‹ L'Israélite H. de BalzacChapitre 26 sur 28 · GC · texte numérisé non relu

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l’israklite

les malheureux captifs, car il leur était démontré que, pourvu qu’on égratignât Trousse, il trahirait le secret dont Castriot et le docteur paraissaient être les seuis dépositaire?. Oubliant leurs infortunes personnelles, ces sujets fidèles ne pensaient qu’au prince et à la belle ClQlilde : aussi tous les yeux se portèrent sur les deux martyrs, et le silence de l’attention régna dans tout le château. En effet, les soldats avaient fini -d’entasser le butin et de le charger dans des chariots tout prêts à partir.

— Par grâce, messieurs les soldats, dit Trousse à ceux qui le conduisaient, ne m’approchez pas trop de cet Albanais, car il me tuerait, et rien que l’aspect de sa figure m’agace les nerfs, et voyez-vous, la pensée... — Tais-toi, lui cria Castriot. — Du courage !... s’écrièrent les captifs. — Ca vous est bien facile à recommander, murmura le médecin; ce ne sont pas vos nerfs qui... que... — Mon ami, interrompit Michel l'Ange* voulez-vous me dire en quel endroit s’est réfugié le prince? — Moi!... — Oui, toi... — Moi, je n’en sais rien. — Bravol... crièrent en chœur les prisonniers; vive Trousse!... —Oui, viveTrousse, et longtemps! répéta le docteur avec un ton chagrin et en faisait une triste grimace.

Les encouragements de cette foule de malheureux convainquirent Michel l’Ange et le Mécréant que Trousse savait la retraite de Jean II; alors- le Vénitien, connaissant le caractère du patient, ne douta plus du succès.

— Eh bien! Hippocrate de notre siècle, s’écria l’Italien, choisissez parmi le chevalet, l’eau, l’huile bouillante ou le traquenard, ce qui fatiguera le moins vos nerfs.

— Moi, réponditTrousse avec elfroi, je ne veux rien de tout cela...

— Allons, mon compère, dit Enguerry, dépêchons-nous! le soleil est levé. Le Mécréant fit signe à Nicol d’aller vile en besogne. L’impassible lieutenant CQticha donc le tremblant docteur sur une grande planche, et, après l’y avoir attaché, il mit entre les jambes de Trousse d autres planches qu’il serra par de grosses cordes, de manière à retenir les jambes et les planches intermédiaires en un tout

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solide. Alors le terrible Nicol prit des morceaux de bois taillés en forme de coins, et, armé d’un pieu en guise de maillet, il inséra un premier coin do bois entre les jambes du docteur, sans se soucier de ses cris, qui retentirent dans la vaste enceinte du château.

Pendant ce temps, on étendait Caslriot sur un chevalet fait à la hâte, et quatre soldats employèrent toutes leurs forces à tordre les membres du courageux Albanais. Son visage serein montrait à Trousse l’exemple d’une résignation et d’une fidélité que ceiui-ci ne cherchait guère à imiter.

— Je meurs!... je sais mort!... s’écria-t-il quand on enfonça le second morceau de bois. En effet, les deux os de ses jambes craquèrent, et ce bruit fit trembler le beau juif et les trois ministres pour le sort du prince et de sa fille.

— Comment, répondit Michel l’Ange avec un sourire amer, ne pouvez-vous pas vous guérir?... je vous donne une belle occasion pour prouver votre système!... employez-inoi toute l’énergie de \otreimagination pour reporter votre pensée sur d’autres objets et figurez-vous que vous ne souffrez pas ! Puis, se retournant vers Nicol, il ajouta : « Le docteur ne ressent rien, mettez encore un coin?..* »

— Grand Dieu, l’on m’assassine!... moi... Trousse!... au secours... .Monsieur le chevalier noir, accourez, n’importe par où, cela m’est égal !...

— Souffre et lais-toi! dit Castriot ; tes cris ne diminuent pas ta douleur.

— Par ma vie, cela vous est facile à dire, vous qui en endurez bien moins que moi.

— En effet, reprit P Albanais avec un sourire, je prouve votre système et suis tout à fait à l’aise. Trousse se tut en voyant l’horrible torture de Castriot dont les membres se disloquaient.

— Avouez où est le prince, et votre torture cessera, dit Nicol au docteur.

Cette consolante idée fit tourner à Trousse sa tête endo-

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lorie vers Michel l’Ange, et il sembla consentir à ea qu’on lui demandait. Alors l’Italien ordonna d’afréter la question. L’évêque, voyant cela, sécria pour encourager lo docteur.

— Courage !... je vous absous de vos péchés ! — Dieu vous mettra au nombre de ses saints !... ajouta Monestan.

— J’aime mieux être en vie que dans une niche de plâtre et au calendrier, répondit le docteur. — Vous serez cité comme le modèle des sujets dévoués, dit Kéfalein. — Tout cela ne me servira de rien quand je serai mort. — C’est vrai!... dit Michel l’Ange avec un ton de conviction. — Les Lusignan vous élèveront une statue, cria l’intendant, et j’en surveillerai l’exécution. — Je parlerai de vous dan3 l’histoire de la cuisine française, observa Taillevant ; et le premier ragoût que j’invente, je lui donne votre nom. — J’aimerais mieux le manger, répondit le patient. — Et la gloire ! dit le beau Juif. — La gloire d’un mort ne vaut pas l’infamie d’un vivant! répliqua Michel l’Ange avec un malin sourire ; l’une est une ombre, et l’autre est un corps.

— C’est vrai, dit le docteur, la vie est tout. — Je te tuerai si nous survivons à ton apostasie ! cria l’Albanais avec des yeux étincelants, malgré ses souffrances. — Je vivrai toujours quelques moments de plus!...

En cet instant on inséra un troisième coin, et Nicol frappa à coups redoublés pour décider le patient. Alors le docteur fit signe qu’il allait révéler l’endroit où était le prince.

— Encore cinq minutes, dit le beau Juif, et tu meurs sans trahir ton roi !...

— Mourir! répéta Trousse; beau Juif, vous êtes jeune et vous ne savez encore pas tout ce qu’on perd ; on ne connaît la vie qu’à l’wser... Me ferez-vous mourir si je ne dis rien? demanda-t-il aux bourreaux avec ingénuité.

— Certes! répondit Enguerryd’un ton farouche. Le docteur resta dans une cruelle incertitude.

— Hélas! s’écria Michel l’Ange avec des yeux pétillants, quel dommage que personne ne soit revenu nous dire si

l’on ne vit pas quand on est mort... Eh! que ne perd-on pas à mourir!... tout ce qu’il y a de réel et de solide s’évanouit comme un songe!... les yeux ne voient plus, on ne peut plus savourer la douceur d’un repas, satisfaire sa soif, marcher, sentir, entendre ; enfin l’on devient cadavre, pâture des vers et l’horreur de la nature; vide soi-même, on augmente la masse du vide, on entre dans le néant, et l’on ne se souvient même pas de nous !... Au lieu qu’un vivant... tel infâme et malheureux qu’il soit, mange, boit, marche et assiste au grand spectacle du monde ; il en est un des leviers, il contribue à l’effet du tableau, il jouit de tout, il roule dans la vie avec bonheur, enfin, il existe... Il faut dire adieu à tout cela... Allons, mon ami Trousse, faites votre paquet et quittez la vie, cela ne sera rien, il suffit d’un instant.

En disant cela, Michel l’Ange tira son épée la dirigea lentement vers le cœur du médecin.

— Un instant... un instant I... déliez-moi!... je vais vous conduire à l’endroit où est le prince !

Alors Nicol débarrassa Trousse du douloureux traquenard, et un cri d’horreur et d’indignation partit du groupe des captifs.

— Malheureux! s’écria le Juif au désespoir, que ne puis-je te donner ma vie?... Eh! songe donc que si tu meurs tu vivras encore!... tes cendres se transformeront en unesubstance quelconque qui vivra ; tu deviendras plante, oiseau : tu auras des sensations autres que les tiennes et plus agréables peut-être!...

— Peut-être, répéta Trousse, peut-être!.., et il se dirigea vers l’autre cour accompagné par Michel l’Ange triomphant, et par le Mécréant et Nicol qui le soutenaient. Les Casin-Grandésiens restèrent immobiles de terreur et Cas triot poussa un effroyable gémissement. Un des soldats, s’apercevant qu’il était près d’expirer, fut ému de son courage et détacha l’AIbanais, qui pleura de rage en songeant que sa bienfaitrice et son prince allaient être découverts.

En effet le lâche docteur, toujours effrayé par la pointe

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scintillante des épée que l’adroit Vénitien avait soin de lui présenter sans cesse, conduisit le joyeux triumvirat vers le pont-levis. Là, il dit d’une voix altérée : — Levez -le ! Et J'iicol ayant exécuté ce fatal mouvement, on aperçut le vénérable Jean II et la belle Clotilde, assis dans un renfoncement du fossé et protégés par des pierres et des fascines qui formaient une espèce de miche.

— Que la carcasse du diable me serve de voiture, s’écria Enguerry, si je les aurais jamais cherchés là ! ...

Michel l’Ange sautait de joie et frappait dans ses mains, en criant : — Victoire !. .. victoire!... Et l’on tira le monarque et sa fille de leur retraite.

A ce moment Trousse, ayant horreur de sa trahison et ne pouvant soutenir le douloureux regard de Clotilde, s’écria : — Je voudrais mourir!...

— Qu’à cela ne tienne ! lui dit Enguerry, et il leva son pée.

— Grâce!... grâce!... répliqua le docteur, je ne pensais

ias à ce que je disais !

