LES MINISTRES DE JEAN 11 — TRENTE BILLE HOMMES
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Clotilde, apercevant sa pauvre nourrice, se dirigea de ce côté. Pendant qu’elle s’avance, examinez un peu, je vous
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prie, à quatre pas derrière la princesse, un farouche soldat qui marche en silence. C’est un homme court, trapu, d’une figure africaine : lèvres épaisses, bouche fendue et nez plat soufflant du. feu. Son œil annonce la férocité ; sa barbe touffue, la force; sa démarche, l’homme qui n’a jamais peur, et ses traits grossiers, une origine commune. Pour toute arme défensive, il avait un casque sur Ja tète; mais il portait à sa ceinture un sabre turc très-recourbé,dont il caressait souvent la brillante poignée. — Castriot l’ Albanais fut, de la garde du prince, le seul qui survécut à la prise de Nicosie. Elle mourut dans le palais, et chaque soldat gardait de son corps la place assignée par le chef. — Ils ne dirent point dans les rues de Nicosie : Nous périrons pour la défense du roi I — Ils moururent! On leur fit, dans la suite, un magnifique service par les soins de Monestan, le premier ministre, que vous allez bientôt connaître.
Castriot peut servir de modèle aux fanatiques présents et à venir. Sa cervelle albanaise n’enfanta qu’une seule idée sans cesse présente : elle consistait à lui faire anéantir tout ce qui nuisait ou qu’il supposait devoir nuire à son prince et à sa fille. Ce dévouement, fils de sa reconnaissance, était tout son code et sa religion... A genoux, ingrats! à genoux devant Castriot!...
Entre Castriot et la princesse, un homme grand, sec, maigre, chauve, à nez aquilin en forme de lame de couteau, gémissait en lui-même d’aller à pied. — Ce personnage était lo connétable comte Kéfalein-; il n’avait pas encore pu se consoler de la perte de ses chevaux, dont il ne sauva que Vol-au-Vent, son favori. Certes, Vol-au-Vent méritait bien cette faveur ! Je croirais volontiers qu’il était un de ceux qui jadis ont charrié le soleil dans les cieux, et qui revinrent sur la terre lorsque les faux dieux et leur équipages disparurent devant la croix. Parmi les regrets de kéfalein il faut compter celui do ne plus commander la cavalerie cypriote. En outre, ce digne chevalier aimait assez à raconter ses anciens exploits. Pour achever son portrait nous aurons le courage de dire qu’on l'accusa toujours de manquer de bon sens, et l'on présume
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que Kéfalein fut un sobriquet ironique qui lui resla... enfin il vola le baptême.
Mais la belle Clotilde est entre deux personnages beaucoup plus importants. Celui de droite était le comte Ludovic de Monestan, ministre de Jean II. Ce vieillard à cheveux blancs, simple et doux, avait une bonhomie rare, même chez un ministre; une éloquence naïve, chose encore plus rare, et un cœur droit qui le rendrait le phénix des ministres s’il n’eût pas été dominé par un zèle démesuré pour la religion; tandis que le second, Hilarion d’Aosli, l’évêque de Nicosie, l’aumônier du prince, possédait toute l’ardeur d’un jeune guerrier, la ruse d'un diplomate et la science ministérielle. Sa figure altière respirait les combats, et, ne pouvant satisfaire cette envie dans les camps, il s’en dédommageait, pour le moment, dans la polémique: aussi, lorsque la princesse fut aperçuo par Josette, une discussion se débattait entre Hilarion et Monestan.
— Je le répète, disait ce dernier, nous n’avons perdu le royaume que parce que les préceptes de la religion mis en oubli, les mœurs dissolues nous ont fait retirer la protection de l’Éterneb
— Ah ! monsieur, répondit levêque, si noms avions eu trente mille hommes de bonnes troupes, l’Éternel aurait été pour nousl... Il aime les gros bataillons; les croisades qui nous ont donné Chypre et Jérusalem le prouvent bien.
— Monsieur, avouez cependant qu’on négligeait le service divin ?
— Monsieur le comte, Nicosie n’était pas assez bien fortifiée 1...
