‹ L'Israélite H. de BalzacChapitre 5 sur 28 · DEUX HONNÊTE# COQUINS · texte numérisé non relu

DEUX HONNÊTE# COQUINS

Mon cher lecteur, je trouve dans les bons manuscrits de ces bons Camaldules une note que je m’empresse de vous communiquer, ayant pris la charge de vous translater ces manuscrits de latin en français, en lès ornant de quelques détails que la narration sèche Me ces bons pères ne contient pas; je dois ne rien négliger pour votre instruction. Or, il résulte de cette susdite note que le personnage du

sire Enguerry est parfaitement historique, en ce sens qu'ils ont voulu peindre Louis d’Anjou, oncle de Charles VI, dont ces braves moines avaient à se plaindre. Ceci prouve qu’il ne faut jamais déplaire aux prêtres. Vous me permettrez, en conséquence, de passer une foule de petites notes marginales où il est dit à chaque prouesse d’Enguerry : C'est comme fit monseigneur d'Anjou , etc.

Nous avons laissé Enguerry prêt à se Coucher ; tout à coup le Barbu entre précipitamment en lui disant: — Monseigneur, un inconnu demande à vous parler. — Quel estil?— C’est, m’a-t-on dit, un fort joli garçon. — Que veutil? — lise prétend ambassadeur. — D’où? — De Venise. — Fais-le attendre dans la salle basse, j’y suis dans un ^instant.

Le Barbu descendit et trouva l’étranger dans la cour s’amusant à considérer les groupes de soldats jouant l’argent de leur butin, buvant le vin qu’ils avaient pillé et mangeant plus pour manger que par besoin. Toutes ces figures farouches, éclairées par la lune et par des torches, exprimaient une foule de passions et de caractères, jusqu’aux sentinelles qui, du haut des tours, gémissaient de ne pas avoir été de l’expédition.

— Nicol, s'écria le Barbu, mets ce cheval à l’écurie. Puis, regardant l’étranger ; Par le ventre de défunte ma pauvre mère, vous ressemblez furieusement à un homme à qui j’ai grand sujet d’en vouloir pour certain coup.

— Est-ce un honnête homme ? demanda l’étranger en riant.

— Je veux que le diable m’emporte si je le sais.

— Alors, reprit l’inconnu, comment veux-tu que je sache si c’est moi ?

— Allons, honnête homme ou coquin, suivez-moi. Et le Barbu alluma une lanterne.

— Me mènes-lu donc à la cave?

— Non...

Le Vénitien fut introduit par le Barbu dans un vaste salon lambrissé tout en chêne uni, pavé avec de grandes dalles de marbre blanc et noir, à croisées en ogives gar-

l’is&aélith

niés de petits carreaux de couleur, et sans autre ornement que des fauteuils en noyer ; seulement, au milieu de cette pièce, un morceau de bois noir travaillé en forme du dessus d’une de nos chaires d’église, surmontait un fauteuil de drap rouge élevé sur une estrade. A côté était une table d’ébène.

L’inconnu se mit à examiner les armures attachées de distance en distance à la boiserie, et il en demanda l’usage au Barbu, qui allumait deux grosses chandelles de cire jaune.

— Ce sont les armures que monseigneur donne à ceux

qui se distinguent. — C’est donc ici qu’il reçoit? — Jamais autre part. . ,

A ces mots Enguerry entra et fut s’asseoir sur son fauteuil rouge, en disant à l’étranger : — Soyez le bienvenu... Et, faisant un signe au Barbu, le soldat resta près de la porte. — Est-ce au comte Enguerry que j’ai l’honneur extrême de parler ? dit l’Italien. — A lui-même, répondit le'Mécréant en jetant un coup d’œil scrutateur sur l’étranger. — Monseigneur, ce que j’ai à vous dire est de la plus haute importance et veut que nous soyons seuls. — Je n’ai de secret pour personne; ce que je médite, tout le monde le sait... — Monseigneur, croyez 1... — Suffit. Le Barbu, sors, et dis à ceux qui jouent sous les fenêtres de s’en aller plus loin. Place une croix rouge à la porte de la salle, pour qu’on ne nous interrompe pas.

En achevant ces paroles, le Mécréant mit un doigt en l’air... Ce signe signifiait apparemment de rester en dehors, car cinq minutes après on entendit dans la galerie le bruit du sabre de l’honnête lieutenant.