Quand le prince et sa fille parurent dans les cours, suivis de Trousse- Judas et de la foule des brigands, un murmure d’indignation s’éleva parmi les Casin-Grandésiens. En arrivant près d’eux, les yeux de l’amoureuse Clotilde cherchèrent le bel Israélite, et lorsqu’elle l’aperçut, un rayon de joie brilla au travers de ses larmes; une rougeur charmante nuança son pâle visage et son regard sembla dire à Nephlalv -.Nous mourrons ensemble!... Jean II, conservant au milieu de cette infortune et de cette bizarre assemblée sa noble et majestueuse attitude, ressemblait à Régiilus arrivant à Carthage,

Aussitôt, les soldats firent monter tous les prisonniers dans des chariots. L’on mit Jean II, sa fille, les trois ministres, le juif, Bombans et Trousse dans la môme voiture, et Michel l’Ange eut soin que Clotilde et Nephtaly fussent à côté l’un de l’autre.

— Il faut bien, dit-il que les deux amants se fassent leurs adieux! ils n’ont pas longtemps à vivre !... — Que n’ai-je mon sabre pour punir ce calomniateur! s’écria Castriot.

L’iSR AÉLÏTE

Les trois ministres regardèrent avec étonnement la princesse et Nephtaly, qui baissèrent leurs yeux où tout leur amour pouvait se lire; puis, sur l’ordre du Mécréant, on abandonna le château. Les pauvres habitants lui dirent adieu de l’oeil et du geste; bientôt ils perdirent de vue ses masses romantiques, et néanmoins ils regardèrent toujours en silence et dans l’espace la direction de ce bel édifice.

Le silence de la destruction envahit Casin-Grandes!... Bientôt Raoul le chevrier arrive tout haletant .. il entre sans obstacle dans les cours, il regarde avec surprise le désolant spectacle de cette destruction récente, qui n’a rien que de navrant : les ruines consacrées par le temps ont quelque chose de poétique, elles jettent dans l’âme un sentiment de mélancolie : tandis que les ruines encore empreintes de carnage et pour ainsi dire palpitantes n’ont rien de gracieux et font horreur!... Raoul erre partout et n’en peut croire ses yeux : ce château, naguère si plein, si vivant/est morne ; rien ne l’anime ; il est Comme un squelette. Le chevrier entend un léger bruit qui retentit dans les cours... il approche, et ce qu’il voit semble compléter le tableau. C’était le vieux cheval de Bombans qui broutait une mousse.

Après avoir examiné ce spectacle, le jeune et beau pâtre enfourche le cheval quadragénaire, le force sur ses vieux ans à galoper; et Raoul se dirige vers Aix, en accordant un soupir et une larme à la ruine de ce beau château et à celle de la race dos rois de Jérusalem... A une lieue d’Aix, le chevrier rencontra un vieillard monté sur un cheval fringant, et à la manière dont il le gouvernait et dont il portait ses armes, il était facile de reconnaître un guerrier blanchi sous le casque.

— C’est vous! s’écria le vieillard.

— Hélasl... répliqua Raoul, Casin-Grandes est prisl...

— Ciel ! l’imprudent!... quelle folie!... continua lo vieillard. Courons, volons!...

Tous deux s’élancent vers la capitale de la Provence, et ils diparurent cachés par le nuage de pousière qui s’éleva sous les pas de leurs chevaux

l’israémte

FIN’ r.ONTBE FIN — DOUBLE CATASTROPIIj;

Tondant que Raoul pressait les flancs étiques du cheval de l’intendant, afin do pouvoir suivre le vieillard, le roi Jean II et sa farouche escorte s’avançaient en grande hâlo yers la forteresse d’Enguerry.

Lorsquo le cortège parvint à l’endroit de la colline des Amants ou le Juif rencontra, Clotilde, la princesse et Nephtaly se le montrèrent en môme temps par un regard empreint do toutes les suavités de la mélancolie. Ce coup d’œil, plein d’une certaine grâce funéraire, semblait contenir toute l’histoire de leurs amours enchanteresses. Clotilde s’appuya bien légèrement sur l’épaule de sonbien-aimé; les boucles de leurs cheveux se mêlèrent ; et parmi les captifs, eux seuls, au moyen de ce tacite langage des âmes, cueillirent, une fleur au milieu de ce vaste champ d’infortune. Et n’étaient-ils pas réunis?... Qu’importe que ce fût par le malheur... ils se voyaient!... et se voir est touten amour!...

En ce moment, Trousse~Judas, horriblement fatigué parles cahots de la voiture qui renouvelaient les douleurs de ses jambes meurtries, rompit le silence en s’écriant: — Je souffre!

— Tu n’as que ce que tu mérites, vil apostat, traître!... répliqua Tévéque, fuis d’ici! vas au bout du chariot, n’approche pas de ceux que tu as livrés... La présence d’un Judas est un supplice!...

— Ne l’injuriez pas, interrompit Jean II d’un ton calmo. Il a suivi le penchant de la nature en se conservant à nos dépens. Faut-il le blâmer d’avoir été homme avant d’être sujet... nous n’avons pas tous la force d’être des héros... peut-être nous aurait-on toujours découverts ? Maître Trousse, nous vous pardonnons I

— Moi, monseigneur! et Trousse, confus, se réfugia à l’extrémité du chariot.

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— Messieurs, dit le monarque à voix basse, nous nous trouvons dans des circonstances graves!...

— Très-graves, répéta nonchalamment Kéfalein, qui conservait l’insouciance de son caractère au milieu de ces événements.

— Voilà ce que c’est que de n’avoir pas suivi mes conseils! s’écria l’évêque, ou plutôt si nous avions trente mille hommes...

— Confions-nous à la Providence, interrompit Moneslçm en levant les yeux au ciel, la résignation est la première vertu du sage !...

— Que peut-être devenu le chevalier noir? murmura le prince, et comment se fait-il qu’il ail pu nous abandonner? Allons, soumettons-nous à la main qui nous frappe!... Dieu le veut !...

— Dieu a donc voulu que l’on pillât tous nos trésors? s’écria Bombans; et on les a tellement dispersés, qu’il est impossible que le compte s’y retrouve jamais !...

— Qu’importe! répondit le monarque.

Cette parole soulagea Bombans, qui pensa que ce pillage serait une éponge pour laver ses comptes de tout reproche.

— Ils auront brisé la chaise de Mélusine! continua le prince.

— Et brûlé la tapisserie, ouvrage de la Sainte-Vierge ! observa Moncstan; c’était la plus précieuse relique de la chrétienté.

— Et ils ont emporté toutes nos armes! ajouta Hilarion.

— Que de malheurs 1 s’écria Kéfalein en voyant Michel l’Ange faire caracoler Vol-au-vent autour du chariot.

— Ces malheurs, dit le beau Juif à l’oreille de Clotilde, sont mon ouvrage, j’en suis le seul coupable!... mais peutêtre pourrai -je les réparer.

— Et comment, Nephtaly?...

— Hélas!... tenez.*., voici mon seul espoir... et il montra à Clotilde un anneau d’argent très-grossier qu’il portait à son index gauche; je jure, reprit-il, que si je puis échapper à ce nouveau malheur je ne m’exposerai plus à de pareils dangers!... Ab ! ma Clotilde, qu’ai-jo fait?...

— Qui parle en ce moment à notre fille? demanda le prince avec curiosité.

— C’est le Juif Nephtaly, répondit Bombans.

— Ciel !... s’écria Jean II, ô comble de misère, un Juif à nos côtés! et il parle à notre fille!...

— Et ils s’aiment, ajouta Michel l’Ange, qui passait.

A ce mot. le vieux monarque se tourna vers l’endroit où il supposait Clotilde, et il dit avec l'accent de la plus profonde douleur : — Serait-il vrai, ma fille?...

La jeune vierge ne répondit rien, et Jean II consterné baissa la tête sur sa poitrine ; mais Castriot cria sur-lechamp au Vénitien :

— Infâme et vil calomniateur, non content delà vie de nos rois, prétends-tu pouvoir noircir leur sublime caractère et la pureté de ma bienfaitrice que je suis en tous lieux?... Ah! si j’avais mon sabre!... Meurs, Castriot, tu vois tes rois insultés et tu no peux les venger, meurs!...

A ces paroles, le prince parut se réveiller comme d’un songe, et la faible rougeur de sa figure annonça qu’il saisissait avec joie l’espérance que lui donnait l’idée du fidèle Albanais.

Les trois ministres attribuèrent le vif incarnat qui envahissait le charmant visage de Clotilde à la honte que lui causait une telle accusation : la jeune fille se sépara insensiblement du bel Israélite qui était en proie à des torrents de volupté en interprétant le silence de sa bien-aimée comme un nouvel aveu de son amour. Ils se jetèrent encore quelques furtifs regards pleins d’un feu céleste. Déjà la princesse voyait cette infortune comme la source de son bonheur : — Pauvre, orpheline, je pourrai l’épouser! se disait-elle ; et elle regardait Nephtaly avec un doux sourire.

— Tant que nous serons en route, observa Ililarion, nous avons encore l’espoir d’ètre délivrés par le chevalier noir.

Michel l’Ange, qui entendit ces paroles, en sentit toute la force; il ordonna d’aller encore plus vile, et bientôt l’on aperçut le faîte des murailles de la forteresse d’Ei^|uerry. Josette fut la seule en qui cette vue n’excita pas le déses-

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poir, car celte fille de la Provence avait l’àme tout occupée des plaisirs qu’elle pourrait goûter avec son cher le Barbu ! Qu’il faut d’énergie pour dompter la nature!...

Enfin l’escorte franchit le fatal porche sur lequel il semblait qu’on eût écrit, comme sur celui de l’enfer r Entrez et laissez l'espérance I... Tous les cœurs se serrèrent lorsqu’on entendit relever le pont-levis et que les trésors, le prince et sa fille furent dans la cour de la forteresse du Mécréant; chacun se regarda tristement sans proférer une parole.

— De quoi le prince po«rra-t-il vivre? dit Taillevant, quel ragoût faire dans de petites cuisines comme celleslà?... Tout sera mauvais!... et il s’appuya sur Frilair, qui imita le désespoir de son illustre chef.

