Livre de George Morel. Mns. de Dublin., class. C, tab. V., n
Dieu, mes frères, abandonnez le siècle pour suivre le Seigneur (1). — Les œuvres humaines profitent peu pour le salut (2). Telles sont leurs représentations.
Aussi ajoutent-ils qu'il est impossible à l'homme d'accomplir ses devoirs sans la foi. — Oui, je sais que tu ne pourras le faire par toi-même ; mais appelle à ton secours le Seigneur et il t'exaucera (3).
Observons enfin que les Vaudois ont fait usage, comme les catholiques, de la distinction rejetée par les protestants, entre les péchés mortels et les péchés
(1) Prego vos carament per l'amor Je vous prie chèrement, par l'adel Segnor, mour du Seigneur, d'abandonner le
Abandonna lo segle serve a dio siècle, et de servir Dieu avec crainte, cum temor.
(Lo novel Confort. Msc. de Genève, n. 207, et Dublin, 21, première partie.)
(2) Cant lome ha sapiencia e non Quand l'homme a la connaissance et ha lo poer n'a pas le pouvoir, Dieu le réputera
Dio li o reconta perfait cant el ha parfait, si toutefois sa volonté a été bon voler; bonne ; mais qu'il n'ait que puissance
Ma cant elha poiscencza e grant et compréhension (stériles) cela proentendament fitera bien peu pour son salut.
Li profeita mot poc cant al seo salvament.
(Lo novel Sennon, autre poëme vaudois, renfermé dans ces mêmes manuscrits, publiés en entier par Hahn, et fragmentairement par Raynouard et Monastier.)
(3) Non possibla cosa es a li vivent complir li comandament silh non han la fe. (Msc. de Genève, n. 508, fol. 2.)
Yo say que tu non poyres far ayczo de tu meseyme ; ma apella dio, lo teo ajudador, e el esauczire tu, si tu seres fidel e istares curios (désireux) de la toa salu. (Msc. de Genève, n, 209, fol. 20.)
véniels (i); mais qu'ils étaient loin d'entendre atténuer par ces termes la gravité d'aucun péché, puisqu'ils disent , dans un sens général : « Le péché annihile l'homme, et le fait déchoir de ce qu'il doit être (2). » Ces termes, du reste, qui remontent trèshaut dans les annales de l'Eglise, pouvaient être appuyés sur ce passage de saint Jean : « Toute iniquité est péché, mais il y a tel péché qui ne va point à la mort (3). »
Les Vaudois avaient aussi des maisons de retraite particulières (4). Au nombre des trente-deux propositions
(1) Voir pour cela ce même Msc. 209, fol. 20 et 21; le Msc. n. 208, exposicio de li X comandament , à l'exposition du quatrième. Msc. 207, sensée de la penilencia, art. VI, § 2. Ce mot sensée qu'on a traduit quelquefois par sentiment ou sensation, signifie tout simplement : s'ensuit. C'est une formule fréquemment employée lorsqu'on passe d'un sujet à un autre ; ainsi, après avoir traite de l'aumône spirituelle (prières, conseils), l'auteur écrit: ara sensée délia Imosina corporal ; maintenant s'ensuit de l'aumône corporelle.
(2) Lo pecca non es alcuna cosa Le péché n'est pas une chose nanatural, ma es corrucion del ben, e turelle (qui soit dans la nature vraie defet de gracia, car lo pecca ani- des choses) ; mais il est corruption quilla lome e lo fay defalhir del bon du bien et défaut de grâce; car le esser. péché annihile l'homme et le fait
{Quai cosa sia pecca. Msc. de Ge- sortir de la bonne existence. (Défalnève, n. 209, fol. 21.) loir du bon être.)
(3) irt Epitre, chap. V, verset 17.
(4) Alcun d'nos ministres d'Ievangeli, ni alcunas de las nostras fennas non se maridan.
Exposition des usages et des croyances de l'Eglise vaudoise avant la
qui leur étaient imputées, et qui furent affichées sur les portes de la cathédrale d'Embrun, en 4489, se trouvait celle-ci : « Ils nient que le chrétien doive jamais prêter serment. » On ne peut dire cependant qu'ils se soient nulle part prononcés d'une manière aussi absolue à cet égard; mais il est certain qu'ils considéraient comme un fruit de la perfection, que la vérité
réformation , présentée par les délégués vaudois aux Réformateurs* Livre de George Morel. Manuscrits de la Bible du collège de la Trinité à Dublin, clas. C, tab. V, n. 18. (Le docteur Todd, conservateur de la Bibliothèque, a donné une monographie assez étendue de ce manuscrit, dans le n. 113 du Magasin britantiique, page 397 et suivantes.)
Voici encore un passage de ce manuscrit relativement à I'ordixation des Barbas*, et à l'objet de cette note.