— Oui!... contre les mauvaises doctrines qui nous ont envahis bien avant les Vénitiens, interrompit le ministre ; c’est la religion qui forme les bons soldats on les rendant pieux et soumis au prince, et si les églises avaient été pleines, nous n’eussions pas succombé; le Dieu fort nous aurait accompagnés.
— Non, monsieur, permettez; nous succombâmes parce qu’il uous manquait trente mille hommes, voilà le fait... Monsieur, trente mille hommes sont la base nécessaire de
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toute résistance, de toute oppresion, de tout royaume à défendre, à envahir, à conserver... ensaite, depuis longtemps l’on négligeait les relations diplomatiques avec les États européens. Quo cela nous serve d’exemple à l’avenir; n’est-co pas, madame?...
A cette interrogation du prélat vindicatif, Clotilde garda le silence en faisant la plus jolie petite moue qu’il fût possible de voir, et elle s’avança plus rapidement vers sa nourrice et sa demoiselle d’honneur.
Monestan, se trouvant attaqué gravement, saisit l’évêque par sa ceinture, et tout en doublant le pas pour suivre la princesse, il dit au prélat avec la chaleur de l’innocence accusée :
— Monsieur l’évêque, trente mille hommes ne peuvent rien là où les mauvaises mœurs ont abâtardi le courage; trente mille hommes sans religion no valent point la légion thébaine; et, quant aux relations diplomatiques, qui vous dit qu’elles n’ont pas été entretenues ? Pensez-vous à vos paroles? Pour en parler, connaissez-vous bien l’état de l’Europe? Quel secours pouvions-nous attendre du roi de France, qui, dans ce moment même, a la moitié do son royaume à conquérir ? et comment a-t-il conquis la première moitié ? C’est avec l’envoyée du Seigneur, cette vierge dont la force vient d’en haut et qui a rempli sa mission en sacrant son roi : elle n’est morte que parce que Dieu l’a rappelée, voulant laisser faire les hommes. — L’Angleterre pouvait-elle penser à nous, quand elle ne conserve pas ses conquêtes attaquées, et que des factions s’apprêtent dans son sein et servent la France plus puissamment que le courage des Dunois ? Le roi René, dont nous habitons le comté, ne soutient-il pas une guerre ruineuse en Italie avec l’Aragon ? lui-même est en guerro avec les Maures, ainsi que le Portugal ; et, de tous ces malheurs, le plus grand, et que vous ignorez sans doute, c’est l’état de la cour de Rome... A peine remise (les secousses éprouvées au concile do Constance, elle a vu chasser le véritable pape!... lo vicaire de Jésus-Christ! F.ugène IV !... Les Turcs attaquent l’Allemagne, déjà atta-
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quée par les Hussites ; Cohâtanlinople est aux abois; Jérusalem a succombé!... Le tombeau de Jésus est aux infidèles !... Au milieu de ces chocs des masses premières, lorsque les grandes puissances croulent, se reconstruisent dans leurs débris, pour crouler encore et s’entre-déchirer ; lorsque Dieu, pour punir la terre, a déchaîné son ange exterminateur, quel secours l’Europe pouvait-elle donner à un petit royaume attaqué par une petite république ? Quand on ne fait pas attention au siège de Constantinople, devait-on regarder Chypre ? Lorsque les lions se battent, s’arrêtent-ils pour séparer les écureuils ? Attendez la pacification générale, et l’on nous rétablira!...
L’évêque, atterré par ce discours ab irato , resta quelques moments sans répondre; mais vous connaissez bien peu la persévérance sacerdotale si vous le croyez abattu.
— Si la Pucelle triompha, répondit-il, elle avait presque trente bons mille hommes , que l’originalité du chef (l’armée fanatisait... Ici, continua-t-il en regardant Monestan d’un air goguenard, il faut rendre justice à la haute politique de la cour de France, et je suis bien fâché d’ignorer le nom de celui qui trouva ce nouvel expédient pour ranimer l’ardeur des soldats... Mais brisons là-dessus, ajouta-t-il en voyant l’effroi de Monestan ; je persiste à dire que si nous avions trente mille hommes cela nous vaudrait mieux que d’attendre votre pacification, et je réponds qu’en les faisant débarquer sur la pointe orientale de Nisastro, car c’est la partie la plus faible de l’ile, que j’ai observée plusieurs fois, on viendrait à bout des Vénitiens.
