint-Segont . furent définitivement détachées du territoire des Vallées, les seules où la liberté religieuse fût maintenue.
On espérait, en rompant ainsi le lien qui rattachait les protestants de la plaine à ceux des montagnes, briser également leur unité de foi. leurs relations communes et leur fraternité.
(1) Cet ordre est du 21 d'avril 1566.
Aussitôt le gouverneur de la province et l'archevêque de Turin se rendirent dans ces contrées, accompagnés d'une grande suite de moines prêcheurs , de clercs polémistes, de capucins, de jésuites et de missionnaires, dans l'espérance d'y opérer d'un coup la conversion de tous les protestants. Lorsque, sur un arbre dépouillé, quelques feuilles tremblantes verdoient encore au sommet des rameaux , un léger souffle suffit à les abattre. Mais la sève dont ces Eglises s'étaient nourries conservait toute sa puissance.
Le prélat, arrivé au commencement du mois de février, avait établi sa résidence dans le palais des comtes de Luzerne. Après avoir tenu quelques conférences particulières avec le comte et le gouverneur, il commença par faire appeler auprès de lui tous les chefs de familles protestantes établies dans Luzerne. «Ils y étaient en bon nombre, dit Gilles, et des principaux du pays , qui de mémoire d'homme l'avaient toujours habité. »
Son Altesse Royale, leur dit-on, ne veut plus souffrir deux religions dans cette ville, et nous vous avons fait venir dans votre propre intérêt) afin que vous vous décidiez à vivre en bons et fidèles catholiques , faute
de quoi vous serez obligés de vendre vos biens et de vous expatrier.
On conçoit que ces insinuations ne demeurèrent pas sans réponse; mais un langage plus énergique fut alors employé.
— Vous ne pouvez résister aux ordres du souverain sans être taxés de rebelles, et alors vous serez traités comme tels; tandis que si vous rentrez dans le devoir (c'est-à-dire dans l'Eglise romaine), non-seulement tous vos biens vous seront conservés , mais vous obtiendrez de grandes récompenses.
— Si c'est un devoir, répondirent fermement les plus résolus, pourquoi parler de récompense? sinon, pourquoi chercher à nous en faire sortir ?
— On récompensera ceux qui se rendront agréables à leur souverain.
— Il doit trouver pour agréable notre fidélité ; et il aurait lieu d'en douter si nous étions infidèles à notre Dieu.
La plupart d'entre les protestants de Luzerne demeurèrent donc inébranlables devant les offres et les menaces qui leur fiffrent faites; mais quelques-uns cependant fléchirent dans leur résolution. Aussitôt on fit publier qu'une exemption d'impôts était accordée aux
nouveaux catholisés et à ceux qui annonceraient l'intention de les suivre (1).
L'archevêque, le gouverneur et le comte se rendirent ensuite à Bubiane, où personne ne put être fléchi.
Attribuant cette résistance unanime aux chefs de quelques familles éminentes , qui étaient aussi zélés pour leur culte qu'influents et honorés par leur position , on les fit citer à Turin , devant le duc de Savoie. Ce furent Pierre Morèse, Samuel Falc et les frères Boulles, nommés Mathieu et Valentin. Ce dernier avait épousé une jeune femme née catholique, mais convertie au protestantisme et qui était la filleule du comte de Luzerne. Dès leur arrivée à Turin, ils se virent circonvenus par des courtisans affidés, qui leur dirent : « Prenez garde ! car le prince est fort irrité de ce qu'à vous quatre, vous ayez empêché tous les protestants de Bubiane de se convertir. Il veut vous parler à l'amiable ; mais si vous vous avisez de le contredire, vous pouvez vous attendre à un rude
(1) Ces exemptions sont du 22 février. Elles ont été renouvelées le 10 de mai : se trouvent aux Archives de la cour des comptes à Turin. Reg. Patenti e concession^ n« XXVI fol. 198 et 2C8.
affront. » Les voyageurs tinrent peu de compte de ces insinuations et se rendirent ensemble au palais, où Son Altesse leur lit déclarer qu'elle les recevrait isolément et en particulier.
Valentin Boulles fut le premier introduit. Le duc lui parla avec bonté. Je désire, dit-il, que mes sujets soient unis dans une même religion; et, sachant combien vous pourriez être utile à ces vues dans le pays que vous habitez, j'ai voulu vous voir, pour vous exhorter moi-même à suivre la religion de votre prince et à y gagner vos alentours. Soyez persuadé, ajoutat-il, qu'en agissant ainsi, outre l'avantage spirituel qui en résultera pour vous , il vous arrivera d'autres bénétices par lesquels vous pourrez connaître le grand plaisir que vous aurez fait à votre souverain.
— Après le service de Dieu, répondit le chrétien, il n'en est point auquel je m'honore de porter plus de dévouement qu'à celui de Votre Altesse; et je suis prêt à y employer de bon cœur et ma vie et mes biens ; mais ma religion est encore plus que ma vie. Je la crois la vraie, la seule fondée sur la Parole de Dieu, et je ne pourrais l'abandonner sans perdre tout repos, toute consolation. Que Votre Altesse veuille bien s'assurer de mon dévouement à son service, mais qu'elle
daigne me laisser ma religion , sans laquelle je ne pourrais vivre.