Tuit aquilh liqual se recebon entre de nos en l'offici del ministier evangelic venent la plus part del gardament de las bestias e del coltivament délia terra, e de heta de 25 o alcuna vecz de 30 aucz, e al pos tôt sencza letras. E prove li prédit requerent entre de nos, trecz o quatre mecz dyvern, per trccz o quatre ancz, si ilh son de manieras convenivols e agra-
divols Après aquestas cosas, li prédit requerent son amena en alcun
luoc, alcal alcunas nostras fennas, lasquals son nostras, serons ** en Jeshu Xrist vita en vergeneta; e en aquest luoc li prédit demoron un an e alcuna vecz ducs; e poi en après aquest temp consuma, son receopu cum lo sagrament de la eucharistia, e cum limposicion de las mans en loffici del preverage e délia prédication ; e en après aiczo li trameten predicar duy a duy.
* Les Barbas, ou pasteurs vaudois, ne paraissent pas avoir eu un costume particulier. — l'n témoin oculaire rapporte qu'ils étaient vêtus d"une longue robe de laine blanche (ce qui ne doit probablement s'entendre que d'un vêtement ample et à longs pans.. [Biblioth. nation. Paris. Msc. de Brienne, vol. 20i. Informations du 25 octobre lo'*'*, déposition du troisième témoin.] D'autres en ont vu qui portaient un vêtement gris \ Enquêtes juridiques contre lis Vaudois, Msc. Dublin. Biblioth. col. Trm. class. C, tab. V, numéro 19, vol. IX, § 18 ; et dans ALLIX Some remarks, etc., p. 318.]
" Mènent, stiivent , continuent ; de là le mot série. Ce n'est donc pas une faute de copiste, comme on l'a supposé en proposant de lire servon (servent); on ne pourrait pas dire d'ailleurs, servon en Jèshu Xrist; la tradutionde ce passage est : mènent en Jisus Christ leur vie en virginité.
parvint à n'avoir jamais besoin, sur les lèvres de l'homme, de la garantie d'aucun serment. L'homme parfait, disent-ils, ne devrait pas jurer (1) ; et ces paroles impliquent au contraire la licité du serment, par l'absence même de la perfection, car nul n'est parfait ici-bas.
Leur opposition à l'Eglise romaine était toujours basée sur la Bible ; (2) le caractère du chrétien était pour eux dans la vie chrétienne, et la vie chrétienne un don de la grâce de Dieu.
Enfin, les Barbas se rendaient chaque année au sein des divers hameaux de leur paroisse (3) pour
Ces notions exprimées d'une manière si précise viennent encore à l'appui de ce que nous avons dit précédemment. — On trouve une partie de ces détails dans Scultetus, Annales Evangelii renovali , et dans Ruchat, Histoire de la réformation en Suisse, tome III.
(1) Neun perfect non deoria husar de jurament. Chap. XVI du Vergier de consolation, Genève, Msc. 209, et Dublin, class. C, tab. IV, n. 17.
(2) Dans aucun écrit polémique du temps, on ne trouve un aussi grand nombre de citations bibliques que dans ceux des Vaudois. Plusieurs d'eatre les passages qu'ils citent sont aujourd'hui différemment compris; mais nulle part l'autorité de la Bible n'a été plus respectée.
(3) Plebeculam nostrara semel singulis annis, quia per diversos vicos habitant, adimus, ipsamque personam in confessione clandestine audimus.
Exposé des usages de l'Eglise vaudoise, fait par ses députés (George Morel et Pierre Masson) aux Réformateurs. (Citation de Scultetus , Annales Evangelii renovali, p. 299.) On peut présumer que les Examens de quartier, en vigueur aujourd'hui dans l'Eglise vaudoise, sont un reste de cet usage. — Tout pasteur, chaque année, est tenu de se rendre dans les
entendre chaque personne isolément , dans une confession privée. Mais cette confession n'avait pour but que d'obtenir des conseils salutaires d'expérience chrétienne , et non pas une trompeuse absolution.
Tel était . à grands traits, l'état de l'Eglise vaudoise au moyen âge. Dans un poëme en langue romane , intitulé la Nobla Leyczon , et qui date de la fin du onzième siècle , ou du commencement du douzième . il est dit que les Vaudois étaient déjà persécutés à raison de leurs mœurs et de leurs doctrines : on conçoit cette guerre d'un monde corrompu contre un peuple, dont la sévère pureté condamnait à la fois ses dérèglements et ses superstitions. « Si quelqu'un y estil dit, ne veut ni médire, ni jurer, ni mentir, ni commettre des injustices et des larcins , ni se livrer à la dissolution, ni se venger de ses ennemis, on l'appelle Vaudois, et on crie : A mort! sur lui (1). »
principaux hameaux ou quartiers de sa paroisse, pour y célébrer un service religieux particulier; y recevoir des communications et donner des conseils plus intimes, selon les circonstances. A. M.
(1) Voici le texte de ce passage d'après les différentes versions :
e nos o poen ver
Que si n'i a alcun bon que ame a terne Jeshu Xrist
Que non volba maudire, ni jurar, ni mentir
Ni avoutrar, ni aucir, ni penre de l'autruy,
Ni venjar se de li seo enemis
llh dion qu'es Vaudes e degne de punir.