— Hélas! dit Kéfalein, nous fûmes vaincus parce que nous n’avions pas assez de cavalerie.
— Et vous, Castriot, demanda la princesse en riant, que pensez- vous ?
— S’il y avait eu deux mille hommes comme moi, vous seriez encore à Nicosie. Au reste, il ne s’agit p^us de savoir comment on a perdu Chypre, mais bien comblent on la reprendra.
— Tu as raison, Castriot, dit l’évêque, tu es le modèle des soldats ; courage et dévouement,
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' — C’est vrai, reprit Monestan; mais il manque de religion.
— Voilà ma croyance et mon Dieu, s’écria le soldat en
tirant à moitié son sabre; hors mon service, ma tète et le dedans ne regardent personne. • • / w
Ainsi chacun parlait sa langue en voulant la faire parler aux autres, et cette petite cour avait encore ses intrigues : partout où se trouveront trois hommes et un pouvoir, vous 6n verrez !
En ce moment, la princesse arriva près de sa nourrice et de Josette. Aussitôt que l’Innocente l’aperçoit, elle cesse ses extravagances, sa figure se contracte, elle est muette et pleure!...
— Pourquoi donc avoir quittéle château, mabonne Marie! vous savez que j’aime mieux vous y voir que dans la campagne, où il peut vous arriver malheur.
L’Innocente, ses petits yeux noirs fixés sur Clotilde, pleura plus fort en entendant cette voix dont elle eut les prémices; elle se tut, et marchant lentement, elle s’alla mettre à côté de Castriot, qu’elle recherchait volontiers par reconnaissance. Il défendit son fils!...
— Josette, dit la princesse d’une voix douce, vous m’avez quittée... Je n’ai qu’à vous louer si ce fut pour veiller sur Marie; cependant, comment lui laissâtes-vous faire cette fosse ?
Josette rougit et balbutia :
— Madame!... je... j’y...
— Écoutez, mon enfant, vous avez tort de vous promener seule; quoique vous soyez du pays, il est en proie à des brigands qui ne vous en tiendront pas compte, car ils ne sont d’aucun pays. Vous devez savoir que le comte Enguerry le Mécréant court la campagne et la pille, ses soldats se permettent tout!...
Josette rougit encore davantage, et la princesse, en examinant cette rougeur croissante au nom d’Enguerry et de ses soldats, devint toute pensive... Alors la folle chanta deux vers grecs d’une chanson moderne dont voici le sens;
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Je la vis sur la montagne Embrasser son tendre amant.
Fuis revenir tristement Au travers de la campagne.
La princesse, entendant ces vers, regarda sa demoiselle avec un air inquisiteur, qu’elle eût voulu rendre grave, comme si une jeune fille pouvait Pétre l... Clotilde avait parlé d’Enguerry le Mécréant; alors l’aumônier lança son ' dernier trait au comte de Monestan en lui disant :
— Il faudra songer à nous fortifier contre ce furieux qui lève des contributions, pille, massacre et profite, pour faire trembler la Provence, de ce que le fils de René le Bon n’est pas encore arrivé.
— Il n’a ni foi ni loi, ne croit ni à Dieu ni au diable, répondit le comte.
Castriot s’avança et dit avec un affreux sourire :
— Quand il en sera temps, qu’on me dise : Va... et vous ne le craindrez plus.
Il fit avec sa main un geste qui indiquait énergiquement son dessein. < • - » -
— Nous n’assassinons personne, reprit Monestan d’un ton grave; la loi divine...
— A-t-il de la cavalerie? demanda Kéfalein.
— On dit son château très-bien fortifié, repartit l’évêque.
— Je gage qu’il n’y a pas de chapelle! s’écria Ludovic.
