LE CHATEAU DE CA S IN- G H AN DE S — L’INNOCENTE — CLOTILDE
Parmi les anciens châteaux semés sur le sol de France par la féodalité, cette grande institution qu’en ma qualité de vilain je m’abstiendrai de juger, il en est auxquels se rattachent des faits importants qui en consacrent à jamais la mémoire. On pourrait dire qu’ils servent de jalons pour l’histoire de notre patrie.
C’est d’un de ces châteaux-forts, dont il reste à peine aujourd’hui quelques pans de murailles oubliés par la faux du temps, que vous allez, pour prélude do cette histoire, lire la description qui nous a été conservée dans les archives des Camaldules de la Provence.
J’ignore quand cedit castel fut démoli; mais, ce que je sais parfaitement bien, et ce qui doit vous suffire, c'est
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qu’en \ 440 la Provence s’enorgueiliisait du château deCasin- Grandes, et certes ce n’est pas sans raison!... Soyez-en juges, chers et précieux lecteurs; surtout ne vous endormez pas, ou dormez si vous gardez le titre de juges.
Il existe sur les côtes de Provence, près de Jonquières, un endroit qu’heureusement l’on n’a pas pu détruire : vous irez le voir si c’est votre bon plaisir. Il est assez curieux par la singularité des récifs et des falaises que la capricieuse nature y plaça de ses mains. On présume qu’ils sont les débris de quelque volcan éteint, et les grottes souterraines de la côte autorisent cette opinion. Ces écueils forment trois promontoires dont celui du milieu présente une •plate-forme charmante; à sa droite et à sa gauche s’élèvent les masses imposantes des deux autres, qui sont arides et montueux. L’espace de côté rempli par ces trois berges est inabordable, à cause des écueils qui se prolongent dans la mer : son onde ne laisse jamais de chemin libre au bas des falaises, et elles sont tellement inégales et rocailleuses qu’elles olfrent au voyageur les moyens de prouver son courage.
On ne connaîtencore qu’un seul homme !... un fanatique chimiste qui, depuis cette époque, s’y soit hasardé, pour démontrer que ces rocs contenaient de la lave semblable à celle du Vésuve. Que ne peut l’amour des sciences? allez-vous dire... Pas du tout, il n’avait pas un sou, et cette démonstration lui valut une place qu’il sollicitait.
Le promontoire à droite est plus élevé que celui de gauche, et il porte le nom de la Coquette. Dans cette étroito .vallée qui se trouve entre eux, c’est-à-dire sur l’esplanade formée par la berge du milieu, un habile architecte construisit le château deCasin-Grandes, par l’ordre de Guy do Lusignan. Ce fut en 1303, lorsque Hugues XIII de Lusignan, son frère, donna par testament le comté de la Marche à Philippe le Bel, pour en frustrer Guy. Ce dernier défendit son héritage, mais la force l’emporta. Casin- Grandes devint alors l’apanage de membres de la famille de Lusignan qui ne régnaient pas en Chypre,
Leur race s’éteignit bientôt, et Casin-Grandes appartint aux rois de Chypre, qui gouvernèrent ce domaine par des intendants.