— Et moi, reprit le duc, croyez-vous que je n'aie pas souci du salut de mon âme? Si je n'étais persuadé que ma religion est la vraie, je ne la suivrais pas, et je n'engagerais personne à la suivre. Au reste, je saurai faire connaître à ceux qui l'embrasseront combien cela m'est agréable; mais je ne veux violenter la conscience de personne. Vous pouvez vous retirer.
On fit sortir Valentin Boulles par une autre porte que celle de son arrivée, et l'on vint dire à ses compagnons qu'il avait cédé aux instances du prince et s'était fait catholique.
Ceux-ci ayant donc été successivement introduits, répondirent au duc qu'ayant vécu jusque-là dans la religion protestante, ils eussent considéré comme une précieuse faveur de pouvoir y mourir , mais que , si Son Altesse exigeait autre chose, ils étaient prêts à faire tout ce qui lui serait agréable.
Cela m'est agréable, en effet, dit le duc, et je saurai, en temps et lieu, vous le faire connaître.
Malgré ces paroles favorables , ils ne sortirent pas consolés de leur faiblesse ; mais quelle ne fut pas leur douleur lorsqu'ils eurent appris la fermeté de leur
frère, et les paroles plus bienveillantes que le duc lui avait adressées en le laissant libre de sa conscience. Ces pauvres gens furent tellement navrés de leur chute que, loin d'attendre les faveurs du prince, à peine de retour aux Vallées ils firent pénitence publique , pour expier cette faute et pour rentrer au sein de leur Eglise. La promesse contraire leur avait sans doute été arrachée par une sorte de surprise, mais on s'en prévalut pour représenter au duc que la conversion des Vaudois n'était pas une chose si difficile à obtenir. On ne se faisait pas faute de dire que, pareils aux moutons de leurs parcs , ils passeraient tous où le premier aurait passé.
a On a fait croire à ceux-ci ., que le premier s'était fait catholique, et les autres ont consenti à abjurer ; puis ils apprennent qu'il est resté dans ses erreurs, et ils y reviennent aussitôt. Que Yolre Altesse déploie donc un peu d'énergie dans l'œuvre qui vient d être entreprise, et lorsque deux ou trois familles se seront converties, tout le reste suivra comme un troupeau. »
Telles furent les irréparables conséquences causées par cet instant de faiblesse. Le relèvement, il est vrai, fut aussi prompt que la chute avait été imprévue, le repentir aussi profond qu'elle avait été grave ; mais
rien ne put détruire l'impression reçue dans cet instant.
L'honorable fermeté de Valentin Boulles avait été respectée par le prince, et les Vaudois respectés eussent trouvé dans sa justice des motifs d'espérer un meilleur avenir; car on a plus de ménagements pour ceux que l'on respecte que pour ceux qu'on méprise ou qu'on espère ébranler, et depuis lors les habitants des vallées furent traités avec une sorte de dédain et de rigueur bien éloignés de la modération habituelle de Charles-Emmanuel.
Ah ! si chacun d'entre les prévenus de Bubiane ne s'était préoccupé que de sa conscience, et non de sa position , ou de ce qu'un autre avait pu faire avant lui; si chacun d'eux avait répondu au prince avec cette noble et respectueuse fermeté du premier comparu, peut-être leur Eglise eût-elle été sauvée. Mais on vit jour à l'entamer, et l'on n'y faillit pas.
Immédiatement après, en effet, fut publié un ordre à tous les protestants de Luzerne, de Bubiane, de Campillon et de Fenil, de se catholiciser ou de vider le pays dans cinq jours, sous peine de la vie et de la confiscation des biens.
Aussitôt les Eglises de la Vallée adressèrent une
supplique motivée au souverain , pour obtenir la révocation de cet édit. On rappelait au duc qu'en revenant du fort de Mirabouc , enlevé aux Français en 1595, il avait dit aux protestants qui vinrent le complimenter à Yillar : « Je n'innoverai rien dans votre religion ; et si quelqu'un veut entreprendre de vous molester, j'y remédierai au premier avis. »
Le duc leur fit répondre qu'il n'avait point changé de sentiment à leur égard, mais qu'il s'agissait seulement ici de religionnnaires établis en dehors des limites de leur Vallée.
Le gouverneur de Pignerol , renouvelant alors ses ordres antérieurs , enjoignit aux protestants qui se trouvaient dans ce dernier cas , de quitter leurs demeures dans deux jours, à moins qu'ils n'obtinssent de l'archevêque une permission spéciale d'y rester.
Quelques-uns se rendirent auprès du prélat pour l'obtenir ; mais comme on le pense bien, il voulut avant tout obtenir d'eux une abjuration.
Nous ne voudrions pas abjurer sans savoir en quoi notre religion est mauvaise , répondit le simple bon sens du peuple.
Aussitôt voilà les clercs, les moines, les jésuites, qui leur enchevêtrent les uns dans les autres une foule
d'arguments théologiques auxquels la lecture de la Bible ne les avait pas préparés.