Le groupe s’était arrêté pour attendre que Clotilde continuât sa promenade; en ce moment, la folle, voyant sur la colline une belle tète d’homme, elle se prit à rire en indiquant du doigt la place où Josette avait fait ses adieux. L’on eut beau y regarder, on n’y aperçut rien. On prit cela pour un trait d’extravagance, ce qui fâcha Marie, et elle se mit à murmurer. Tout à coup l’on entendit le bruit des pas d’un homme courant avec vitesse; tous les yeux se tournèrent vers l’endroit où la route faisait un coude avec la colline des Amants, et d’où le bruit parlait; alors Castriotse mit on avant, la mà:n sur son sabre.
Un sentiment mixte, qui tient le milieu entre l’inquiétude et la curiosité, rendit chacun immobile; le bruit s’approcha par degrés, et le pauvre fugitif ne tarda pas à ' paraître. C’était un jeune homme enveloppé d’un manteau. Quand il se montra, l’on vit au-dessus de sa tête et dans le ciel une lueur rougeâtre dont l’éclat sinistre effaça celui du jour; une fumée noire, des étincelles et des pailles enflammées, voltigeant dans les airs, indiquaient un grand » incendie, et tout, excepté l’Albanais et l’Innocente, fut t saisi de terreur. L’inconnu s’avançant toujours, Castriot tira son sabre et se mit sur la défensive. L’étranger ne se trouva bientôt plus qu’à cinquante pas de la princesse do Chypre. Objet de tous les regards inquiets, il fut examiné avec l’attention qu’il est bien naturel d’avoir lorsqu’on rencontre un étranger, et qu’il peut donner des éclaircissements sur ce qu’on ignore. On remarqua donc ses cheveux bouclés, noirs comme du jais, et rendus plus éclatants par une peau très-blanche; son visage annonçait un grand effroi, et ses vêtements en désordre unefuilebien précipitée.
A la faveur de ce désordre, chacun, et principalement Clotilde, admira les belles proportions de l’étranger. Il tenait à la main un mauvais bonnet vert, appuyé sur son cœur, où il pressait en même temps son manteau avec lequel il semblait cacher quelque chose. Certes la beauté est un avantage qui prévient toujours en faveur des gens qui en sont doués, et il n’y avait au monde que Castriot ou un gendarme du dix-neuvième siècle capables d’arrêter sur une route un beau jeune homme, par ce3 mots prononcés d’un ton brusque :
— D’où venez-vous ?
— De Montyrat.
— Où allez-vous ?
— Pourquoi?
— Regardez cette lueur...
— Eh bien?... demanda la princesse effrayée.
— Ce beau village est brûlé...
— Est*il du domaine? interrompit Monestan.
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— Non, monsieur, il dépend de l’apanage de Gaston II, fils du comte de Provence. J’v avais une modeste demeure, elle est détruite et je fuis le terrible Enguerry le Mécréant. Hier, il vint demander les contributions qu’il avait imposées la veille. On fut dans l’impossibilité do le satisfaire. Il marqua le village d’une croix rouge, et depuis ce matin t ses soldat3 le pillent. Ces flammes annoncent que tout est terminé. Je suis sans patrie et sans asile! On ne m’en refusera pas un chez Jean de Lusignan !...
— Et pourquoi? demanda Kéfalein, qui parut sortir d’un songe.
— Parce qu’il connaît le malheur! ...
Les accents de cette voix enchanteresse furent pour Clotilde la plus délicieuse musique qu’elle eût entendue. Elle était sous le charme, immobile, et considérait l’inconnu avec attention; elle se sentait entraînée vers lui par une attraction sympathique si violente, qu’on ne peut la comparer qu’à cette fascination qui contraint l’oiseau à s’avancer lentement vers le serpent. De son côté, l’étranger ne regarde qu’elle, et ses yeux avides semblent dévorer ses attraits, ils errent, sur le sein blanc et ferme de la princesse avec tant d’ardeur, que l’intellect de Castriot en fut inquiété. S’indignant de ce qu’un étranger eût l’audace de prendre du plaisir à l’aspect de la princesse de Chypre, il lui dit brutalement :
— Pourquoi ne parles-tu plus ?
— Parce que l’admiration est muette!... répondit-il d’une voix entrecoupée.
— Mon cher, dit cavalièrement le prélat, malgré vos phrases, vous sentez què l’on ne peut pas accueillir un inconnu sans savoir...