Tous les prisonniers vulgaires furent entassés dans des caves, et l’on amena dans la salle basse du Mécréant le prince, sa fille, les trois ministres, le beau Juif, Bombans, Trousse, Josette, Taillevant, Castriot, Marie et le reste de la cour. Le terrible Enguerry ne tarda pas à reparaître après avoir serré sa part du butin et quitté son armure pour reprendre sa dalmatique, ornement des seigneurs de ce temps.

Le prince et Clotilde étaient seuls assis, et chacun se tenait respectueusement debout. Le Mécréant fut frappé de ce spectacle, et son orgueil en fut agréablement chatouillé : il s’alla mettre dans son fauteuil rouge dessous son dais de boi3, et il regarda ses prisonniers. Leurs différentes attitudes, la beauté touchante de Clotilde et du Juif, la majesté du prince, les poses de ses ministres, le jour sombre qui passait à peine par les vitraux de couleur, et la simplicité du lieu, rendaient cette scène digne du pinceau d’un peintre; et le Mécréant, Michel l’Ange, Nicol et la folle composaient un groupe remarquable par les expressions de ces quatre physionomies diversement sauvages.

— Mon compère, dit Tltalien à Enguerry, je crois qu’il serait assez urgent de nous défaire sur-le-champ du prince et de sa fille.

— Et pourquoi?... répondit vivement Enguerry.

— Corbleu! parce qu’il n’v a que les morts qui ne re-

viennent pas, et l’on s’est toujours bien trouvé de cet axiome politique.

— Oui!,., répondit Engucrry avec un sourire sardonique, mais je m’cn trouverais fort mal... et je veux conserver la vie à mes prisonniers; si Venise les veut, qu’elle mo les paye! Où est votre or?... Croyez-vous', mon bel ami, que j’irai me mettre à votre discrétion en les faisant périr? Avez-vous affaire à un jeune étourneau politique? Grâce à Jean-sans-Peur, mon maître, j!en sais long!...

— Ainsi, dit Michel l’Ange stupéfait sans le faire paraître, je n’aurais, à votre compte, travaillé que pour vous?..,

— Eli! c’est vrai, mon féal!..

— Ali! mon compère !... mon ami!...

— Ton ami !... raye cela de tes papiers! il n’y a d’autre lien entre nous que l’intérêt, et ce lien est rompu pour le quart d’heure. Le Vénition, semblable à un renard pris au piège, et honteux de s'être laissé jouer et de n’avoir pas pris toutes ses précautions, sentit la force de la position d’Enguerry : il resta sans mot dire, les yeux fixés sur la table, et réfléchit à la manière dont il sortirait de cet état critique.

— J’entends bien, continua le Mécréant, qu’une fois le prince et sa fille morts tu aurais pris le large ! Mais à d’autres!... et si tu fais mine de vouloir me jouer, je saurai te * mettre à l’ombre.

Affectant un léger sourire qui semblait couvrir de sombres desseins, ainsi que les fleurs cachent un précipice, le cauteleux Italien s’écria :

— Allons, mon compère, nous sommes d’égale force. Je ne le croyais pas.

— Tu conviens donc de ta félonie ?

— Que diable voulez-vous? c’était tout naturel. A ma place vous en auriez peut-être fait autant. Eh bien, maintenant nous jouerons à jeu découvert; et si pour le moment vous avez les as, c’est à moi à les mettre de mon côté, ou plutôt, ajouta-t-il en voyant les regards du Mécréant, je vais m’exécuter et réfléchir pour vous compter

in

ces deux millions. Par saint Marc et Diavolo , \ous ôtes grand politique car vous avez vaincu Michel l’Ange.

— Double coquin, tes louanges ne m’empêcheront pas de prendre mes sûretés, et comme deux valent mieux qu’une, je commence par disposer de mes prisonniers de manière à les soustraire à tes ruses et à tes poisons.

Alors Enguerry, jetant un regard sué les captifs, s’écria : — Nicol, que l’on avertisse le Barbu (Josetto tressaillit) de venir chercher ce Juif qui a l’audace d’ètre mon rival. On lui donnera la question de l’huile bouillante, et s’il n’avoue pas où sont ses trésors, qu’on le mette à la barigoule.

Clotilde serra la main de Nephtaly, et, après lui avoir lancé un dernier regard, elle s’évanouit et s’appuya sur Castriot en murmurant : — Adieu!

Il existait une rivalité entre Nicol et le Barbu. Ce dernier, par des raisons que l’on ne tardera pas à connaître, se tenait à l’écart depuis que les habitants de Casin-Grandes étaient entrés. Chargé de tout le poids de la colère du Mécréant, qui le soupçonnait d’avoir de l’humanité, de le trahir et d’entretenir des liaisons a\ec le château du roi de Chypre, car Michel l’Ange n’avait pas manqué de dire au Mécréant ce dont il avait été témoin, le Barbu, pressentant l’avenir et attiré par une foule de sentiments vers Casin-Grandes, flottait dans ses résolutions.

Quant à Nicol, il aspirait à être premier lieutenant, et partant il ne manquait jamais de nuire à l’époux de l’amoureuse Josette.

Enguerry aimait assez ces rivalités, et il avait soin de les entretenir, parce qu’elles tournaient à son avantage, en ce que ses soldats cherchaient à se surpasser les uns les autres, soit en courage, soit en fidélité, et qu’en les occupant entre eux il obviait aux attentats dont il aurait pu être l’objet, si parmi eux il se trouvait un homme entreprenant.

Aussi Nicol, en revenant, dit au Mécréant avec un air de mystère, que le Barbu paraissait avoir de la répugnance à se rendre à ses ordres; en effet, le premier lieutenant marchait à pas lents. Alors Enguerry donna l'ordre à deux de ses soldats de se saisir du Juif. Ce dernier avant de quit-

l’israéute

ter Clotilde, lui déroba un baiser et lui dit à voix basse : — Espère! Et Enguerry l’entraina.

Marie, comme mue par un instinct indéfinissable, dit au Juif, quand il passa près d’elle :

— Mon ami, que tu es jeune ét beau. Je suis, laide et sans utilité pour le monde; tu vas soulîrir beaucoup, je suis insensible au bien comme au mal ; qui empêche donc que l’on me prenne à ta place?

Le Juif sourit à Marie et lui dit ce seul mot :

— L’intérêt.

La folle continua en pleurant : — On arrache un jeune chêne et on laisse végéter un vieil orme. Où est l’intérêt?

Le Mécréant sortit avec Nephtaly.

Alors Clotilde, se réveillant comme d’un songe, demanda au fidèle Albanais : — Il m’a parlé? qu’a-t-il dit! le son de sa voix a retenti dans mon âme; où sa bouche s’est-elle posée?

Castriot fut tellement étonné de ce langage, qu’il ne répondit rien; et la jeune fille, en voyant sortir l’Israélite, retomba dans une sombre léthargie. Ses yeux, après avoir erré, se fixèrent sur la porte par laquelle Nephtaly avait disparu; elle pâlit comme la neige des Alpes et resta immobile, froide, et semblable à la statue d’un tombeau.

En ce moment on entendit le Mécréant se mettre en fureur et réprimander le Barbu, puis il rentra avecNicol en répétant : — Et s’il n’avoue rien, qu’il meure!

— Castriot, je succombe. Et Clotilde tomba dans les bras tout disloqués de l’Albanais, qui, surmontant ses douleurs, la retint et chercha à la ranimer.

Marie, à l’aspect de'la chute de sa fille de lait, se mit à pleurer en disant : — Les deux êtres que j’ai nourris auront une fin malheureuse; mon lait est mortel. Et elle se frappa le sein et la poitrine.

— Qu’a donc ma fille? demanda le prince avec une inquiétude extrême.

— C’est le froid de cette salle qui l’aura saisie, répondit l’Albanais.

l’israêlite

— Grand Dieu ! nous avez-vous abandonnés? s’écria Monestau, qui s’agenouilla et se mit en prières.

L’évêque regardait les armures dans la salle, il les convoitait de l’œil et cherchait 'les moyens de s’en emparer pour mourir les armes à la main. Quant à Kéfalein, il contemplait son prince avec douleur, sans pouvoir assembler d’autre idée; Trousse était accroupi dans un coin et Josette pensait à le Barbu.

En ce moment le Mécréant s’apercevant que Michel, l’Ange s’approchait insensiblement de l’endroit où se tenaient le prince et sa fille, s’écria :

— Nicol, mon ami, conduisez le roi Jean II et la belle Clotilde dans le cachot dont voici la clef, et ayez soin de me la rapporter.

Il échappa un mouvement de dépit à l’Italien, tandis qu’un autre mouvement causé par la douleur agita le groupe des captifs. Enguerry, se tournant vers Jean II, ajouta avec un sourire ironique :

— Ce n’est pas cruauté, monseigneur, nous connaissons les égards que l’on doit aux rois ; ce que j’en fais, c’est pour votre sûreté personnelle, car voici, dit-il en montrant Michel l’Ange, un diable envoyé par l’enfer ou Venise, c’est tout un, qui serait capable de vous dépêcher pour l’autre monde avant que l’on eût regardé par où et comment. D’ailleurs, vous réfléchirez plus à l’aise avec votre fille s’il ne serait pas très-convenable de me prendre pour gendre ; si cela était, morbleu ! vous seriez maître de la Chypre avant un mois.

A ces derniers mots, l’évêque tressaillit.

Jean II, sans rien répondre, embrassa ses trois ministres, serra la main du fidèle Castriot, dit adieu à ses sujets, pleurant de rage, et quand ce fut à Bombans, il ajouta : — Je vous donne ce que vous avez pris.

Trousse s’écria : — Et moi?

Cette scène touchante ne fut pas de longue durée, car Nicol attendait; le prince recommanda à ses ministres de récompenser ses serviteurs fidèles s’ils rentraient jamais en Chypre ; puis versant une larme et leur disant adieu

pour la derriière fois, il s’appuya sur le bras de Clotilde; et le père et la fille, se soutenant l’un l’autre, suivirent en silence le farouche Nicol.