Nous ne pouvons discuter avec vous, répondirentils, mais si vous voulez conférer avec notre pasteur j et lui prouver que la messe et autres cérémonies de votre culte ne sont point contraires à la Parole de Dieu, nous vous promettons d'y aller sans tant de peine.
L'archevêque, se croyant déjà sûr de la victoire, se hâte d'envoyer un sauf-conduit au pasteur Auguste Gros, qui lui avait été désigné, et qui était lui-même ancien moine augustin de Ville-Franche, converti au protestantisme. Mais celui-ci , rappelant la décision du concile de Constance , qui sanctionne le manque de foi de la part d'un catholique envers des hommes d'une autre communion , refusa de se rendre à Bubiane et proposa Saint-Jean ou An grogne pour cette réunion: « Ne me refusant, pas dit-il, de conférer avec le prélat, ou avec ceux d'entre ses théologiens qu'il lui plairait d'envoyer, avec les armes de la Parole de Dieu, et moyennant les conditions requises à une conférence modeste et bien réglée. »
L'archevêque accepta cette proposition et désigna, pour entrer en lice, un professeur de Turin, nommé
Antoine Marchési, qui était docteur en théologie et recteur des jésuites dans cette capitale. L'ouverture des conférences fut fixée au 12 de mars. Elles commencèrent, du côté des catholiques , par le développement de cette thèse : La messe est instituée par Jésus-Christ et se trouve dans l Ecriture sainte. Le jésuite mit un grand talent à la développer. Mais le pasteur exposant ensuite en détail et , l'une après l'autre , toutes les parties de la messe , demanda qu'on lui montrât tout ce cérémonial dans la Bible. Marchési dut alors convenir que la plupart des rites établis l'avaient été par l'Eglise romaine , en divers temps et en diverses circonstances.
Eh bien! dit alors le pasteur, je promets d'aller moi-même à la messe et d'exhorter mes auditeurs à s'y rendre, pourvu qu'on la dépouille de toutes ces superfétations humaines, et qu'on la rétablisse telle que Christ l'a instituée.
Le jésuite baissa les yeux; les assistants gardèrent le silence, et le président de la conférence déclara que cette première question étant vidée, on renverrait au lendemain pour traiter celle de la confession auriculaire.
Chacun se sépara , mais les papistes ne reparurent
plus. A quelque temps de là, Augustin Gros apprit que le jésuite se vantait d'avoir eu l'avantage dans cette conférence.
Je serais fort étonné qu'il parlât autrement, répondit le pasteur; il n'a pas eu le courage de confesser la vérité contenue dans la Parole de Dieu; ne doit-on pas s'attendre , à plus forte raison, à ce qu'il nie la vérité sortie de la bouche des hommes.
L'archevêque, avec toute sa suite, se retira devan le mauvais succès de cette conférence; et mille vexations partielles contre les protestants , remplacèrent alors les grands succès de conversion dont on s'était flatté.
Le premier d'entre les prévenus de Bubiane qui avait paru devant le duc de Savoie, et que l'on accusait d'avoir détruit par sa persévérance tous les bons effets de cette tentative, Yalentin Boulles, fut surtout exposé à d'incessantes récriminations. Sa femme, qui était née catholique, subissait chaque jour de vives sollicitations par lesquelles elle était pressée de rentrer dans l'Eglise où elle avait été baptisée. Lassés entin de cette vie d'oppressions perpétuelles, ils prirent le parti de s'y soustraire en allant cacher leur existence plus tranquille, leur foi paisible, et leur union bénie,
dans une retraite éloignée de toutes ces tracasseries. Ils quittèrent donc Bubiane et allèrent s'établir au fond de la vallée de Luzerne, dans le petit village de Bobi.
En 1619, un menuisier protestant étant mort à Campillon, le seigneur du lieu s'opposa à ce qu'on l'ensevelît dans le cimetière habituel des protestants, qui était contigu à celui des catholiques, prétendant que la proximité des dépouilles mortelles d'un hérétique souillait la terre de sainteté consacrée aux cercueils des fidèles papistes.
Hélas ! ils mettent la sainteté dans la terre plus que dans le cœur; un cimetière est l'emblème de leur Eglise : c'est l'immobilité de la mort. Pourquoi fautil que l'orgueil et le fanatisme des hommes poursuivent leurs divisions jusque dans les tombeaux?
Il faut observer que depuis peu de jours un édit défendant aux Vaudois de se trouver plus de six personnes à un ensevelissement, avait été secrètement publié. Je dis secrètement publié, parce qu'il ne concernait que les protestants, et qu'on n'en avait donné lecture qu'à la sortie du culte catholique.