— Ah! monsieur l’évéque, reprit le ministre, vous avez bien peu de charité!.,. . . .
— Voyons, qui es-tu? lui cria Castriot.
L’étranger restant muet, l’ Albanais commença à brandir son sabre. La princesse n’entendait rien, et Josette, que toutes les soubrettes devront avoir devant les yeux, si
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elles veulent briller dans leur carrière, remarqua fort bien l’émotion de sa maîtresse.
— Qui que vous soyez, dit-elle enfin, je puis, sans être démentie par mon père, vous accorder un asile dans ses États. Quant à savoir qui vous êtes... son hospitalité perdrait tout son prix - les mesures de sûreté ne regardent que ses ministres.
Lorsque Ciotilde eût fait connaître sa bienveillance, on s’approcha de l’étranger, et chacun s’apprêtait à le féliciter, quand il répondit avec la voix de l’âme :
— Que les hommes aient une étoile aux deux, la mienne est désormais sur la terre!... O ma bienfaitrice! ma reconnaissance seule suffira-t-elle ? Je me consacre à vous comme au culte d’une déesse. Vous fûtes aujourd’hui ma Providence, soyez-la toujours!.,,
En finissant avec énergie ces paroles exaltées, il voulut tendre ses mains a la princesse, et par ce mouvement il laissa tomber le manteau protecteur dont il était couvert, . Le groupe recula d’épouvante comme si la foudre eût tombé, et cette clameur terrible fut unanime :
— Un juif!...
Le seul Monestan dit :
— Un damné !..
Le taciturne Albanais décrivit avec son sabre uno courbe turque qui aurait promptement fait voler la tête du vil animal, si, plus prompte encore, la princesse effrayée n’eût crié :
— Castriot!...
Son accent disait tout; le damas s’arrêta à deux lignes du beau col de l’Israélite, et Ciotilde s’évanouit dans les bras de Josette et de Monestan. Kéfalein et l’évêque la soutinrent en montrant une vive inquiétude.
Ce qui produisit ce mouvement de dégoût, c’est qu’en lâchant son manteau, le malheureux découvrit la roue de drap jaune, de la largeur d’un blanc tournois, que les juifs étaient forcés de porter sur le côté gauche de leur habit, par l’ordonnance de Louis X; de plus, on aperçut
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sur son bonnet vert les deux cornes rouges que l’arrêt de Philippe le Hardi y plaça .
Le juif, immobile et pâle, ressemblait à la statue d’un lapithe pétrifié par la tête de Méduse. Les restes infortunés de cette nation éternelle, que l’on croyait alors écrasée sous le poids de la colère céleste, étaient repoussés par toutes les justices et toutes les religions. La pitié ne les regarda jamais; ils furent les parias de l’Europe»., eurent le monde pour patrie, le déshonneur pour cachet, l’injure et les avanies pour nourriture, la lèpre et l’indignation générale pour compagne, les supplices pour consolation ; ils eurent le courage de s’envelopper froidement dans leur infortune et de tenir à la vie, par cela même qu’à chaque instant le dernier des vilains pouvait la leur ôter sans rien craindre. Courbés sous le faix de l’exécration publique, les restes de leur vertu succombant à ce poids, force leur était de se rendre nécessaires à leurs tyrans par des richesses acquises dans une usure si âpre, qu’elle justifiait en quelque sorte la haine de la terre. Contraints de déguiser leur opulence, ils inventèrent les lettres de change et les billets; de manière que, semblable à Bias, un juif portait en tous lieux une invisible fortune. Bannis sous le règne précédent, ils venaient de rentrer en France pour y pressurer les grands obérés par la guerre, au risque de tout perdre et d'être encore chassés et torturés au moindre prétexte plausible.
Lorsque l’Albanais se fut assuré que la princesse, objet de tous les regards, reprenait ses sens, il dit au juif brièvement, comme s’il eût eu de la répugnance à lui parler :
— Ton nom?
— Nephtaly Jaffa.
— ' Ton pays?
— Venise.
— Juif et Vénitien, c’en est trop!... meurs!