La façade du côté do la mer est d’un genre très-noble, et, lorsqu’un vaisseau passe, elle rappelle aux marins les magnifiques palais de la reine amphibie de l’Adriatique. Deux vastes ailes du château longent et dominent les deux montagnes, dont elles ne sont séparées que par un sentier d’environ vingt pieds de large ; et ce sentier est fermé du côté de la terre par deux masses de granit qui servent d’embellisement, tant leur disposition est extraordinaire et pittoresque; elles ont l’air de deux énormes pierres tombées des mains des géants quand Jupiter les foudroya. Cette habitation, ainsi défendue par la nature, est inexpugnable du côté de la terre au moyen d’un fossé do quarante pieds de largeur et par des tours crénelées placées de cinquante en cinquante pieds. Elles décorent très-bien la façade d’entrée et donnent à cette demeure un air de puissance qui, du temps du roi Charles Vil, en imposait encore assez pour que les vilains, mes confrères, n’osassent pas remuer. Le portail, de forme ogive, passait pour un des beaux morceaux de l’architecture féodale. Une allée majestueuse, plantée par Guy de Lusignan, conduit au pont-levis, A droite et à gauche, les deux montagnes finissent en pente douce, et cette pente est garnio d'oliviers, de romarins, de palmiers, de safran, d’orangers, de myrtes et d’autres arbres remarquables par leur beauté. Le parc se trouve donc de chaque côté du fort et le précède. Appuyé sur ces deux roches, ce château centenaire s’élève majestueusement au milieu de ce site romantique, en ayant d’un côté la vue do l’immensité de la mer, et de l’autre celle des gais accidents de la Provence. En effet, la vallée est riante; une route la traverse; et par delà celle route on a l’aspect des terres qui dépendent de ce fief. Le charme de ce paysage unique résulte principalement de l’opposition que présentent, la mer, ce château, l’ouvrage des hommes, ces aride falaises, ouvrage du hasard, les bois du parc, la verte prairie et les villages au loin, Mais ce charme est
doublé par la transparence du ciel et le délicieux climat de cette Italie de la France.
Une femme seule animait alors par sa présence ce gracieux vallon... La disposition de sa chevelure et ses vêtements étrangers annoncent une Grecque. Il règne dans sa personne un désordre portant une trop forte empreinte d’habitude pour être l’effet du hasard. Cette femme, d'une maigreur presque hideuse, roulant des yeux hagards, le visage sillonné de rides venues avant le temps et produites sans doute par son rire forcé, conservait encore sur sa figure des vestiges de jeunesse et de beauté.
Tel est le portrait de la nourrice de Clotilde, la fille unique de Jean II de Lusignan, roi de Chypre, détrôné pour le moment comme tant d’autres, et réfugié dans le château de Casin-Grandes, avec tous les trésors qu’il a pu dérober aux mains rapaces des Vénitiens, ses vainqueurs.
La sueur inondait les joues creuses et pâles de la nourrice, mais sa fatigue et la chaleur ne l’empêchaient pas de continuer son travail. Elle creuse une fosse. De temps en temps ses yeux égarés, en errant sur la campagne, paraissent redouter des témoins de son œuvre funèbre; et bientôt, posant un pied sur sa bêche, elle rit aux éclats ou verse une larme arrachée par l’horreur, en contemplant un tronc d’arbre dont Indisposition originale ressemblait assez à un cadavre.
— Va!... mon fils!... tu ne seras pas sans sépulture! Pauvre enfant 1 je t’ai nourri de mon lait... Hélas 1 les douleurs de l’enfantement durent toute la vie!... Mais, poussant un grand éclat de rire, elle ajouta : Te voilà bien drôle!...
Pour comprendre ces mots, il faut dire que Marie Stoub perdit la raison en voyant percer son fils d’un coup d’épée, lorsque les Vénitiens emportèrent d’assaut Nicosie, la capitale du royaume de Chypre. C’est ce qui la fit surnommer V Innocente. Sa folie avait cela de particulier, qu’aussitôt qu’elle fixait la princesse, Mario, songeant à l’enfance de Clodilde, se rappelait celle de son fils. Alors une lueur de raison lui faisant sentir son malheur, elle pleurait en gardant
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un silence plus terrible que le gai bavardage de sa folie, souvent touchante 1 ’
Après avoir regardé ce tronc d’arbre avec l’expression de la douteur devant laquelle toutes les autres se taisent, celle cl une mère qui pleure son fils, elle reprit son travail avec une effrayante activité. La tombe était presque finie lorsque, sur le haut d’une petite éminence appelée la Colline des
niants, parut une jeune fille en jupon court, comme de tout temps les ont portés les Provençales. Cette enfant, à la taille souple et déliée comme un jonc, tient un mouchoir â la main, et les douces et gracieuses ondulations qu’elle ui imprime trahissent de tendres adieux. A cet instant le bruit d un cheval galopant en deçà de l’éminence se fit entendre, et l’Innocente, ayant promptement levé la tète, aperçut la jeune fille balançant encore son mouchoir. Alors a figure de cette femme prit une expression de finesse malicieuse, elle mit en souriant son doigt sur ses lèvres; mais, voyant la Provençale se retourner et venir, elle se pencha sur sa bêche en feignant de ne pas l’apercevoir.