— D’honneur, bonhomme, vous êtes pathétique, dit le Vénitien à Jean II; je n’avais qu’une larme à répandre et la voici dans mon œil.

Le monarque disparut et la salle sembla vide.

Le lieutenant les conduisit à un horrible cachot situé sous les fossés do la forteresse; le jour n’v pénétrait pas, l’air en était fétide, Nicol fit gronder les serrures rouillées et referma la porte par-dessus Jean II et Clotilde.

Le vieillard, so dépouillant aussitôt de sa dalmatique, voulut en envelopper sa fille chérie qu’il entendait soupirer.

— Mon père, je vous remercie.

— Clotilde, je l’ordonne’.

— Mon père, je suis jeune et puis supporter le froid mieux que vous.

— Ma fille, ma carrière est finie, je puis mourir; mais vous, vous devez vous conserver.

— 0 mon père aimé ! je serais au milieu des recherches du luxe et de la grandeur, que rien ne m’empêcherait de mourir. Blon arrêt est porté, je sens mon âme se glacer.

— Que voulez- vous dire?

— Ce n’est pas mon secret, je n’en puis disposer. Et elle ajouta bien bas : — Il meurt en ce moment, et sa pensée dernière m’environne. Ah! Nephtaly! je reçois ton âme si elle vient errer à mes côtés. Elle se mit à pleurer.

Le vieillard s’appuya contre les murs humides de sa prison, il attira Clotilde sur son sein, et, l’enveloppant de sa dalmatique, il se mit à réfléchir profondément sur les étranges paroles qui étaient échappées à sa fille et sur les larmes qu’il lui entendait répandre.

Pendant ce temps, le Barbu avait conduit le bel Israélito vers l’endroit où se faisaient les exécutions du Mécréant, c’est-à-dire en face de la poterne, le seul endroit faible de la forteresse.

Là, tous les instruments des divers supplices se trou-

l’iSH AÉLITE

vaiont toujours disposés, et l’on n’eut qu’à allumer du feu sous aine vaste cuve remplie d’huile. «

Le Barbu et l’Israélite étaient à côté l’un de l’autre et assez éloignés du groupe do soldats qui s’approchèrent pour contempler cet horrible spectacle. Quand l’huile commença à bouillonner, le juif, faisant un signe au lieutenant, lui dit à voix basse : — Est-ce que Jean Stoub serait assez lâche pour tuer son bienfaiteur?

En s’entendant appeler par son nom, Jean Stoub eut un léger frisson et parcourut le Juif d’un air investigateur : — D’où me connais-tu et qu’as-lu fait pour moi?

Alors Nephtaly présenta à Jean Stoub l’anneau d’argent qu’il avait à la main en lui disant : — Regarde.

— Grand Dieu! s’écria Jean Stoub, que vais-je devenir? que faire?

— Il faut me sauver; cela seul peut t’obtenir ta grâce auprès du roi de Chypre.

— Ah! répliqua le lieutenant, je vous jure que ce fut la misère qui me conduisit à ce repaire : j’ignorai longtemps que le prince était à Casin-Grandes, et quand je l’appris, la honte m'a empêché d’y aller; elle était bien forte, puisque je n’ai pas été embrasser ma pauvre mère qui me croit mort et que je viens de voir entrer. Aussi, quand l’ambassade arriva ces jours passés, j’eus de cruels remords, et ce fut moi qui donnai avis des desseins du Vénitien. Il paraît que le pâtre a réussi à sauver le prince et sa fille.

— Oui, dit Nephtaly.

L’huile jetait de gros bouillons, et les soldats criaient à le Barbu de ne pas retarder leurs plaisirs. Alors le lieutenant s’écria : — Dussé-je périr, il no sera pas dit que - j’aurais arraché la vie à celui qui me l’a sauvée!

— Allons, vous autres! ajouta-t-il tout haut en s’adressant aux spectateurs, retournez à vos postes; qui vous a donné l’ordre de les quitter?

Les soldats se retirèrent en murmurant.

— Vous en irez-vous? répéta le lieutenant.

Quand" ils furent à leur poste, Jean Stoub, ouvrant précipitamment la poterne et abaissant le petit pont-levis qui

l’ibrablue

Ht

s’y trouvait, poussa le Juif en dehors en lui disant : Rompez les chaînes et sauvez-vous 1...

En un instant, Nephtaly fut à cent pas de la forteresse; les sentinelles sonnèrent le cor d’alarme, et le Barbu, songeant aux suites de cette affaire, se disposait à suivre le bel Israélite, quand Nicol, qui dans ce moment venait d’incarcérer le monarque et paraissait dans les cours, s’élança comme un aigle sur son rival. Jean Stoub, malgré les coups de clef dont Nicol l'assaillait, triomphait déjà de son ennemi, lorsque les soldats attirés par la dispute arrivèrent, et l’on s’empara de l’infortuné Jean Stoub I... Mais le Juif était hors de danger et s’enfuyait à travers la campagne comme une gazelle poursuivie.

Traître 1 s’écria Nicol, tu mourras!...

— Au moins j’aurai payé ma dette, dit Stoub, et un peu plus tôt ou un plus tard il faut toujours mourir!..:

— Raisonne, ton affaire est claire, et me voilà pour sûr premier lieutenant.

L’on s’avança vers la salle d'Enguerry...

Le Mécréant surveillait tous les mouvements de Michel l’Anse comme un général examine ceux de ses ennemis, et il agitait déjà en lui-même la question de savoir s’il ne serait pas prudent d'enfermer le. Vénitien, et si, en le traitant comme ennemi, il ne s’ôtait pas tout moyen de correspondre avec le sénat, etc... lorsque le bruit des pas de tous ses soldats et leurs murmures retentirent dans la salle.

Étonné de ce tumulte, Enguerry se lève, pt il voit paraître à la porte de la chambre son premier lieutenant contenu par deux soldats et traîné par le triomphant Nicol, qui s’écrie : — Monseigneur, faitos justices d’un traître!...

— Et quel est son crime?... ->

— Il vient d’ouvrir la poterne et de rendre la liberté au Juif!... répondit Nicol.

— Est-ce vrai ? demanda le Mécréant au coupable.

Jean Stoub se tut.

Qu’on le plonge à la place du Juif dans l’huile bouillant©!.. .

A ces mots, Josette tombe évanouie, et les trois ministres, Castriot et tous les Cypriotes s'écrient :

— C’est lui !..,

Marie se retourne. Plus prompte que l’éclair, elle saute au cou de le Barbu et fait retentir la voûte de ces cris :

— Mon fils!,., mon fils! tu m’es rendu!... Est-ce vrai?... mon fils Jean !...

Elle le couvre de baisers, elle le caresse, et Jean Stoub rend à sa mère tous ses embrassements en pleurant de joie.

— J’ai sauvé mon bienfaiteur et revu ma mère! Que puis-je désirer?... s’écrie-t-il. Ma mère! adieu, ma bonne mère!

Marie ne so lassait pas de répéter :

— Mon fils!... mon fils!...

C’était le seul mot qu’elle pût proférer, la seule idée quelle eût, et cette idée comprenait toutes celles qu’enfante la raison humaine, car son feu céleste reparaissait déjà sur le visage de l’Innocente. — Délivrez-moi de ces cris, dit le farouche Mécréant, et qu’on me l’emmène!...

Alors Marie, sans prononcer une parole et plus rapide qu’une flèche, s’élance sur Enguerry, lui enfonce ses ongles crochus dans la gorge, ouvre une artère et la déchire... Le sang coule à gros bouillons, et le Mécréant tombe en portant la main sur son épée... il expire. La folle, semblable au vautour qui s’acharne sur Prométhée, continue à se baigner dans le sang de sa victime : elle jette un coup d’œil égaré sur l’assemblée épouvantée, et, plongeant ses mains rougies dans le flanc du brigand, elle l’écorche, le creuse, brise les chairs et en retire son cœur tout palpitant. Elle le montre avec une joie pleine d’ingénuité, et le remue par un geste qui peignait le délire de la vengeance et de i’amour maternel ; elle saute et jette de petits cris inarticulés... Sa chevelure éparse, ses yeux hagards, ses convulsions, le sang qui souille ses vêtements en désordre, lui donnaient l’air d’une furie poursuivant Oreste.... Une certaine horreur se répandit dans toute l’assemblé, profondément émue.

l’ISR AÉLITE

Lo seul Michel l’Ange, arrêtant le bras de l’Innocente, prit le cœur du Mécréant avec la pointe de son épée, et dit avec un sourire sardonique : — Je vous prends à témoin qu’il avait un cœur... c’est à noter. .. Du reste, je ne croyais pas que Capcluche dût mourir horizontalement...

— Il est pourtant mort!... s’écria Trousse, qui ne pouvait jamais se faire à l’idée de la destruction.

— Que Dieu ait pitié de lui! dit Monestan, il n’a pas seulement eu le temps de dire un seul Ave!... et de se repentir.

Marie alla se réfugier dans un coin de la salle et s’y accroupit : elle se mit à essuyer toutes les taches qui souillaient sa robe et à rétablir le désordre qui régnait dans ses vêtements, ce dont elle commençait à s’apercevoir... Mais, jetant un regard à son fils, elle lui fit signe de venir à ses côtés..; Ce signe avait quelque chose de gracieux, de délirant et de raisonnable : il peignait très-bien ce premier moment qui se trouve entre le bon sens qui revient et la folie qui expire.

Au double sourire de sa mère, Jean Stoub profita du premier moment de la stupéfaction, et, se dégageant des mains de son rival ébahi, il rejoignit sa pauvre mère et Josette.

Les Casin-Grandésiens commencèrent à espérer, et l’évêque détacha tout doucement les armures suspendues, pendant que Trousse déliait Castriot. En un instant Kéfalein s’arma, ainsi que l’intendant et tous les seigneurs cypriotes.

