SI
Clotilde ne l’entendit pas, elle avait disparu. lia jeune fille va chercher une écharpe qu’olle a brodée en secret dans le silence des nuits; ses mains douces et polies ont erré sur la soie pour y tracer son chiffre et celui de Nephtaly... l’amoiireuse ouvrière les a entrelacés, et l’amour avait dessiné tous les ornements de cette brillante écharpe.
— Nephtaly... ce fut à la lueur de cette lampe que j’ai tissu ce léger voile 1... porte-le quelquefois!... Si .nous sommes séparés, il te contera tout!... Elle souriait en tenant l'écharpe, mais ce sourire avait quelque chose de triste : il vint errer sur sa lèvre coralline, semblable à un rayon de soleil en hiver, ou plutôt comme le sourire de l’indigence témoin des prodigalités de la fortune. Ce sourire, dénué d’espoir, peignait bien les amours : plus il était empreint de regrets, plus il découvrait d’amour à Nephtaly.
— Clotilde! s’écria le juif avec l’accent du regret, comment puis-je la prendre?...
Sans proférer une seule parole, la jeune fille regarda le juif d’un air qui semblait dire : — Aimes-tu?
Avez-vous éprouvé quelquefois le désir de vous jeter à l’eau, si le regard de votre maîtresse vous eût fait croire qu’elle le voulait? connaissez- vous cette frénésie qu’allume un coup d’œil de mépris?... Aussitôt que Clotilde eut jeté son œillade... Nephtaly, saisissant sa corde, y attache une pierre et la lance sur la fenêtre de Clotilde, en la priant de l’attacher.
— Que voulez-vous faire... Nephtaly? — Périr... plutôt que d’essuyer un second coup d’œil pareil à celui...
— Nephtaly, je vous commande, je vous ordonne de no pas...
Vaines menaces, le juif cherche à franchir l’espace d’un saut... Alors Clotilde fixe la corde malgré elle, et Nephtaly traverse les airs sur ce fragile appui... Clotilde a tremblé en attachant cette corde; elle tremble en voyant Nephtaly se hisser au moyen des nœuds; elle tremble à mesure qu’il avance, elle tremble alors qu’il s’assied sur la croisée. Ils sont près l’un de l’autre : elle ne tremble plus.
25 i - L. 'ISRAÉLITE
Une crainte vague ocre danà l’esprit de Clotilde ; niais son extrême innocence, sa candeur, ne lui permettent pas d’apercevoir un danger quelconque, et, tille de la nature, elle salue son doux ami par un sourire et un regard propres à lui faire courir le danger qu’elle ignore. Si elle l’eut connu, le respect de Neplitaly lui aurait appris combien elle en était aimée !...
— Donne-moi celte écharpe, que je la couvre de baisers!...
Clotilde la noua tout autour de son beau juif, et elle no put se refuser à passer légèrement ses mains dans les boucles noires des cheveux do Nephtaly : l’ivoire de sa main se mêle à ce jais ondoyant, et l’Israélite, de même qu’une fleur trop chargée de rosée, se penche vers Clotilde, il est ivre. Ce léger contact, cette chaslo et douce caresse fut la plus grande faveur qu’il obtint! Les cheveux de la princesse ellleurèrent aussf sa joue en y portant une délicatesse aérienne, une suavité que je ne puis rendre; il faut même l’avoir ressentie pour en avoir l’idée... Ils osent appuyer bien mollement leurs têtes charmantes l’une contre l’autre 1... Cet asseinblement pur, angélique et momentané, ce toucher délicieux sous lequel leurs âmes se réunirent, leur causa quelque chose de plus tendre, de plus vif, de plus beau que ce que l’on nomme plaisir... Cette douce pression était pour leurs âmes ce que la suprême faveur est au sens ! ils auraient voulu rester toute leur vie en cette extase, embellie de toute la richesse du silence de l’amour satisfait.
— CloLilde, tu m’as juré d’être fidèle! demanda le Juif après quelques moments. — Tiendras-tu tes serments?... répondit-elle en abandonnant la chevelure de l’Israélite.
— Hélas!... quand sera-ce ! fut la seule repense du Juif.
A ce vœu Clotilde lui dit :
— Nephtaly, tu as ton écharpe; quitte ce lieu?... — Je ne le puis. — Tu le dois. — Cruelle, qui le presse?... — Je no sais. — N’es-tu pas contente? — Oui. — Que peuxtu désirer? — Rien; mais quitte ce lieu? — Pourquoi? — Nephtaly, je le veux; cela doit te suffire. — Tu me crains donc ?
A cette demande, elle répondit par un regard dans lequel on lisait autant oui que non.