La plupart des intéressés l'ignoraient donc complètement. Le seigneur de Campillon, pour s'opposer
à ces funérailles, réunit ses gens en armes. Les protestants, de leur côté, s'armèrent sous la conduite du capitaine Gappel. Les obsèques eurent lieu sans collision, grâce à la ferme contenance des Vaudois; mais tous les assistants furent dénoncés comme ayant enfreint l'édit. Le jugement de cette cause revenait au podestat de Luzerne; mais par une infraction aux lois juridiques d'alors , on saisit le prévôt général de justice, qui lança ses limiers à la poursuite des Vaudois. Ceux-ci furent bientôt enlacés dans les inextricables filets de ses assignations , protocoles , comparutions , interrogatoires, confrontations et procédures, au point que nulle affaire criminelle n'avait acquis d'aussi formidables proportions que celle-là. Un juge inique est le fléau des peuples !
La plupart des prévenus furent condamnés par contumace; mais il s'agissait de s'en emparer. Le plus difficile à saisir était le capitaine Gappel; homme terrible, dit Gilles, et qui se faisait fort redouter.
La trahison vint en aide à l'injustice. Le colonel d'un régiment fit offrir une compagnie à ce terrible capitaine, et l'invita à se rendre pour cela auprès de lui à Pignerol. Souviens-toi de ton Virgile, lui dit un de ses amis auquel il communiqua cette proposition,
Timeo Danaos et dona ferentes (1).
Mais sa propre hardiesse l'emporta sur la prudence de ce conseil; il se rendit àPignerol, fut introduit dans le château et retenu prisonnier. De là transféré à Turin, on le jeta dans un cachot et il fut condamné à mort.
Deux Vaudois, beaux-frères de Lesdiguières, Samuel Truchi et le ministre Guérin, prièrent l'illustre général d'intercéder pour le malheureux capitaine; et en septembre 1620, Lesdiguières étant venu à Turin, obtint la grâce de Cappel.
Cependant il était dans sa destinée de mourir en prison; car en 1630, il fut de nouveau arrêté, et mourut de la peste dans les prisons de Pignerol.
Après sa première arrestation toutefois, le prévôt criminel avait fait assigner les autres protestants qui s'étaient trouvés aux funérailles du pauvre artisan de Campillon, à comparaître devant lui, dans le terne de trois mois. C'est alors que n'ayant pas comparu , ils furent tous condamnés par contumace et déclarés bannis des Etats de son Altesse Royale.
Aussitôt leurs coreligionnaires de toutes les vallées
(1) Je crains les Grecs même dans leurs présents.
prennent parti pour eux, leur offrent un asile, et intercèdent auprès du souverain. Dans la crainte que le duc ne blâmât les rigueurs injustes dont ils étaient victimes et qu'en fin de compte le seigneur de Campillon, promoteur passionné de toute cette aflaire, ne s'engageât lui-même dans un pas dangereux, ce seigneur prit le parti de s'entremettre en leur faveur. Le faisait-il sincèrement? C'est ce que l'on va voir.
Son entremise fut offerte aux Vaudois par un papiste qui se disait protestant. Ce début ne promettait pas beaucoup de sincérité.
L'intermédiaire se fit fort d'obtenir la grâce des condamnés, pourvu que leurs coreligionnaires adressassent au souverain une requête dans laquelle ils lui offriraient de l'argent.
Gela devait paraître un outrage à S. A. R., mais elle l'ignora; car son Excellence seigneuriale de Campillon garda l'argent et la requête.
Pendant ce temps le prévôt criminel poursuivait toujours ses exécutions contre les protestants établis à Luzerne, sur la rive droite du Pélis.
Enfin les Vaudois envoient eux-mêmes des députés à Turin. Le duc n'y était pas; ses ministres leur demandent cinq mille ducatons (près de trente mille
francs) pour faire cesser les vexations dont ils se plaignent. C'est bien le cas de dire, tels seigneurs, tels prévôts, tels ministres ! Les députes n'osent pas s'engager, rendus timides par les trois mille livres que le seigneur de Campillon avait déjà gardées : ils reviennent aux Vallées . et le prévôt continue de plus belle ses poursuites, procédures, intimations et seutences. qui aboutissaient toujours à d'onéreux dépens.
Enfin l'on apprend que Charles-Emmanuel est de retour à Turin. De nouveaux députes s'y rendent aussitôt : une nouvelle requête est présentée : de nouveaux retards leur sont chaque jour opposes : finalement ils se retirent, chargeant deux delegr.es à demeure du soin de leurs affaires. C'étaient un notaire de Saint- Jean, nommé Antoine Bastie. et le gonfalonier ou porte-enseigne du Villar . nomme Jacques Fontaine.
Au bout de quelques mois ils obtiennent un projet de décret dont voici les principales dispositions : Les anciens privilèges des Vaudois seront confirmes, et toutes les procédures commencées contre eux. pour fait de religion . abolies moyennant la somme de six mille ducatons (34.800 fr.). Il était dit. en outre, que les protestants ne travailleraient pas en public les jours de fêtes catholiques: qu'ils feraient la rêvéï'ence aux
processions, ou se retireraient de leur passage; et enfin qu'ils fermeraient le nouveau temple ouvert par eux à Saint-Jean (aux Stalliats).