Mais ce n'étaient là sans doute que les résultats individuels et isolés de cette inimitié que l'esprit du mal excite toujours dans le cœur des mondains et des pécheurs impénitents , contre les fruits visibles de la sanctification évangélique.
Les premières mesures d'ensemble , prises par l'autorité séculière , pour détruire les Vaudois , ne paraissent pas devoir remonter au delà de l'année 1209. A cette époque, en effet, l'empereur d'Occident, nommé Othon IV, venait d'être élu à Cologne , et couronné à Aix-la-Chapelle, par une partie de l'Empire. Cette cérémonie avait eu lieu en 1198; mais en
(Raynouard, Choix des poésies originales des Troubadours, t. II, p. 73- 103 , -vers 367-372 du poème.) — Cette version est conforme à celle du manuscrit de Genève, n. 207. Celle du manuscrit de Cambridge, publiée par Morlaxd, p. 99-120, portait le texte suivant, dans lequel nous avons mis en regard et en italiques les variantes de la version publiée par Léger, p. 26-30 :
e nos o poen veyr
Morland : Que sel ama alcun bon quel vollia amar Dio e temer Jeshu Xrist Léger : [Que sel se Iroba alcun bon que vollia amar Dio e temer Jeshu Xrist)
Que non vollia maudire n<? Jur^1 ni mentir ni jura
Ni avoutrar, ni q"^-^ ni penre de l'autruy Ni veoiar se de li sio enemic
DU <!icz0n quel es '«"g? e degne de Punir' dison H laudes ■ mûrir.
Le texte de la Xobla Lezczox publié par M. Haiix [Geschichle der Wahlenser und verwandter Sekten, Stutgard, 1848) est conforme à celui de Ravnouard.
1206, il fut défait par Philippe de Souabe, son compétiteur , et il se retira en Angleterre , auprès du roi Jean, son oncle. Il en revint deux ans après , ayant appris la mort de son rival. Alors , il fut reconnu par la diète de Francfort; et l'année suivante, il se rendit à Rome , pour se faire sacrer empereur, par le pape Innocent III , qui l'avait toujours favorisé contre Philippe.
Dans ce voyage, il passa en Piémont; mais le comte de Savoie, nommé Thomas , qui y régnait alors, avait pris parti contre lui, dans ses différends avec Philippe ; aussi ce dernier lui avait-il donné, en récompense de son attachement, les villes de Quiers, de Testone et de Modon. Othon IV, irrité contre l'ancien partisan de son rival, voulut se venger de lui en l'affaiblissant dans ses propres Etats, et pour cela il donna à l'archevêque de Turin, qui était prince de l'Empire (1) , le droit de détruire les Vaudois par les armes. De sorte que cette longue carrière de persécutions qu'ils ont dû parcourir, n'a pas été ouverte par la maison
(1) Le titre de prince de l'Empire avait été donné en 1160 aux évêques de Turin, de Maurienne et de Tarantaise, par Frédéric 1er dans le but déjà d'affaiblir la maison de Savoie, qui avait abandonné son parti pour suivre la politique du pape, Adrien IV. La papauté a été funeste même à ses défenseurs.
de Savoie, mais par ses ennemis; et lorsque plus tard la maison de Savoie dut entrer elle-même dans ces voies de rigueur et de dépopulation, ce ne fut jamais de son propre mouvement , mais sous des influences étrangères , dont la plus acharnée était celle de la cour de Rome.
La branche des comtes de Piémont régna cent soixante-seize ans , et les quatre derniers portèrent le titre de princes d'Achaïe. Leur résidence était à Pignerol ; et nous ne voyons pas , dit le marquis de Beauregard dans ses Mémoires historiques (t. II, p. 5)5 que ces princes, qui demeuraient si près des Vaudois, ni que le premiers marquis de Saluées les aient persécutés. On a même cru que quelques-uns des comtes de Luzerne (1) , vassaux immédiats de l'empire , et principaux seigneurs de ces vallées , avaient partagé très anciennement leur croyance.
Ainsi l'Eglise primitive s'est conservée dans les Alpes jusqu'à l'époque de la réformation. Les Vaudois sont la chaîne qui relie les églises réformées aux
(1) On a écrit que les armoiries des comtes de Luzerne portaient, comme le sceau des Eglises vaudoises, un flambeau [Lucerna) entouré de sept étoiles ; c'est une erreur : l'écu de cette famille porte d'argent à trois bandes 3e gueules. Ce blason est du reste empreint sur le titre des Memorie isloriche de Rorengo, à l'appui de son fitre de conti di Luzcrna.
premiers disciples du Sauveur. C'est en vain que le papisme . renégat des vérités évangéliques , a mille fois cherché de la briser ; elle a résisté à toutes les secousses : des empires ont croulé, des dynasties sont tombées , mais cette chaîne du témoignage biblique n'a pas été rompue : c'est que sa force ne venait pas des hommes , mais de Dieu.
XOTE