— Monseigneur, dit l’Italien, c’est assez inutile de se flatter; je vous préviens donc sans façon que je suis le fameux Michel-l’Ange, au service de quiconque a des ennemis, de l’or et la force de me protéger; je suis Vénitien et j’ai le bras très-agile; tel que vous me voyez, j’ai déjà eu l’honneur d’expédier pour le troisième hémisphère deux ou trois princes, après toutefois m’être fait donner l’absolution...

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— Monsieur l’Ange, vous moquez-vous de moi?...

— Permettez, monseigneur... Le personnel de l’ambassadeur expliqué, et possédant tant de droits à votre bienveillance, j’en viens à ma mission. Foscari, doge de Venise, fort honnête homme en son particulier, mais obligé de commettre de petits crimes par son état de doge, m’a chargé d’une ambassade auprès de votre personne.

— Je suis Lrès-flatté, monsieur Michel-l’Ange, d’obtenir l’attention de la république, répondit Enguerry ne sachant à quoi s’en tenir, d’après le visage riant de l’envoyé.

— Vous devez cet honneur à votre courageuse scélératesse...

— Maître l’Ange ! dit le Mécréant en mettant la main sur son épée.

— La, la, monseigneur, calmez-vous; l’on n’a pas l’argent et la bonne mine des joueurs ; l’on n’est pas honnête homme et brigand tout ensemble : il faut opter en ce bas monde... L’enfer pour un péché mortel ou pour cent, on va toujours rôtir avec le diable ; nous n’y serons pas seuls I... La compagnie sera bonne, nous y aurons plus d’un prince... Le brigandage a son beau côté, et, comme la vérité n’est pas une injure... apaisez-vous 1

— Vous le prenez sur un ton...

— Plaisant, monseigneur ; les choses de ce bas monde le sont, la vie comme la mort ; c’est, j’espère, tout comprendre ; soyons donc toujours joyeux !...

— Enfin quel est l’objet de votre mission ? dit Enguerry s’impatientant de l’air léger, de la figure doucement perfide et des retards de l’Italien.

— Une bagatelle pour vous... comme pour moi à cet égard-là 1... Il s’agirait, continua l’Italien à voix basse, de s’emparer de la respectable personne de Jean II, roi de Chypre, et de, celle de sa jolie fille Clotilde... Le conseil des Dix vient d’apprendre qu’ils sont réfugiés ici près. Or, vous pensez bien, seigneur, qu’il est impossible à l’honorable république de laisser exister ces deux personnages, quand leur vie l'empêche d’être légitime souveraine de l’île de Chypre, qu’elle leur a prise l’année dernière. Concovfz-

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vous, seigneur, ce que c’est que la légitimité de droit et de fait des choses et des personnes ? et voyez-vous d’ici comment, par un peu de poison, Venise, reine illégitime de Chypre, deviendra reine très-légitime quand les Lusignan auront été voir leurs ancêtres? Au surplus, c'est, leur rendre service ; ils iront droit en paradis, car j’ai pour eux un bref in articulo mortis, et l’absolution d’un digne cardinal pour vous et pour moi; je suis, vous le voyez, un homme de précaution.

— Vous raisonnez en vrai diable, maître l’Ange, répondit le Mécréant embarrassé des deux petits yeux verts de l’Italien qui le fixait avec obstination ; mais, pour vous répom dre avec votre encre, me direz-vous si dans le monde vous trouverez, hors le tigre et vous, un brigand qui fasse le mal pour le plaisir de le faire ?... Par combien de besants d’or cet honnête Foscari appuie-t-il sa proposition et ses raisonnements ?

— Ici je me flatte, monseigneur, que vous vous apercevrez que la république est libérale et connaît le tarif'.. Que souhaitez-vous ?

— Cinq cent mille francs.

— Elle en donne le triple ; un million pour vous, le reste à moi...

— Le Barbu 1... cria le Mécréant dont la figure se dilata.

— De plus, monseigneur, la république accorde un asile dans ses États et un excellent voilier pour fuir ; il est à Marseille d’où je viens...

— Le Barbu 1... le Barbu ! Ce dernier parut.

— Apporte-nous de ce bon vin d’Orléans que nous avons pris à ces coquins d’Anglais.

•Le vin arriva bientôt.

— Buvons, monsieur Michel-l’Ange, et montrez-moi vos cédules, reprit Enguerry avec un sourire diabolique.

Le digne Vénitien ne se fit prier, et il chercha dans sa ceinture.

— Cependant m’expliquerez-vous, mon ami, pourquoi votre république se sert de moi ?