« Altesse Royale, dirent les députés à Charles-Emmanuel, depuis longues années l'humble recours que vos fidèles sujets de la religion ont mis en vos bontés, n'a cessé d'être entretenu par de belles paroles et de bonnes espérances, sans que leur condition se soit améliorée. Aujourd'hui encore on veut restreindre notre culte, et l'on exige de nous un tribut considérable pour cela. !» Ils auraient pu ajouter, à propos des poursuites qu'on offrait d'abolir : La cessation d'une injustice doit-elle s'acheter? et sa longue permanence ne donnerait-elle pas plutôt droit à des réparations ?
Quoi qu'il en soit, le duc leur répondit avec sa bonté et sa douceur accoutumées, disant qu il n'avait plus grand désir que de pourvoir à leur contentement.
Mais son entourage était moins noble, moins juste, et surtout moins désintéressé. Lorsque les députés vaudois allaient partir , pour apporter cette réponse aux Vallées, le procureur fiscal les fit arrêter et détenir jusqu'au payement intégral des six mille ducatons, que les conseillers de S. A. R. avaient décidé d'imposer aux Vaudois.
C'était le 12 mars 1620; on les retint captifs pendant cinq mois, dans le château où se trouve aujourd'hui le musée de peinture à Turin, et le même jour, le gouverneur de Pignerol , nommé Ponte, sur les suggestions de l'archevêque de Turin , fit incarcérer aussi douze Vaudois qui s'étaient rendus au marché de Pignerol.
Il fallut bien se résoudre à payer le tribut demandé. De longues négociations eurent encore lieu, et enfin, le 20 de juin 1620, un édit fut rendu conformément aux dispositions projetées, sauf qu'il ne contenait rien de relatif aux fêtes et aux cérémonies catholiques.
L'année d'après, au mois d'avril, de nouvelles tracasseries furent suscitées aux Vaudois, à propos d'un recensement qui les obligeait de se rendre individuellement à Pignerol , ce à quoi quelques-uns d'entre eux avaient manqué.
Le grand moyen employé contre les Vaudois , qui consistait à faire des poursuites criminelles, sous prétexte de rébellions aux ordres du souverain, fut de nouveau employé ; et pour s'y soustraire, les malheureux religionnaires consentirent encore à augmenter leur tribut de mille ducatons.
Cette somme fut répartie entre tous les habitants
des Vallées, quoique ceux de Campillon seuls eussent été originairement la cause de ce tribut. La misère était grande; plusieurs familles souffraient de leur nécessaire et murmuraient contre leur position.
C'est alors que les moines et les jésuites firent agir leurs afïidés auprès des plus pauvres et des plus isolés. Cette influence s'exerçait surtout sur la ligne en litige, par laquelle le protestantisme était en contact avec le romanisme, c'est-à-dire dans les villes de Bubiane, Campillon, Fenil, Garsiliane et Briquéras.
Des agents du clergé, soit régulier soit séculier, sous couleur de compatir aux difficultés matérielles de ces pauvres familles, vinrent leur offrir, avec toutes les apparences d'un généreux intérêt, non-seulement de payer leur quote-part de la dette souscrite par les Vaudois, mais encore de leur faire obtenir une longue exemption d'impôts, et même des récompenses immédiates, à condition qu'elles consentiraient à ne pas repousser des biens encore plus précieux, savoir : l'abandon du protestantisme, et l'adoption de l'Eglise romaine.
Plusieurs se laissèrent gagner , et se vendirent ainsi , en cédant aux séductions fallacieuses du tentateur doré.
Ainsi s'affaiblirent, sous de perpétuels assauts, ces Eglises éparses et peu nombreuses, toujours exposées aux périls de la violence ou de la tentation.
Et lorsque de nos jours on voit régner tant d'indifférence religieuse au sein des sociétés affranchies et comblées de dons, assaillies d'appels au lieu de menaces, entourées d'encouragements au lieu d'obstacles, honorées dans l'accomplissement de leurs devoirs au lieu d'être méprisées; lorsque Ton voit s'éteindre la foi et la vie bibliques, sous le souffle de l'égoïsme et de la corruption, par la seule puissance des débilités de notre nature ; on a lieu de s'étonner encore de ce que ces chrétiens épars de la plaine du Piémont aient pu survivre, pendant un siècle encore, aux chutes nombreuses qui éclaircissaient leurs rangs, aux coups de la persécution qui cherchait à les anéantir.
Nous ne pouvons raconter en détail toutes les misères, les obsessions et les injures auxquelles ils furent longtemps en butte. Les dispositions de Charles- Emmanuel leur eussent été plutôt favorables qu'hostiles; mais lorsque la malveillance du gouvernement se fut calmée à leur égard , ils durent subir celle des
ennemis particuliers. Après les poursuites judiciaires vinrent celles des fanatiques.
En 1624, par exemple, deux protestants se trouvant sur la place publiqne de Bubiane, quelques-uns des nouveaux convertis leur reprochèrent de demeurer fidèles à une religion qui n'avait fait que des martyrs. — Si j'étais à la place du prince, dit l'un d'eux, je vous ferais bien abjurer. — Et comment? — Par la force. — Nous remercions Dieu de nous avoir donné un prince plus modéré que vous.
Ce propos est transmis aux magistrats sous la tournure suivante : Les protestants ont dit que le prince était moins zélé pour la religion que les nouveaux convertis.