Cette jeune enfant, nommée Josette, était la fille de l’intendant que le roi de Chypre avait envoyé régir le domaine de Casin-Grandes. Hercule Bombans, 'son père, succéda ans cette charge a un intendant prétendu concussionnaire, qui fut tellement noirci dans l’esprit du roi de Chypre Janus, que ce prince crut faire un acte de clémence en se contentant de lui donner un successeur. Cet intendant destitué se trouvait par hasard un homme intègre, il était chéri des habitants; aussi le con)te de Provence le nomma bailli de Montyrat... Ce passage prouve évidemment qu il exista des délateurs dans les temps de la chevalerie!... Consolons-nous donc 1...
Quoi qu’il en soit, Hercule Bombans, le père de la gentille Josette, exerçant depuis vingt ans cette place lucrative, ne fut pas épargné par l’envie qui s’attache aux fonctionnai! es publics, et sous les coups de laquelle son prédécesseur avait succombé. Cependant, malgré ses détracteurs, il réussit, à 1 arrivée du prince fugitif, à faire nommer sa fille demoiselle de la princesse, et les méchants osèrent
publier qu'on ne la promut à cette dignité que parce que Josette Bombans se trouvait la seule en état de servir Ciotilde!... Mais peut-on empêcher la médisance?
La jeune et jolie Provençale arriva, rouge comme uno grenade, près de l’Innocente, et, l’accostant d’un air assez embarrassé :
— Comment, lui dit-elle, avez-vous fait, ma pauvre Marie, pour vous échapper du château?...
— Comme toi !... quand tuas quitté ton maître pour aller courir l’aiguillette!...
— Il n’y a rien de bon à gagner avec les fous, murmura tout bas Josette, dont l’incarnat était devenu plus vif. Mais que creusez-vous là ? reprit-elle tout haut s’asseyant sur le tronc de l’arbre,
— Mauvaise!... respect aux morts!... Tu t’assieds sur la poitrine de mon fils!... Mon fils!... mon cher fils... Jean, que fais-tu là? Pourquoi ne te relèves-tu pas comme les roseaux, après avoir plié?...
La jeune fille, épouvantée des cris de l’Innocente et de l’expression de son visage, se leva précipitamment.
— Tiens, continua-t-elle, vois comme ils l’ont blessé! En prononçant ces mots, elle montrait à Josette une fente rouge où la sève de l’orme avait coulé. Mais, reprit-elle, j’ai retrouvé son corps!... Ils l’ont laissé là... sans le couvrir d’un peu de terre ! Elle se tut un moment, une larme roula dans son œil, et, montrant à Josette ce bois informe que sa tendre pensée animait, elle ajouta d’un ton qui faisait mal : Ma fille !... tu l’aurais aimé si tu l’avais connu !... tu le pleurerais au moins!... Et moi, qui l’ai porté dans mon sein et perdu!... Je vis !... Elle se tordit les bras, puis, poussant un éclat de rire à gorge déployée, elle se mit à sauter et à danser autour do la tombe.
Josette, émue do pitié, laissa couler une larme. L’Innocente la vit et lui serra la main avec force, elle lui dit d’un ton de voix qui partait du cœur : — Tu seras mère!... Puis, revenant à sa folie, elle prit avec adresse son mouchoir, et, imitant la pose de la jeune fille, elle l’agita comme elle en ayant l’air de la narguer.