— Parce qu’elle a appris votre adresse et votre courage, et qu’elle ne voulait pas se mettre à découvert en envoyant ses troupes assiéger Casio-Grandes. Tenez!... Alors l’Italien montra le billet du doge, qui n’était acquitlable qu’en plein conseil des Dix, et qui portait la mention expresse de la translation à Venise du prince détrôné et de sa fille...

— Buvons 1... Certes, dit Enguerry, vous êtes un admirable homme, monsieur l'Ange, et vous n’aurez pas affaire à un ingrat... En vérité, je ne comprends pas que pour un million il n’y ait que deux personnes à occirl Mais j’ai un petit scrupule. Jean-sans-Peur, ce brave duc de Bourgogne, que Dieu veuille avoir son âme 1 professait un principe dont il ne s’écarta jamais, quelle que fût son envie d’amasser ce métal précieux qui nous rend honnêtes gens de scélérats que nous sommes ; ce qui fut certes bien prouvé par le célèbre Jean Petit, honnête cordelier aimant fort l’argent, et qui fit voir, moyennant bonne somme, comment le duc de Bourgogne eut raison de tuer le duc d’Orléans, et ce sans crime aucun... Or ce principe de mon cher maître, principe qui l’aida puissamment à consentir et ordonner même une foule d’exécutions que l’on a nommées assassinats, parce que le public ne comprend rien à la politique des grands, dont la seule différence avec nous, c’est qu’ils sont criminels sans l’avouer...

— Et que nous l’avouons, monseigneur; mais votre principe, de grâce ?... — Ce principe, continua le Mécréant en tâchant de percer l’enveloppe du cœur de l’Italien, est de n’attaquer personne sans cause... Alors on n’est plus un brigand, on se venge, comprenez vous ? — Oui... — Or, l’envie de gagner loyalement un million ne suffit pas pour que j’aille tuer de braves gens, de plus, souverains encore, que je me proposais de visiter prochainement.

— J’admire, seigneur, répondit lTtatien avec le rire de Satan, votre philosophie profonde et votre philanthropie : mais nous avons de ces dilemmes diplomatiques qui consistent à s’emparer de tout ce qui convient. Moi qui vous parle, seigneur, je suis connu dans l’Europe pour celte espèce de talent ; les papes me payent pension : plusieurs

princes sont en marché de m’avoir ; j’ai fait trois apologies pour Charles le Mauvais, et je suis l’auteur des manifestes de tous ceux qui se prétendent rois de Naples... Or voici, continua le cauteleux Italien, ce que je vous propose... Allez à Casin-Grandes!...

— Buvons un coup, interrompit Euguerry, car il y a un peu de chemin.

— Votre vin est délicieux!... Arrivé à Casin-Grandes, vous ne commettez aucun mal, et... vous demandez en mariage la belle Clotilde... On vous la refuse.

— Certainement ils auront cette indignité-là ! s’écria le Mécréant.

— Tant mieux, sire chevalier; car alors vous vous mettez dans une colère furieuse, et vous jurez la mort de ceux qui vous outragent ; vous ravagez le château.

— Certes je le ravagerai !...

— Oui... Mais ceci demande d’autant plus de célérité, ajouta l’Italien en prenant un ton confidentiel pour dire son mensonge, que je vous apporte l’avis charitable que nous avons rencontré cent chevaliers bannerets et mille hommes d’armes cinglant vers la Provence, où Gaston, le fils du roi du Naples, leur a donné rendez-vous. Il a quitté la Palestine l’année dernière ; il s’est môme trouvé ^ Chypre lors de la prise de Nicosie ; et c’est là que son père lui envoya l’investiture de ce beau comté de Provence... Je ne crois pas qu’il vous laisse en repos : un asile et de l’argent, c’est ce qu’il vous faut au plus vite, et je vous offre tout cela !;..

— Corbleu ! qnoique j’aie l’un et l’autre ici, et que je défie cet amoureux transi qui court après le parfait amour jusque dans l’Asie... sans le trouver... Le Mécréant s'arrêta, parut réfléchir, mais, serrant la main du Vénitien, il s’écria :

— Morbleu!... allons, tu es un brave garçon, Michel l’Ange !...

— Je le sais bien certes!... et maint seigneur que j'ai délivré de ses ennemis ou de ses oncles trop riches me l’a dit plus d’une fois, surtout lorsqu’il n’était pas vengé ; car

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après le payement ils sont aussi ingrats que des grands peuvent l’être... mais, s’il leur arrive de me mépriser, je ne suis pas en reste avec eux !...