L’habile Vénitien vit en un clin d’œil l’avantage qui résultait pour lui de la mort d’Enguerry, et il résolut d’en recueillir tous les fruits; il convoitait déjà les clefs queNicol avait à la main, afin d’aller sur-le-champ faire périr les victimes désignées par le sénat de Venise.

Cependant, au bruit de cette aventure, les soldats accoururent, les sentinelles quittèrent leurs postes, et tout ailluadans le vestibule et la salle. Les plus avancés contemplaient avec une muette stupeur la mare de sang dans laquelle nageait le cadavre de leur chef. Cette multitude de

L’iSRAKLITE 2XÏ

tètes tendues et attentives jointes à celles de nos héros formaient un coup d’œil pittoresque et original.

Alors on peut dire que tous les intérêts étaient en présence, et Michel l’Ange, sachant combien est forte la pre mière impression*, se hâta de prendre la parole et il s’écria :

— Amis! croyez-vous que le diable doive perdre quelque chose à la mort d’un de ses plus dignes suppôts?... Ehl parla queue du lion de^aint .Marc! lâchons qu’il ne s’en aperçoive pas, ii nous retirerait sa protection. Le Mécréant est mort ! Eh ! mes amis, ne vous en étonnez pas : il ne faut ni le plaindre ni le pleurer; il est admis au foyer des enfers, et il y est à jamais. Notre tâche, c’est de l’imiter fidèlement et de faire son oraison funèbre par nos aciions. N’apostasions pas!... Ventre- mabom! s’il vous faut un chef, je vous en servirai! je vous promets que la gaieté, la gaspille et les affaires iront toujours ensemble et n’en iront pas pis!... Nous allons célébrer par un ample festin l’heureuse recrue que vient de faire Lucifer, et auparavant je vais expédier les affaires d’urgence... Donne-moi tes clefs, mon cher Nicol. Je ne veux pas faire languir ce généreux roi de Chypre, va, Nicol, tu sais comme je t’ai toujours dis tingué: aussi, tu seras mon premier lieutenant et même un peu le capitaine... donne... Et Michel l’Ange tenditsa main.

— Donner les clefs!... s’écria le lieutenant avec un ait rechigné; je ne dois les remettre qu’au comte Enguerry; il est mort, que l’on montre son héritier ou son successeur, je m’en dessaisirai; mais quant à vous, monsieur l’ambassadeur vous n’avez pas encore la branche de cyprès au casque, et vous voulez nous commander?...

La foule entière murmura en tant de sens divers, qu’il était croire qu’il se formait dans son sein un parti nicollien et un parti vénitien. — Allons, mon ami Nicol, reprit l’Italien avec bonhomie et le ton de l’amitié, tu sais bien qu’Enguerry n’a fait cette expédition que pour la sérénissime république, et si tu veux consommer ce petit service pour elle, je me charge d’obtenir que l’on reporte sur toi les récompenses promises au Mécréant : tu seras généra, au service de la sérénissime république vénitienne, noble,

l’isbaélitk

sénateur, et peut-être par la suite deviendras-tu doge!...

A cette brillante perspective, présentée par l’adroit Vénitien qui s’était appuyé sur l’épaule de Nicol, ce dernier parut prêt à donner les fatales clefs. Alors Monestan, en grand ministre et en sujet fidèle, s’écria :

— Et moi, brave lieutenant, je vous donnerai le titre de géuéralissime des troupes du roi de Chypre, si vous voulez le sauver!...

A ces mots, Nicol se tourna du côté de Monestan.

— Eh! mon ami, dit Michel l’Ange en l’arrêtant, le royaume est conquis, et leurs troupes sont imaginaires!...

Alors Nicol revint contre l’Italien.

— Je vous donnerai un million sur les trésors du roi de Chypre, reprit Monestan. A cette exclamation, le lieutenant regarda de nouveau le ministre, qui ajouta pour le décider : Et songez que vous obtiendrez votre pardon ; que, rentrant dans le sentier de la vertu, vous serez tranquille, et que le ciel applaudira à votre conversion.

— Amen , dit l’Italien; voici, par ma foi, un bel oremust Eh! mon compère! moi, je t’abandonnerai ma part dans les deux millions que le sénat a promis à ceux qui livreraient le roi de Chypre.

Nicol resta indécis.

— Nous vous payerons trois millions!... crièrent ensemble Monestan, l’évêque et Kéfalein.

Cette fois, le lieutenant fit un geste décisif en faveur des Cypriotes.

— Et par la vierge de Lorette, dit Michel l’Ange à voix basse, n’avons-nous pas leurs trésors et ceux d’Enguerry? je te les laisserai prendre, et do plus, les deux millions du sénat : tu vas devenir maître du comté d’Enguerry , et tu commanderas tous tes camarades... A cette dernière idée, Nicol ne balança plus, et il répondit au Vénitien :

— Par la mort I exécutez vos promesses et je suis prêt à vous servir...

Puis, se tournant vers la foule étonnée, il ordonna à tous les soudards de se mettre sous les armes. Michel l’Ange triomphant, s’approcha doucement de Nicol, et lui tendit

la main pour prendre ses clefs; mais le prudent lieutenant les serra dans son sein.

Alors les Casin-Grandésiens, ayant perdu tout espoir, se regardèrent d’un air triste comme pour se dire : — Que va-t-il arriver?...

Mais en ce moment il se passait dans la cour une autre scène, dont l’issue eut une grande influence sur les événements qui vont suivre. En effet, le Barbu, s’étant glissé à travers ses compagnons, avait rassemblé autour de lui tous ceux en qui il avait remarqué quelque reste d’honnêteté et d’humanité, et, montant sur une borne qui se trouvait contre le portail, il leur dit avec cette éloquence naïve de geste et de parole que donne la vertu : — Mes amis, nous voici libres, puisque notre chef est mort; selon les idées les plus naturelles, je devrais vous commander, mais je ne veux user de ce droit que pour vous éclairer. Eh ! mes amis, quel métier avons-nous fait jusqu’ici? Sommes-nous des soldats? des hommes qui défendent leur prince ou leur pays ? Y a-t-il des brigands plus déboutés que nous?.. Eh bien, voici le moyen de réparer en un moment toutes nos fautes; le roi de Chypre, sa fdle et sa cour sont prisonniers... délivrons-lesl... ils nous récompenseront, ils nous prendront à leur service, et, rentrant dans la bonne voie, nous y trouverons tout autant de profit ; nulle inquiétude, joie, plaisir sans regret ; nous nous marierons, et je puis vous assurer à chacun de l’argent et des grades.

Les plus vives acclamations accueillirent l'orateur, et lorsque Nicol et le Vénitien sortirent de la salle suivis de leurs partisans sous les armes, ils virent l’honnête Jean Stoub, à la tête d’une faible partie des forces mécréantiques, qui s’apprêtait à une vigoureuse résistance en exhortant ses adhérents.

A l’aspect de son adversaire échappé à la mort qu’il lui destinait, et devenu redoutable par son cortège, Nicol se mit en fureur et harangua ses partisans, pour les engager à s’emparer de Jean Stoub. Le Vénitien se contenta de surveiller Nicol, qu’il suivait dans tous ses mouvo-

ments, afin de pouvoir s’emparer des clefs qu’il ne cessait de convoiter.

Les deux troupes s’excitèrent par des questions et des -injures; la discorde, qui revenait d’un chapitre de Bernardins, leur soufila sa rage et ses poisons, et ils ne tardèrent pas à en venir aux mains. Le rusé Jean Stoub, ne perdant pas la tète, courut ouvrir la prison des habitants de Casiri-Grandes, et ils no furent pas lents à s’armer et à soutenir leur libérateur. Alors le démon de la guerre déploya toute sa furie et fit retentir toutes se^ trompettes dans les cœurs des brigands; la cour offrait l'original du beau tableau delà révolte du Caire : ce n’étaient que cris, coups, sang, blessures, tapage, et par moments un effroyable silence interrompu par le bruit des armes plus horrible encore.

On sent qu’à ce tumulte Kéfalein, Castriol, î’évéque et tous nos héros étaient accourus, et que leurs exploits se ressentirent et de l’espoir qu’ils conçurent et de la nécessité. Trousse, regardant la bataille par les croisées de la salle, se mit à encourager les assaillants par ses cris et ses éloges. Josette et Marie, appuyées l’une sur l’autre, tremblaient de peur en voyant le danger que courait leur bien-aiiné; elles craignaient de le perdre une seconde fois; néanmoins, une sorte d’orgueil vint s’emparer de leurs âmes à l’aspect de ses efforts et de son courage.

Malgré le renfort que Jean Stoub s’était procuré en armant les prisonniers, il se trouvait encore le plus faible : entouré de l’intrépide Kéfalein, de l'évêque, de Castriot et des plus braves des habitants de Casin-Grandes, tous ses efforts tendaient à fairo périr Nicol son adversaire. Ce dernier et Michel l’Ange encourageaient leurs soldats en promettant des récompenses ; Michel l’Ange surtout redoublait de valeur, de zèle et de gaieté, car il sentait que ce combat d’un instant devait ou le faire réussir dans ses desseins ou les ruiner; et comme les Casin-Grandésiens y voyaient aussi leur perte ou leur salut, on peut juger de l’acharnement avec lequel on combattait.

Jean Stoub avait choisi une position qui augmentait en-

l’israélite

core le désespoir de sa troupe, car il était adossé contre un mur, et les gens de Nicol l’entourant de toutes parts, on ne pouvait se reculer pour reprendre haleine; il fallait triompher ou se résigner à périr. Jean Sloub, vaillamment secondé d’Hilarion et de Gastriot, formait avec l'élite de nos héros un groupe qui, partout où il se portait, faisait pencher la balance en faveur des Cypriotes. Enfin, comprenant de quelle importance il était de se saisir de Nicol, puisque lui seul avait les clefs de la prison du prince, et que si l’on pouvait s’en emparer on ferait sauver Jean II pendant le combat, quitte à périr, le Barbu, Castriot et l’évèque entourèrent le lieutenant et s’acharnèrent sur lui. Michel l’Ange ne chercha point à le défendre, car il se défiait de Nicol; il feignit d’attaquer Bombans et ne cessa cependant d’avoir l’œil sur le lieutenant.