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En ce moment Josette, 9eule, aperçut, au bout de l’avenue d’ormes, la princesse Clotilde, entourée de quelques personnes. La nourrice n’en continua pas moins sa danse grecque, avec toute la frénésie d’une bacchante que le vin a momentanément privée de sa raison ; elle chantait des vers grecs, et, ne s’inquiétant pas du désordre de ses vêtements et des lambeaux qui s’en détachaient, elle prit Josette et voulut la faire danser.
Le cortège de la fille de Jean II se réduisait à quatre hommes, les seuls grands personnages dont son père ait voulu se voir accompagné dans sa fuite. Il laissa dans son royaume une foule de partisans qui brûlaient de désir de le suivre, car il était adoré de ses sujets. Le langage qu’il tint en leur ordonnant de rester en Chypre est trop rare de nos jours pour n’être pas rapporté.
« Un citoyen, s’écria-t-il en quittant son palais ensanglanté, doit préférer sa famille à lui-même; son prince à sa famille ; mais rien ne peut se préférer à la patrie, si ce n’est le genro humain. Ne quittez donc pas votre pays et comptez qu’en le servant, même sous les Vénitiens, c’est me servir moi-même : votre courage y brillera bien plus que dans un exil qui ne convient désormais qu’à votre prince... Il ne doit pas habiter les lieux témoins de sa chute... Adieu donc... »
Jean II, presque aveugle, ne put voir les larmes dont les veux furent inondés à son départ. Un monarque ainsi détrôné peut être sûr de régner toujours... Il ne put mémo empêcher quelques seigneurs de venir le rejoindre.
Les quatre personnages auxquels Lusignan accorda les honneurs de son exil accompagnaient Clotilde dans sa promenade. Celte charmante princesse paraît au milieu d’eux comme une jeune fleur pleine de coloris et d’élégance, qui se trouve entre des ronces et des arbutes dépouillés de feuilles. Naïve comme l’enfance, simple comme la nature, il résidait eh elle un charme inexprimable qui la rendait un spectacle ravissant pour la vieillesse, et pour les jeunes un sujet d’exiase. De beaux yeux bleus tout hùinides et fendus en amande semblent loger l’amour et dire : Es-
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claves, protégez-moi ! Une bouche de corail, sur laquelle se jouent le plus charmant sourire et des nichées d’amours, attire le baiser... Sa figure et son organe sont doux comme ceux d’une sirène, et sesîmouvements pétillants de grâces comme ceux d’un jeune cygne, dont elle possède la taille élégante, les voluptueux contours, la démarche, l’éclat et la blancheur; certes, elle n’avait pas besoin pour séduire de sa délicieuse parure. Vêtue à la grecque, elle portait sur une robe blanche comme la neige une précieuse tunique bleue, terminée par des glands d’argent; une espèce do cothurne rouge chausse un pied mignon large de deux doigts; ses cheveux noirs sont retenus par des bandelettes blanches, qui, mêlés à ses tresses, en font valoir l’ébène.
Pour se garantir du soleil, Clotilde avait entouré sa tête charmante d’une gaze légère qui lui donnait cette grâce aérienne que notre imagination prête aux divinités mythologiques. La nature avait dit pour elle : Faisons un chefd’œuvre... Il fut complet. Les attraits de Clotilde n’étaient que la divine enseigne d’une âme plus divine encore ! Enfin, belle de cette beauté rêvée chez toutes les nations, ignorant l’amour et s’ignorant elle-même, elle ressemblait à la rose vierge encore dos baisers du zéphir, ou plutôt à cette admirable statue égyptienne qui, pour résonner, attendait une caresse du soleil
J’avoue que, pour mon usage personnel, je regrette, ainsi que vous, lecteur, que Clotilde ne soit plus qu’une cendre égarée dans la nature... et, comme vouloir la retrouver... c’est tenter la chose imposible de La Fontaine, il faut nous contenter de nos femmes !... hélas ! . . . .