Vainement l’on chercherait à peindre par des paroles le charme, céleste que la douce harmonie de leurs cœurs répandait sur ce moment. Cette scène a quelque chose de trop indéfinissable !... seulement j’y vois une jeune fille, rayonnante d’innocence, se confier dans les bras d’un amant respectueux, et j’v trouve le plus bel effort, le plus beau spectacle de la nature, car H les renferme tous. Tes quatre grandes scènes de la vie, cette scène n’est-elle pas la plus touchante, la plus remplie de voluptés? Chaste comme le lis qui vient d’éclore, Clotilde folâtre avec amour sur le sein de Nephtalv, dont l’œil fier et les formes mâles font un contraste avec les courbes gracieuses et la finesse de la jeune vierge; elle ne s’effraye en rien de ce qu’une autre, se croyant vertueuse, appellerait un grand danger.' Il me semble que les anges des cieux applaudissent à ce tableau.
Ne pouvant résister à son envie cuisante, le juif se penche sur le cou d’albâtre de la princesse, et il y dépose un baiser de feu...
Clotilde n’eut pas le temps de se courroucer, car un léger bruit vint les épouvanter... Ce bruit part de la mer qui gronde sous le sillage d’un vaisseau... Le bel Israélite regarde, et il aperçoit des voiles blanchâtres fendre silencieusement la Méditerranée : ces voiles apparaissent au milieu de l’obscurité comme les ombres nuageuses d’un rêve .. Une sueur froide saisit Clotilde... elle regarde le juif avec stupeur... Nephtalv, prompt comme un éclair, s’élance sur sa corde, parvient à son rocher, la retire. Il regarde les vaisseaux, compte dix petites galères... regagne sa crevasse et se jette dans les flots !
Clotilde court h son autre fenêtre et l’ouvre précipitamment : elle voit Nephtalv nager vers le pont de bateaux et chercher à l’atteindre avant les funestes vaisseaux !... Il arrive à l’esplanade comme les soldats du Mécréant contenus dans le premier vaisseau descendaient sur le bac.
Nephtalv s’arme d’un débris de chaloupe; il se place à
l’israélite '
l’entrée du pont do bateaux, et se faisant un rempart de planches, il tâche de démolir le pont en attendant l’ennemi.
Les soldats s’avancent sur ce bac, large de quelques pieds; ils marchent, trois par trois, avec confiance et en silence. Arrivés à l’extrémité, près d’atteindre l’esplanade, Nephtaly se lève, Clotilde jette un cri perçant, et le Juif, à l’aide de sa massue, défend le passage; les trois pre- miers brigands sont massacrés en un clin d’œil ; il frappe sur les autres et défend le passage avec une valeur héroïque.
Les soldats, étonnés de trouver de la résistance, et ne sachant, à cause de l’obscurité, si Nephtaly est seul, se poussent les uns contre les autres, et tombent dans la mer.
Nouvel Horatius Codés, le beau Juif poursuit les brigands; en un instant il a nettoyé le pont et il s’en retourne à sa place, en essayant derechef à rompre le bac.
Mais d’autres soldats débarquent bien vite... et, animés par les reproches du Mécréant, ils fondent sur le Juif.
Clotilde est en délire à l’aspect de ce combat, où la mort voltige sur la tète du bel Israélite. La jeune fille fait retentir l’air de ses cris, parcourt ses appartements, arrive à son antichambre, trouve Castriotet l’entraîne en criant :
— Sauvez-le ! sauvez-nous !...
L'Albanais, étonné des cris de sa maîtresse, du bruit qu’il entend au dehors et de l’effroi de Clotilde, arrive à la croisée, et la jeune fille lui montre du doigt ce combat nocturno. En ce moment, Nephtaly, accablé sous le nombre, succombe et se défend entre les mains de trois soldats qui peuvent à peine le contenir et l’empêcher de crier!... Enguerry lui-même et Michel l’Ange enfoncent la porte de la salle à manger, qui résiste faiblement, et les coups de la pièce de bois avec laquelle on frappe sur la porte retentissent dans le château.
A ce spectacle, Castriot vit que Casin-Grandes était perdu sans ressource; il saisit alors la princesse presque évanouie, et il se précipita dans les appartements du prince, afin de sauver les Lusignan s’il en est temps encore.
l’israélitiï
ans
Il éveille le docteur Trousse, qui roule sa machine tout endormie vers l'appartement du prince; Castriot arrache Jean II au sommeil, le revêt de sa dalmatique, et, prenant le monarque sur ses épaules, sans plier sous la charge, il ressaisit Clotilde, met son sabre entre ses dents et vole vers le portail, en criant, ainsi que Trousse, à travers les galeries, les escaliers, les cours :
— Courez à la salle à manger!... aux armes!... voilà l’ennemi!...