Castriot se désespérait, parce que son fameux sabre était cassé, et qu’il ne maniait pas aussi bien l’épée; mais, saisissant le moment où Nicol se défendait contre l’évèque et Jean Stoub, il le tourna, et, sans s’inquiéter des coups qu’il recevait de ceux qui protégeaient leur chef, il lui plongea son épée dans son gorgerin ; Nicol tomba en prononçant un effroyable juron.

La vue de la mort du lieutenant, loin de calmer le combat, alluma une rage nouvolle dans le cœur de ses amis, et l’on défendit son corps comme celui de Patrocle dans l’Iliade; mais il arriva un malheur plus grand que celui de l’Iliade.

En effet, aussitôt que Michel l’Ange vit tomber Nicol, il se précipita sur lui avec la célérité de l’aigle qui fond sur sa proie et s’empara des clefs avant Castriot, dont les membres disloqués ne permirent pas qu’il gagnât l’Italien de vitesse : avant que l’Albanais eût retiré son épée, le Vénitien, avait pris les clefs, et les soldats s’étaient saisis du corps de Nicol, sur lequel on s’acharna comme des corbeaux dévorant un cadavre.

A peine Michel l’Ange eut-il les clefs, que semblable à un loup chargé d’un agneau, il traversa tous les combattants, en baissant la tête et ne s’arrêtant pas pour venger

l’israélite

les coups qu’il reçut; il se dirigea vers les cachots avec une ténacité et une ardeur qui firent frémir les Casin— Grandésiens.

Aussi, en voyant la manœuvre de l’Italieft, l’héroïque Boinbans et Castriot l’intrépide rassemblèrent leurs forces et coururent après Michel l’Ange avec toute la rapidité que leurs blessures leur permirent.

Mais le Vénitien avait sur eux une assez grande avance; et, se voyant poursuivi, il s’élança vers la porte principale des prisons avec une telle vélocité, que, quand l’Albanais et l’intendant y arrivèrent, ce fut pour sentir le vent de la porte que le rusé Michel l’Ange ferma avec force et pour entendre le bruit des verrous.

Les deux serviteurs du roi de Chypre poussèrent ensemble un grand gémissement et un cri de désespoir que le tumulte des armes empêcha d’entendre; les combattants mêmes ne virent pas cet épisode. Bombans et Castriot se regardèrent avec une profonde tristesse, et ce regard équivalait à l’oraison funèbre de Jean II et de Clotilde; mais, la rage s’emparant de leurs cœurs, Castriot saisit un morceau de bois et se mit à ébranler la porte et la voûte ; Bombans se désespérait de ne pouvoir aider l’Albanais, puisque ses mains souffrantes ne le lui permettaient pas ; il laissa Castriot faire à lui tout seul le siège de la porte, et il se replia sur le gros de l’armée pour chercher du secours.

Mais, hélas! le parti de Jean Stoub, malgré tout le courage des Cypriotes, venait de succomber sous l’élan que la mort de Nicot avait imprimé aux brigands.

Le Barbu, cerné par le parti nicolien et tout vaincu qu’il était, haranguait ses compagnons vainqueurs pour les engager à se ranger du côté du roi do Chypre. Hélas! ces âmes sans vergogne, n’écoulant rien et alléchées par le pillage des trésors du Mécréant, désarmaient impitoyablement les Casin-Grandésiens qui se voyaient dans les fers et près de la mort pour la seconde fois. La lueur d’espoip qui venait de briller, le moment de liberté qu’ils eurent, ne servirent qu’à leur rendre ce deènier pas dans le mal-

l’israélite

heur plus cruel encore. L’évêque et Kéfalein seuls se défendaient avec une rare intrépidité et un sombre courage qui disait assez qu’ils avaient juré de mourir les armes à la main, pour ne pas survivre au roi Jean II et à Clotilde.

Au milieu de ce désordre, Josette et Marie faisaient leur partie en se signalant par des cris qui retentissaient dans toute la forteresse; elles couraient dans la cour en sanglotant et s’arrachant les cheveux. Quant au docteur, il aperçut la poterne ouverte, et il s’y dirigea afin de sauver sa petite machine rondelette de ce nouvel esclavage.

Tout à coup l’on entend le bruit sourd des pas précipités d’une nombreuse cavalerie; elle arrive silencieusement; mais alors que les brigands, ainsi que leurs captifs, prêtent l’oreille avec attention, un effroyable cri de : « Montjoie Saint-Denis!... » retentit à la poterne. « France! France!... Mont joie Saint- Denis!... « Trousse, effrayé, se recula et se blottit dans une chaudière vide en se hasardant à lever la tête quand l’escadron fut passé.

Rapide comme les éclairs d’un orage et furieux comme le vent qui pousse les tempêtes, les chevaliers entrent dans la cour au grand galop, et chargent les brigands avec une impétuosité qui ne leur laisse pas le temps de se reconnaître ; le parti cypriote reprend courage, crie : — Vive le chevalier noirl Et, sur les ordres de l’évêque et de Kéfalein, il décrit une courbe savante qui cerne le parti nicollien. Se saisir des brigands, les mettre hors d’état do faire la moindre résistance, s’emparer de tous les postes de la forteresse, fut l’affaire de moins de temps que je n’en mets à le dire. Pendant ce temps, deux mille hommes de troupes investissaient le château, s’élançaient dans les fossés et enfonçaient le pont-levis, qu’on se hâta d’aller baisser.

Alors un cri de — Victoire ! victoire! s’éleva subitement et retentit dans les airs ; il pénétra jusque dans les souterrains du château. Le religieux Monestan s’agenouilla dans un coin, tendit ses mains au ciel, et y éleva ses humbles prières, sans faste, sans intérêt ; aussi son vertueux encens monta vers le trône céleste et fut agréable à l’Étornel.

On précipita les brigands dans le souterrain où naguère ils avaient confiné les Casin-Grandêsiens, et la cour n’offrit plus que le spectacle de la joie et de gens qui embrassaient leurs libérateurs; Josette et Marie sautaient au cou de Jean Stoub, et ce dernier mettait en ordre de bataille les brigands fidèles à la vertu et les Casin-Grandésiens.

L’évêque et Kéfalcin, ainsi que les plus marquants de la petite cour du roi de Chypre, entouraient le chevalier noir. Il était entre le vieux guerrier que Raoul rencontra naguère et entre le comte de Foix.

Aussitôt que Monestan eut terminé ses actions de grâce et prié Dieu d’excuser ceux qui oubliaient de le faire, sa seconde pensée fut pour son prince ; il le chercha des yeux et ne le vit point.

— Où est le roi?... où est la princesse?... s’écria le vieillard.

Ces mots et l’inquiétude peinte sur le visage du premier ministre arrêtèrent l’essor de la joie, chacun se regarda et scruta tous les coins de la cour.

Le silence de la stupeur régna parmi cette assemblée, un secret pressentiment erra dans les âmes des Cypriotes, et alors on entendit Bombans qui ne cessait de crier au secours; l’on vit Castriot, dont la force ne pouvait ébranler la fatale porte.

On se souvint de Michel l’Ange et l’on trembla; Jean Stoub, accompagné de deux soldats, courut avec des haches d’armes pour aider l’Albanais, qui rugissait de rage. Pendant ce temps, Kéfalein mettait le chevalier noir au fait des événements qui venaient de se passer, et rien n’égala la douleur et le désespoir de l’amoureux chevalier quand il apprit le danger dans lequel se trouvait la princesse Clotilde, sa chère fiancée. Ses yeux se fixèrent sur la porte, comme tous ceux des spectateurs, et l’on attendit avec anxiété le résultat des efforts du fidèle Albanais...

L’iSB AÉLITK

IL DEVAIT ÊTRE PENDU — RETOUR d'üN CAPTIF

Aussitôt que Michel l’Ange eut barricadé la porte principale des prisons, il fut, comme on doit le penser, au comble de ta joie en songeant que rien no l’empêchait plus d’accomplir sa mission et qu’il n’était point obligé de partager avec un complice le prix du sang qu’il brûlait de répandre. L’n entendant les coups réitérés que Castriot donnait à la porte, il jugea qu’il n’y avait pas un instant à perdre.

11 se mit donc à parcourir les sombres profondeurs des souterrains, en cherchant le cachot où se trouvait le prince et sa fille. Il remua le trousseau de clefs, et s'assura que les diverses cellules de pierre avaient chacune la leur; alors il se rapprocha de la porte principale pour examiner les clefs à la faveur du faible jour qui se glissait par les fentes, et bientôt il s’aperçut qu’elles étaient soigneusement numérotées; ce dont il rendit grâce au diable!

Il revint dans le corridor humide en écoutant à la porte de chaque caveau, se doutant bien que le prince et sa fille trahiraient leur présence par quelques paroles ou quelques soupirs, et il marcha légèrement en comptant les cachots et en maudissant le bruit épouvantable que faisait Castriot, qui tâchait toujours d’enfoncer l’entrée de la cave.

Jean II et Clotilde, assis sur un banc de pierre glacé, le seul siège qui fut dans leur horrible demeure, prêtaient une oreille attentive au bruit des armes qui retentissaient sourdement dans la noire enceinte de cette tombe anticipée, et sur ce bruit léger le prince concevait un reste d’espoir, auquel sa tendre fille était bien indifférente : l’image du bel Israélite mourant dans les tourments l’occupait tout entière, et sa pose était celle de la stupeur.