Le prince est outragé ! crient les catholiques. Les magistrats, sollicités par leurs clameurs, font poursuivre les deux malheureux protestants pour crime de lèse-majesté. C'étaient non-seulement des hérétiques mais des rebelles. L'un d'eux s'appelait Pierre Queyras et l'autre Barthélémy Boulles. Ils parvinrent d'abord à se soustraire aux poursuites dont ils étaient l'objet, et qui, à vrai dire, ne paraissaient pas avoir été dirigées avec beaucoup de rigueur. Cet incident semblait oublié, lorsqu'un jour Queyras fut invité à
diner chez un seigneur de la Vallée. Etait-il noble? Qu'on en juge par sa conduite. Ce seigneur le fait arrêter par ses gens et le livre aux sbires de Luzerne. On le jette dans les prisons, et Boulles. cet innocent complice du langage qu'on lui reprochait, prend alors la fuite dans les montagnes de Rora.
Queyras est conduit dans les cachots de Turin. On réclame vainement sa liberté. L'inquisition sentait venir une nouvelle victime. Alors la femme du prisonnier prend son enfant dans ses bras , va se jeter aux pieds du prince, lui fait connaître que les paroles de son mari sont un hommage rendu à la sagesse du souverain, et non pas une injure : le supplie en faveur du père de cet enfant, lui demande sa grâce et a le bonheur de l'obtenir. L'épouse fidèle, dit la Bible, est un trésor de l'Eternel. Les princes de la maison de Savoie ne se montrèrent presque jamais injustes ni cruels , à moins qu'ils ne* fussent sous l'influence de l'Eglise romaine.
L'année suivante (en 1625), un sénateur vint à Bubiane, muni de secrètes informations, par suite desquelles il fit opérer de nombreuses arrestations dans le pays. On adressa une requête à Charles-Emmanuel pour obtenir l'élargissement des captifs. Le duc ré-
pondit que cette affaire concernait le juge Barbéri , délégué pour en informer; mais sa clémence ne l'oublia pas, et, au bout de quelque temps, ils furent mis en liberté.
Ainsi les protestants de Bubiane et des villes environnantes conservaient encore, à cette époque, quelque liberté de conscience, due à la tolérance du souverain ; car, d'après l'édit du 28 septembre 1617, leur religion ne devait plus être tolérée que pour trois ans, en dehors des limites établies par l'édit de 4602. Ne résidant pas dans l'enceinte de ces limites , il fallait qu'ils abjurassent ou vendissent leurs biens pour se retirer ailleurs, à moins d'encourir les peines portées par l'édit. Quelques auteurs disent même qu'il ne leur fut laissé que trois mois pour cela ; et déjà huit ans s'étaient passés sans qu'ils eussent abjuré ni vendu leurs domaines. Ils pouvaient donc espérer le maintien durable de cette faveur, dont la bonté du souverain leur accordait tacitement la prolongation.
Les moines et les inquisiteurs n'en furent que plus ardents à les poursuivre ; ils voulaient des victimes et non des graciés.
Un jour dix jeunes gens furent arrêtés en se rendant à Pignerol; les moines de l'abbaye en firent leur
profit. Plus tard, un homme et une femme, déjà âgés, sont saisis à Briquéras et conduits à Cavour. L'inquisition en fait sa proie. Par intervalle, enfin, des voyageurs ou des marchands forains étaient surpris en route et jetés dans les cachots, d'où souvent on n'en entendait plus parler.
En 1627, plusieurs arrestations eurent lieu simultanément à Bubiane, à Campillon et à Fenil. Les prisonniers furent d'abord conduits à Cavour , puis au château de Yillefranche, où l'on cessa d'avoir de leurs nouvelles.
Leurs parents , leurs amis , tous leurs compatriotes s'émeuvent douloureusement. Des sollicitations pressantes sont adressées au comte Philippe de Luzerne, qui paraît n'avoir pas été étranger à ces violences, et dont on ne peut obtenir que des réponses évasives.
Les Yaudois adressent alors une requête à leur prince, et envoient des députés pour la lui présenter. Un gentilhomme leur offre son entremise auprès du souverain ; elle est acceptée ; ils partent : les voilà à Turin.
— J'ai un parent fort bien en cour, leur dit leur récent protecteur : confiez-moi votre requête pour la lui présenter, et je vous promets son appui. — La re-
quête est cédée, mais non rendue; les Vaudois la réclament.
— Je l'ai présentée au duc, répond le gentilhomme, mais Son Altesse était fort irritée , d'un rapport qui vous accusait d'avoir pris les armes pour délivrer les prisonniers de vive force. Je l'ai assurée que ce rapport était faux, et j'espère la calmer complètement; mais vous serez obligés de faire quelques concessions, et vous n'oublierez pas surtout de me défrayer des grandes dépenses que j'ai faites à votre occasion.