A ce coup de tonnerre et au bruit horrible qui^s ^fait entendre, on s’éveille en tumulte ; toute la maison s’ébranle, on allume des torches, et pendant que la foule envahit les cours, le courageux Castriot traverse Casin-Grandes, en portant tous ses dieux, comme Enée lorsqu’il fuyait sa patrie devenue la proie des Grecs. Trousse, prévoyant bien qne l’Albanais fidèle allait cacher le prince et sa fille, le suit comme un chien, espérant bien profiter de l’asile pour son propre compte.
Tous les habitants du château volent à la salle à manger, ils arrivent armés comme ils peuvent; mais ce fut pour être témoins du triomphe du Mécréant, qui envahissait l’asile du roi de Chypre!... En vain on sonne le beffroi, en vain la sentinelle de la cour y répondit par son cor... nul ne vint au secours do Casin-Grandes...
A l’aspect du Mécréant vainqueur, à l’aspect de cette sallo qui vomit des soldats furieux, chacun se mit à fuir. La foule se rejette vers le portail ; mais Enguerry n’était pas homme a négliger les précautions. Lorsque la sentinelle sonna du cor, c’était pour signaler l’approche d’un corps de brigands qui ne tarda pas à s’étendre en face du château.
Plus d’espoir! Les forces mécréantiques ont cerné tout Casin-Grandes et les soldats le parcourent des torches à la main; les galeries tremblent sous leurs pas précipités et les échos répètent leurs alfreux cris de joie. Enguerry place ses soldats avec un soin et une attention toute particulière, afin que rien ne puisse échapper.
Il se dirige vers le portail, met une espèce de corps-de-
ase
l’israélite
garde sur le pont-levis; il range ses troupes par pelotons, en garnit chaque galerie, chaque appartement, pose des sentinelles partout, même sur les tours, sur l’esplanade, dans les cours; enfin, il s’assure de toutes les issues de ce vaste cliâ tenu. ‘
Il y eut des résistances particulières ; l’évêque, Monostan, Kéfalein, Vérynel et l’clite- du château défendirent la porto des appartements royaux, croyant que le prince et sa fille y étaient encore... mais le Mécréant triompha. - *
Maître Taillcvant fut le dernier à se rendre, il fallut que Michel l’Ange vint avec du monde pour le forcer. Ce chef avait assemblé toute sa .cuisine, ainsi que Bombans les gens de l’intendance et du fournil, et, tous armés de broches, de pelles, de piques et de ce que l’on put trouver, gardèrent l’arsenal qui contenait les chefs-d’œuvre de Taillevant.
A l’aspect de ce bataillon généreùx, résolu de périr pour sauver les trésors du chef immortel de la cuisine française, Michel l’Ange se mit à rire et offrit une honorable capitulation en s’écriant : Les œuvres du génie seront respectées!... sauf à pendre le génie lui-même.
On se saisit de Taillevant et de son escadron, que l’on conduisit avec le reste des prisonniers.
Dans la cour de Hugues et contre le perron, les soldats d’Enguerry formèrent un vaste carré au milieu duquel on entassa tous les habitants de Casin-Grandes. Parmi eux on vit avec surprise l’audacieux Nephtalv, qui, debout, les bras croisées et ensanglantés, sa noble tète penchée sur sa poitrine, était dans l’attitude sombre de la douleur; il so trouvait entre les trois ministres et Bombans. La foule des prisonniers leur avait laissé par respect un petit espace...
Rien n’était effrayant pour ce groupe de Casin-Grandésiens comme de voir les brigands dévaster ce beau château. Chaque soldat courait sans nulle précaution avec une torche à la main et cette multitude de lueurs voltigeantes redoublait leurs terreurs, en leur faisant craindre un incendie; ils entendirent briser les portes, crier, rire, et cela sans pouvoir se venger !... O rage!
l’israéî.itk
Néanmoins, au milieu de ce malheur, et tout grand qu’il était, ils éprouvaient une joie pure quand, en se regardant les uns les autres, ils ne virent ni le prince ni sa fdle. Les trois ministres se nattèrent quo le prudent Albanais les avait sauvés! . . . . Quant à l’absence do Trousse,
elle ne surprit personne; on savait qu’il trouvait toujours moyen de se mettre à couvert.
Chacun gémissait en apercevant le génie de la destruction et ses ministres envahir les appartements; les soldats mirent le feu aux boiseries afin de découvrir toutes las issues secrètes et les endroits où l’on aurait pu cacher les trésors !...
— Que de réparations! dit Bombans aux trois ministres.
— Ils prendront nos chevaux et Vol-au-vent aussi!., répondit Kéfalein. — Ils profaneront les vases sacrés ! s’écria Monestan. — Ils emporteront nosarmes ! repartit l’évêque.