Au cri de « Monjoie Saint-Denis! » qui parvint à l'oreille exercée du prince, il s’écria :

— Ma fille!... nous sommes sauvés!... nous entendons

294 i/lSRAÉLITE

les cris de guerre ou plutôt les cris de triomphe du chevalier noir.

Clotilde soupira et répondit avec un accent de dép*fc : — Nous lui devrons donc trois fois la vie!...*

— Ecoutons, ma bien-aimée! l’on brise les portes do ce souterrain !...

Entendant ces mots, Michel l’Ange s’écria:

— Ah! ils sont ici!... Victoire! victoire! ils se sont trahis eux-mêmes!... Grand merci, Lucifer...

— L’on nous cherche, continua le prince, qui distinguait le bruit des pas légers de l’Italien; et il s’empressa de frapper sur la porte en criant de toutes ses forces; C’est ici, Castriot, Castriot!...

— Oui, oui, Castriot!... attends-le!... répéta ironique-

ment l’Lalien en introduisant diverses. clefs dans la serrure. Par Saint-Marc! je n’en trouverai pas la clef! O Notre-Dame-de-Lorette 1 je vous promets un ex-voto d’argent si je rencontre cette maudite clef! Que le tonnorre m’écrase!... Aide-moi donc, Satan, car je fais le mal!... ô mille diables!... ,

— Ma fille!... dit tout bas le monarque surpris de ces paroles, quels sont les accents que nous entendons?

— Mon père, est-ce que j’entends quelquo chose?... répondit-elle naïvement.

— Pour le coup ! je tiens les deux millions de la sérénissime république. Sainte-Vierge, vous aurez un ex-voto d’argent! s'écria le Vénitien au comble delà joie. Et il fit gronder la serrure rouillée du cachot.

A ces paroles, le monarque reconnut Michel l’Ange, et d’un seul jet de pensée il devina le sort qui l’attendait. Aussitôt le vieillard, saisissant Clotilde, la coucha par terre entre le banc de pierre et la muraille, en lui recommandant le plus profond silence: et le généreux prince s’en remit, pour lui-même, à la Providence qu’il invoqua.

Soudain la porte s’ouvre, et Michel l’Ange, tenant d’une main son épée et de l’autre prenant son poignard, barra le passage par son corps en s’écriant :

— A mort, les amis? dites toutefois votre Confiteor, car

L’iSnAÉtITE * 298

je ne veux pas avoir à me reprocher la damnation de vos âmes! j’ai l’absolution du reste. Allons, dépêchons!...

Le rusé Vénitien comptait que le monarque et sa fêle*, entendant ouvrir la porto, se seraient précipités sur son épée; mais les deux prisonniers gardèrent le plus grand silence. Si le moindre jour eût pénétré dans le cachot, Jean II et sa fille auraient déjà subi leur sort: et ce fut l’horreur même do cette prison qui les servit; car l’Italien, n’y voyant pa.«, craignit, s’il abandonnait son poste, do laisser enfuir ses victimes, et il se contenta de sonder le cachot en avançant son épée de tous côtés pour chercher dans quel endroit était le prince.

Cette investigation dura quelques minutes, et le suppôt du diable, entendant les violents coups de hache qui faisaient voler la porto en éclats, ferma celle du cachot ; et, réfléchissant que sest victimes étaient sans armes, il s’élança dans l’intérieur avec son épée: Jean II, habitué par sa cécité à juger de l’approche des corps, soit par l’air qu’ils chassent, soit par le plus ou moins de bruit, avait l’avantage dans celte lutte ; et telle impétuosité, telle lenteur que l’adroit Italien mît à cette poursuite, le prince, soit hasard, soit adresse, so trouvait toujours éloigné do la pointe fatale. Quant à la belle Clotilde, protégée par le banc de pierre que Michel l’Ange prenait pour le mur, elle ne courait aucun danger.

Lassé de cette lutte et impatienté, le Vénitien furieux s’écria:

— - Ah çqf me prenez-vous pour un cheval de manège?... Ayez de la complaisance, mon princel... Ne voyez-vous pas que tôt ou tard vous devez succomber ?... Prêtez- voosy de bonne grâce, jo vous égorgerai le plus doucement, le plus honorablement qu’il me sera possible I... Et quant à la princesse... qu’elle se rassure, je lui réserve une jolie mort... ce sera un trépas de sybarite; une fois en ma vie, je veux être galant, et elle ne s’apercevra pas de la mort, car elle s’évanouira de plaisir!...

En achevant ces paroles, l’Italien, furieux de cette réçistapco inattendue, leva son épée et frappa de tous côté»

avec tant de précipitation que le prince, fatigué d’une si longue lutte, résolut de la terminer. Jean II s’élança sur son perfide assassin, et, rassemblant tout ce que l’âge lui laissait de forces, il saisit Michel l’Ange, et le serrant contre la muraille, il s’écria : — Clotilde, ma fille! sauvez-vous, vous en avez le temps!

La jeune fille rampa de son mieux, ouvrit la porte, et se jeta dans le souterrain en appelant au secours do toutes les forces de sa douce voix, qu’elle tâchait en vain de rendre éclatante... car les faibles sons se perdirent sous les voûtes de pierre qui retentissaient à peine.

Le prince, ne pouvant pas soutenir longtemps l’énergie que lui avaient inspirée le danger de sa fille chérie et le désir de la sauver, fut bientôt terrassé par Michel l’Ange, et ce dernier, levant son épée, l’enfonça dans le corps du prince abattu, en s’écriant: — Et d’un!...

Il courut le poignard levé sur Clotilde, qui, semblable à un mouton parcourant l’abattoir, errait tout échevelée dans le souterrain.

A ce moment, la porte fut brisée, et Jean Stoub, Castriot, Bombans et le chevalier noir se précipitèrent avec des flambeaux qui jetèrent une clarté soudaine dans ces horribles lieux. L’on aperçût la jeune fille prête à être atteinte du poignard de Michel l’Ange au désespoir. Mais, dans le lointain caverneux de ce souterrain coloré d’une lueur rougeâtre, l’on entrevit indistinctement une grande ombre se mouvoir et courir sur l’Italien avec la rapidité d’un spectre vengeur... C’était Jean II, qui, muni de l’épée du Vénitien, volait au secours de sa fille. L’arme avait glissé sur un bouton de sa dalmatique.

Aussitôt, en un clin d’œil, Jean Stoub et Bombans s’emparèrent de Michel l’Ange, et, plus rapide qu’eux, Castriot, saisissant sa bienfaitrice dans ses bras disloqués, l’avait transportée à l’entrée du souterrain.

— Sauvez mon père!... mon père!.. . s’écria-t-elle. Et cependant ses regards inquiets cherchaient , parmi la foule répandue dans la cour, son cher Nephtaly ; un torrent de pleurs s'échappa de ses beaux yeux, quand, après

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avoir parcouru la multitude, elle ne lovit pas, car le coup d’œil d’une amante est rapidement scrutateur.

Bientôt Jean II ne tarda pas à paraître, suivi du chevalier noir,, de Bombans et de Jean Stoub, qui contenaient l’Italien perfide. Le monarque se trouva dans les bras de sa fille chérie, qui l’embrassa avec transport en laissant tomber une larme brûlante sur la joue du monarque. Les ministres, le vieillard étranger, le comte de Foix et les principaux seigneurs attendris vinrent se joindre à ce groupe.

Je voudrais pouvoir dépeindre le cri de joie qui s’éleva dans ce moment; tous lés soldats, les chevaliers, les brigands convertis et les Casin-Grandésicns formèrent autour delà porte des prisons un demi-cercle curieux et immobile. Monestan et Castriot ne se lassaient pas de voir leurs maîtres chéris qu’ils crurent à jamais perdus.

Après ce premier moment de joie, le chevalier noir prit la main de sa fiancée, le comte de Foix prêta le secours de son bras au monarque, et l’on s’achemina vers la salle basse du Mécréant, que deux soldats nettoyèrentà la bête. Ce fut devant cette assemblée imposante que l’on amena Michel l’Ange. Il fut condamné tout d’une voix à être ppndu.

— Repentez-vous au moins, lui dit Monestan.

— J’ai l’absolution, répondit-il en souriant; je savais bien, continua-t-il, que je finirais en l’air, mais je ne croyais pas que cela vîntsitôt !... Au reste, bonsoir la compagnie... à demain!... nous nous reverrons!...

On le conduisit à la potence, où il monta gaiement, et lorsque son cou fut inséré dans la dernière cravate qu’il devait porter, il rassembla ses forces pour sourire encore aux assistants, et il s’écria :

— L’on m’avait bien prédit que je finirais par devenir évêque.

— Que veux-tu dire? reprit Jean Stoub.

— Eh bien, ne voyez-vous pas que je donne la bénédiction avec mes pieds?

En disant cela, Michel l’Ange agita sa jambe droite en faisant le mouvement d’un prêtre-qui bénit une assemblée,

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et ce geste ironique fut son dernier. Toutefois il répéta faiblement encore: — J’ai l’absolution!... Et il expira en riant.

Telle fut la fin d’un homme à qui la' nature prodigua les qualités les plus brillantes, et qui se serait distingué s’il ne les avait pas tournées vers le mal.

Revenons à la salle basse du Mécréant. Je vais tâcher de raconter le plus succinctement possible tous les événements qui se passèrent alors. '

Clotilde, toujours triste et les veux pleins de larmes, n’apercevait point les caresses respectueuses et Ta contenance suppliante du chevalier noir, qui, gardant entre ses mains tremblantes la main de Clotilde, s’étonnait de ce que la princesse pensive ne la lui eût pas retirée.

Cependant il lui était impossible de ne pas lire sur le visage de la jeune fdle que ses attentions dédaignées indiquaient qu’elle -était en proio-à un sentiment profond; et., du reste, avait-il pu oublier son rival du tournoi?