Les Vallées furent fort mécontentes de la tournure que prenait cette affaire, et reprirent sévèrement leurs députés sur ce qu'ils s'étaient dessaisis de la requête que leur devoir était de présenter eux-mêmes au souverain. Enfin une réponse est obtenue, et l'on apprend que cette affaire a été remise au jugement de l'archevêque de Turin et du grand chancelier. C'est alors à ce dernier que l'on s'adresse; mais il répond que Son Altesse et l'héritier présomptif de la couronne veulent s'en occuper. Voilà donc les malheureux captifs transférés à Turin, après une détention préventive de plusieurs mois, ignorant même le crime qu'on leur impute. Le frère de Sébastien Bazan , dont il sera
question dans le prochain chapitre des martyrs, était au nombre de ces prisonniers.
Plusieurs'semaines se passèrent encore pendant, lesquelles l'archevêque mourut; après quoi, sur de nouvelles instances desVaudois,le duc ordonna au chancelier de terminer cette affaire.
Le vingt-un de juillet, Barbéri, abusant de sa haute position, se rend à Luzerne escorté d'une troupe d'archers et de gens de justice, ou plutôt de brigands; car se jetant sur les maisons des réformés, il les pille, dresse inventaire de ce qu'il laisse , va à Bubiane où il renouvelle les mêmes opérations, et les poursuit jusqu'à Campillon et h Fenil. Puis il publie un ordre ordonnant à tous les notaires et syndics de ces communes de lui rendre un compte exact des possessions des protestants, qui, disait-il, étaient tous coupables d'une manière ou d'une autre, et méritaient universellement d'être condamnés à mort et d'avoir leurs biens confisqués ; mais que , par clémence , on leur ferait grâce de la vie, à condition qu'ils payeraient une forte rançon. Quelle justice ! quel sénateur!
Les Vaudois indignés refusèrent de payer ce révoltant tribut. Alors on fit courir le bruit qu'une armée s'approchait pourles exterminer. Les habitants de Bu-
biane et des autres villes de la plaine se hâtèrent d'emmener leurs familles vers les montagnes, en emportant C3 qu'ils avaient de précieux. Les montagnards, à leur tour, descendirent en armes et allèrent se poster en face de Luzerne, afin d'être prêts à recevoir l'armée dont on parlait. Mais un autre sénateur, nommé Syllan, se trouvant alors à Luzerne pour des affaires particulières, envoya des émissaires, afin de rassurer les Vaudois à cet égard. Puis il leur fit dire que s'ils voulaient payer les dépens de la troupe Barbéri , elle se retirerait et que les meubles enlevés seraient rendus.
Payer les dépens des injustices subies paraissait un peu dur; mais les catholiques de Bubiane et autres villes précitées offrirent aux Vaudois de payer la moitié de cette somme, afin d'être délivrés de cette horde désastreuse pour tous. Cet acte de fraternité delà part du peuple est plus chrétien que tous les actes de persécution de la part de l'Eglise. L'offre fut donc acceptée ; et Barbéri s'en retourna avec le tribut qu'il avait désiré. Mais on apprit bientôt qu'il n'avait reçu du prince aucun ordre contre les Vaudois : ces derniers alors dressèrent un mémoire détaillé de toutes ses vexations, et l'on parlait encore de les faire financer pour y mettre un terme , lorsque des circonstances
inattendues vinrent changer complètement la physionomie de cette affaire.
De nombreuses arrestations avaient été effectuées à Luzerne, à Garsiliane et à Briqueras; mais souvent, lorsqu'il s'agissait d'instruire la cause de l'un des prisonniers, on ne le retrouvait plus.
D'un autre côté, les dénonciations par lesquelles différentes personnes étaient accusées de se rendre au culte protestant dans les Vallées, se multiplièrent tellement que les autorit s. supérieures ne purent concevoir que les Vaudois eussent un aussi grand nombre d'adhérents en Piémont.
Ce qui rendait plus incompréhensible encore toutes ces circonstances, c'est que plusieurs des captifs disparus des prisons avaient été revus en liberté dans les montagnes.
Disons tout de suite le mot de ce mystère. Les dénonciateurs recevaient une récompense des magistrats, et ces magistrats subalternes recevaient une rançon de l'accusé , trop heureux d'échapper ainsi à d'injustes, mais cruelles poursuites.
L'appât de ces rançons et de ces récompenses avait livré tous les alentours des Vallées à une véritable curée de dénonciateurs. Mais le méchant fait une œu-
vre qui le trompe. Ces dénonciations s'élevèrent jusqu'à des personnages puissants qui, loin d'entrer en composition, prouvèrent la fausseté de l'accusation et tirent punir l'accusateur.
Alors les autorités supérieures, dont la droiture est une des gloires du Piémont, suspendirent toutes les poursuites commencées. On ouvrit une enquête sévère sur la direction antérieure de ces procédures, et l'on découvrit beaucoup de faux témoins qui avaient fait condamner des innocents et qui furent à leur tour condamnés aux galères. Mais l'Eglise romaine qui attaque la vérité évangélique , devait défendre la calomnie ; et, par l'entremise des jésuites, plusieurs de ces faux témoins purent échapper à la peine qu'ils avaient encourue.