— J’ai sauvé l’Histoire de la cuisine française! cria Taillevant en montrant dans son sein les précieux manuscrits.
Chacun se plaignit en son langage ; le Juif seul ne disait rien; la femme du concierge était à quatre pas de lui, et, malgré la désolation générale, elle admirait les belles formes de l’Israélite et cherchait à s’approcher pour lui prendre la main.
Tout à coup l’attention fut fortement excitée par des cris violents qui partaient de la seconde cour : on écoute, on cherche à distinguer les voix. — Moi je suis médecin, ne me tuez pas!... je vous guérirai!... je meurs!... je meurs!...
Alors un groupe de soldats parut ; il amenait Trousse qui se laissait traîner et Castriotqui, tout couvert de sang se débattait avec le tronçon de son sabre!... Ils furent introduits dans le carré; l’on garrotta Castriot, et le fidèle Albanais se traîna à côté du beau juif.
— Est-elle sauvée? demanda Nephtaly. — Je l’espère répondit le farouche soldat. — Dieu soit loué s’acria Monestan. — Fatale destinée et que je suis imprudent!... dit le beau Juif. Levant alors ses yeux au ciel, il semblait appeler du secours; on voyait dans sa contenance une indi-
l’israélite
gnation, un sombre désespoir; et à la manière dont il regardait les brigands, on pouvait deviner qu’il espérait la vengeance!...
A ce moment Michel l’Ange se présenta aux regards des habitants de Casin-Grandes en leur lançant un sourire empreint d’une malice infernale. Le reflet de sa torche lui donnait l’air d’un diable sortant des enfers!... Aussi, à son aspect, un mouvement d’horreur fit mouvoir toute cette assemblée de malheureux.
— Eh bien, prudents ministres, dit-il, je viens vous engager à détruire une autre fois le pont de bateaux!... Ne vous avais-je pas dit que ma présence marquerait au château!... Ne craignez rien cependant, il ne vous arrivera rien autre chose que la mon. — La mort! répéta Trousse...
Les prisonniers gardèrent cette dignité qui sied bien au malheur, ils ne répondirent rien, et le Vénitien continua sa recherche.
— Je ne vois pas, dit-il, la fleur de Casin-Grandes, la beauté par excellence, ni le respect en personne, l’essence de vertu, le prince de Chypre. L’amoureuse Clotilde devait y être, car j’v vois son amant, et où la chèvre est attachée il faut qu’elle broute. A ces paroles, l’assemblée stupéfaite porte ses regards sur le Juif; mais l’Italien continue. — Mon poison les aurait-il envoyés dans le troisième hémisphère?... répondrez-vous, vertueuse canaille?...
L’œil vert de l’Italien plongeait dans ce groupe de prisonniers; sa revue finie, il s’écria: «Par le chef de Dieu, les oiseaux seraient-ils envolés?... — Eh bien ! le prince et sa fille y sont-ils? lui demanda le Mécréant, qui survint. — Non, dit Michel l’Ange. Ah çà! gens de bien, si vous aimez la vie, nous direz-vous si votre chef de file est mort ainsi que sa fille?... — Non, répondit Trousse. — Veux-tu te taire, lui cria l’Albanais, sinon je t’étrangle. A l’aspect de la grimace de Castriot, Trousse se tut. — Mon compère, dit le Vénitien, il faut encore visiter le château avec une scrupuleuse exactitude et promptement. Et puis il nous restera un dernier moyen que nous \iendrons employer.
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Mais l’Italien ne pouvait arracher le Mécréant à la contemplation des richesses qui s’amoncelaient dans les cours.
On procédait au pillage avec une affreuse activité, les richesses que Bombans avait sorties de leur caveau pour le tournoi furent apportées au milieu de la cour avec les trésors du prince, le dressoir, les vases et la balustrade d’or.
Le juif remarqua les vases de cristal encore pleins de ses fleurs; enfin tout ce que contenait le château fut entassé sans ordre, sans attention, et avec un vandalisme qui fit dire à Bombans désespéré : — Encore s’ils en tenaient un registre exact et détaillé! mais voyez!... point d’inventaire... ils en perdront.
Au milieu de ce désastre, Josette examinait tous les soldats en cherchant à reconnaître son cher le Barbu. Mais, dans ce tableau d’horreur, parmi les flammes, les cris des vainqueurs au milieu de cette nuit de désolation, le plus bizarre était de voir Marie errer négligemment seule en liberté; elle vint s’asseoir sur les coffres qui renfermaient six millions d’espèces et regarda ce pillage avec insouciance. Enfin cette folle, jouant avec ses cheveux épars, à peine couverte de ses vêtements en désordre et les yeux égarés, avait l’air du génie des ruines auquel on donnait une fête