Se tournant alors vers le roi de Chypre, il dit:

— Monseigneur, je me reproebe bien vivement le retard que j’ai mis à venir assiéger cette forteresse; ce délai causa votre infortune .et le pillage de vos trésors; mais j’espère que nous allons les retrouver. Cependant j’ose à peine réclamer votre promesse.

— Mon fils, répondit le monarque en plaçant la main du chevalier noir sur son cœur, je ne l'ai point oubliée, et demain la chapelle de Casin-Grandes entendra vos serments.

Clotiide tressaillit et plusieurs larmes roulèrent, malgré elle, sur ses joues pâlies. Ce chevalier noir lui saisit les mains et lui dit à voix basse: — Je fais donc votre malheur? Et pour toute réponse la jeune vierge n’en pleura que davantage.

Jean 11 fut le seul qui ne put voir cette scène muette, qui surprit tous les spectateurs.

Au milieu do cette assemblée, le vieillard inconnu jouissait d’un indicible plaisir; il regardait les murs du château, les parois de la salle, les meubles, le planche», a’ ec l’air

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d’un banni qui, rentrant dans sa patrie après de longues années, examine le moindre hameau et respire l’air des routes avec une jouissance dont on n’a pas d’idée Le chevalier noir ne sachant quelle contenance tenir et plein de tristesse, s’avança vers ce vieillard, sur lequel 1 attention se fixa, et, lui prenant la main avec une visible émotion, il lui dit d’une voix altérée :

— Comte Enguerry, il n’est pas en mon pouvoirdevous

rendre vos .domaines florissants, Votre perfide lieutenant es a ravagés; mais vous y ferez bientôt refleurir le bonheur et 1 abondance, et, comme l’état dans lequel vous les trouvez ne vous permettra pas d’en percevoir les revenus de quelque temps, j’espère que vous vous souviendrez que vous avez des amis. " 0

— Eh quoi, prince...

— Chut! s’écria vivement le chevalier noir en posant un doigt sur sa visiere à l’endroit de la bouche. P

— Eh quoi! chevalier, reprit habilement le véritable comte Enguerry, faut-il que je vous doive la liberté ma rançon, mes biens, et que je me revoie dans le château de mes peres sans pouvoir m’acquitter? Et quand je le voudrais le puis-jejamais? Chevalier , ajouta-t-il d'un air pénétré, je suis votre féal, oserai-je dire votre ami?

Le chevalier noir lui ouvrit ses bras, et le vieux Enguerrv s y précipita. 6 *

— Allez, je suis payé, dit le chevalier noir, car rien ne vaut un ami véritable. El il regarda Clotilde.

Le plus grand étonnement régna dans l’assemblée et chacun s empressa de féliciter le comte Enmierry d’ètre revenu de sa captivité, et il n’y eut pas un chevalier qui ne lui offrit sa bourse et son amitié.

— Sire, dit le comte Enguerry en s’avançant vers le roi de Chypre, la journée est assez avancée, et j’espère ouo vous me ferez l’honneur de rester au moins jusqu’à ce soir dans mon château ; votre présence, celle de votre fille et de ces nobles seigneurs le purifieront et rendront mon installation plus mémorable.

Jean II était beaucoup trop fatigué pour refuser, et le comte Enguerrv fut au comble de la joie.

Le comte sortit, et maître Taillevant, saisissant , l’occasion de faire briller son art, mit son escadron culinaire en bataille; il offrit au comte son digne élève, Frilair, comme capable de remplir la place de cuisinier en chef; Frilair fut promu sur-le-champ.

Aidé de Bombans, de Jean Sloub et do Taillevant, le comte Enguerry choisit, parmi les brigands convertis, les Casin-Grandésiens et les paysans, des gens qui devinrent des serviteurs fidèles.

Aussitôt Bombans tout le premier se mit à la tète de l’organisation du château, et imprima son infatigable activité à toute cette troupe dévouée.

Le chevalier noir, Jean Stoub, le comte Enguerry, le comte de Foix, l’évêque et Castriot, parvinrent à découvrir l'endroit où le faux Enguerry cachait ses trésors; ceux du roi de Chypre furent restitués, et Bombans, sur le commandement de Monestan, les chargea sur les mêmes chariots qui les avaient apportés, et s’en retourna, suivi des Casin-Grandésiens et do tous les Cypriotes, travailler à la restauration de Casin-Grandes pour que le roi Jean II le retrouvât dans son primitif éclat.

Le chevalier noir autorisa Hercule Bombans à emmener quelques-uns de ses soldats pour que cette opération fût faite avec la promptitude d’une féerie; puis il chargea son écuyer, jeune homme leste, brillant, beau, bien fait, d’aller veiller et présider à tout.

Au milieu de ce mouvement, Clotilde, toujours triste et navrée, ne cessait de penser à son bien-aimé, et elle regardait l’endroit où il s’était placé dans cette salle avant d’aller au supplice. Josette se tenait à côté<ie sa maîtresse, et Marie, revenue à la raison, après avoir impatienté son fils en le suivant partout comme son ombre, s’était, sur sa prière, résignée à rejoindre Clotilde, dont elle ne concevait point la douleur. x

Castriot, gravement affligé de l’état de sa bienfaitrice, tenait le tronçon de son saj)re et marchait en long et en

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large devant la princesse, comme un soldat en faction.

Jean II s’entretenait avec le comte de Foix, le connétable et les principaux seigneurs.

Cependant le château reprit un air de grandeur et do décence par les soins et les efforts d’une troupe do valets que Jean Stoub, Taillevant et Frilair faisaient mouvoir et dirigeaient avec une habileté sans pareille.

Bientôt une table fut dressée dans la cour, et un repas, tout aussi splendide que le permettaient les circonstances, fut servi au roi de Chypre, à sa cour et aux chevaliers.

L’on distribua aux soldats et à la foule les provisions ac cumulées par le Mécréant, et la peloàse qui se trouvait devant le château fut animée par le gai spectacle de cette multitude, riant, buvant et se livrant à la joie la plus démonstrative en l’honneur du mariage du chevalier noir, de la délivrance du roi Jean II et du retour du comte Enguerry.

Ce dernier observa, pendant le repas, que Bombans et ses gens ne seraient pas arrivés assez tôt pour préparer les appartements de Casin-Grandes, et il obtint que le roi de Chypre, sa cour, les chevaliers et les troupes resteraient jusqu’au lendemain soir.

Je passe sous silence le détail inutile de cette journée, pendant laquelle Clotilde fut toujours muette, pensive, triste, au milieu des témoignages do joie que chacun donnait.

Le chevalier noir éprouva môme plusieurs fois la brusquerie de sa fiancée : la douceur inaltérable de l'heureux caractère de Clotilde s’affaiblissait, son charmant visage prenait une funeste expression, et son père ne fut pas le dernier à remarquer le changement de ses manières, de sa voix et de ses paroles. Lorsque Josette lui présenta son époux, son cher le Barbu, elle lui dit, avec l’accent le plus doux : — Vous ôtes heureuse, Josette!...

Enfin le soir du départ arriva ; le comte Enguerry, jaloux d’assister à l’union du chevalier noir, son libérateur, confia le soin do son château à son écuyer, et l’on se mit en route pour Casin-Grandes, sur l’avis que le bel écuyer

du. chevalier vint donner que ce château était préparé pour recevoir Jean II.

Ce départ eut quelque chose d’imposant et de triomphal : la route, garnie dans toute sa longueur d’une haie de paysans accourus au bruit de ces événements» avait l’air d’une prairie émaillée où l’on aurait frayé un seniier. Ce spectacle était trop rare pour que les habitants ne vinssent pas en jouir, et remercier le chevalier noir d’avoir délivré la contrée de son cruel fléau. Ces bons Provençaux, ces 0dèles sujets, tenaient tous des torches, ce qui répandit une lueur insolite qui rendait le chemin comme enflammé.

S’avançant au milieu de ce torrent de lumière, les deux mille soldats précédaient la cour du roi de Chypre, à la tête de laquelle le bon connétable, entouré de ses trente chevaux, se faisait remarquer par les caracoles que son cher Vol-au-vent décrivait avec une rare aisance.

Au milieu du groupe des seigneurs, on admirait la pâle figure de Clolilde montée sur un cheval superbe et fier de la porter; le chevalier noir en tenait les rênes avec une attention amoureuse. Laissant négligemment flotter les guides de son coursier, qui bondissait sous lui, il semblait l’abandonner pour veiller au fougueux animal qui portait la princesse. Ces soins empreints d’amour, ses yeux brillants à travers sa visière serrée, son casque, ses belles plumes noires penchées, l’air de majesté qui régnait dans son ensemble, cette abnégation et cette manière tendre de courber avec dignité tous ses sentiments devant le sceptre de la beauté, enfin la lumière inusitée que faisait resplendir ses armes bronzées, lui attiraient tous les regards, et la vue se reposait agréablement sur ce spectacle qui renfermait toutes les harmonies, toutes les joies et les espérances de la vio : deux amants que l’on allait unir.

Clotilde levait de temps en temps ses beaux yeux vers le ciel, elle les laissait tomber rarement sur le pauvre chevalier, et à chaque instant elle regardait avec inquiétude, avec effroi même, le concours du peuple qui affluait, et ses yeux perçants y cherchaient un être qui ne se présenta point. A la colline des Amants, Clotilde dévora les larmes

l’israélite *

qui vinrent inonder ses yeux, et contemplant la place où elle rencontra le beau Juif, sa tristesse en redoubla. Le monarque suivait sa fille; le comte de Foix, Monestan et les principaux seigneurs l’entouraient. La foule, après avoir vu Clotilde et le chevalier noir, contemplait encore avec plaisir le prince et son ministre, dont la bienfaisance' était connue.

Quant à l’évêque, il courait de rang en rang, et jouissait du spectacle, admirable pour lui, de deux à trois mille hommes en ordre de bataille. , -

— Quand en verrai-je trente mille?.., disait-il à Kéfalein, qui hochait la tète et plissait ses deux lèvres en manière d’approbation.

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