— Tu es aussi habile que Jean Petit, le cordelier ! s’écria Enguerry consterné par la nouvelle du retour de Gaston II.

— Mais, monseigneur, c’est tout simple: nous autres gens de talent, nous jugeons le monde et la vie ce qu’ils valent. Quand on monte sur le pinacle que l’on nomme pouvoir , on ne voit l’homme qu’en masse I alors, qu’est-ce qu’un homme isolé lorsqu’il s’agit de sauver les grands troupeaux que l’on nomme nations ? Par sâint Marc, le salut de l’État est une bien bonne raison! et j’en ai bien souvent profité pour l’acquit de ma conscience... comme le font les potentats qui sont des géants: ils écrasent les hommes, comme les hommes écrasent les fourmis en mar- / chant... et le plaisant, c’est qu’on se plaint !...

— Buvons un coup, maître l’Ange, et vivons bien ! J’ai grand’peur que nous ne mourions pas de maladie !...

— Seigneur, nous en comptons une de plus que le reste des hommes : on l’appelle potence , jugement, corde , car nos médecins varient... On se sert même du mot gibet !... gibet, soit! Être écrasé par un chêne, ou y mourir accroché, c’est tout un... il n’y a que la différence du public qui nous voit... et moi, j’ai toujours aimé la compagnie! aussi, j’ai préféré l’enfer, où j’irai joyeux comme durant ma vie. Après tout, nous sommes ici-bas aussi passagers qu’un éclair 1 une minute de plus, une minute de moins ; être une comète désolante ou une paisible étoile... ce fut de tout temps l’histoire de chaque homme. Spartacus, Alexandre, Jean de Bourgogne, Yiriate, Sylla, Procuste et autres brigands nos chefs de file, valent bien les bons bourgeois qui se lèvent à huit heures et se couchent à neuf, à côté d’une femme qu’ils aiment et qui s’inquiète d’un péché véniel !

— Il me semble que nous blasphémons un tant soit peu!... car enfin, la vertu... •

— Eh ! monseigneur, j’ai l’absolution. Écoutez I nous autres savants nous expliquons tout: vous ne vous doutez pas que vous servez la vertu ! si les coquins comme nous

n’existaient pas, comment saurait-on que cette vertu si rare existe !...

-Oh! oh!...

— Ma foi, monseigneur, j’ai la science. du crime, je m’y adonne tout entier, je l’ai aimé dès le bas âge !... Eh quoi, le marchand trompe pour gagner soni-argent! le maltôtier ne prend -il pas la sueur des malheureux ? le militaire n’assorame-t-il pas de pauvres malheureux à prix fixe, et moyennant mes dilemmes qu’il ignore ?... Nous autres, au moins, nous ne tuons que par-ci, par-là... et nous gagnons bien notre argent en loyaux corsaires. Corbleu 1 vive la corde!... C’est la panacée universelle, elle guérit de tous les maux; ma foi, vogue la galère!...

— Vous avez raison, mon ami l’Ange; nous prenons l’état de brigand par instinct, et les autres prennent le leur au hasard 1...

— Tout cela est bel et bon, monseigneur, mais revenons à notre sujet.

— Buvons donc, maître l’Ange I

— Nenni. Convenons de nos faits. Consentez-vous à servir la république ?

— Je jure,’ s’écria le Mécréant en se levant, d’exterminer les Lusignan, moyennant un million cependant, dit-il en baissant le ton ; je le jure par les mânes de Jean-sans-Peur, mon cher maître, honnête brigand s’il en fut... Mais il était couronné, je ne le suis pas ; et si Jean Petit l’accompagne, le cordelier est capable d’en imposer au Père éternel. Dites un peu un De profundis pour lui. ,

— Dix si voulez, répliqua MicheM’Ange, car c’est trèsutile à ceux qui ne sont plus rien!... Quant à moi, monseigneur, je jure par le lion de Saint-Marc...

— Que jures-tu, mon ami?

— Tout ce que vous voudrez.

Le Mécréant sentit la force de cette réponse et l’inutilité de faire jurer le Vénitien; alors il s’écria: — Buvons par là-dessus, mon cher l’Ange. Et Enguerry versa une ample rasade à son digne compagnon.