Les Vaudois ne s'en plaignirent pas ; ils étaient trop heureux d'avoir retrouvé leurs frères. Les prisonniers de Villefranche avaient été remis en liberté. Ceux de Campillon et de Bubiane, de Fenil et de Briquérasne tardèrent pas à rentrer dans le sein de leurs familles. Les atteintes dirigées contre eux avaient tourné contre leurs ennemis. Le pied des malintentionnés fut pris dans le filet qu'ils avaient dressé, et l'éternelle
sagesse d'en haut ne cesse d'être justifiée à cet égard par l'éternelle folie des hommes.
Par suite de cette rehabilitation, les chrétiens de Bubiane. Campillon et Fenil. où les réformés, dit Gilles, étaient plus nombreux que les catholiques (1), obtinrent de pouvoir continuer. seco?ido il solifo (selon l'usage), à professer librement leur culte domestique, ainsi que la faculté de se rendre dans les Vallées au culte public, et même d'appeler les pasteurs vaudois en cas de maladie ou de mort. Le droit d'avoir un maître d'école protestant leur fut aussi reconnu.
Ce n'était là du reste que les dispositions des édits du 10 janvier et du 5 juillet 1561 : mais c'était une grande victoire de les avoir maintenues. Le clergé catholique ne tarda pas de leur en disputer les fruits, et. sous les prétextes les plus futiles, ils intentaient aux Vaudois des poursuites dont le dernier mot était toujours l'apostasie, ou la rançon : à tel point , dit l'auteur précité, qu'il n'y avait si petite faute qui ne tut rendue très difficile à accorder sans cette condition , ni faute si énorme qui ne tut trouvée de facile pardon p our ceux qui abjureraient leur foi.
(1) Gilles, p. *0-2.
Les moines surtout ne cessaient de se plaindre des prétendues vexations des Vaudois. A La Tour , par exemple, où leur couvent aboutissait à un ancien cimetière protestant clos de murs , et dont pour cela l'usage avait été interdit (1) à notre culte, il arriva que les reclus mirent à découvert des ossements, en creusant les fondations d'une muraille,
Une femme vaudoise vint recueillir ces ossements et les ensevelit. Aussitôt les moines écrivirent à Turin que les Vaudois les entravaient dans leurs travaux, leur enlevaient des déblais , se rendaient coupables de soustractions furtives... etc. Et c'est ainsi que, sur de faux rapports, des poursuites sévères amenaient quelquefois des innocents jusque dans les prisons.
La Fontaine n'était pas né; mais il paraît que la fable du Loup et l'Agneau était déjà connue : car le docte et naïf historien qui relate ces faits compare hardiment ces moines à des loups criant sans cesse, dit-il, que les agneaux leur venaient troubler l'eau.
Mais les moines n'étaient pas seuls, et quelquefois les autorités séculières, les seigneurs même faisaient aussi les loups. On en a vu la preuve dans les em-
(1) Par les décrets du 2 juillet 1618 et du 25 juin 1620.
buscades de Guillaume de Luzerne et les rançons des jusi cies. En 1629, par exemple, un protestant de Campillon , nommé Perron , fut assailli dans sa demeure par une troupe d'archers , que repoussèrent vaillamment pendant une demi-journée ses quatre fils et lui. L'un de ses fils y fut tué et un autre dangereusement blessé. Mais ces faits de détail sont trop nombreux pour qu'on puisse les indiquer tous.
Sous le règne de Victor-Amédée Ier, des ordres souvent réitérés furent donnés aux autorités de Luzerne , Bubiane , Briquéras , Campillon et Fenil , afin de poursuivre l'extirpation des hérétiques qu'on n'y pouvait déraciner. Ces ordres sont du 9 et du 11 novembre 1634, du 6 et du 27 mai 1635, du 10 avril 1636 et du 3 novembre 1637.
Mais, soit que les sentiments du souverain fussent plus cléments que son langage, soit que l'indulgence des juges adoucît la sévérité de ses décrets, les Yaudois continuaient d'exister dans ces villes, où depuis si longtemps ils avaient existé.
L'édit du 28 janvier 1641 prononça définitivement la confiscation de leurs biens, hors des limites des Vallées. Le 17 février 1644, on leur défendit même de sortir du territoire de ces dernières, à moins que ce
ne fût pour aller trafiquer dans les foires ; mais il paraît néanmoins qu'il y avait toujours quelques rejetons des anciennes Eglises évangéliques à Luzerne, Bubiane, Campillon, Fenil etBriquéras; car la défense faite aux Vaudois de résider dans ces villes se trouve encore fréquemment renouvelée dans les temps ultérieurs. Elles est reproduite, entre autres, dans les édits du 31 mai, et du 15 septembre 1661 , du 31 janvier 1725 et du 20 juin 1730.
Il était réservé à notre époque de voir enfin s'évanouir toutes ces barrières injustes et puériles élevées entre les peuples pour circonscrire la pensée. Les doctrines de l'Evangile, comme les lumières de la civilisation , ne se renferment pas entre des lignes cadastrales. Qu'ont de commun les bornes d'un champ avec les limites de l'erreur ou de la vérité? Puissent ces belles contrées retrouver dans la liberté les dons qu'elles firent briller jadis pendant leurs jours de servitude !