— Je ne veux pas que l’on égorge un homme devant moi ! s’écria la princesse ; la présence des rois ne peut pas être fatale!..,
— Est-ce un homme? demanda l’aumônier i
— J’espère qu’il est moins qu’un cheval, dit Kéfalein.
L’Innocente se mit à rire et à sauter autour du juif comme un cannibale devant sa victime, en criant :
— J’ai fait sa fosse, Castriot, mon ami; tuons, brûlons cet ennemi de Dieu! .*.
— Marie? dit Clolilde avec douceur.
La nourrice resta la bouche béante.
— Puis-je prononcer le mot tuer?.., Mon ami, dit-elle au juif, nous nous ressemblons, nous sommes hors l’huma-^ nité ; viens dans ma loge, je t’y soignerai.
Castriot guettait le moment où Clotilde se retournerait pour débarrasser le beau juif de sa tête ; mais Clotilde, regardant toujours l’Israélite à la dérobée, ne lui en laissa pas le loisir. Celui-ci, sans faire un seul pas pour se garantir du sabre de l’Albanais, faisait briller une joie pure dans ses yeux noirs, en voyant les roses succéder aux lis sur les joues de sa bienfaitrice.
— Fuis donc au moins 1 s’écria l’aumônier d’une voix colérique, retourne d’où tu sors! Va te faire pendre ailleurs!... Déicide, rebut des hommes, ne salis plus notre vue, ne souille plus notre air. Vade , Satana!
— Vous pourriez le lui dire avec plus de douceur, dit le comte Ludovic.
— Et va-t’en à pied, ne déshonore pas un cheval, continua le connétable sur le même ton que l’évêque.
— Messieurs, reprit Clotilde, je vous prie de ne plus tourmenter ce... cet...
— Cet animal bipède? dit Kéfalein.
— Je le prends sous ma protection, continua la princesse. Qu’il reste en Ces lieux jusqu’à ce que j’aie demandé à mon père de lui permettre d’habiter ses domaines; si mon père me refuse, alors il les quittera. Mais qu’on ne le maltraite pas...
Et s’apercevant du dessein de Castriot , elle lui ajouta :
— Gardez-vous de lui faire aucun mall
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• — C’est bien votre volonté ? demanda le farouche Albanais.
— Je vous le commande.
— Soit... Vis donc, animal immonde.
Et le soldat remit avec humeur son sabre dans le fourreau, en lançant un regard très-équivoque au juif. L’Albanais lui montra la terre du doigt, en fronçant de gros sourcils noirs de manière à lui faire comprendre qu’il eût à remercier la princesse.
Cette pensée no fut pas assez' clairement exprimée pour que l’infortuné la comprît. Alors Castriot, le jetant par terre d’un vigoureux coup de poing, lui cria:
— A genoux, Judas, et baise la poussière de ses pas !
Clotilde gémit et se retourna promptement, comme
pour ne pas être témoin d’une chose pénible. Marie poussa les petits cris d’un enfant auquel on prend un joujou, quand Josette lui arracha le bonnet vert et rouge du juif, dont elle s’amusait.
— Tiens, juif, dit la soubrette en tendant les deux cornes rouges à l’Israélite immobile.
Et voyant qu’il ne faisait aucun mouvement pour le reprendre, elle le lui jeta au nez
— Allons, venez, Marie, ajouta-t-elle en emmenant l’Innocente, qui ne cessait de regarder Nephtaly en lui faisant des grimaces.
— Et c’est un juif. .. dit involontairement Clotilde en s’éloignant, suivie de son cortège.
— On pourra lui imposer des contributions s’il est riche, répondit l’évêque.
— Et le tuer s’il ne les paye pas, répliqua Castriot.
— L’on essayera de le convertir, dit le premier ministre.
Josette, qui s’était retournée pour examiner l’Israélite, observa très-judicieusement à sa belle maîtresse qu’il gardait toujours la même posture, et qu’il baisait la marque du cothurne de Clotilde en la suivant d’un œil enflammé!...
— C’est un juif! lépüqua Clotilde.
Et, le préjugé agissant dans toute sa force alors qu’elle ne voyait plus la figure suave de l’Israélite, elle eut un léger frisson en songeant qu’elle venait d’approcher de trois pas un être aussi immonde