Le Mécréant, en donnant si souvent à boire au Vénitien,

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avait de bonnes raisons: c’était de le faire s’expliquer sur certaines choses qui le tracassaient. In tnno veritas !... Mais Michel-l’Ange n’était pas un homme à qui l’on cachât. . une pensée, et il eut soin de boire à grands coups pour conserver son entendement. Feignant, quand Enguerry buvait, de lui exposer un raisonnement, il lui arrêtait le bras, do manièro à ce qu’il fit trois coups d’une rasade, pendant que lui Michel n’en faisait qu’une et laissait son verre à moitié plein.

L’on n’a jamais su quelle était l’intention de Michel-l’Ange en voulant enivrer 4e Mécréant-; quant à ce dernier, il manifesta promptement la sienne, alors qu’il fut entre deux vins.

— Mon cher ami l’Ange, dit-il en tournant ses yeux brillants sur l’Italien, j’ai un certain doute que je vais t’exposer avec franchise, car je suis franc!... ah! franc comme un Franc!... Ton diable de conseil des Dix, avec sa clause d’acquittement, me chiffonne; si l’on se servait de moi pour tirer les marrons du feu ?... On ne lâche pas facilement un million I...~On pourrait fort bien m’envoyer au pont des Soupirs !... et toi t’en tirer !;.. Tu m’entends, mon loyal ami ?...

— Ah ! seigneur !

— Mon ami l’Ange, ne m’appelle pas seigneur!... je suis un franc vaurien comme toi ! et mon comté?...

— Que dites-vous, monseigneur ?

— Drôle !... je suis un brave soldat et pas plus; mais quand on a cinq cents hommes d’armes, dn est tout ce qu’on veut...

— Et comment avez-vous fait ?

— Mon ami, buvoz donc !... Voici comment : après avoir été lieutenant des ducs de Bourgogne, je devins celui du comte Enguerry... A la bataille d'Azincourt, il fut pris par les Anglais, je ne sais même pas 3i je n’y ai pas contribué !... Je sauvai sa compagnie et m’en vins par ici, me disant son frère... Dieu veuille qu’il reste en Angleterre le plus longtemps possible!... C’est mon bienfaiteur, et je soigne ses domaines en véritable ami !...

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— Ne craignez-vous pas ses parents?... Le geste horizontal par lequel le Mécréant répondit équivalait au Vixerunt de l’orateur romain. — Et vos soldats doivent savoir ?...

— Rien. J’ai eu le soin de les mettre un à un aux postes les plus dangereux, et... j’ai eu le malheur de les perdre!... De profundis! Et il se signa... Vive Dieu ou lo diable !

— Je suis pour le diable, observa l’Italien.

— Vive le diable donc !... Ceux que j’ai maintenant sont de rudes coquins que j’ai choisis de tous les pays... Mais ce sénat, mon ami! je disais ce sénat...

— Le sénat est le sénat, répliqua l’adroit Vénitien.

— Je le sais morbleu bien ; mais quelles sont vos précautions contre ce sénat?.,.

n — Les quinze cent mille francs sont en main tierce.

— Et à qui la main tierce est-elle dévouée ?

-- A moi.

— A toi!... s’écria le Mécréant, qui, malgré son ivresse, parut illuminé d’une soudaine lumière...

— Aimeriez- vous mieux que ce fût au sénat ?

— C’est bien... monsieur l’Ange, allons nous coucher ! je réfléchirai au mariage que vous me proposez .

— Mais ce n’est pas un mariage...

— Ah ! ce n’est pas un mariage.. Tu me démens, double coquin?... s’écria Enguerry tirant son épée.

L’Italien, voyant la fureur du Mécréant, répondit doucement : - .

— Mon cher hôte, allons nous coucher !

— Mon ami... vous... avez raison, Nicol... le pendard !... le Barbu! veux-je dire... — Le Barbu parut.

— Conduis cet honnête garçon à la chambre rouge ! et qu’on le respecte à l’égal de moi-même ; il est tout aussi respectable que l’ambassadeur !... et il a de plus tout l’esprit de Jean Petit de cordelière mémoire !... — Ce vin d’Orléans est bon, pas vrai, notre féal?... Et il frappa rudement l’épaule de lTtalicn cauteleux, très-occupé à réfléchir...

1/ ISRAÉLITE Si

Il fallait que sa figure eût quelque chose de sinistre, car le brave soldat eut encore peur en le conduisant. — Bientôt le calme le plus grand régna dans cette enceinte, et ces brigands dormirent tout aussi bien que les vertueux habitants de Casin-Grandes, dont la perte venait d’être jurée 1... Qu’on dise maintenant que les criminels ont des remords !...

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